Jurisprudence CJUE62020CJ0615_RES

Jurisprudence CJUE — 62020CJ0615_RES

CELEX62020CJ0615_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 13 juillet 2023

Texte intégral

Affaires jointes C‑615/20 et C‑671/20

Procédures pénales

contre

YP e.a.

(demandes de décision préjudicielle, introduites par le Sąd Okręgowy w Warszawie)

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 13 juillet 2023

« Renvoi préjudiciel – Article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE – État de droit – Protection juridictionnelle effective dans les domaines couverts par le droit de l’Union – Indépendance des juges – Primauté du droit de l’Union – Article 4, paragraphe 3, TUE – Obligation de coopération loyale – Levée de l’immunité pénale et suspension des fonctions d’un juge ordonnées par l’Izba Dyscyplinarna (chambre disciplinaire) du Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne) – Défaut d’indépendance et d’impartialité de cette chambre – Modification de la composition de la formation de jugement appelée à connaître d’une affaire jusqu’alors confiée à ce juge – Interdictions pour les juridictions nationales de remettre en cause la légitimité d’une juridiction, de compromettre le fonctionnement de celle-ci ou d’apprécier la légalité ou l’effectivité de la nomination des juges ou des pouvoirs juridictionnels de ceux-ci sous peine de sanctions disciplinaires – Obligation pour les juridictions concernées et les organes compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement d’écarter l’application des mesures de levée d’immunité et de suspension du juge concerné – Obligation pour ces mêmes juridictions et organes d’écarter les dispositions nationales prévoyant lesdites interdictions »

  1. Questions préjudicielles – Procédure préjudicielle accélérée – Conditions – Circonstances justifiant un traitement rapide – Caractère sensible et complexe des problèmes juridiques posés ne se prêtant pas à l’application d’une telle procédure

    (Règlement de procédure de la Cour, art. 105, § 1)

    (voir points 32-33, 35)

  2. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Attribution à une chambre disciplinaire de la Cour suprême des compétences en matière de levée d’immunité pénale des juges – Chambre ne satisfaisant pas à l’exigence d’indépendance et d’impartialité – Inadmissibilité – Manquement constaté par un arrêt de la Cour

    (Art. 2 et 19, § 1, 2d al., TUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47)

    (voir points 51-53, 55)

  3. Recours en manquement – Arrêt de la Cour constatant le manquement – Effets – Obligations de l’État membre défaillant – Exécution intégrale de l’arrêt – Obligations des juridictions et autorités administratives nationales compétentes – Adoption de toutes les dispositions visant à faciliter la réalisation du plein effet du droit de l’Union – Obligation pour la juridiction de renvoi de tirer toutes les conséquences de l’arrêt constatant le manquement

    (Art. 260, § 1, TFUE)

    (voir points 56-59, disp. 1)

  4. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Primauté et effet direct du droit de l’Union – Obligations des juridictions nationales – Obligation de laisser inappliquée, de leur propre autorité, toute réglementation ou pratique nationale contraire à une disposition du droit de l’Union d’effet direct – Acte adopté par une instance ne satisfaisant pas à l’exigence d’indépendance et d’impartialité, et ayant, en violation du droit de l’Union, levé l’immunité pénale et suspendu de ses fonctions un juge siégeant comme juge unique au sein d’une formation de jugement d’une juridiction nationale – Obligation pour une telle formation de jugement et pour ladite juridiction nationale d’écarter l’application de cet acte

    (Art. 2, 4, § 3, et 19, § 1, 2d al. TUE ; art. 267 TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47)

    (voir points 61-63, 65, 73, disp. 2)

  5. États membres – Obligations – Obligation de coopération loyale – Obligations des juridictions nationales – Réglementation nationale conférant à une instance ne satisfaisant pas à l’exigence d’indépendance et d’impartialité la compétence pour lever l’immunité pénale des juges et les suspendre de leurs fonctions – Réglementation nationale incompatible avec le droit de l’Union, tel qu’interprété par la Cour – Obligation de laisser inappliquée ladite réglementation nationale – Obligation d’effacer les conséquences illicites d’une violation du droit de l’Union

