Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2407756
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2407756 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 30 mai 2024 et le 11 juin 2024, Mme B, représentée par Me Ewane Motto, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé de son transfert aux autorités italiennes responsables de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet compétent de réexaminer sa situation dans le délai de dix jours courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros à verser à Me Ewane Motto, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Mme B soutient que :
- l'arrêté en litige est insuffisamment motivé et résulte d'un examen insuffisant de sa situation personnelle ;
- le préfet pouvait faire application de l'article 17 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013 au regard des défaillances systémiques qui caractérisent le système d'asile en Italie.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête et communique les pièces constitutives du dossier de la requérante.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n°603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Charlery conformément à l'article L. 572-5 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique du 13 juin 2024, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante camerounaise née le 23 juin 1975, est entrée sur le territoire français munie d'un visa délivré par les autorités italiennes valable jusqu'au 17 novembre 2023 et a introduit une demande d'asile le 26 février 2024. Lors de l'instruction de cette demande, la consultation du fichier " visabio " a révélé que l'intéressée était en possession d'un visa périmé depuis moins de six mois délivré par les autorités italiennes au moment du dépôt de sa demande d'asile en France. Ces autorités, saisies le 27 février 2024 d'une demande de prise en charge de Mme B, n'y ont apporté aucune réponse. De leur silence est né un accord implicite, en application des articles 22 et 25 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, dont elles ont été informées par un message du 17 mai 2024, conformément à l'article 10 du règlement (CE) n°1560/2003 du 2 septembre 2003. Par un arrêté en date du 17 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise a décidé de transférer Mme B aux autorités italiennes. La requérante demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative". Il résulte de ces dispositions que, s'agissant d'un étranger ayant, dans les conditions posées par le règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, présenté une demande d'asile dans un autre Etat membre et devant, en conséquence, faire l'objet d'une reprise en charge par cet Etat, doit être regardée comme suffisamment motivée la décision de transfert à fin de reprise en charge qui, après avoir visé le règlement, relève que le demandeur a antérieurement présenté une demande dans l'Etat en cause, une telle motivation faisant apparaître qu'il est fait application du b), c) ou d) du paragraphe 1 de l'article 18 ou du paragraphe 5 de l'article 20 dudit règlement.
5. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise les textes applicables, notamment le règlement (UE) n°604/2013 relatif aux mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile. Il précise en outre que les données du fichier "Visabio" ont révélé que Mme B était en possession d'un visa délivré par les autorités italiennes, périmé depuis moins de six mois au moment du dépôt de sa demande d'asile en France, lesquelles, saisies le 27 février 2024 d'une demande de prise en charge de la requérante sur le fondement de l'article 12-4 du règlement (UE) n°604/2013, ont implicitement accepté cette demande le 28 avril 2024, ce dont elles ont été informées par un message du 17 mai 2024. Par ailleurs, l'arrêté mentionne, d'une part, que l'intéressée ne relève d'aucune des clauses dérogatoires prévues par les articles 3-2 et 17 du règlement (UE) n°604/2013 et, d'autre part, que la mesure de transfert ne contrevient pas à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, Mme B ne pouvant se prévaloir d'une vie privée et familiale en France stable et n'établissant pas être dans l'impossibilité de retourner en Italie. Ainsi, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. La requérante ne saurait utilement faire valoir que l'arrêté en litige ne mentionne pas le réexamen de sa situation dès lors que la justification d'un tel réexamen ne ressort d'aucune pièce. Par ailleurs, la circonstance que l'existence de défaillances systémiques dans la procédure d'accueil des demandeurs d'asile en Italie ne soit pas mentionnée dans l'arrêté contesté est sans incidence dès lors que la décision n'est pas fondée sur cette circonstance, au demeurant non établie. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.
6. En deuxième lieu, il ne ressort d'aucune pièce du dossier, ni des mentions de la décision en litige, particulièrement au regard des éléments de motivation relevés au point précédent du présent jugement, que le préfet du Val-d'Oise aurait procédé à un examen insuffisant de la situation de la requérante. Le moyen tiré d'un tel défaut d'examen ne peut donc qu'être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 2. de l'article 3 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 susvisé : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. ". Et aux termes de l'article 4 de la de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ".
8. Mme B fait valoir que le système d'accueil des demandeurs d'asile en Italie présente des défaillances systémiques du fait de la crise migratoire qui l'affecte, révélée par l'envoi par les autorités italiennes aux autres Etats membres, d'une circulaire du 5 décembre 2022 sollicitant la suspension des transferts de demandeurs d'asile en raison de l'impossibilité pour les structures d'accueil de ce pays de les accueillir. Toutefois, la suspension des transferts évoquée ne présente qu'un caractère temporaire et son actualité, à la date de l'arrêté attaqué, n'est pas démontrée. Par ailleurs, la requérante n'apporte aucun élément susceptible de laisser penser que sa demande ne pourrait être traitée par les autorités italiennes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que l'Italie est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il s'ensuit qu'en décidant de prononcer le transfert de la requérante vers l'Italie, et en s'abstenant de faire usage de la clause discrétionnaire pour désigner la France comme l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile, le préfet du Val-d'Oise n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation, au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais de procédure.
D E C I D E :
Article 1er : Mme. B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de Mme. B est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Ewane-Motto et au préfet du Val-d'Oise.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La magistrate désignée,
Signé
C. Charlery La greffière,
Signé
Z. Bouayyadi
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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