Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2408216
mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2408216 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 8 juin et le 13 juin 2024, M. A, représenté par Me Ndiaye, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 mai 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen ;
2°) d'annuler l'arrêté notifié le 7 Juin 2024 lui faisant assignation à résidence à son domicile sis 2, rue Pelletan à Montrouge chaque vendredi de 19 heures à 20 heures et chaque samedi de 8 heures à 10 heures et obligation de pointage chaque lundi, mercredi et vendredi à 10 heures, sauf les jours fériés, au commissariat de Montrouge ;
3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois courant à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
S'agissant de la décision refusant de délivrer un titre de séjour :
- cette décision méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la menace à l'ordre public que son comportement représenterait n'est pas caractérisée ;
S'agissant de l'interdiction de retour pendant une durée d'un an :
- cette décision méconnait l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que sa situation caractérise des circonstances humanitaires ;
S'agissant de la décision portant assignation à résidence :
- cette décision est illégale au regard de sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Charlery, conformément à l'article
R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juin 2024 :
- le rapport de Mme Charlery, magistrate désignée ;
-les observations de Me Ndiaye, représentant M. A, également présent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et fait valoir en outre que les allégations du préfet quant à son intérêt supposé pour le courant salafiste sont dépourvues de tout fondement et de toutes justifications.
- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant béninois né le 24 août 2001, entré régulièrement en France le 7 septembre 2017, a bénéficié d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " valable du 16 avril 2020 au 15 avril 2021, renouvelé à trois reprises jusqu'au 15 avril 2024. En réponse à la demande de renouvellement de son titre de séjour et de changement de statut présentée par M. A, le préfet des Hauts-de-Seine a, par un arrêté du 29 mai 2024, notifié le 7 juin 2024, refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire pendant une durée d'un an. Par un second arrêté, notifié le 7 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine l'a assigné à résidence à son domicile pour une durée de 45 jours renouvelable deux fois. M. A sollicite l'annulation de ces deux arrêtés.
Sur la compétence de la formation de jugement :
2. Aux termes de l'article L. 732-8 : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée devant le président du tribunal administratif dans le délai de quarante-huit heures suivant sa notification. Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne. Le délai de quarante-huit heures prévu au premier alinéa est également applicable à la contestation de la décision d'assignation à résidence notifiée postérieurement à la décision d'éloignement, alors même que la légalité de cette dernière a été confirmée par le juge administratif ou ne peut plus être contestée. Les dispositions des articles L. 614-7 à L. 614-13 sont applicables au jugement de la décision d'assignation à résidence contestée en application du présent article.".
3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation d'une décision d'assignation à résidence ainsi que sur celles tendant à l'annulation de la décision d'éloignement qu'elle accompagne. Dès lors, il y a lieu de statuer, dans la présente instance, sur les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 29 mais 2024 portant obligation de quitter le territoire français de celui notifié le 7 juin 2024 portant assignation à résidence. En revanche, aucune disposition légale ou règlementaire ne donne compétence au magistrat désigné pour se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation d'une décision de refus de renouvellement d'un titre de séjour. Par suite, les conclusions du requérant dirigées contre la décision lui refusant le renouvellement de son titre de séjour ne relèvent pas de la compétence du magistrat désigné en application des dispositions de l'article L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ces conclusions, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, doivent donc être réservées jusqu'en fin d'instance, pour être jugées devant une formation collégiale du tribunal compétent.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention "résident de longue durée-UE" ".
5. Il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que, pour fonder la mesure d'éloignement prononcée à l'encontre de M. A, le préfet des Hauts-de-Seine s'est fondé sur la circonstance qu'il est très défavorablement connu des services de police, pour afficher un fort intérêt pour le courant salafiste quiétiste en adoptant une attitude communautaire et en évitant par ailleurs les contacts avec les personnes de sexe féminin. Toutefois, le préfet produit seulement pour justifier cette affirmation un message d'un agent du ministère de l'intérieur à la directrice de l'intégration et de l'immigration de la préfecture des Hauts-de-Seine qui indique, sans préciser la source des indications transmises, que
M. A est décrit comme adoptant une attitude communautaire et refusant les contacts avec la gente féminine et que sa religiosité se décline dans son activité commerciale de vente de décoration d'intérieur dont certains produits ont trait à la religion musulmane. L'agent indique également que son empreinte numérique traduit sa ferveur. Le message se conclut par la remarque suivante : " je concède que c'est mince ". Le préfet des
Hauts-de-Seine ne produit ni extrait du fichier du traitement des antécédents judiciaires ni bulletin du casier judiciaire du requérant confirmant les suspicions dont il est fait état à travers l'arrêté en litige. Si cette autorité verse à la procédure la fiche pénale de M. A, il en ressort seulement une infraction de circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance commise le 16 août 2023 dont il ne ressort pas du document qu'elle ait donné lieu à poursuite pénale. Dans ces conditions, et alors qu'il ne ressort pas de ces éléments que le préfet des Hauts-de-Seine aurait procédé à une analyse sérieuse et approfondie de la menace à l'ordre public que représenterait le comportement de l'intéressé, compte tenu de l'importance des effets d'une telle qualification sur sa situation administrative, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation dont serait entachée la décision fait à M. A obligation de quitter le territoire français doit être accueilli.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision faisant à M. A obligation de quitter le territoire français doit être annulée. Il y a lieu de prononcer l'annulation, par voie de conséquence, de la décision lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, de celle lui interdisant le retour sur le territoire pendant une durée d'un an et de celle l'assignant à résidence à son domicile pendant une durée de quarante-cinq jours renouvelable deux fois.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".
8. Le présent jugement implique nécessairement que le préfet des Hauts-de-Seine, ou tout autre préfet territorialement compétent en fonction du lieu de résidence actuel de l'intéressé, réexamine la situation de M. A. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine ou à tout préfet compétent de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois courant à compter de la notification de la présente décision, et de délivrer à M. A, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour, sur le fondement de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
9. Il est également enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de prendre toute mesure propre à mettre fin sans délai au signalement de M. A dans le système d'information Schengen
Sur les frais de procédure :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, la somme de 800 euros au titre des frais exposés non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de renouveler le titre de séjour qui avait été délivré à
M. A, ainsi que les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, en tant qu'elles se rattachent à ces conclusions, sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal administratif de Cergy-Pontoise.
Article 2 : Les décisions faisant à M. A obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination, lui interdisant le retour pendant une durée d'un an incluses dans l'arrêté du 29 mai 2024 et l'arrêté notifié le 7 juin 2024 l'assignant à résidence pendant une durée de quarante-cinq jours renouvelable deux fois sont annulés.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de mettre fin à la mesure d'assignation à résidence prise à l'encontre de M. A, de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois courant à compter de la notification de la présente décision, de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour et de mettre fin sans délai à son signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen.
Article 4 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C et au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La magistrate désignée,
Signé
C. Charlery La greffière,
Signé
Z. Bouayyadi
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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