Acte préparatoire52025DC0484

COMMUNICATION DE LA COMMISSION AU PARLEMENT EUROPÉEN ET AU CONSEIL Rapport de prospective stratégique 2025 Résilience 2.0: donner à l'UE les moyens de prospérer malgré les turbulences et les incertitudes

CELEX52025DC0484
TypeActe préparatoire
Datemardi 9 septembre 2025

Résumé IA

Cette communication de la Commission présente le rapport de prospective stratégique 2025, qui introduit le concept de "Résilience 2.0". Elle vise à doter l'UE des moyens de prospérer face aux turbulences et incertitudes croissantes, en identifiant les tendances émergentes et les défis systémiques pour orienter les futures politiques européennes. Pour un professionnel du droit français, ce document sert de feuille de route politique non contraignante, mais qui influencera les futures propositions législatives et réglementaires de l'UE dans des domaines clés comme la sécurité économique, la transition verte et numérique, et l'autonomie stratégique.

Texte intégral

Strasbourg, le 9.9.2025

COM(2025) 484 final

COMMUNICATION DE LA COMMISSION AU PARLEMENT EUROPÉEN ET AU CONSEIL

Rapport de prospective stratégique 2025

















Résilience 2.0: donner à l'UE les moyens de prospérer malgré les turbulences et les incertitudes


1.Introduction

Depuis le premier rapport de prospective stratégique publié en 2020, l’ordre mondial a été profondément ébranlé. Alors que ce premier rapport examinait la notion de résilience principalement liée aux premiers enseignements structurels tirés de la pandémie de COVID-19, il est temps aujourd’hui d’accélérer notre préparation et d’accroître notre résilience, afin de préserver l’Union européenne et de rappeler qu’elle est un acteur de premier plan dans ce monde en mutation.

Le présent rapport introduit ainsi la notion de «résilience 2.0». Le rapport de 2020 expliquait déjà que la résilience ne consiste pas uniquement à absorber l’impact des crises afin de maintenir le statu quo. Il ajoutait que la résilience aux chocs systémiques et aux tendances à long terme suppose que l’UE se transforme et rebondisse, de manière durable, équitable et démocratique 1 . Et en effet, l’UE a fait preuve de force et d’unité face aux chocs récents, en aidant les citoyens et les entreprises à s’adapter aux crises majeures et aux grandes tendances internationales (voir figure 1).

Figure 1: Crises majeures et grandes tendances interdépendantes affrontées par l’UE

Mais l’ampleur, la complexité, la diversité et la persistance des défis à venir — les bouleversements géopolitiques et géoéconomiques, les conflits et les menaces pour la sécurité, la triple crise planétaire (changement climatique, pollution et perte de biodiversité) 2 , les évolutions technologiques et démographiques, et la mise en péril de la démocratie et des valeurs de l’Union — imposent d’atteindre un nouveau degré de résilience. Notre monde étant aujourd’hui plus imprévisible que jamais, il faut substituer à l’approche essentiellement réactive une approche proactive et prospective, afin d’anticiper les événements, d’optimiser les ressources et de nous préparer à différents scénarios d’avenir. Nombre de scénarios très divers sont plausibles, dont certains semblaient encore inimaginables il y a peu 3 . Dans un tel monde, réagir à chaque crise par un changement d’orientation ne suffit plus. Une approche de la résilience qui soit porteuse de transformations, proactive et prospective («résilience 2.0») devient un atout décisif dans cette nouvelle réalité géopolitique, et un besoin crucial pour l’Union européenne.

Le présent rapport contribue à la réflexion sur la manière d’atteindre ce niveau supérieur de résilience. Sur la base de stratégies et de rapports récents ayant trait à la résilience, et au terme de nombreux travaux 4 , il analyse les principales tendances et évolutions à long terme. Il présente ainsi aux décideurs politiques des actions qui pourraient être entreprises aujourd’hui pour concrétiser la vision d’une Union résiliente.

