Jurisprudence CJUE62022TO0595

Ordonnance du président du Tribunal du 14 février 2023.#Carlos Miguel Ferreira de Macedo Silva contre Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes.#Référé – Fonction publique – Agents temporaires – Licenciement avant la fin du stage – Demande de sursis à exécution – Défaut d’urgence.#Affaire T-595/22 R.

CELEX62022TO0595
TypeJurisprudence CJUE
Datemardi 14 février 2023

Résumé IA

Cette ordonnance rejette la demande de sursis à exécution du licenciement d'un agent temporaire de Frontex avant la fin de sa période de stage, au motif que le requérant n'a pas démontré l'urgence caractérisée requise pour une mesure provisoire. Elle rappelle les conditions strictes applicables aux procédures de référé devant le Tribunal de l'Union européenne, notamment la nécessité d'établir un préjudice grave et irréparable dans un délai bref.

Texte intégral

DOCUMENT DE TRAVAIL

ORDONNANCE DU PRÉSIDENT DU TRIBUNAL

14 février 2023 (*)

« Référé – Fonction publique – Agents temporaires – Licenciement avant la fin du stage – Demande de sursis à exécution – Défaut d’urgence »

Dans l’affaire T‑595/22 R,

Carlos Miguel Ferreira de Macedo Silva, demeurant à Cercal do Alentejo (Portugal), représenté par Me L. Rolo, avocat,

partie requérante,

contre

Agence européenne de gardefrontières et de gardecôtes (Frontex), représentée par Mme S. Karkala, en qualité d’agent, assistée de Me B. Wägenbaur, avocat,

partie défenderesse,

LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL

rend la présente

Ordonnance

1 Par sa demande fondée sur les articles 278 et 279 TFUE, le requérant, M. Carlos Miguel Ferreira de Macedo Silva, sollicite le sursis à l’exécution de la décision de l’Agence européenne de garde‑frontières et de garde‑côtes (Frontex) du 29 août 2022 portant résiliation de son contrat d’agent temporaire avant la fin de la période de stage (ci‑après la « décision attaquée »).

Antécédents du litige et conclusions des parties

2 En août 2021, Frontex a publié l’avis de recrutement RCT‑2021‑00071 pour le poste de « garde‑frontières et garde‑côtes européen » (niveau intermédiaire), appelés à devenir membres du contingent permanent du corps européen de garde‑frontières et de garde‑côtes.

3 Selon l’avis de recrutement, les candidats retenus seraient engagés en qualité d’agents temporaires (AST, grade 4), pour une durée de cinq ans, moyennant une période de stage de neuf mois.

4 Le point 4, sous a), du titre intitulé « compétences professionnelles essentielles » de l’avis de recrutement spécifiait, d’une part, que l’une des compétences professionnelles essentielles requises était la preuve de la capacité du candidat de nager au moins 100 mètres en moins de quatre minutes en utilisant une ou plusieurs techniques de nage, sans s’arrêter, sans aucune aide et sans que jamais les pieds ne touchent le fond de la piscine, et, d’autre part, qu’un certificat ou un diplôme serait demandé à cet égard.

5 Le requérant s’est porté candidat au poste en cause et a déclaré, dans son formulaire de candidature, qu’il possédait la compétence professionnelle requise spécifiée au point 4, sous a), du titre intitulé « compétences professionnelles essentielles » de l’avis de recrutement.

6 Le 13 avril 2022, le requérant a conclu un contrat d’engagement avec Frontex, qui a pris effet le 16 mai 2022, conformément à l’article 3 de ce contrat. Selon l’article 4 dudit contrat, le requérant était tenu d’effectuer un stage et pourrait être licencié avant l’expiration de la période de stage ou à la fin de cette période, conformément à l’article 14 du régime applicable aux autres agents de l’Union européenne.

7 Le 16 mai 2022, le requérant a commencé son stage. Le stage était régi par le programme de formation de base pour l’entraînement du corps européen de garde‑frontières et de garde‑côtes (catégorie 1) (ci‑après le « programme de formation de base »).

8 Le programme de formation de base, qui comprenait au total huit modules, prévoyait, à la page 89, que les cours de natation du module 0 étaient principalement consacrés à l’évaluation des conditions d’admission des stagiaires et à la communication d’informations sur leurs compétences en natation en vue de la constitution ultérieure de groupes selon leur niveau, si possible. Les cours porteraient sur l’acquisition de capacités de base en auto‑sauvetage et de compétences élémentaires de survie en milieu aquatique. Ce programme précisait, à la page 464, que la stratégie d’évaluation des compétences en sauvetage aquatique comprenait un premier exercice d’évaluation qui aurait lieu au cours du module 0 consistant dans une évaluation pratique de la capacité de parcourir une distance de 100 mètres en nage libre en 4 minutes maximum, sans s’arrêter pendant l’exécution de chaque longueur de 25 mètres, mais avec un temps d’arrêt après chaque 25 mètres. L’apprenant devrait nager en position ventrale, en contrôlant sa respiration, mais pouvait changer de type de nage tous les 25 mètres.