    (Art. 4, § 3, et 19, § 1, 2d al. TUE)

    (voir point 64)

  6. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Primauté et effet direct du droit de l’Union – Obligations des juridictions nationales – Acte d’une instance ne satisfaisant pas à l’exigence d’indépendance et d’impartialité ayant suspendu de ses fonctions un juge d’une juridiction nationale statuant en tant que juge unique – Obligation, pour les organes judiciaires compétents pour déterminer la composition des formations de jugement de cette juridiction, d’écarter l’application de cet acte – Absence de pertinence de considérations tirées du principe de sécurité juridique

    (Art. 19, § 1, 2d al., TUE)

    (voir points 70, 71, 73, disp. 2)

  7. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Primauté et effet direct du droit de l’Union – Obligations des juridictions nationales – Obligation de laisser inappliquée, de leur propre autorité, toute réglementation ou pratique nationale contraire à une disposition du droit de l’Union d’effet direct – Juge unique d’une juridiction nationale en charge d’une affaire jusqu’alors attribuée à un autre juge, à la suite de la suspension des fonctions de ce dernier par un acte d’une instance ne satisfaisant pas à l’exigence d’indépendance et d’impartialité – Obligation d’écarter l’application de cet acte et de s’abstenir de poursuivre l’examen de l’affaire – Obligation, pour les organes judiciaires compétents pour déterminer la composition des formations de jugement de cette juridiction, de réattribuer l’affaire au juge initialement en charge – Absence de pertinence de considérations tirées du principe de sécurité juridique

    (Art. 19, § 1, 2d al., TUE)

    (voir points 76-80, disp. 3)

  8. États membres – Obligations – Établissement des voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective – Respect du principe de l’indépendance des juges – Réglementation nationale permettant de qualifier d’infraction disciplinaire l’examen du respect des exigences relatives à un tribunal indépendant et impartial établi préalablement par la loi – Réglementation jugée contraire au droit de l’Union par un arrêt en constatation de manquement – Juridiction nationale appelée à donner effet à un acte impliquant, en violation du droit de l’Union, la suspension de fonctions d’un des juges composant une de ses formations de jugement – Réglementation faisant obstacle à l’obligation pour cette juridiction d’écarter l’application de cet acte – Inadmissibilité

    (Art. 19, § 1, 2d al., TUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 47)

    (voir points 82-88, 93, disp. 4)

Résumé

L’affaire C‑615/20

Sur la base d’un acte d’accusation émanant de la Prokuratura Okręgowa w Warszawie (parquet régional de Varsovie, Pologne), YP et d’autres prévenus ont été poursuivis devant le Sąd Okręgowy w Warszawie (tribunal régional de Varsovie, Pologne) du chef d’une série d’infractions pénales. Cette affaire a été attribuée à une formation à juge unique de cette juridiction, composée du juge I. T.

Alors que cette affaire se trouvait à un stade très avancé de la procédure, la Prokuratura Krajowa Wydział Spraw Wewnętrznych (parquet national, section des affaires intérieures, Pologne) a, le 14 février 2020, saisi la chambre disciplinaire du Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne) ( 1 ) d’une demande d’autorisation de poursuivre pénalement le juge I. T. pour avoir, en décembre 2017, autorisé des représentants des médias à capter des images et des sons pendant une audience ainsi que pendant le prononcé d’une décision dans l’affaire concernée et l’exposé oral de ses motifs et, ce faisant, prétendument divulgué des informations provenant de la procédure d’instruction du parquet régional de Varsovie dans l’affaire en cause.

Par une résolution du 18 novembre 2020 (ci-après la « résolution litigieuse »), la chambre disciplinaire a autorisé l’ouverture d’une procédure pénale contre le juge I. T., suspendu celui-ci de ses fonctions et réduit le montant de sa rémunération à concurrence de 25 % pour la durée de cette suspension.