Cette approche est étroitement liée à la notion de préparation qui a été introduite par le rapport Niinistö 5 et traduite en une action de l’UE dans la stratégie européenne pour une union de la préparation 6 . La préparation est axée sur la capacité de l’UE à anticiper les menaces, à les prévenir, à y résister et à y répondre. La stratégie constate en outre que l’UE doit se doter de capacités d’analyse prospective et collecter systématiquement des informations, y compris au moyen des infrastructures et services spatiaux dont elle est propriétaire, pour avoir une vision proactive qui dépasse les menaces immédiates, en envisageant des scénarios à plus long terme inédits, voire difficiles à imaginer. À cet égard, la prospective stratégique, l’appréciation de la situation et l’alerte précoce revêtent une importance capitale et doivent encore être renforcées.

En ces temps de turbulences mondiales, la prospective stratégique aide l’UE à rester sur la bonne voie et à regarder plus loin que le présent. Elle permet non seulement de bien appréhender les risques émergents, mais aussi d’entrevoir de nouvelles perspectives, en scrutant l’horizon, en reconsidérant les hypothèses retenues, en détectant les angles morts, en reliant les événements et analysant leurs effets combinés, et en explorant l’éventail des possibles, notamment les perspectives d’avenir souhaitables et les voies pour y parvenir. Pour ce faire, elle recourt à l’intelligence collective, de manière structurée et systématique. Ces informations sont intégrées dans l’élaboration des politiques, la planification stratégique et la préparation de la Commission. Cela permet de mieux examiner les incidences à long terme et la cohérence des politiques lancées aujourd’hui, ainsi que leur solidité, dans le cadre de divers scénarios d’avenir, et de définir une vision positive commune de l’avenir de l’UE. Depuis 2020, les rapports de prospective stratégique de la Commission jouent un rôle déterminant à cet égard. Le présent rapport, le premier à être établi dans le cadre du présent mandat, assure la transition vers le processus d’analyse prospective qui recourra à tout l’arsenal de méthodes et d’outils de prospective qui seront utilisés pour les éditions suivantes à partir de 2026. Ils pourront également servir à élaborer des plans d’action cohérents destinés à accroître notre résilience, à relever les défis identifiés et à saisir les opportunités.

De la résilience à la résilience 2.0

L’UE peut compter sur un certain nombre d’atouts favorables pour accroître sa résilience.

Premièrement, l’UE dispose de ressources exceptionnelles pour se forger une résilience à une échelle qu’aucun État membre ne peut atteindre seul: 450 millions de citoyens, et un marché unique qui compte 24 millions d’entreprises et constitue le point de départ de 15 % du commerce mondial de marchandises; un secteur agroalimentaire qui assure un approvisionnement fiable en denrées alimentaires à prix abordable et répondant à des normes élevées de qualité et de durabilité; des cadres démocratiques communs bien établis et un état de droit pour ses citoyens, ses entreprises et ses partenaires extérieurs; des moyens de gouvernance variés, allant d’instruments de politique commerciale solides à la définition de normes mondiales.

Deuxièmement, l’UE dispose de l’envergure et de la capacité nécessaires pour réagir de manière transformative aux bouleversements géoéconomiques, à la triple crise planétaire et à la transition numérique.

Troisièmement, malgré un processus décisionnel complexe, l’UE est capable, en période de crise, de s’adapter rapidement en ajustant ses mécanismes et ses structures. Nous l’avons démontré en mettant en place NextGenerationEU pour aider les États membres au lendemain de la pandémie, en obtenant une forte augmentation des investissements européens pour permettre à notre industrie de la défense de produire plus vite et en plus grandes quantités, et en facilitant le déploiement rapide de troupes et de moyens militaires dans toute l’Union, grâce à l’initiative Readiness 2030.

Quatrièmement, l’UE a déjà fait preuve de résilience face à plusieurs crises récentes et elle en a tiré des enseignements. Des mécanismes de réponse européenne commune ont été mis en place, puis renforcés: les achats communs de vaccins contre la COVID-19, la diversification de l’approvisionnement en gaz pendant la récente crise énergétique ou la mobilisation des ressources rescEU pour combattre les incendies de forêt ou d’autres désastres naturels, constituent tous des exemples de réponse souple et efficace, fondée sur la solidarité et la capacité d’adaptation.

