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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2413532

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2413532

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2413532
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantKEMPF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 19 septembre 2024 et

4 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Ruiz, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a prononcé son expulsion ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il fait l'objet d'un risque imminent d'atteinte irréparable aux droits protégés par les articles 2, 3 et 6 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, que l'absence de garanties légales en France ou en Turquie mettrait gravement en péril sa sécurité personnelle et matérielle en étant extradé vers la Turquie ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

* elle méconnait les stipulations des articles 2, 3 et 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* elle méconnait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* elle méconnait les dispositions des articles L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration.

*

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2024, le préfet du Val d'Oise conclut au rejet de la requête et soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2413540, enregistrée le 19 septembre 2024, par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Lamy, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience du 7 octobre 2024 à

10 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de

Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de M. Lamy, juge des référés ;

- les observations de Me Kempf, représentant M. B qui conclut aux mêmes moyens ;

- les observations des représentants du préfet du Val d'Oise qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant turque, né le 1er mai 1982 à Cizre en Turquie, demande au juge des référés, par la présente requête, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a prononcé son expulsion.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français, porte, en principe, et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de cette décision. Alors que M. B a fait l'objet d'un arrêté d'expulsion du territoire français pris à son encontre le 2 juillet 2024, le préfet du Val-d'Oise, dans ses observations en défense, ne fait valoir aucune circonstance particulière permettant d'établir que cet arrêté ne porterait pas une atteinte grave et immédiate à la situation de l'intéressée. Par suite, la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

4. En vertu de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " l'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public ". Toutefois, sans entacher d'irrégularité le droit de l'administration de décider dans cette hypothèse de l'expulsion de l'étrangers, les stipulations des articles 3 et 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales notamment peuvent faire obstacle à ce qu'elle fixe comme pays de destination de celui-ci un Etat, en particulier celui dont il a la nationalité, où l'étranger risque de subir des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ou d'être exposé à un procès inéquitable.

5. En l'Etat de l'instruction, outre de la documentation générale relative à la situation des Kurdes en Turquie, M. B produit en particulier au dossier la décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 14 août 2017, deux procès-verbaux de la police nationale respectivement en date du 12 septembre 2019 et du 26 octobre 2022, un rapport de la Commission européenne du 8 novembre 2023 et une étude de M. C, maître de conférence en science politique à l'université Paris 1-Panthéon Sorbonne dont il résulte, d'une part, que M. B, qui est toujours visé par une notice rouge délivré par Interpol en sa qualité de fugitif recherché par les autorité Turques en vue de poursuites pénales à raison de sa qualité de membre et de haut dirigeant de l'organisation terroriste PKK, a été bénéficiaire d'une protection internationale au regard de son profil idéologisé et engagé et compte tenu des évolutions sécuritaires constatées en Turquie lesquelles se caractérisent par un durcissement des pratiques policières et de ses représentants politiques et, d'autre part, que le système judiciaire turque ne présente pas les garanties nécessaires pour que M. B soit assuré d'un procès équitable en cas de retour dans son pays d'origine. Le requérant doit être regardé dans la présente instance comme justifiant d'un risque d'être exposé à des traitements ou des pratiques contraires aux articles 3 et 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il suit de là que les moyens tirés de la méconnaissance des article 3 et 6 de la convention susmentionnée sont propres à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté litigieux en tant qu'il décide de l'expulsion de M. B vers le pays dont il a la nationalité. Il y a lieu en conséquence de suspendre l'exécution de l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le Préfet du Val-d'Oise a prononcé son expulsion dans cette mesure.

6. En revanche, aucun des moyens soulevés dans la requête n'est propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision d'expulsion proprement dite et de la fixation comme pays de renvoi de tout pays où il est légalement admissible.

Sur les frais relatifs au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le Préfet du Val-d'Oise a prononcé l'expulsion de M. B est suspendue en tant que cet arrêté fixe le pays dont il a la nationalité, le Turquie, comme pays de destination.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Fait à Cergy, le 8 octobre 2024.

Le juge des référés,

Signé

E. Lamy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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