La juridiction de renvoi, qui est la formation du tribunal régional de Varsovie en charge de la procédure pénale engagée notamment à l’encontre de YP et au sein de laquelle le juge I. T. siège en tant que juge unique, relève que la résolution litigieuse est de nature à faire obstacle à ce qu’elle puisse poursuivre cette procédure. Elle a, dans ce contexte, décidé de surseoir à statuer pour interroger la Cour, en substance, sur la compatibilité avec le droit de l’Union de dispositions nationales qui confèrent à une instance dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties, la compétence pour autoriser l’ouverture de procédures pénales contre des juges des juridictions de droit commun et, en cas de délivrance d’une telle autorisation, pour suspendre les fonctions des juges concernés et pour réduire la rémunération de ceux-ci durant ladite suspension. Ses questions visent, en substance, à déterminer si, eu égard aux dispositions et principes du droit de l’Union ( 2 ), le juge unique composant cette juridiction demeure fondé à poursuivre l’examen de l’affaire au principal nonobstant la résolution litigieuse ayant suspendu celui-ci de ses fonctions.

L’affaire C‑671/20

Une autre procédure pénale oppose le parquet régional de Varsovie à M. M., inculpé également du chef de diverses infractions pénales, au sujet d’une décision de ce parquet ayant ordonné la constitution d’une hypothèque forcée sur un immeuble appartenant à M. M. Ce dernier a formé un recours contre cette décision devant le tribunal régional de Varsovie, juridiction au sein de laquelle l’affaire liée à ce recours a d’abord été attribuée au juge I. T.

À la suite de l’adoption de la résolution litigieuse ayant notamment suspendu le juge I. T. de ses fonctions, le président du tribunal régional de Varsovie a chargé la présidente de la section dans laquelle siégeait le juge I. T. de modifier la composition de la formation de jugement dans les affaires qui avaient été attribuées à ce juge, à l’exception de l’affaire dans laquelle le juge I. T. avait saisi la Cour de la demande préjudicielle faisant l’objet de l’affaire C‑615/20. En conséquence, cette présidente de section a adopté une ordonnance procédant à la réattribution des affaires initialement attribuées au juge I. T., parmi lesquelles l’affaire relative à M. M.

Selon la juridiction de renvoi, à savoir une autre formation à juge unique du tribunal régional de Varsovie à laquelle cette affaire a été réattribuée, ces événements témoignent de ce que le président de ce tribunal a reconnu une force contraignante à la résolution litigieuse en considérant que la suspension des fonctions du juge I. T. faisait obstacle à ce que ladite affaire soit examinée par ce juge ou qu’il existait un obstacle durable à un tel examen.

Or, cette juridiction s’interroge sur le caractère contraignant d’un acte tel que la résolution litigieuse et sur la légitimité des autres formations de jugement désignées à la suite de l’exécution de cette résolution. Elle indique, par ailleurs, que des dispositions nationales récentes lui interdisent, sous peine de sanctions disciplinaires, d’examiner le caractère contraignant de ladite résolution. Ses questions à la Cour visent, en substance, à déterminer si, eu égard aux dispositions et aux principes du droit de l’Union ( 3 ), elle peut, sans risquer d’engager la responsabilité disciplinaire du juge unique siégeant en son sein, tenir la résolution litigieuse pour dépourvue de force contraignante, de sorte qu’elle ne serait pas fondée à juger l’affaire au principal lui ayant été réattribuée à la suite de cette résolution, et si cette affaire doit, partant, être à nouveau attribuée au juge initialement en charge de celle-ci.

Dans son arrêt, rendu dans ces affaires jointes, la Cour, réunie en grande chambre, se réfère aux enseignements contenus dans sa jurisprudence ( 4 ), notamment dans l’arrêt du 5 juin 2023, Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges) ( 5 ). Elle dit pour droit, en substance, que l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE s’oppose à des dispositions nationales qui permettent à une instance, telle que la chambre disciplinaire, dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties de lever l’immunité d’un juge, de le suspendre de ses fonctions ainsi que de réduire sa rémunération. Elle précise également, à la lumière du principe de primauté du droit de l’Union et du principe de coopération loyale consacré à l’article 4, paragraphe 3, TUE, les conséquences d’une telle conclusion pour la juridiction nationale à l’égard d’un acte tel que la résolution litigieuse impliquant, en méconnaissance de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, la suspension des fonctions d’un juge siégeant en tant que juge unique, ainsi que pour les organes judiciaires compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement de ladite juridiction nationale.