9 Par courriel du 7 juin 2022, le requérant a été informé qu’une épreuve de natation aurait lieu au cours du module 0, qui consistait à nager, en moins de 4 minutes, une distance de 100 mètres, en position ventrale, en contrôlant sa respiration (ci-après l’ « épreuve de natation »).

10 Le requérant a échoué à l’épreuve de natation lors de sa première évaluation le 14 juin 2022, ainsi que lors des deux réévaluations des 23 et 30 juin 2022.

11 Le 29 juillet 2022, le requérant a reçu son rapport de stage. Selon ce rapport, la capacité du requérant à accomplir les tâches liées à son emploi et son rendement n’étaient pas satisfaisants au motif qu’il avait échoué à trois reprises à l’épreuve de natation et, dès lors, au module 0.

12 Le 8 août 2022, le requérant a formulé ses observations sur le rapport de stage.

13 Par lettre du 9 août 2022, le requérant a été informé par l’autorité investie du pouvoir de nomination (ci‑après l’« AIPN ») que, en raison de ses prestations insatisfaisantes durant le stage, telles que documentées dans le rapport de stage, il pourrait être licencié avant la fin de la période de stage, moyennant un préavis d’un mois. Dans cette même lettre, l’AIPN invitait le requérant, avant de prendre une décision, à présenter ses observations par écrit.

14 Le 11 août 2022, le requérant a transmis ses observations.

15 Le 18 août 2022, une réunion a eu lieu entre le requérant et l’AIPN.

16 Le 29 août 2022, l’A IPN a adopté la décision attaquée, par laquelle elle a décidé de licencier le requérant avant l’expiration de la période de stage, moyennant un préavis d’un mois.

17 Le 2 septembre 2022, le requérant a introduit une réclamation contre la décision attaquée, en application de l’article 90, paragraphe 2, du statut des fonctionnaires de l’Union européenne.

18 Par requête déposée au greffe du Tribunal le 21 septembre 2022, le requérant a introduit, d’une part, un recours tendant, notamment, à l’annulation de la décision attaquée et, d’autre part, la présente demande en référé, dans laquelle il conclut à ce qu’il plaise au président du Tribunal de surseoir à l’exécution de la décision attaquée.

19 Dans ses observations sur la demande en référé, déposées au greffe du Tribunal le 22 décembre 2022, Frontex conclut à ce qu’il plaise au président du Tribunal :

– rejeter la demande en référé ;

– condamner le requérant aux dépens.

En droit

Considérations générales

20 Il ressort d’une lecture combinée des articles 278 et 279 TFUE, d’une part, et de l’article 256, paragraphe 1, TFUE, d’autre part, que le juge des référés peut, s’il estime que les circonstances l’exigent, ordonner le sursis à l’exécution d’un acte attaqué devant le Tribunal ou prescrire les mesures provisoires nécessaires, et ce en application de l’article 156 du règlement de procédure du Tribunal. Néanmoins, l’article 278 TFUE pose le principe du caractère non suspensif des recours, les actes adoptés par les institutions de l’Union européenne bénéficiant d’une présomption de légalité. Ce n’est donc qu’à titre exceptionnel que le juge des référés peut ordonner le sursis à l’exécution d’un acte attaqué devant le Tribunal ou prescrire des mesures provisoires (ordonnance du 19 juillet 2016, Belgique/Commission, T‑131/16 R, EU:T:2016:427, point 12).

21 L’article 156, paragraphe 4, première phrase, du règlement de procédure dispose que les demandes en référé doivent spécifier « l’objet du litige, les circonstances établissant l’urgence ainsi que les moyens de fait et de droit justifiant à première vue l’octroi de la mesure provisoire à laquelle elles concluent ».

22 Ainsi, le sursis à exécution et les autres mesures provisoires peuvent être accordés par le juge des référés s’il est établi que leur octroi est justifié à première vue en fait et en droit (fumus boni juris) et qu’ils sont urgents, en ce sens qu’il est nécessaire, pour éviter un préjudice grave et irréparable aux intérêts de la partie qui les sollicite, qu’ils soient édictés et produisent leurs effets avant la décision dans l’affaire principale. Ces conditions sont cumulatives, de telle sorte que les demandes de mesures provisoires doivent être rejetées dès lors que l’une d’elles fait défaut. Le juge des référés procède également, le cas échéant, à la mise en balance des intérêts en présence (voir ordonnance du 2 mars 2016, Evonik Degussa/Commission, C‑162/15 P‑R, EU:C:2016:142, point 21 et jurisprudence citée).

