Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2407806

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2407806
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 mai 2024, M. E A, représenté par Me Rosin, avocat, demande au juge des référés, statuant par application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 17 avril 2024 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent, d'une part, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et, d'une part, de lui délivrer un document provisoire de séjour assorti d'une autorisation de travail dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et ce jusqu'à l'issue du réexamen de sa situation ou jusqu'à l'intervention du jugement au fond ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à défaut, à lui verser directement la même somme en cas de non admission définitive à l'aide juridictionnelle.

M. A soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que la décision contestée le place en situation irrégulière sur le territoire français pour la première fois de son parcours ; qu'en outre, elle met un terme brutal à son insertion scolaire et professionnelle et qu'enfin, elle l'expose à la perte immédiate de son hébergement ;

- il existe plusieurs moyens de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, qui :

* a été signée par une autorité incompétente ;

* est entachée d'un défaut de motivation ;

* est entachée d'une erreur de fait au regard de son âge et en méconnaissance des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* est entachée d'une erreur de droit et d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation particulière, dès lors que le préfet des Hauts-de-Seine considère que les seules données du fichier Visabio suffisent à combattre la force probante de ses actes d'état civil et de ses documents d'identité ;

* est entachée d'une erreur de droit, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Le préfet des Hauts-de-Seine fait valoir :

- que la requête ne remplit pas la condition d'urgence, M. A ne démontrant pas que la décision porterait une atteinte grave et immédiate à sa situation professionnelle et/personnelle ;

- qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2407805, enregistrée le 31 mai 2024, par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du D a désigné M. Kelfani, vice-président, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 12 juin 2024 à 9 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de

M. Grospierre, greffier :

- le rapport de M. Kelfani, juge des référés ;

- et les observations de Me Robach, avocate, substituant Me Rosin, et Mme C B, de l'association Le Lien, éducatrice référente de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, qui est de nationalité sénégalaise, a présenté au préfet des Hauts-de-Seine, le 11 janvier 2024, une demande tendant à son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté en date du 17 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté cette demande, fait obligation à l'intéressé de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et édicté à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté, en tant qu'il rejette sa demande de titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

4. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'extrait du registre des actes de naissance, du jugement supplétif, de la carte nationale d'identité et du passeport joints à la requête, ainsi que du jugement en assistance éducative du juge des enfants du D judiciaire de Nanterre du 30 novembre 2021, que le requérant apporte la preuve de son identité et de sa naissance, au Sénégal, le 5 mars 2006. Il en résulte donc que M. A était mineur lors de son arrivée en France en 2021 alors même que la consultation du fichier " Visabio " a permis de constater que l'intéressé s'est vu délivrer le 4 février 2021 un visa sous une autre identité et faisant état d'une naissance le 30 novembre 2001. Il est, par ailleurs, établi par les pièces du dossier que M. A réside habituellement en France depuis le mois de mars 2021, qu'il a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance du département des Hauts-de-Seine et qu'il est engagé dans un parcours d'insertion sociale et professionnelle. Il ressort également des pièces du dossier que la décision contestée a pour effet de priver le requérant de la possibilité de poursuivre légalement la formation, dans laquelle il est engagé depuis 2022, préparant au certificat d'aptitude professionnelle " monteur en installations sanitaires " et dans le cadre de laquelle il a conclu un contrat d'apprentissage pour la période du 27 novembre 2023 au 25 août 2024. Dans ces conditions, M. A justifie de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de de la décision litigieuse. Il suit de là que la condition d'urgence posée à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

5. En l'état de l'instruction, le moyen invoqué par M. A et tiré de ce que le préfet des Hauts-de-Seine a, en rejetant sa demande de titre de séjour, entaché son appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle d'une erreur manifeste, paraît, notamment, susceptible de créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en date du 17 avril 2024.

6. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles les dispositions, rappelées au point 2, de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent le prononcé d'une mesure de suspension sont réunies. Dès lors, il y a lieu de faire droit aux conclusions de M. A aux fins de suspension de l'exécution de la décision, en date du 17 avril 2024, par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des obligations provisoires qui en découlent pour l'administration. Il y a lieu, par suite, d'ordonner au préfet des Hauts-de-Seine, d'une part, de procéder, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, au réexamen de la situation de M. A, et, d'autre part, de délivrer à l'intéressé, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler.

Sur la demande d'admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sur les conclusions aux fins d'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique :

8. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard à l'urgence de l'affaire, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle soit prononcée et que son avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Rosin d'une somme de 1 000 (mille) euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Si l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle n'est pas prononcée, la même somme est mise à la charge de l'État au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision, en date du 17 avril 2024, par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de M. A tendant à son admission au séjour, est suspendue.

Article 3 : Il est fait injonction au préfet des Hauts-de-Seine de procéder, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, au réexamen de la situation de M. A.

Article 4 : Il est fait injonction au préfet des Hauts-de-Seine de délivrer à M. A dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler.

Article 5 : Sous les réserves mentionnées au dernier point de la présente ordonnance, l'État versera à Me Rosin, avocat de M. A, la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Si l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle n'est pas prononcée, la même somme est mise à la charge de l'État au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E A et au préfet des Hauts-de-Seine.

Fait, à Cergy-Pontoise, le 13 juin 2024.

Le juge des référés,

signé

K. Kelfani

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.