Appréciation de la Cour

En premier lieu, la Cour dit pour droit que l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE s’oppose à des dispositions nationales qui confèrent à une instance dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties la compétence pour autoriser l’ouverture de procédures pénales contre des juges des juridictions de droit commun et, en cas de délivrance d’une telle autorisation, pour suspendre les fonctions des juges concernés et pour réduire la rémunération de ceux-ci durant ladite suspension.

À cet égard, la Cour relève que, depuis l’introduction de ces deux affaires préjudicielles, elle a rendu l’arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges) dans lequel elle a notamment jugé que, en habilitant la chambre disciplinaire, dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties ( 6 ), à statuer sur des affaires ayant une incidence directe sur le statut et l’exercice des fonctions de juge, telles que des demandes d’autorisation d’ouvrir une procédure pénale contre des juges, la Pologne avait manqué aux obligations qui lui incombent en vertu de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE ( 7 ).

Dans l’arrêt précité, la Cour a souligné que la simple perspective, pour les juges, d’encourir le risque qu’une autorisation de les poursuivre pénalement puisse être demandée et obtenue auprès d’une instance dont l’indépendance ne serait pas garantie est susceptible d’affecter leur propre indépendance et qu’il en va de même s’agissant des risques de voir une telle instance décider de la suspension éventuelle de ceux-ci de leurs fonctions et d’une réduction de leur rémunération ( 8 ).

En l’occurrence, la résolution litigieuse a été adoptée à l’égard du juge I. T. ( 9 ), sur le fondement des dispositions nationales que la Cour a, dans l’arrêt précité, jugées contraires à l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, en ce qu’elles confèrent la compétence pour adopter des actes tels que cette résolution à une telle instance.

Si les autorités de l’État membre concerné sont tenues de modifier les dispositions nationales ayant fait l’objet d’un arrêt en manquement pour les rendre conformes aux exigences du droit de l’Union, les juridictions de cet État membre ont, de leur côté, l’obligation d’assurer le respect de cet arrêt dans l’exercice de leur mission, ce qui implique, notamment, que ces juridictions doivent tenir compte, s’il y a lieu, des éléments juridiques contenus dans celui-ci en vue de déterminer la portée des dispositions du droit de l’Union qu’elles ont pour mission d’appliquer. Par conséquent, la juridiction de renvoi dans l’affaire C‑615/20 est appelée à tirer, dans l’affaire au principal, toutes les conséquences découlant des enseignements de l’arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges).

En deuxième lieu, la Cour interprète l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, le principe de primauté du droit de l’Union et le principe de coopération loyale en ce sens :

d’une part, qu’une formation de jugement d’une juridiction nationale, saisie d’une affaire et composée d’un juge unique à l’encontre duquel une instance dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties a adopté une résolution autorisant l’ouverture de poursuites pénales et ordonnant la suspension des fonctions de celui-ci ainsi que la réduction de sa rémunération, est fondée à écarter l’application d’une telle résolution faisant obstacle à l’exercice de sa compétence dans cette affaire, et,

d’autre part, que les organes judiciaires compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement de cette juridiction nationale doivent également écarter l’application de cette résolution faisant obstacle à l’exercice de cette compétence par ladite formation de jugement.

À cet égard, elle rappelle que, en vertu d’une jurisprudence constante ( 10 ), le principe de primauté du droit de l’Union impose, notamment, à tout juge national chargé d’appliquer, dans le cadre de sa compétence, les dispositions du droit de l’Union, l’obligation d’assurer le plein effet des exigences de ce droit dans le litige dont il est saisi en laissant au besoin inappliquée, de sa propre autorité, toute réglementation ou pratique nationale qui est contraire à une disposition du droit de l’Union d’effet direct, sans qu’il ait à demander ou à attendre l’élimination préalable de cette réglementation ou pratique nationale par voie législative ou par tout autre procédé constitutionnel. Le respect de cette obligation constitue une expression du principe de coopération loyale.