23 Dans le cadre de cet examen d’ensemble, le juge des référés dispose d’un large pouvoir d’appréciation et reste libre de déterminer, au regard des particularités de l’espèce, la manière dont ces différentes conditions doivent être vérifiées ainsi que l’ordre de cet examen, dès lors qu’aucune règle de droit ne lui impose un schéma d’analyse préétabli pour apprécier la nécessité de statuer provisoirement [voir ordonnance du 19 juillet 2012, Akhras/Conseil, C‑110/12 P(R), non publiée, EU:C:2012:507, point 23 et jurisprudence citée].

24 Compte tenu des éléments du dossier, le président du Tribunal estime qu’il dispose de tous les éléments nécessaires pour statuer sur la présente demande en référé, sans qu’il soit utile d’entendre, au préalable, les parties en leurs explications orales.

25 Dans les circonstances du cas d’espèce, il convient d’examiner d’abord si la condition relative à l’urgence est remplie.

Sur la condition relative à l’urgence

26 Afin de vérifier si les mesures provisoires demandées sont urgentes, il convient de rappeler que la finalité de la procédure de référé est de garantir la pleine efficacité de la future décision définitive, afin d’éviter une lacune dans la protection juridique assurée par le juge de l’Union. Pour atteindre cet objectif, l’urgence doit, de manière générale, s’apprécier au regard de la nécessité qu’il y a de statuer provisoirement afin d’éviter qu’un préjudice grave et irréparable ne soit occasionné à la partie qui sollicite la protection provisoire. Il appartient à cette partie d’apporter la preuve qu’elle ne saurait attendre l’issue de la procédure relative au recours au fond sans subir un préjudice grave et irréparable (voir, en ce sens, ordonnance du 14 janvier 2016, AGC Glass Europe e.a./Commission, C‑517/15 P‑R, EU:C:2016:21, point 27 et jurisprudence citée).

27 C’est à la lumière de ces critères qu’il convient d’examiner si le requérant parvient à démontrer l’urgence.

28 En l’espèce, pour démontrer le caractère grave et irréparable du préjudice invoqué, le requérant soutient que, en l’absence de sursis à l’exécution de la décision attaquée, il ne réussirait pas sa formation et, même au cas où le recours au principal serait accueilli, il devrait attendre la promotion suivante, dans un ou deux ans, et recommencer tout le programme de formation de base.

29 En outre, le requérant ajoute que, en raison de ce fait, il perdrait également, entre‑temps, tous les revenus associés aux déploiements.

30 De plus, le requérant fait valoir que, en l’absence de sursis à l’exécution de la décision attaquée jusqu’au milieu du mois de septembre 2022, il devrait mettre un terme à son congé spécial de cinq ans afin de travailler au sein d’une institution internationale et réintégrer son ancien poste d’agent de la force publique à la Guarda Nacional Republicana (Garde nationale républicaine, Portugal). Une fois réintégré dans son ancien poste, il ne serait plus en mesure de reprendre son emploi à Frontex dans l’hypothèse où le recours au principal serait accueilli, à moins qu’il demande un autre type de congé, qui pourrait ne pas lui être accordé, ou qu’il démissionne de son poste au sein de la Guarda Nacional Republicana.

31 Frontex conteste l’argumentation du requérant.

32 En premier lieu, s’agissant de l’argument du requérant selon lequel, en l’absence de sursis à l’exécution de la décision attaquée, il ne réussirait pas sa formation et, au cas où le recours au principal serait accueilli, il devrait attendre la promotion suivante, il y a lieu de constater que le requérant se limite à faire des déclarations générales et n’avance aucun argument susceptible de démontrer le caractère grave et irréparable du préjudice allégué.

33 En effet, le fait que, en cas de décision favorable du Tribunal dans le recours au principal, le requérant ait la possibilité d’intégrer la promotion suivante et de recommencer sa formation de base démontre qu’il ne risque pas de subir des conséquences irréparables si, faute d’une suspension de la décision attaquée, il devait attendre l’issue de la procédure au principal.

34 En deuxième lieu, s’agissant du préjudice consistant dans la perte de tous les revenus associés aux déploiements, il convient de relever que ce préjudice est d’ordre purement financier.

35 Or, selon une jurisprudence constante, un préjudice d’ordre pécuniaire ne saurait, sauf circonstances exceptionnelles, être considéré comme irréparable, une compensation pécuniaire étant, en règle générale, à même de rétablir la personne lésée dans la situation antérieure à la survenance du préjudice. Un tel préjudice pourrait notamment être réparé dans le cadre d’un recours en indemnité [voir, en ce sens, ordonnance du 23 avril 2015, Commission/Vanbreda Risk & Benefits, C‑35/15 P(R), EU:C:2015:275, point 24 et jurisprudence citée].

