| CELEX | 62023CJ0428_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 9 juillet 2026 |
Affaire C‑428/23
ROGON GmbH & Co. KG e.a.
contre
Deutscher Fußballbund eV (DFB)
(demande de décision préjudicielle, introduite par le Bundesgerichtshof)
Arrêt de la Cour (cinquième chambre) du 9 juillet 2026
« Renvoi préjudiciel – Marché intérieur – Concurrence – Football professionnel – Article 101, paragraphe 1, TFUE – Interdiction des ententes – Réglementation d’une fédération nationale de football – Achat de prestations de services auprès de tiers à cette fédération – Activité des agents de joueurs – Restriction de la concurrence par objet ou par effet – Exception à l’interdiction énoncée à l’article 101, paragraphe 1, TFUE – Portée – Objectifs poursuivis par cette réglementation – Justification – Conditions – Poursuite d’objectifs légitimes d’intérêt général – Nécessité – Proportionnalité »
1. Droit de l’Union européenne – Champ d’application – Exercice du sport en tant qu’activité économique – Inclusion – Règles adoptées uniquement pour des motifs non économiques et portant sur des questions exclusivement d’ordre sportif – Exclusion – Règles émanant d’une association sportive et encadrant l’accès des clubs et des joueurs aux services d’agents de joueurs – Règles ayant une incidence sur l’activité économique des agents de joueurs – Inclusion
(Art. 45 et 101 TFUE)
(voir points 21-25)
2. Ententes – Décisions d’associations d’entreprises – Notion d’association d’entreprises – Association ayant pour membres des associations nationales de football – Associations nationales concernées ayant elles-mêmes pour membres des entités qualifiables d’entreprises ou exerçant une activité économique – Notion d’activité économique – Activités ne se rattachant pas à l’exercice de prérogatives de puissance publique – Inclusion
(Art. 101, § 1, TFUE)
(voir points 26-34, 41-45)
3. Ententes – Atteinte à la concurrence – Décisions d’associations d’entreprises – Règles émanant d’une association sportive et encadrant l’accès des clubs et des joueurs aux services d’agents de joueurs – Justification au regard d’objectifs légitimes d’intérêt général – Condition – Absence de restriction par objet – Règles encadrant le recours aux services d’entreprises tierces à l’association sportive – Absence d’incidence
(Art. 101 TFUE)
(voir points 36-39, 49-64, disp. 1)
4. Ententes – Affectation du commerce entre États membres – Réglementation affectant uniquement le marché national du recrutement de joueurs – Affectation potentielle de prestataires établis dans d’autres États membres – Condition remplie
(Art. 101 TFUE)
(voir points 45, 46)
5. Ententes – Atteinte à la concurrence – Décisions d’associations d’entreprises – Règles émanant d’une association sportive et encadrant l’accès des clubs et des joueurs aux services d’agents de joueurs – Justification au regard d’objectifs légitimes d’intérêt général – Appréciation à l’égard de chaque ensemble de dispositions poursuivant un objectif distinct ou produisant un effet distinct
(Art. 101 TFUE)
(voir points 66-70, disp. 2)
Résumé
Saisie à titre préjudiciel par le Bundesgerichtshof (Cour fédérale de justice, Allemagne), la Cour précise les conditions dans lesquelles la réglementation d’une fédération sportive qui s’adresse à ses membres et encadre le recours aux services d’entreprises tierces peut échapper à l’interdiction des ententes, énoncée à l’article 101 TFUE, au motif qu’elle poursuit un objectif légitime d’intérêt général.
Le Deutscher Fußball-Bund eV (Fédération allemande de football, ci-après le « DFB ») regroupe 27 associations allemandes de football, dont la Deutsche Fußball Liga eV (Ligue allemande de football, ci-après la « DFL »), laquelle assure l’organisation des compétitions sportives dans les deux ligues professionnelles de niveau le plus élevé, à savoir la Bundesliga et la deuxième ligue allemande.
En 2015, le DFB a adopté un règlement, adressé aux clubs et aux joueurs, qui encadre le recours aux services d’agents en vue de la conclusion de contrats de joueurs professionnels ainsi que d’accords de transfert, et prévoit notamment des obligations relatives à l’enregistrement et à la rémunération de tels agents.
Deux sociétés de conseil pour les joueurs professionnels de football actives en Allemagne ont introduit devant les juridictions allemandes une action en cessation de certaines obligations prévues par le règlement susvisé en invoquant, notamment, l’interdiction des ententes illicites. Ayant partiellement obtenu gain de cause, elles ont interjeté appel du jugement de première instance.
