Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2406504

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2406504
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 et 8 mai 2024, M. B A, représenté par Me Souidi demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mai 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen particulier ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elles méconnaissent l'article 6 de la directive n°2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- elles méconnaissent les articles 3-1, 23 et 24 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elles méconnaissent l'article 7 de la convention relative aux droits des personnes handicapées ;

- elles méconnaissent l'article 24 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention relative aux droits des personnes handicapées ;

- la directive n°2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. Ouillon, vice-président, en qualité de juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ouillon, magistrat désigné,

- les observations de Me Souidi représentant M. A qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il expose à l'oral,

- et les observations de M. A.

Le préfet des Hauts-de-Seine n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien né le 19 septembre 1975, serait entré en France en mars 2020, sous couvert d'un visa de court séjour délivré par les autorités espagnoles, selon ses déclarations. Par un arrêté du 4 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, le préfet des Hauts-de-Seine a placé l'intéressé en rétention administrative. Par une ordonnance du 7 mai 2024, le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Meaux a assigné M. A à résidence, pour une durée de vingt-huit jours, à son domicile situé à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). M. A demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 4 mai 2024 l'obligeant à quitter sans délai le territoire français.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

3. L'arrêté contestée vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et notamment les articles L. 611-1 2°, L. 612-2, L. 612-6 et L. 612-10 ainsi que les stipulations conventionnelles dont il fait application et notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il indique les motifs justifiant l'application à M. A d'une mesure d'éloignement tenant à ce qu'il est entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré et s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour. Il fait également état de la situation personnelle de l'intéressé. Il indique, en outre, les motifs de fait justifiant qu'aucun délai de départ n'ait été accordé au requérant et qu'une interdiction lui soit faite de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an. Ainsi, l'arrêté contesté, qui fait apparaître de façon suffisamment circonstanciée les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivé.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment de la motivation de l'arrêté attaqué, que le préfet des Hauts-de-Seine a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de l'obliger à quitter sans délai le territoire français et lui interdire de retourner sur le territoire national. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. M. A soutient qu'il réside en France avec son épouse et ses quatre enfants dont trois sont scolarisés, que ses parents, son frère et sa sœur ainsi que des membres de sa belle-famille, résident sur le territoire national sous couvert de titres de séjour, qu'il travaille depuis le 1er avril 2021 pour la société Efficiences Services en qualité d'agent polyvalent dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant ne réside en France que depuis mars 2020. Son épouse, une compatriote, qui l'a rejoint en France avec ses enfants au cours de l'année 2022, comme l'intéressé l'a indiqué au cours de l'audience, se trouve également en situation irrégulière au regard de son droit au séjour sur le territoire national et il n'est pas fait état d'obstacle à ce que le requérant reconstitue sa cellule familiale hors de France et notamment dans son pays d'origine. Enfin, M. A, qui ne travaille que depuis environ trois ans à la date de l'arrêté attaqué, ne justifie pas ainsi d'une insertion professionnelle particulière sur le territoire national. Si le requérant soutient que l'un de ses enfants pourrait souffrir d'une situation de handicap psycho-moteur, pour laquelle des rendez-vous médicaux sont prévus, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette dernière ne pourrait pas faire l'objet d'une prise en charge médicale adaptée à son état de santé dans le pays d'origine de ses parents. Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et eu égard en particulier aux conditions de séjour de l'intéressé en France, le préfet des Hauts-de-Seine en obligeant M. A à quitter sans délai le territoire français et en lui interdisant d'y retourner, n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de ce dernier une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ces mesures ont été prises et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la mesure d'éloignement n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article 23 de la même convention : " 1. Les Etats parties reconnaissent que les enfants mentalement ou physiquement handicapés doivent mener une vie pleine et décente, dans des conditions qui garantissent leur dignité, favorisent leur autonomie et facilitent leur participation active à la vie de la collectivité. / 2. Les Etats parties reconnaissent le droit à des enfants handicapés de bénéficier de soins spéciaux et encouragent et assurent, dans la mesure des ressources disponibles, l'octroi, sur demande, aux enfants handicapés remplissant les conditions requises et à ceux qui en ont la charge, d'une aide adaptée à l'état de l'enfant et à la situation de ses parents ou de ceux à qui il est confié () ". Aux termes de l'article 24 de la même convention : " 1. Les Etats parties reconnaissent le droit de l'enfant de jouir du meilleur état de santé possible et de bénéficier de services médicaux et de rééducation. Ils s'efforcent de garantir qu'aucun enfant ne soit privé du droit d'avoir accès à ces services () ". Aux termes de l'article 7 de la convention relative aux droits des personnes handicapées : " 1. Les États Parties prennent toutes mesures nécessaires pour garantir aux enfants handicapés la pleine jouissance de tous les droits de l'homme et de toutes les libertés fondamentales, sur la base de l'égalité avec les autres enfants. / 2. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants handicapés, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Aux termes de l'article 24 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques : " 1. Tout enfant, sans discrimination aucune fondée sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion, l'origine nationale ou sociale, la fortune ou la naissance, a droit, de la part de sa famille, de la société et de l'Etat, aux mesures de protection qu'exige sa condition de mineur () ".