36 Il est vrai que, même en cas de préjudice d’ordre purement pécuniaire, une mesure provisoire se justifie s’il apparaît que, en l’absence de cette mesure, la partie qui la sollicite se trouverait dans une situation susceptible de mettre en péril sa viabilité financière, puisqu’elle ne disposerait pas d’une somme devant normalement lui permettre de faire face à l’ensemble des dépenses indispensables pour assurer la satisfaction de ses besoins élémentaires jusqu’au moment où il sera statué sur le recours principal (voir ordonnance du 2 octobre 2019, FV/Conseil, T‑542/19 R, non publiée, EU:T:2019:718, point 43 et jurisprudence citée).

37 Toutefois, pour pouvoir apprécier si le préjudice allégué présente un caractère grave et irréparable et justifie donc de suspendre, à titre exceptionnel, l’exécution de l’acte qui est attaqué, le juge des référés doit, dans tous les cas, disposer d’indications concrètes et précises, étayées par des preuves documentaires détaillées et certifiées, qui démontrent la situation dans laquelle se trouve la partie sollicitant les mesures provisoires et permettent d’apprécier les conséquences qui résulteraient vraisemblablement de l’absence des mesures demandées. Il s’ensuit que ladite partie, notamment lorsqu’elle invoque la survenance d’un préjudice de nature financière, doit, en principe, produire, pièces à l’appui, une image fidèle et globale de sa situation financière (voir, en ce sens, ordonnance du 10 juillet 2018, Synergy Hellas/Commission, T‑244/18 R, non publiée, EU:T:2018:422, point 27 et jurisprudence citée).

38 Or, à cet égard, dans le cas d’espèce, le requérant ne prétend et encore moins ne démontre, preuves à l’appui, qu’il ne dispose pas des ressources nécessaires permettant d’assurer la satisfaction de ses besoins élémentaires jusqu’au prononcé de la décision dans l’affaire principale. Par ailleurs, il ressort de la demande en référé que le requérant pourrait mettre un terme à son congé spécial et réintégrer son ancien poste d’agent de la force publique à la Guarda Nacional Republicana.

39 Dans ces circonstances, il y a lieu de constater que le requérant n’est pas parvenu à démontrer que la condition relative à l’urgence était remplie en raison du préjudice financier invoqué.

40 En troisième lieu, s’agissant de l’argument du requérant selon lequel, en cas de décision favorable du Tribunal dans le recours au principal, il existerait un risque que, après avoir réintégré son ancien poste au sein de la Guarda Nacional Republicana, il n’obtienne plus un congé spécial et soit contraint de démissionner afin d’assumer ses fonctions auprès de Frontex, il convient d’observer que, selon une jurisprudence bien établie, il n’y a urgence que si le préjudice grave et irréparable redouté par la partie qui sollicite les mesures provisoires est imminent à tel point que sa réalisation est prévisible avec un degré de probabilité suffisant. Cette partie demeure, en tout état de cause, tenue de prouver les faits qui sont censés fonder la perspective d’un tel préjudice, étant entendu qu’un préjudice de nature purement hypothétique, en ce qu’il est fondé sur la survenance d’événements futurs et incertains, ne saurait justifier l’octroi de mesures provisoires (voir ordonnance du 11 novembre 2022, Belaruskali/Conseil, T‑528/22 R, non publiée, EU:T:2022:709, point 30 et jurisprudence citée).

41 Or, en l’espèce, force est de constater, à l’instar de Frontex, que le préjudice invoqué par le requérant est de nature hypothétique, dès lors que celui‑ci ne démontre pas, à suffisance de droit, que, dans l’hypothèse où il serait réintégré auprès de Frontex, le risque de ne pas obtenir un congé spécial ou de devoir démissionner de la Guarda Nacional Republicana serait imminent à tel point qu’il se produirait de façon prévisible et avec un degré de probabilité suffisant.

42 Il résulte de tout ce qui précède que la demande en référé doit être rejetée à défaut pour le requérant d’établir que la condition relative à l’urgence est remplie, sans qu’il soit nécessaire de se prononcer sur la recevabilité de la présente demande en référé, d’examiner le fumus boni juris ou de procéder à la mise en balance des intérêts.

43 En vertu de l’article 158, paragraphe 5, du règlement de procédure, il convient de réserver les dépens.

Par ces motifs,

LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL

ordonne :

1) La demande en référé est rejetée.

2) Les dépens sont réservés.

Fait à Luxembourg, le 14 février 2023.

Le greffier

Le président

E. Coulon

M. van der Woude


* Langue de procédure : l’anglais.