Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408209

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2408209
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par une requête n°2408210 et un mémoire, enregistrés le 7 juin et le 12 juin 2024, M. B, représenté par Me Samba, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2024, notifié le 7 juin 2024, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " dès notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre à ce préfet de saisir les services ayant procédé à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen afin qu'ils procèdent à son effacement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est disproportionnée ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée et procède d'un examen insuffisant de sa situation ;

S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an :

- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

S'agissant du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

- cette décision est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

II - Par une requête n°2408209 et un mémoire, enregistrés le 7 juin et le 12 juin 2024, M. B, représenté par Me Samba, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 mai 2024, notifiée le 7 juin 2024, par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son assignation à résidence à son domicile sis 53, chemin de la Justice à Châtenay-Malabry, chaque vendredi de 19 heures à 20 heures et chaque samedi de 8 heures à 10 heures, pendant une durée de 45 jours renouvelable deux fois, et lui a fait obligation de se présenter chaque lundi, mercredi et vendredi à 10 heures, sauf les jours fériés, au commissariat de Châtenay-Malabry ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision en litige est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale pour être fondée sur une décision lui faisant obligation de quitter le territoire elle-même illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article

L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée a été entendu au cours de l'audience publique du 13 juin 2024, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B ressortissant algérien né le 10 décembre 1992, entré en France en 1999, a été mis en possession d'un certificat de résidence pour ressortissants algériens d'une durée de dix ans valable jusqu'au 19 décembre 2020, renouvelé le 20 décembre 2020 pour une nouvelle durée de dix ans, jusqu'au 19 décembre 2030. Par un arrêté du 16 juin 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis procédé à la rétrogradation de ce dernier titre de séjour en certificat de résidence d'une durée d'un an. Par un nouvel arrêté du 19 novembre 2023, le même préfet lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, en l'informant qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Cet arrêté a été annulé par un jugement n°2315903 du 28 décembre 2023 du présent tribunal ordonnant au préfet compétent de réexaminer la situation de l'intéressé. Par un arrêté du 19 avril 2024, dont M. B sollicite l'annulation à travers la requête enregistrée sous le n°2408210, le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'un an. Par un second arrêté pris le 6 mai 2024, notifié le 7 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine l'a assigné à résidence à son domicile pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable deux fois. M. B sollicite l'annulation de ce second arrêté à travers la requête enregistrée sous le n°2408209.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées n°2408209 et 2408210 concernent le même requérant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. ()". Et aux termes de l'article L. 613-12 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "

4. En l'espèce, l'arrêté en litige vise les textes dont il fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'Accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui des relations entre le public et l'administration. Le préfet des Hauts-de-Seine souligne que suite à la rétrogradation du certificat de résidence de dix ans que détenait M. B en titre de séjour d'une durée d'un an, le préfet de la Seine-Saint-Denis a pris, par arrêté du 19 novembre 2023, une obligation de quitter le territoire à son encontre, laquelle a été annulée par un jugement du présent tribunal du 29 septembre 2023 qui a enjoint au réexamen de sa situation. La décision relève également, en se fondant sur l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la présence de M. B en France constitue une menace pour l'ordre public dès lors qu'il a été condamné le 25 novembre 2014 par le tribunal correctionnel de Bobigny à 300 euros d'amende pour refus d'obtempérer à une sommation de s'arrêter, le 11 décembre 2018 par le tribunal correctionnel de Nanterre à trois mois d'emprisonnement pour escroquerie et le 20 février 2023 par le tribunal judiciaire de Nanterre à 600 euros d'amende pour conduite d'un véhicule sans permis.

5. Toutefois, s'agissant de la vie personnelle et familiale de l'intéressé, l'arrêté en litige se borne à mentionner que M. B n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, alors que le préfet des Hauts-de-Seine ne pouvait ignorer, pour l'avoir lui-même indiqué à travers l'arrêté portant assignation à résidence, que M. B est marié à Mme E A, titulaire d'un certificat de résidence pour ressortissants algériens délivré par la préfecture des Hauts-de-Seine le 15 mars 2022, valable jusqu'au 14 mars 2032, comme le requérant l'établit par les pièces qu'il verse à la procédure, et qu'il est père d'une fille, C, née le 30 août 2015. Dans ces conditions, alors qu'il omet de mentionner des éléments essentiels de la situation personnelle et familiale du requérant, l'arrêté lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité et prononçant à son encontre une interdiction de retour pendant une durée d'un an est insuffisamment motivé.

6. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du 19 avril 2024 faisant obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité et prononçant à son encontre une interdiction de retour pendant une durée d'un an doit être annulé. Il en est de même, par voie de conséquence, de l'arrêté du 6 mai 2024 l'assignant à résidence à son domicile pendant une durée de quarante-cinq jours renouvelable deux fois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

8. La présente décision implique nécessairement que le préfet des Hauts-de-Seine, ou tout autre préfet territorialement compétent en fonction du lieu de résidence actuel de l'intéressé, réexamine la situation de M. B et mette fin à la mesure d'assignation à résidence dont il fait l'objet. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet compétent de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois courant à compter de la notification de la présente décision, de délivrer à M. B, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour, et de mettre fin à la mesure d'assignation à résidence prise à son encontre, sur le fondement de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il y a lieu également d'ordonner au préfet des Hauts-de-Seine de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. B dans le système d'information Schengen.

Sur les frais de procédure :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, la somme de 800 euros au titre des frais exposés non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du préfet des Hauts-de-Seine du 19 avril 2024 et 6 mai 2024 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de mettre fin à l'assignation à résidence de M. B, de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois courant à compter de la notification de la présente décision, de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour et de mettre fin sans délai à son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D F B et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.

La magistrate désignée,

Signé

C. Charlery La greffière,

Signé

Z. Bouayyadi

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. et 2408210