Or, l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, interprété à la lumière de l’article 47 de la charte des droits fondamentaux ( 11 ), bénéficie d’un effet direct qui implique de laisser inappliquée toute disposition nationale, jurisprudence ou pratique nationale contraire à ces dispositions du droit de l’Union, telles qu’interprétées par la Cour ( 12 ).

Même en l’absence de mesures législatives nationales ayant mis fin à un manquement constaté par la Cour, les juridictions nationales doivent prendre toutes les mesures pour faciliter la réalisation du plein effet du droit de l’Union conformément aux enseignements contenus dans l’arrêt constatant ce manquement. Elles doivent, par ailleurs, en vertu du principe de coopération loyale, effacer les conséquences illicites d’une violation du droit de l’Union.

Pour satisfaire auxdites obligations, une juridiction nationale doit écarter l’application d’un acte tel que la résolution litigieuse ayant, en méconnaissance de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, ordonné la suspension des fonctions d’un juge lorsque cela est indispensable au regard de la situation procédurale en cause pour garantir la primauté du droit de l’Union ( 13 ).

Enfin, la Cour souligne que, lorsqu’un acte tel que la résolution litigieuse a été adopté par une instance ne constituant pas un tribunal indépendant et impartial au sens du droit de l’Union, aucune considération tirée du principe de sécurité juridique ou liée à une prétendue autorité de chose jugée de cette résolution ne saurait être utilement invoquée afin d’empêcher la juridiction de renvoi et les organes judiciaires compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement de la juridiction nationale d’écarter l’application d’une telle résolution ( 14 ).

À cet égard, la Cour observe que la procédure au principal dans l’affaire C‑615/20 a été suspendue par la juridiction de renvoi, dans l’attente du présent arrêt. Dans ce contexte, la poursuite de cette procédure par le juge composant la formation à juge unique de la juridiction de renvoi, en particulier au stade avancé auquel se trouve ladite procédure qui serait particulièrement complexe, ne paraît pas pouvoir nuire à la sécurité juridique. Elle semble, au contraire, de nature à permettre que le traitement de l’affaire au principal puisse aboutir à une décision qui soit conforme, d’une part, aux exigences découlant de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et, d’autre part, au droit des justiciables concernés à un procès équitable dans un délai raisonnable.

Dans ces conditions, la juridiction de renvoi dans l’affaire C‑615/20 est fondée à écarter l’application de la résolution litigieuse, afin de pouvoir poursuivre l’examen de l’affaire au principal dans sa composition actuelle sans que les organes judiciaires compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement de la juridiction nationale puissent y faire obstacle.

En troisième lieu, la Cour interprète l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE ainsi que les principes de primauté du droit de l’Union et de coopération loyale en lien avec la situation d’une formation de jugement d’une juridiction nationale, telle que la juridiction de renvoi dans l’affaire C‑671/20, à laquelle une affaire jusqu’alors attribuée à une autre formation de jugement de cette juridiction nationale a été réattribuée en conséquence d’un acte de la chambre disciplinaire tel que la résolution litigieuse, pour déterminer, notamment, si cette juridiction de renvoi doit, en l’espèce, écarter l’application de cette résolution et s’abstenir de poursuivre l’examen de ladite affaire.

Elle souligne, à cet égard, que l’obligation, pour les juridictions nationales, d’écarter l’application d’une résolution entraînant, en méconnaissance de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, la suspension des fonctions d’un juge, lorsque cela est indispensable au regard de la situation procédurale en cause pour garantir la primauté du droit de l’Union, s’impose, notamment, à la formation de jugement à laquelle l’affaire aurait été réattribuée en raison d’une telle résolution. Cette formation de jugement doit, en conséquence, s’abstenir de connaître de cette affaire. Ladite obligation lie aussi les organes compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement de la juridiction nationale, lesquels doivent, partant, réattribuer la même affaire à la formation de jugement qui en était initialement saisie.

En l’occurrence, aucune considération tirée du principe de sécurité juridique ou liée à une prétendue autorité de chose jugée de ladite résolution ne saurait être utilement invoquée.