Au vu de ces expériences, le moment est venu pour nous d’élaborer une vision pour une Union résiliente à l’horizon 2040. Cette vision devrait être ancrée dans les valeurs et les objectifs de l’UE 7 . Une UE résiliente en 2040 devrait assurer les trois éléments fondamentaux suivants:

·la paix par la sécurité européenne: grâce à ses énormes capacités, et dans le plein respect des alliances internationales, l’UE pourra exercer sa force de dissuasion et de défense contre des acteurs étatiques ou non étatiques mal intentionnés; elle y parviendra en combinant sa force militaire, une préparation englobant l’ensemble de la société, des instruments propres à défendre ses intérêts, ainsi qu’une position et une diplomatie fortes sur la scène mondiale; une Union élargie sera la pierre angulaire d’une paix, d’une sécurité et d’une prospérité durables sur tout le continent européen; elle entretiendra des liens solides avec des pays partageant les mêmes valeurs, ainsi que des partenariats fondés sur des intérêts communs, en tirant parti de sa puissance économique et commerciale et de son autonomie stratégique ouverte;

·les valeurs de démocratie, de dignité humaine, de liberté et d’égalité, l’état de droit et le respect des droits de l’homme: l’UE protégera, mettra en avant, défendra et fera respecter ces valeurs et son modèle démocratique en son sein, et elle les promouvra au niveau international. Elle proposera une gouvernance efficace, grâce à des institutions démocratiques, et favorisera l’exercice effectif des droits et le respect effectif des obligations des citoyens et des entreprises;

·le bien-être des citoyens: en assurant la sécurité intérieure et la sécurité économique, des emplois de qualité, des conditions attrayantes pour les travailleurs et les entreprises, une prospérité durable qui respecte les limites de notre planète, une planète vivable où l’économie est neutre pour le climat et résiliente au changement climatique, et un environnement naturel sain; des systèmes d’éducation, de formation et de santé de qualité, abordables et inclusifs; les Européens utiliseront en toute confiance des technologies sûres qui amélioreront leur vie, tout en bénéficiant d’un travail gratifiant, d’une vie épanouissante, de conditions favorables pour fonder une famille et élever des enfants, d’un logement à prix abordable et d’une alimentation sûre et de qualité; l’Europe sera un lieu disposant d’infrastructures, de soins de santé et d’établissements d’éducation accessibles et de renommée mondiale, et se caractérisera par des pays, des régions et des villes prospères offrant «la liberté de rester», qui prennent en considération les générations présentes et futures.

La réalisation de cette vision nécessitera des transformations audacieuses. Si la prévisibilité et la stabilité sont essentielles, et l’un des atouts de l’UE, nous devons être prêts à évoluer chaque fois que c’est nécessaire, en conservant une longueur d’avance, afin de préserver et de renforcer les fondements du projet européen.

2.Les grandes évolutions internationales, et les défis propres à l’UE, qui font obstacle à une résilience accrue

La marge de manœuvre dont l’UE disposera pour accroître sa résilience sera déterminée par les évolutions internationales à long terme et par les défis transversaux propres à l’UE qui sont apparus depuis le premier rapport de prospective stratégique publié en 2020. Pour y faire face dans la perspective d’une Union résiliente en 2040, l’UE devra intégrer ces tendances dans l’élaboration des politiques et les choix politiques, élargir son pouvoir d’action pour intervenir, et mieux saisir les opportunités et relever les défis à venir.

2.1.Principales évolutions internationales à long terme

La sécurité est devenue une composante essentielle de toutes les politiques de l’UE. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine a modifié la perspective en matière de sécurité. Les crises géopolitiques et l’érosion de l’ordre multilatéral international rendent d’autant plus nécessaire la capacité d’assurer, en toute autonomie, la protection des générations présentes et futures. Ces dernières années ont montré que tout peut être instrumentalisé: les chaînes d’approvisionnement, la migration, le commerce, l’aide humanitaire, l’espace et l’information 8 . Les menaces hybrides se situant dans la zone grise entre la guerre et la paix, il est difficile d’en déterminer l’origine, les aspects de sécurité intérieure et sécurité extérieure étant de plus en plus imbriqués. La sécurité, ou son absence, est une préoccupation pour l’ensemble de la société et de l’économie: les entreprises, les investissements, la cohésion sociale et territoriale, la prospérité et le bien-être, ainsi que nos démocraties et nos valeurs. En outre, la fin des «dividendes de la paix» de l’après-guerre froide et la volatilité des projections économiques remettent en question les budgets publics, ce qui oblige à faire des choix difficiles mais offre aussi des opportunités, par exemple l’exploitation de synergies dans le domaine civilo-militaire.