8. D'une part, si le requérant soutient que trois de ses enfants mineurs sont scolarisés en France, il ne démontre pas que ceux-ci, dont la scolarisation en France est récente, ne pourraient pas poursuivre leur scolarité en Algérie. D'autre part, s'il fait valoir que sa dernière fille serait susceptible d'être atteinte d'un handicap qui a rendu nécessaire l'organisation de sa prise en charge, l'intéressé n'apporte pas d'éléments permettant d'établir que sa fille ne pourrait pas bénéficier d'une prise en charge notamment médicale, adaptée à sa situation dans son pays d'origine. Enfin, la décision attaquée n'a pas pour effet de contraindre le requérant à se séparer de ses enfants et il n'établit pas que la cellule familiale qu'il forme avec son épouse, également ressortissante algérienne, au surplus en situation irrégulière en France, ne pourrait pas se reconstituer dans leur pays d'origine. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 3-1, 23 et 24 de la convention internationale des droits de l'enfant, de l'article 7 de la convention relative aux droits des personnes handicapées et de l'article 24 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966, doivent être écartés.

9. En cinquième lieu, l'article 6 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 dispose que : " () 4. À tout moment, les États membres peuvent décider d'accorder un titre de séjour autonome ou une autre autorisation conférant un droit de séjour pour des motifs charitables, humanitaires ou autres à un ressortissant d'un pays tiers en séjour irrégulier sur leur territoire. Dans ce cas, aucune décision de retour n'est prise. Si une décision de retour a déjà été prise, elle est annulée ou suspendue pour la durée de validité du titre de séjour ou d'une autre autorisation conférant un droit de séjour. () ".

10. La directive du 16 décembre 2008 ayant été intégralement transposée en droit interne par la loi n° 2011-672 du 16 juin 2011 relative à l'immigration, à l'intégration et à la nationalité et le décret n° 2011-820 du 8 juillet 2011, le requérant ne peut pas utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article 6 de cette directive. En tout état de cause, le préfet, qui a procédé à un examen particulier de la situation du requérant avant de prendre à son encontre l'arrêté attaqué, comme il ressort des pièces du dossier, n'a pas entaché cet arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation.

11. En sixième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code prévoit que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa () sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".

12. D'autre part, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser à M. A un délai de départ volontaire, le préfet des Hauts-de-Seine a retenu les circonstances que l'intéressé s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour et qu'il a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. Si M. A soutient qu'il n'entend pas se soustraire à une mesure d'éloignement et se prévaut de sa situation familiale, il ne conteste pas le premier motif retenu par le préfet qui justifie le bien-fondé de la décision contestée. Dans ces conditions, en l'absence de circonstance particulière pour les motifs indiqués aux points 6 et 8, la situation de M. A entrait dans le cas visé au 2° de l'article L. 612-3 précité, permettant de présumer établi le risque de soustraction à la mesure d'éloignement. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas entaché sa décision de refus d'un délai de départ volontaire, d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé. Compte tenu de la situation personnelle de l'intéressé rappelée aux points 6 et 8, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en interdisant au requérant de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 4 mai 2024 du préfet des Hauts-de-Seine. Par suite, les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées ainsi que ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le magistrat désigné,

signé

S. Ouillon

La greffière,

signé

S. Soulier

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.