Jurisprudence CJUE62021CJ0699_RES

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 18 avril 2023.#E. D. L.#Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière pénale – Mandat d’arrêt européen – Décision-cadre 2002/584/JAI – Article 1er, paragraphe 3 – Article 23, paragraphe 4 – Procédures de remise entre États membres – Motifs de non-exécution – Article 4, paragraphe 3, TUE – Obligation de coopération loyale – Sursis à l’exécution du mandat d’arrêt européen – Article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Interdiction des traitements inhumains ou dégradants – Maladie grave, chronique et potentiellement irréversible – Risque d’une atteinte grave à la santé affectant la personne concernée par le mandat d’arrêt européen.#Affaire C-699/21.

CELEX62021CJ0699_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemardi 18 avril 2023

Résumé IA

Cet arrêt précise qu'une autorité judiciaire d'exécution peut, en vertu de l'obligation de coopération loyale, surseoir à l'exécution d'un mandat d'arrêt européen lorsque la santé du justiciable est gravement menacée, afin de prévenir un traitement inhumain ou dégradant contraire à la Charte des droits fondamentaux. Il établit que ce sursis est une mesure provisoire permettant d'évaluer si une remise ultérieure reste possible sans porter une atteinte irréversible à la santé.

Texte intégral

Affaire C‑699/21

E. D. L.

(demande de décision préjudicielle, introduite par la Corte costituzionale)

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 18 avril 2023

« Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière pénale – Mandat d’arrêt européen – Décision-cadre 2002/584/JAI – Article 1er, paragraphe 3 – Article 23, paragraphe 4 – Procédures de remise entre États membres – Motifs de non-exécution – Article 4, paragraphe 3, TUE – Obligation de coopération loyale – Sursis à l’exécution du mandat d’arrêt européen – Article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Interdiction des traitements inhumains ou dégradants – Maladie grave, chronique et potentiellement irréversible – Risque d’une atteinte grave à la santé affectant la personne concernée par le mandat d’arrêt européen »

Coopération judiciaire en matière pénale – Décision-cadre relative au mandat d’arrêt européen et aux procédures de remise entre États membres – Remise des personnes condamnées ou soupçonnées aux autorités judiciaires d’émission – Obligation de respecter les droits et principes juridiques fondamentaux – Interdiction des traitements inhumains ou dégradants – Risque d’une atteinte grave à la santé – Circonstances pouvant justifier le sursis de la remise, voire le refus d’exécuter le mandat d’arrêt – Obligation de coopération loyale – Obligations de l’autorité judiciaire d’exécution, y compris celle de dialoguer avec l’autorité judiciaire d’émission

(Art. 4, § 3, 1er al., TUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 4 ; décision-cadre du Conseil 2002/584, telle que modifiée par la décision-cadre 2009/299, art. 1er, § 3, et 23, § 1 et 4)

(voir points 35-42, 45-53, 55 et disp.)

Résumé

En 2019, une juridiction croate a émis un mandat d’arrêt européen contre E. D. L., qui réside en Italie, aux fins de l’exercice de poursuites pénales. Dans le cadre de l’exécution de ce mandat d’arrêt, la Corte d’appello di Milano (cour d’appel de Milan, Italie) a soumis E. D. L. à une expertise psychiatrique, qui a révélé que celui-ci souffrait d’un trouble psychotique nécessitant la poursuite d’un traitement le rendant inapte à la vie carcérale. La cour d’appel de Milan a dès lors considéré que l’exécution du mandat d’arrêt interromprait le traitement d’E. D. L. et conduirait à une détérioration de sa santé, voire à un risque avéré de suicide. Toutefois, les dispositions de la loi italienne ( 1 ) transposant la décision-cadre 2002/584 ( 2 ) en matière de mandat d’arrêt européen ne prévoient pas que la remise d’une personne recherchée puisse être refusée pour de telles raisons de santé.

Nourrissant des doutes quant à la constitutionnalité de ces dispositions nationales, la cour d’appel de Milan a saisi la Corte costituzionale (Cour constitutionnelle, Italie). Selon cette dernière juridiction, les motifs de non-exécution d’un mandat d’arrêt européen prévus par la décision-cadre 2002/584 n’incluent pas non plus l’hypothèse d’un danger grave pour la santé de l’intéressé en raison de pathologies à caractère chronique de durée potentiellement indéterminée, telles que celles dont souffre E. D. L. Elle a donc décidé d’interroger la Cour sur l’interprétation à donner de cette décision-cadre dans une telle hypothèse.

Dans son arrêt, la Cour, réunie en grande chambre, se prononce sur les conditions dans lesquelles l’autorité judiciaire d’exécution a la faculté ou l’obligation, en vertu de la décision-cadre 2002/584, de surseoir à la remise d’une personne recherchée et de refuser l’exécution d’un mandat d’arrêt européen en cas de risque d’atteinte grave à la santé de cette personne, ainsi que sur l’existence, dans un tel cas, d’une obligation de dialogue avec l’autorité judiciaire d’émission.