Nous assistons à l’érosion de l’ordre international fondé sur des règles et à la fracturation du paysage mondial. Des Nations unies à l’Organisation mondiale du commerce, les grands piliers de l’ordre mondial subissent des assauts. Cela revêt une importance particulière pour l’UE, dont les atouts reposent sur l’ouverture: le fonctionnement de la politique commerciale commune en synergie avec le marché unique, les partenariats internationaux et les normes sont tous subordonnés à une gouvernance internationale fondée sur des règles 9 . C’est pourquoi l’instabilité et le dysfonctionnement partiel de l’ordre international, ainsi que la fracturation partielle des économies mondiales, compromettent la capacité de l’Union à agir dans l’intérêt de son économie et du bien-être de ses citoyens. Un retour au statu quo antérieur semble de moins en moins probable. Mais malgré ses effets négatifs, cette situation crée aussi pour l’UE l’occasion de faire davantage entendre sa voix pour modeler un ordre international fondé sur des règles qui résistera à l’épreuve du temps 10 .

Les effets du changement climatique et la dégradation de la nature et des ressources en eau se sont aggravés et ont atteint des niveaux plus difficiles à gérer. Les températures moyennes annuelles de la planète ont déjà dépassé 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels. L’impact cumulé pourrait entraîner le franchissement de points de basculement – fonte des glaciers, disparition des récifs coralliens, perturbation des courants atlantiques – au-delà desquels des changements brusques et irréversibles se produiront. Les phénomènes météorologiques extrêmes liés au climat ont déjà causé dans l’UE des pertes économiques égales à 738 milliards d’euros au cours des 40 dernières années (entre 1980 et 2023, dont 22 % de ces pertes ont eu lieu entre 2021 et 2023) 11 . À la fin de l’été 2025, les incendies de forêt avaient ravagé plus d’un million d’hectares de terres dans l’UE, soit le chiffre annuel le plus élevé depuis le début de leur enregistrement officiel en 2006 12 . Les contributions vitales que la biodiversité et la nature apportent à l’Europe sous forme de services écosystémiques, comme la possibilité de disposer d’un air pur et d’une eau propre, diminuent à un rythme accéléré, ce qui compromet les principaux facteurs de santé. Cela multiplie en outre les risques: mégasécheresses conduisant à l’insécurité hydrique et alimentaire, incendies de forêt imprévisibles, perturbation des infrastructures et voies de transport critiques, menaces sur les marchés financiers 13 .

La dynamique politique visant à atténuer le changement climatique est menacée dans certaines parties du monde, et les politiques en matière de climat et d’environnement sont de plus en plus souvent instrumentalisées et victimes de la désinformation 14 . Dans le même temps, pour de nombreux pays, la transition écologique peut apporter davantage d’indépendance et de croissance. En outre, pour l’Europe, une transition réussie vers une croissance durable sera l’occasion d’accroître simultanément l’autonomie stratégique et la compétitivité de l’Union, notamment grâce à la montée en puissance des technologies propres.

2.2.Défis propres à l’UE

La quête simultanée de compétitivité économique et d’autonomie stratégique. Fortes de l’expérience acquise lors des récentes crises, diverses économies, dont l’UE, cherchent activement à acquérir une autonomie stratégique pour assurer leur sécurité économique à long terme 15 . En parallèle, pour relever les défis mondiaux, l’UE entend renforcer la compétitivité dans tous les secteurs clés. Ces deux priorités sont essentielles pour la résilience: la sécurité et l’autonomie stratégique ouverte de l’Europe dépendront plus que jamais de notre capacité à innover et à concurrencer d’autres économies du monde, en particulier dans les technologies «zéro net» et les technologies numériques. Par conséquent, pour acquérir une véritable résilience, l’Europe doit poursuivre les deux priorités. L’autonomie stratégique ouverte protègera l’UE des chocs et dépendances extérieurs, tandis que la compétitivité apporte l’innovation et la puissance économique nécessaires pour s’adapter, être en tête et prospérer dans un monde en mutation rapide.