Saisie de recours en révision contre le jugement rendu en appel, la juridiction de renvoi tend à considérer que les règles du règlement en cause ne visent certes pas directement les agents de joueurs, mais restreignent la concurrence entre entreprises établies dans différents États membres. Se demandant si ces règles peuvent être considérées comme poursuivant un objectif légitime d’intérêt général leur permettant de bénéficier, conformément à la jurisprudence de la Cour, d’une exception à l’application de l’article 101 TFUE, la juridiction de renvoi a posé deux questions préjudicielles.
Appréciation de la Cour
La Cour se prononce, en premier lieu, sur la question de savoir si l’exception susvisée peut s’appliquer à une réglementation adoptée par une fédération sportive qui, tout en s’adressant à ses membres, encadre le recours aux services d’entreprises tierces n’appartenant pas à cette fédération.
Elle commence par constater que l’interdiction prévue à l’article 101, paragraphe 1, TFUE est susceptible de s’appliquer au règlement en cause. En effet, celui-ci constitue une décision d’association d’entreprises ayant une incidence sur l’activité économique qu’exercent les membres du DFB, à savoir les clubs de football, dès lors notamment que leur rentabilité est de nature à être influencée par le coût des prestations de services fournies par les agents. De plus, le règlement susvisé est susceptible d’affecter le commerce entre les États membres, car il a principalement une incidence sur le marché national du recrutement de joueurs, sur lequel peuvent intervenir des prestataires établis dans d’autres États membres. Enfin, il n’est pas exclu que ce règlement ait pour objet ou pour effet d’empêcher, de restreindre ou de fausser la concurrence, ce qu’il appartient à la juridiction de renvoi de déterminer.
Cependant, la Cour rappelle que, en vertu de la jurisprudence (1), une décision d’association d’entreprises n’ayant pas pour objet même de restreindre ou de fausser la concurrence peut échapper à l’interdiction édictée à article 101, paragraphe 1, TFUE si elle réunit trois conditions. Ainsi, l’examen du contexte économique et juridique de cette décision doit amener à conclure, premièrement, que celle-ci se justifie par la poursuite d’un ou de plusieurs objectifs légitimes d’intérêt général dénués en soi de caractère anticoncurrentiel, deuxièmement, que les moyens employés sont véritablement nécessaires pour atteindre ces objectifs et, troisièmement, que l’effet anticoncurrentiel inhérent à ces moyens ne va pas au-delà du nécessaire.
S’agissant de la première de ces conditions, la Cour précise que le règlement en cause ne doit pas être considéré comme étant étranger à l’objectif d’intérêt général tenant à l’intégrité des compétitions sportives au seul motif qu’il déploie certains de ses effets non seulement à l’égard des membres de cette fédération, mais également à l’égard d’entreprises tierces, à savoir les agents de joueurs. En effet, dans le secteur du football professionnel et semi-professionnel, différentes catégories d’opérateurs économiques, tels que les clubs, les fédérations nationales, les joueurs et les agents, doivent interagir et, dans une certaine mesure, collaborer afin d’assurer la viabilité du secteur et son attractivité pour les supporters et les spectateurs.
En second lieu, la Cour se penche sur le point de savoir si les trois conditions susvisées doivent être appréciées à l’égard de chacune des dispositions de la réglementation en cause, ou s’il convient de tenir compte de critères tenant au degré de rattachement de ces différentes dispositions à l’organisation et à l’exercice de l’activité sportive de la fédération.
Sur ce point, elle constate que, dans l’hypothèse où les dispositions d’une même réglementation poursuivent des objectifs différents ou produisent des effets distincts, il y a lieu de procéder à un examen autonome de la proportionnalité de ces différentes dispositions, voire d’un ensemble de dispositions poursuivant un objectif distinct ou produisant un effet distinct. Inversement, dans certaines situations, il serait artificiel de scinder un ensemble de dispositions, soit en raison du caractère indissociable de celles-ci, soit parce que certaines d’entre elles sont accessoires à d’autres.
La Cour précise également que le degré de rattachement des différentes dispositions d’une même réglementation à l’organisation et à l’exercice de l’activité en cause ou à l’objet social de la fédération qui les a adoptées n’est pas déterminant afin d’apprécier si les trois conditions susmentionnées doivent être examinées à l’égard de chacune des dispositions de cette réglementation ou à l’égard d’un ensemble de dispositions, voire de l’ensemble de la réglementation qui les énonce.
1 Arrêts du 21 décembre 2023, European Superleague Company, C‑333/21, EU:C:2023:1011, point 183 et jurisprudence citée, ainsi que du 4 octobre 2024, FIFA, C‑650/22, EU:C:2024:824, point 149.
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