Appréciation de la Cour

En premier lieu, la Cour constate que la décision-cadre 2002/584 ne prévoit pas que les autorités judiciaires d’exécution puissent refuser d’exécuter un mandat d’arrêt européen au seul motif que la personne faisant l’objet d’un tel mandat d’arrêt souffre de pathologies graves, à caractère chronique et potentiellement irréversibles. Eu égard au principe de confiance mutuelle qui sous-tend l’espace de liberté, de sécurité et de justice ( 3 ), il existe, en effet, une présomption que les soins et traitements offerts dans les États membres pour la prise en charge, notamment, de telles pathologies, sont adéquats, y compris en milieu carcéral.

Néanmoins, eu égard à l’article 23, paragraphe 4 ( 4 ), de la décision-cadre 2002/584, l’autorité judiciaire d’exécution peut suspendre temporairement la remise de la personne recherchée, pour autant qu’il existe des raisons sérieuses de penser, sur la base d’éléments objectifs, tels que des attestations médicales ou des rapports d’expertise, que l’exécution du mandat d’arrêt européen risque de mettre manifestement en danger la santé de cette personne, par exemple en raison d’une maladie ou d’une affection temporaire avant la date prévue pour sa remise.

En deuxième lieu, la Cour considère qu’il ne saurait être exclu que la remise d’une personne gravement malade puisse entraîner, pour cette personne, un risque réel de traitements inhumains ou dégradants, au sens de l’article 4 de la Charte, et ce en raison ou, dans certaines circonstances, indépendamment du niveau de qualité des soins disponibles dans l’État membre d’émission, dans le cas où ces traitements atteindraient le seuil minimal de gravité excédant le niveau inévitable de souffrance inhérent à la détention.

Ainsi, lorsque l’autorité judiciaire d’exécution a, à la lumière des éléments objectifs dont elle dispose, des motifs sérieux et avérés de croire que la remise de la personne recherchée, gravement malade, exposerait cette dernière à un risque réel de réduction significative de son espérance de vie ou de détérioration rapide, significative et irrémédiable de son état de santé, cette autorité doit surseoir temporairement à la remise. Elle doit, en outre, demander à l’autorité judiciaire d’émission la fourniture de toute information nécessaire afin de s’assurer que les modalités dans lesquelles s’exerceront les poursuites pénales à l’origine du mandat d’arrêt européen ou les conditions de l’éventuelle détention de cette personne permettent d’écarter le risque en cause. Si de telles garanties sont fournies par l’autorité judiciaire d’émission, le mandat d’arrêt européen doit être exécuté et une nouvelle date de remise doit être convenue.

En troisième lieu, la Cour relève qu’il serait toutefois contraire à l’économie générale de l’article 23, paragraphe 4, de la décision-cadre 2002/584, qui évoque le caractère « temporaire » du sursis à la remise, qu’une autorité judiciaire d’exécution puisse différer, afin d’éviter la réalisation d’un risque d’atteinte grave à la santé, la remise d’une personne recherchée pour une période considérable, voire indéfiniment.

Par conséquent, dans des circonstances exceptionnelles, au regard des informations fournies par l’autorité judiciaire d’émission, ainsi que de toute autre information dont l’autorité judiciaire d’exécution disposerait, cette dernière autorité peut être amenée à conclure que, d’une part, il existe des motifs sérieux et avérés de croire que, en cas de remise à l’État membre d’émission, la personne recherchée courra un risque d’atteinte grave à sa santé et que, d’autre part, ce risque ne peut pas être écarté dans un délai raisonnable. Dans un tel cas, l’autorité judiciaire d’exécution doit, en vertu de l’article 1er, paragraphe 3 ( 5 ), de la décision-cadre 2002/584, lu à la lumière de l’article 4 de la Charte, refuser d’exécuter le mandat d’arrêt européen.


( 1 ) Legge n. 69 - Disposizioni per conformare il diritto interno alla decisione quadro 2002/584/GAI del Consiglio, del 13 giugno 2002, relativa al mandato d’arresto europeo e alle procedure di consegna tra Stati membri (loi no 69 portant dispositions visant à mettre le droit interne en conformité avec la décision-cadre 2002/584/JAI du Conseil, du 13 juin 2002, relative au mandat d’arrêt européen et aux procédures de remise entre États membres), du 22 avril 2005 (GURI no 98, du 29 avril 2005, p. 6), telle que modifiée et applicable à l’époque des faits de l’affaire au principal.

( 2 ) Décision-cadre 2002/584/JAI du Conseil, du 13 juin 2002, relative au mandat d’arrêt européen et aux procédures de remise entre États membres (JO 2002, L 190, p. 1), telle que modifiée par la décision-cadre 2009/299/JAI du Conseil, du 26 février 2009 (JO 2009, L 81, p. 24).

( 3 ) Ce domaine du droit de l’Union est régi par les articles 67 et suivants du TFUE et comprend, entre autres, la coopération judiciaire en matière pénale.

( 4 ) Aux termes de cette disposition, « [i]l peut exceptionnellement être sursis temporairement à la remise, pour des raisons humanitaires sérieuses, par exemple lorsqu’il y a des raisons valables de penser qu’elle mettrait manifestement en danger la vie ou la santé de la personne recherchée ».

( 5 ) Selon cette disposition, la décision-cadre 2002/584 ne saurait avoir pour effet de modifier l’obligation de respecter les droits fondamentaux et les principes juridiques fondamentaux tels qu’ils sont consacrés par l’article 6 TUE.