Dans un système économique mondial accablé par la concurrence géopolitique, les tensions commerciales et les niveaux de dette publique en augmentation, l’UE doit intégrer plus systématiquement, dans ses politiques économiques, des considérations en matière de sécurité et d’autonomie stratégique. La quête simultanée de compétitivité et d’autonomie stratégique impose une conception rigoureuse des politiques, car les mesures destinées à accroître l’autonomie peuvent entraîner des coûts initiaux ou des ajustements structurels et potentiellement réduire l’efficacité à court terme. L’évolution de la dynamique mondiale et les dépendances stratégiques excessives ont entraîné un regain d’intérêt pour les marchés publics (notamment les marchés conjoints et l’approvisionnement préférentiel de l’UE) comme moyen d’accroître l’autonomie stratégique ouverte et de soutenir les efforts de décarbonation industrielle 16 .

Dans les secteurs tels que le numérique et la finance, trop dépendre de services essentiels fournis par des entités implantées dans des pays tiers expose l’UE à des risques tels que des failles de sécurité des données, des interruptions du service, l’espionnage et la coercition économique. C’est particulièrement vrai pour les services numériques soumis à des effets de réseau, qui tendent à limiter la concurrence 17 . Par exemple, environ 70 % 18 de l’infrastructure en nuage de l’UE est contrôlée par trois entreprises américaines: Amazon Web Services, Microsoft et Google.

La sécurité énergétique est une composante essentielle pour qu’une économie soit résiliente, à l’épreuve du temps et compétitive, surtout si l’on considère le fait qu’en 2023, l’UE importait 58 % de son énergie 19 . L’accélération de la transition vers les énergies propres est donc non seulement capitale pour atteindre les objectifs climatiques, mais aussi un impératif stratégique pour réduire la dépendance à l’égard des importations de combustibles fossiles et protéger l’UE des chocs géopolitiques, tels que ceux qu’elle a affrontés avec l’instrumentalisation de l’énergie pratiquée par la Russie. En renforçant la sécurité énergétique, l’UE pourrait réduire les dépenses d’importation de combustibles fossiles, entre 2031 et 2050, de 2,8 billions d’euros par rapport à la moyenne de la période 2011-2020. En investissant dans les énergies propres produites localement et dans l’efficacité énergétique, l’UE accroît son autonomie et met en place un système énergétique à moindre coût et plus résilient pour l’avenir. Mais cette transition crée aussi de nouvelles dépendances, à l’égard des produits de technologies propres eux-mêmes, dont la production industrielle est dominée par d’autres acteurs mondiaux, et à l’égard des matières premières critiques nécessaires à leur fabrication, dont la liste et les quantités augmentent sans cesse 20 , lorsque ces produits sont fabriqués dans l’UE ou ailleurs (voir encadré n º1) 21 .

Les matières premières critiques jouent un rôle central dans d’autres secteurs stratégiques de l’UE, tels que la défense, la sécurité civile, les soins de santé et l’industrie automobile. La perturbation de leurs chaînes d’approvisionnement, que ce soit en raison de sanctions, de chantages géopolitiques ou de la contrebande de matières premières par des organisations criminelles 22 , pourrait nuire gravement à l’UE. La dépendance de l’Union à l’égard des importations de ces matières premières, ajoutée à la forte concentration fréquente de l’offre dans quelques pays tout au long de la chaîne de valeur (tant pour l’extraction que pour la transformation), pose de sérieux risques économiques et de sécurité, d’autant plus que les restrictions à l’exportation de matières premières industrielles ont plus que quintuplé depuis 2009 23 . Augmenter la circularité dans l’UE pourrait réduire ces dépendances.

Une approche équilibrée pour la technologie: débloquer la future compétitivité est indispensable, mais il faut gérer les risques qui y sont liés. Les technologies ont un véritable potentiel de transformation, qu’il s’agisse de soutenir la double transition écologique et numérique ou les soins de santé, de stimuler la productivité et la compétitivité, ou de renforcer la sécurité. Maîtriser les technologies de demain, depuis la recherche fondamentale jusqu’au déploiement opérationnel complet, est donc un atout géopolitique, économique et sociétal décisif et, partant, pour la résilience aussi. Les adopter et les développer dans l’UE est un fondement de notre compétitivité future. Cela garantit les meilleures capacités de gouvernance et permet une protection et une défense efficaces contre les acteurs étatiques et non étatiques malveillants.