À cet égard, la Cour relève que, dans l’affaire C‑671/20, et à la différence d’autres affaires attribuées au juge I. T. qui auraient, entre-temps, également été réattribuées à d’autres formations de jugement, mais dont l’examen aurait été poursuivi voire, le cas échéant, clôturé par l’adoption d’une décision par ces nouvelles formations, la procédure au principal a été suspendue dans l’attente du présent arrêt. Dans ces conditions, une reprise de cette procédure par le juge I. T. paraît de nature à permettre que ladite procédure puisse, nonobstant le retard causé par la résolution litigieuse, aboutir à une décision qui soit conforme à la fois aux exigences découlant de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE et à celles découlant du droit du justiciable concerné à un procès équitable.

Partant, la Cour interprète l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE ainsi que les principes de primauté du droit de l’Union et de coopération loyale en ce sens que :

d’une part, une formation de jugement d’une juridiction nationale qui, s’étant vu réattribuer une affaire jusqu’alors attribuée à une autre formation de jugement de cette juridiction en conséquence d’une résolution adoptée par une instance dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties et qui a autorisé l’ouverture de poursuites pénales contre le juge unique composant cette dernière formation de jugement et ordonné la suspension des fonctions de celui-ci ainsi que la réduction de sa rémunération, a décidé de suspendre le traitement de cette affaire dans l’attente d’une décision préjudicielle de la Cour, doit écarter l’application de cette résolution et s’abstenir de poursuivre l’examen de ladite affaire, et,

d’autre part, les organes judiciaires compétents en matière de détermination et de modification de la composition des formations de jugement de la juridiction nationale sont, en pareil cas, tenus de réattribuer cette même affaire à la formation de jugement initialement en charge de celle-ci.

En ce qui concerne, en quatrième lieu, les dispositions nationales et la jurisprudence d’une juridiction constitutionnelle mentionnées par la juridiction de renvoi dans l’affaire C‑671/20 ( 15 ), qui feraient obstacle à ce que cette dernière juridiction puisse, alors même qu’elle y serait tenue eu égard aux réponses apportées par la Cour à ses autres questions, se prononcer sur l’absence de force contraignante d’un acte tel que la résolution litigieuse et écarter, le cas échéant, l’application de celui-ci, la Cour relève que le fait, pour une juridiction nationale, d’exercer les missions qui lui sont confiées par les traités et de respecter les obligations qui pèsent sur elle en vertu de ceux-ci, en donnant effet à une disposition telle que l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, ne saurait ni lui être interdit ni être érigé en infraction disciplinaire dans le chef des juges siégeant dans une telle juridiction ( 16 ).

De même, eu égard à l’effet direct dont est revêtu l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, le principe de primauté du droit de l’Union impose aux juridictions nationales de laisser inappliquée toute jurisprudence nationale contraire à cette disposition du droit de l’Union telle qu’interprétée par la Cour. Ainsi, dans l’hypothèse où, à la suite d’arrêts rendus par la Cour, une juridiction nationale serait amenée à considérer que la jurisprudence d’une juridiction constitutionnelle est contraire au droit de l’Union, le fait, pour une telle juridiction nationale, de laisser inappliquée ladite jurisprudence constitutionnelle, conformément au principe de primauté de ce droit, ne saurait être de nature à engager sa responsabilité disciplinaire ( 17 ).

Par conséquent, l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE ainsi que les principes de primauté du droit de l’Union et de coopération loyale s’opposent :

d’une part, à des dispositions nationales qui interdisent à une juridiction nationale, sous peine de sanctions disciplinaires infligées aux juges composant celle-ci, d’examiner le caractère contraignant d’un acte adopté par une instance dont l’indépendance et l’impartialité ne sont pas garanties et qui a autorisé l’ouverture de poursuites pénales contre un juge et ordonné la suspension des fonctions de celui-ci ainsi que la réduction de sa rémunération, et, le cas échéant, d’écarter l’application de cet acte, et,

d’autre part, à la jurisprudence d’une cour constitutionnelle en vertu de laquelle les actes de nomination des juges ne peuvent pas faire l’objet d’un contrôle juridictionnel, dans la mesure où ladite jurisprudence est de nature à faire obstacle à ce même examen.


