Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2407245

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2407245
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. B, ressortissant russe, contestant un arrêté préfectoral portant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour de cinq ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et fondé sur un examen sérieux de la situation personnelle du requérant, notamment au regard de son passé judiciaire et de l'absence de contribution à l'entretien de ses enfants. Les moyens tirés de la violation des articles 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant ont été écartés, la mesure étant jugée proportionnée. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA).

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées le 22 mai 2024 et 19 juin 2024, M. A B, représenté par Me Silva Machado, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 mai 2024 pris par le préfet de Seine-et-Marne portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui interdisant de retourner sur le territoire français pendant une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement et sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut de motivation ;

- il n'a pas été précédé d'un examen suffisant de sa situation personnelle ;

- il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- il méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'erreur d'appréciation en l'absence de risque de fuite ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français illégale ;

- elle méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juin 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président du tribunal a désigné Mme Bocquet pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bocquet, magistrate désignée ;

- les observations de Me Silva Machado, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens ;

- le préfet de Seine-et-Marne n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant russe né le 26 septembre 1980, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 21 mai 2024 pris par le préfet de Seine-et-Marne portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui interdisant de retourner sur le territoire français pendant une durée de cinq ans.

2. Après avoir mentionné l'ensemble des considérations de droit en constituant le fondement, le préfet de Seine-et-Marne rappelle que l'intéressé est entré en France en 2011 selon ses dires. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) par une décision du 29 avril 2015, mais a obtenu le bénéficie de la protection subsidiaire par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 27 juillet 2017. L'OFPRA a mis fin à cette protection subsidiaire par décision du 2 octobre 2019, confirmée par la CNDA le 7 janvier 2020. M. B a de plus fait l'objet d'une mesure d'éloignement le

15 octobre 2018. Le préfet indique, en outre, que le requérant déclare être marié et père de onze enfants âgés de 21 à 3 ans dont huit résident en France, sans justifier contribuer à leur entretien et leur éducation, qu'il n'apporte aucun élément faisant craindre pour sa vie en cas de retour en Russie et qu'il représente une menace pour l'ordre public, ayant commis de nombreux faits de 2013 à 2022. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du préfet est suffisamment motivé en fait et en droit et qu'il démontre un examen personnel et sérieux de la situation du requérant. Dès lors, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés comme infondés.

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. M. B soutient que l'arrêté porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale eu égard à la présence en France de ses enfants et de sa compagne, titulaire de la protection subsidiaire. Toutefois, le requérant se maintient irrégulièrement en France depuis qu'il ne bénéficie plus de la protection subsidiaire, d'autant plus qu'il a fait l'objet d'un arrêté d'expulsion en date du 15 octobre 2018 confirmé par une ordonnance n° 2018579 du 6 décembre 2021 par le tribunal administratif de Paris qu'il ne soutient pas avoir exécuté. En outre, l'attestation de demande d'asile produite, dont la validité expirait le 13 juin 2023, ne permet pas d'attester de la régularité de son séjour. S'il est père de quatre enfants résidant en France et déclare résider également avec les quatre enfants de sa compagne, il ne ressort pas des pièces du dossier, à savoir des actes de naissance et des certificats de scolarité, qu'il pourvoit à leur entretien et à leur éducation ni même qu'il résiderait avec sa compagne, le justificatif de domicile produit étant au seul nom de cette dernière. S'il indique être en couple, le requérant ne produit aucune pièce justifiant d'un mariage civil avec sa compagne. En outre, il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident trois de ses autres enfants. A supposer même que l'intensité de sa vie privée et familiale en France soit tenue pour établie, il ressort des pièces produites par le préfet que le requérant a perdu le bénéfice de la protection subsidiaire au regard de la menace à l'ordre public que représente son comportement. En effet, il a fait l'objet de douze signalements par les services de police, les derniers en date du 24 mars 2023 pour circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance et conduite sans permis, démontrant un comportement tendant à méconnaitre l'ordre public toujours actuel. En outre, sur les douze interpellations dont il a fait l'objet en treize ans de présence en France alléguée, il a notamment été interpellé en 2016 pour participation directe à une association de malfaiteurs extorsion en bande organisée, en 2014 pour violences volontaires avec arme en réunion, en 2013 pour recels et dégradations de biens privés ou encore en 2014 pour port d'armes. Compte tenu de ce qui précède, en prenant l'arrêté contesté, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas porté au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

5. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français et doit être écarté.

6. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. Ainsi qu'il a été précédemment exposé au point 4, M. B n'établit pas pourvoir à l'entretien et à l'éducation de ses enfants demeurant en France. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code prévoit que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (). ".

9. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser à M. B un délai de départ volontaire, le préfet de Seine-et-Marne a retenu que le requérant s'est soustrait à deux précédentes mesures d'éloignement, dont un arrêté d'expulsion, justifiant d'un risque de fuite et qu'il représente une menace à l'ordre public. Le requérant ne justifie pas de la stabilité et du caractère effectif de son lieu de résidence et il n'apporte pas d'élément permettant de remettre en cause le bien-fondé des autres motifs retenus par le préfet pour lui refuser un délai de départ volontaire, ne contestant pas ne pas avoir exécuté les précédentes mesures d'éloignement ni avoir l'intention de se conformer au présent arrêté. Il ressort en outre des éléments développés au point 4 que son comportement peut être caractérisé de menace à l'ordre public. Dans ces conditions, il n'est pas contesté que la situation de M. B entrait dans les cas visés aux 1° et 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le préfet n'a pas entaché sa décision de refus d'un délai de départ volontaire, d'une erreur d'appréciation de ces dispositions ni d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

11. M. B soutient qu'il risque de faire l'objet de persécutions dans son pays d'origine et qu'il pourrait être enrôlé dans les rangs de l'armée russe et envoyé sur le front ukrainien. Toutefois, si le requérant a fait l'objet d'une protection subsidiaire, celle-ci lui a été retirée par l'OFPRA le 2 octobre 2019. Le requérant n'apporte pas, à l'appui de ses allégations, d'éléments démontrant qu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire que, s'il était renvoyé en Russie, il encourrait un risque réel et actuel d'être soumis à un traitement contraire à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne faisant état que de craintes générales relatives au conflit ukrainien. En effet, ni lors de son audition par les services de police ni dans sa requête, le requérant ne fait état de craintes quant à des persécutions liées à sa relation adultérine et de la vendetta en résultant, motifs par lesquels il avait quitté la Russie en 2010 et lui avait été accordé le bénéfice de la protection subsidiaire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations doit être écarté. Il en est de même de celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation.

12. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le moyen tiré de cette illégalité et soulevé, par voie d'exception, à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, doit être écarté.

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". L'article L. 612-10 du même code dispose également que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

14. En l'espèce, le requérant a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et représente une menace pour l'ordre public ayant fait l'objet d'un arrêté d'expulsion. En outre, il ne démontre pas la réalité des attaches familiales dont il se prévaut en France ni de circonstances humanitaires. Par conséquent, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas entaché sa décision d'une atteinte disproportionnée à la situation de M. B par rapport au but poursuivi par cette mesure et n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 et L. 612-10 du code précité ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles présentées au titre des frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Signé

P. Bocquet

La greffière,

Signé

O. El Moctar La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne, et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.