Cependant, des garde-fous bien définis sont nécessaires pour prévenir les risques systémiques potentiels pour la sécurité, les droits des citoyens et des travailleurs, la vie privée, le climat et l’environnement, ainsi que pour la démocratie, la confiance, et la cohésion sociale et territoriale. Nous assistons déjà à la pénétration rapide et exponentielle des nouvelles technologies sur le marché, principalement sous l’action de quelques-unes des plus grandes entreprises mondiales. En outre, nombre de nouvelles technologies imprimeront leur marque au cours de la prochaine décennie: quantique, biotechnologie, neurotechnologie, matériaux avancés ou robotique, chacune offrant de vastes possibilités, mais comportant aussi des risques élevés. L’utilisation potentielle de certaines autres technologies, telles que la géoingénierie solaire (ou modification du rayonnement solaire) 24 est très controversée (voir encadré nº 2).

L’intelligence artificielle (IA) est une technologie à usage général qui se distingue par ses implications considérables dans tous les domaines de l’activité humaine. Elle accélère la découverte scientifique, comme le montrent l’innovation dans le domaine des matériaux ou son potentiel en matière d’informatique quantique, la transformation de l’industrie manufacturière, les soins de santé 25 , l’optimisation des approvisionnements énergétiques 26 , et divers autres aspects de la vie humaine, notamment de potentielles augmentations de la productivité ainsi qu’un bouleversement du marché du travail 27 . L’IA peut être considérée comme un démultiplicateur de force, apportant des connaissances et des capacités — notamment des infrastructures critiques, des armes biologiques avancées, des cybercapacités ou une surveillance autonome — qui étaient autrefois le domaine réservé des gouvernements ou des experts 28 . Une technologie a rarement été adoptée aussi rapidement par la population. La domination et l’influence exercées sur le marché par quelques acteurs mondiaux, de la définition des programmes de recherche aux orientations politiques, brouillent les frontières entre les acteurs et espaces commerciaux et publics. Ce constat appelle une réflexion urgente sur différents scénarios, y compris extrêmes, et justifie l’adoption de mesures décisives.

Le modèle d’innovation de l’UE promeut l’idée que les données générées dans la société, qu’elles soient personnelles ou industrielles, devraient être accessibles pour qu’il en soit fait une utilisation productive et interopérable dans des conditions éthiques clairement déterminées. En outre, l’approche réglementaire de l’UE empêche l’accès incontrôlé aux données relatives aux Européens. Dans le même temps, ce modèle risque d’entraver l’innovation et l’entrée sur le marché, et il est confronté à des problèmes de financement et de déploiement. Par exemple, les entrepreneurs de l’UE recourent souvent au financement bancaire et ont un accès plus limité aux fonds propres ou à d’autres formes de capital-risque, ce dernier étant davantage associé au développement des technologies de rupture susceptibles de stimuler l’innovation et la croissance économique 29 .

Compte tenu des évolutions technologiques toujours plus rapides, il est de plus en plus pertinent de consolider le modèle d’innovation de l’UE, fondé sur des valeurs, par rapport au modèle américain fondé sur le marché ou au modèle chinois dicté par l’État 30 . La fragmentation de la gouvernance technologique de l’UE et des politiques qui y sont liées, entre l’Union et ses États membres, constitue un défi majeur lorsque l’on veut favoriser une innovation qui est fondée sur l’éthique et compétitive à l’échelle mondiale.

Figure 2: Évolution de la population de l’UE d’ici à 2040 31

Le bien-être des citoyens et la résilience de la société sous pression Le bien-être des citoyens de l’UE figure parmi les principaux objectifs de l’Union. La qualité et l’expérience globale de la vie, l’éducation et les compétences, le travail, la santé mentale et physique, et l’environnement ont tous une valeur intrinsèque. Ils constituent en outre un fondement de la résilience de la société — la capacité des citoyens à affronter les bouleversements et les transformations. Dans ce contexte, le modèle européen est l’un de nos principaux atouts. De nombreux pays de l’UE se classent en tête des pays où les gens sont les plus heureux du monde 32 et, par rapport aux autres parties du monde, les Européens ont la chance d’avoir les niveaux d’inégalité parmi les plus bas. Pourtant, ce modèle est mis à l’épreuve: l’égalité n’est pas une réalité pour tous, et l’inclusion pleine et entière reste hors de portée. Pour que l’État-providence européen subsiste, il faut des finances publiques viables et une économie productive et compétitive.