( 1 ) La loi sur la Cour suprême, du 8 décembre 2017, a institué, au sein du Sąd Najwyższy (Cour suprême, Pologne), une nouvelle chambre disciplinaire dénommée Izba Dyscyplinarna (ci-après la « chambre disciplinaire »). Par une loi du 20 décembre 2019 ayant modifié la loi sur la Cour suprême, entrée en vigueur en 2020, cette chambre s’est vu attribuer de nouvelles compétences, notamment, pour autoriser l’ouverture d’une procédure pénale contre les juges ou leur placement en détention provisoire (article 27, paragraphe 1, point 1a).

( 2 ) À savoir l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’article 2 TUE et l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE consacrant le principe de l’État de droit et les exigences de protection juridictionnelle effective, ainsi que les principes de primauté, de coopération loyale et de sécurité juridique.

( 3 ) À savoir l’article 2 et l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, ainsi que les principes de primauté, de coopération loyale et de sécurité juridique.

( 4 ) Relative au défaut d’indépendance et d’impartialité de la chambre disciplinaire instituée par la loi sur la Cour suprême de 2017, telle que modifiée dans le cadre de la réforme de la justice polonaise de 2019.

( 5 ) Arrêt du 5 juin 2023, Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges) (C‑204/21, EU:C:2023:442).

( 6 ) Au point 102 de l’arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges), la Cour, s’appuyant sur sa jurisprudence antérieure [point 112 de l’arrêt du 15 juillet 2021, Commission/Pologne (Régime disciplinaire des juges) (C‑791/19, EU:C:2021:596)], a réitéré son appréciation selon laquelle la chambre disciplinaire ne satisfait pas à l’exigence d’indépendance et d’impartialité requise.

( 7 ) Arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges), dispositif 1.

( 8 ) Arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges), point 101.

( 9 ) À savoir une juridiction de droit commun susceptible d’être appelée à statuer, au titre de l’article 19, paragraphe 1, second alinéa, TUE, sur des questions liées à l’application ou à l’interprétation du droit de l’Union.

( 10 ) Voir, en ce sens, arrêt du 22 février 2022, RS (Effet des arrêts d’une cour constitutionnelle) (C‑430/21, EU:C:2022:99, point 53 et jurisprudence citée, ainsi que point 55 et jurisprudence citée).

( 11 ) Qui met à la charge des États membres une obligation de résultat claire et précise et qui n’est assortie d’aucune condition, notamment en ce qui concerne l’indépendance et l’impartialité des juridictions appelées à interpréter et à appliquer le droit de l’Union et l’exigence que celles-ci soient préalablement établies par la loi.

( 12 ) Arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges), point 78 et jurisprudence citée.

( 13 ) Voir, en ce sens, arrêt du 6 octobre 2021, W.Ż. (Chambre de contrôle extraordinaire et des affaires publiques de la Cour suprême - Nomination) (C‑487/19, EU:C:2021:798, points 159 et 161).

( 14 ) Voir, en ce sens, arrêt W.Ż. (Chambre de contrôle extraordinaire et des affaires publiques de la Cour suprême - Nomination), point 160.

( 15 ) L’article 42a, paragraphes 1 et 2, de la loi relative aux juridictions de droit commun du 27 juillet 2001, telle que modifiée par la loi du 20 décembre 2019, prévoit, notamment, à charge desdites juridictions, des interdictions de remettre en cause la légitimité des juridictions ou d’apprécier la légalité de la nomination d’un juge ou de son pouvoir d’exercer des missions en matière d’administration de la justice. L’article 107, paragraphe 1, point 3, de cette même loi, érige en infraction disciplinaire, notamment, tout acte des juges des juridictions de droit commun qui remet en cause l’effectivité de la nomination d’un juge.

( 16 ) Voir, en ce sens, arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges), point 132.

( 17 ) Voir, en ce sens, arrêt Commission/Pologne (Indépendance et vie privée des juges), point 132.