L’évolution démographique, dont on fait souvent abstraction, aura des répercussions très importantes à l’avenir. Les Européens vivent plus longtemps. L’espérance de vie moyenne a ainsi augmenté de presque quatre ans depuis 2002 et est désormais de 81,4 ans. Avoir une longue vie en restant en bonne santé offre bien des avantages, mais crée aussi des problèmes, en particulier lorsqu’en parallèle, les taux de fécondité déclinent 33 ; selon les projections, en 2040, l’UE devrait compter 17 millions de moins de personnes en âge de travailler qu’en 2023 34 . Cette diminution aura une incidence sur notre compétitivité et exercera une forte pression sur le marché du travail et les budgets publics, notamment la capacité de générer des recettes suffisantes par la fiscalité du travail 35 . Le problème sera aggravé par les fortes disparités régionales attendues en matière de déclin démographique, avec des contrastes marqués entre les zones urbaines et rurales, en particulier les plus reculées (voir figure 2).

Les évolutions internationales augmenteront la pression sur les flux migratoires vers l’UE, en particulier en provenance d’Afrique, où la population devrait passer de 1,2 milliard à 1,8 milliard entre 2017 et 2035, date à laquelle environ la moitié de la population sera âgée de moins de 21 ans 36 . Dans le même temps, l’UE aura besoin de la migration légale, du fait des tendances démographiques, tout en combattant la migration illégale. Toutes ces considérations offrent une voie d’action possible pour répondre aux besoins des marchés du travail de l’UE avec des talents de l’étranger 37 . La migration présente toutefois un aspect complexe en raison des tendances changeantes de la migration légale et illégale, mais aussi des besoins du marché, et parce qu’il s’agit d’une question politiquement sensible, qui devrait faire l’objet d’un débat éclairé et dépolarisant 38 .

Sur le plan régional, les disparités sont en augmentation dans l’UE, et d’une complexité accrue 39 . Nous assistons en outre à l’émergence d’une «géographie du mécontentement» 40 , la répartition des avantages économiques étant inégale. Les progrès technologiques et les effets du changement climatique pourraient encore compliquer la donne et contribuer à une redistribution industrielle.

En matière de santé, les défis à long terme concerneront notamment les contraintes auxquelles seront soumis les systèmes de soins de santé et de soins aux personnes âgées, aggravées par les pénuries de main-d’œuvre et de compétences et par les effets du changement climatique. L’isolement et la solitude croissants 41 , ainsi que l’augmentation vertigineuse des problèmes de santé mentale chez les jeunes 42 , dus en partie aux effets néfastes des médias sociaux, sont particulièrement préoccupants 43 , de même que la hausse des maladies non transmissibles.

La résilience et le bien-être sont également liés à la santé de la planète 44 . Des synergies existent entre les actions en faveur du climat, de l’eau et de l’environnement, ainsi qu’entre ces dernières et d’autres domaines d’action prioritaires. Par exemple, les écosystèmes sains tels que les masses d’eau douce ou les océans, les forêts ou les tourbières sont quelques-uns des puits de carbone les plus efficaces et permettent d’atténuer les effets croissants du changement climatique, tels que les averses torrentielles et les sécheresses prolongées. Agir en harmonie avec la nature contribue à la sécurité et à la prospérité économique 45 ; par exemple, l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à celui-ci aident à circonscrire les pandémies et favorisent la sécurité alimentaire. Une approche systémique et pérenne de l’adaptation au changement climatique peut servir de multiples objectifs: par exemple, la résilience des infrastructures et des bâtiments face aux risques liés au climat et les risques d’autres natures 46 . Les services écosystémiques cruciaux, tels que l’eau propre, les sols non contaminés ou l’air pur, sont essentiels pour les personnes, mais aussi pour l’économie 47 .

Néanmoins, de nombreux problèmes urgents subsistent lorsqu’il s’agit de tirer parti de ces synergies. L’UE est en bonne voie d’atteindre son objectif de réduction des émissions de 55 % d’ici à 2030, mais les progrès accomplis dans la réalisation des objectifs environnementaux de l’UE restent insuffisants 48 . Dans le même temps, de potentielles tensions entre les politiques de durabilité et l’équité sociale sont devenues manifestes, ce qui rend d’autant plus nécessaire de soutenir les personnes et les lieux les plus touchés.

De nouvelles possibilités apparaissent aussi pour améliorer la santé de la planète. Par exemple, notre compréhension des écosystèmes pourrait s’améliorer considérablement (voir encadré nº 3), ce qui permettrait d’apporter des modifications à l’échelle de tout un système et d’intégrer la biodiversité dans les politiques à titre de priorité d’action transversale. À l’échelle mondiale, l’émergence de la «géopolitique de la biodiversité» pourrait réorienter les priorités vers la reconnaissance de la valeur des ressources naturelles rares et leur utilisation durable, au lieu de leur exploitation 49 .

Notre démocratie et nos valeurs fondamentales menacées. Les Européens considèrent la démocratie et la gouvernance (41 %) comme le domaine le plus important pour la résilience 50 . Par rapport à d’autres systèmes, les démocraties saines sont intrinsèquement résilientes, du fait de leur capacité d’adaptation, du soutien dont elles bénéficient de la part de la population, de l’obligation où elles sont de rendre des comptes et de leurs mécanismes d’autocorrection. Elles peuvent pourtant subir une érosion s’il n’existe pas de mécanismes de protection solides, et la redémocratisation n’est pas chose aisée, même après un virage électoral qui promet d’inverser le recul démocratique 51 . Dans le même temps, la démocratie dans l’UE est soumise à des pressions externes et internes: atteintes à l’état de droit et à la liberté des médias, attaques contre la société civile, logiciels espions, activités de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger, désinformation, ingérences dans les élections. Nous assistons à la promotion croissante de discours et d’attitudes antidémocratiques, y compris chez les jeunes, et à l’exploitation de vulnérabilités sociétales, politiques, économiques et technologiques.

Même si tout cela n’est pas nouveau, ces menaces ont pris de l'ampleur et sont de moins en moins dissimulées. Les opinions des citoyens sont de plus en plus influencées par des sources personnalisées reposant sur des algorithmes, qui limitent l’espace commun disponible pour un débat démocratique fondé sur des faits et des preuves partagés. Ainsi, 42 % des jeunes Européens consultent principalement TikTok, Instagram ou YouTube pour s’informer 52 . Les médias sociaux amplifient les chambres d’écho idéologiques et alimentent la polarisation, les algorithmes privilégiant les contenus clivants. Un fossé politique et idéologique semble se creuser entre les jeunes femmes et les jeunes hommes 53 . Nous voyons aussi les effets d’une nouvelle oligarchie mondiale, dont quelques milliardaires des technologies influencent de plus en plus la politique. S'il est vrai que l’IA présente un potentiel de renforcement de l’efficacité, de la transparence et de l’inclusivité des processus démocratiques, des campagnes de manipulation utilisant des trucages ultraréalistes ou de fausses informations générées par l’IA sont déjà en mesure d’affaiblir les gouvernements, de réduire la confiance, de déstabiliser les marchés ou d’influencer les élections (voir l’encadré 4). Les ingérences étrangères et l’utilisation abusive des plateformes de médias sociaux à des fins de désinformation, lors de récentes élections dans certains États membres, illustrent bien cette tendance. Une évolution technologique rapide et incontrôlée ne ferait que compliquer davantage le défi posé par la désinformation.

Néanmoins, le tableau n’est pas totalement négatif, si l’on prend la confiance dans les gouvernements comme indicateur de la santé démocratique. En effet, 52 % des Européens ont tendance à faire confiance à l’UE, ce qui est le résultat le plus élevé depuis 2007 (voir figure 3). Parmi les jeunes (15-24 ans), ce chiffre est encore plus élevé: 59 %.

Figure 3 Confiance dans le gouvernement national et dans l’UE (2019 et 2025) 54

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