| CELEX | 62024CJ0147 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 4 juin 2026 |
ARRÊT DE LA COUR (grande chambre)
4 juin 2026 (*)
« Renvoi préjudiciel – Article 20 TFUE – Citoyenneté de l’Union – Directive 2008/115/CE – Retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier – Article 5, sous a) et b) – Obligation de tenir compte de l’intérêt supérieur de l’enfant et de la vie familiale – Article 6, paragraphe 2 – Décision de l’autorité compétente de l’État membre d’accueil refusant l’octroi d’un droit de séjour dérivé sur son territoire au ressortissant d’un pays tiers, parent d’un enfant mineur, citoyen de l’Union, et lui ordonnant de se rendre immédiatement dans un autre État membre – Interférence dans l’exercice du droit d’un citoyen de l’Union de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres – Enfant n’ayant jamais séjourné dans un État membre autre que celui dont il est ressortissant – Droit de séjour dérivé du parent ressortissant d’un pays tiers dans l’État membre dont l’enfant possède la nationalité et dans lequel celui-ci réside – Droit de séjour de ce parent dans un autre État membre – Article 7 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Droit au respect de la vie privée et familiale – Article 24, paragraphes 2 et 3, de la charte des droits fondamentaux – Intérêt supérieur de l’enfant »
Dans l’affaire C‑147/24 [Safi] (i),
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par le rechtbank Den Haag (tribunal de La Haye, Pays-Bas), par décision du 26 février 2024, parvenue à la Cour le 26 février 2024, dans la procédure
V
contre
Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid,
LA COUR (grande chambre),
composée de M. K. Lenaerts, président, M. T. von Danwitz, vice‑président, Mme K. Jürimäe, MM. C. Lycourgos, I. Jarukaitis, Mme I. Ziemele, M. J. Passer, Mme O. Spineanu-Matei et M. F. Schalin, présidents de chambre, MM. E. Regan (rapporteur), N. Piçarra, A. Kumin, N. Jääskinen, B. Smulders et S. Gervasoni, juges,
avocat général : Mme T. Ćapeta,
greffier : Mme A. Lamote, administratrice,
vu la procédure écrite et à la suite de l’audience du 25 mars 2025,
considérant les observations présentées :
– pour V, par Mes P. Krämer-Ograjensek et A. C. M. Nederveen, advocaten,
– pour le gouvernement néerlandais, par Mme M. K. Bulterman et M. J. M. Hoogveld, en qualité d’agents,
– pour le gouvernement danois, par M. M. P. Brøchner Jespersen, Mmes D. Elkan, C. A.-S. Maertens et J. Sandvik Loft, en qualité d’agents,
– pour la Commission européenne, par M. N. Cambien, Mmes A. Katsimerou et E. Montaguti, en qualité d’agents,
ayant entendu l’avocate générale en ses conclusions à l’audience du 4 septembre 2025,
rend le présent
Arrêt
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 20 TFUE ainsi que de l’article 5, sous a) et b), et de l’article 6, paragraphe 2, de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil, du 16 décembre 2008, relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier (JO 2008, L 348, p. 98).
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant V, ressortissante d’un pays tiers, au Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (secrétaire d’État à la Justice et à la Sécurité, Pays-Bas) (ci‑après le « secrétaire d’État ») au sujet du refus de ce dernier de lui accorder un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas, où elle réside avec son enfant mineur possédant la nationalité de cet État membre.
Le cadre juridique
Le droit de l’Union
Le traité FUE
3 L’article 20 TFUE prévoit :
« 1. Il est institué une citoyenneté de l’Union. Est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un État membre. La citoyenneté de l’Union s’ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas.
2. Les citoyens de l’Union jouissent des droits et sont soumis aux devoirs prévus par les traités. Ils ont, entre autres :
a) le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres ;
[...]
Ces droits s’exercent dans les conditions et limites définies par les traités et par les mesures adoptées en application de ceux-ci. »
La Charte
4 L’article 7 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »), intitulé « Respect de la vie privée et familiale », est libellé comme suit :
« Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications. »
5 L’article 24 de la Charte, intitulé « Droits de l’enfant », dispose, à ses paragraphes 2 et 3 :
« 2. Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu’ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale.
3. Tout enfant a le droit d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt. »
La directive 2004/38/CE
6 L’article 7 de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) no 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE, 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE (JO 2004, L 158, p. 77, et rectificatif JO 2004, L 229, p. 35), intitulé « Droit de séjour de plus de trois mois », prévoit, à son paragraphe 1 :
« Tout citoyen de l’Union a le droit de séjourner sur le territoire d’un autre État membre pour une durée de plus de trois mois :
a) s’il est un travailleur salarié ou non salarié dans l’État membre d’accueil, ou
b) s’il dispose, pour lui et pour les membres de sa famille, de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d’assistance sociale de l’État membre d’accueil au cours de son séjour, et d’une assurance maladie complète dans l’État membre d’accueil, ou,
c) s’il est inscrit dans un établissement privé ou public, agréé ou financé par l’État membre d’accueil sur la base de sa législation ou de sa pratique administrative, pour y suivre à titre principal des études, y compris une formation professionnelle et
s’il dispose d’une assurance maladie complète dans l’État membre d’accueil et garantit à l’autorité nationale compétente, par le biais d’une déclaration ou par tout autre moyen équivalent de son choix, qu’il dispose de ressources suffisantes pour lui-même et pour les membres de sa famille afin d’éviter de devenir une charge pour le système d’assistance sociale de l’État membre d’accueil au cours de leur période de séjour ; ou
d) si c’est un membre de la famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l’Union qui lui-même satisfait aux conditions énoncées aux points a), b) ou c). »
La directive 2008/115
7 L’article 5 de la directive 2008/115, intitulé « Non-refoulement, intérêt supérieur de l’enfant, vie familiale et état de santé », dispose :
« Lorsqu’ils mettent en œuvre la présente directive, les États membres tiennent dûment compte :
a) de l’intérêt supérieur de l’enfant,
b) de la vie familiale,
[...] »
8 L’article 6 de cette directive, intitulé « Décision de retour », est libellé comme suit, à ses paragraphes 1 et 2 :
« 1. Les États membres prennent une décision de retour à l’encontre de tout ressortissant d’un pays tiers en séjour irrégulier sur leur territoire, sans préjudice des exceptions visées aux paragraphes 2 à 5.
2. Les ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier sur le territoire d’un État membre et titulaires d’un titre de séjour valable ou d’une autre autorisation conférant un droit de séjour délivrés par un autre État membre sont tenus de se rendre immédiatement sur le territoire de cet autre État membre. En cas de non-respect de cette obligation par le ressortissant concerné d’un pays tiers ou lorsque le départ immédiat du ressortissant d’un pays tiers est requis pour des motifs relevant de l’ordre public ou de la sécurité nationale, le paragraphe 1 s’applique. »
Le droit néerlandais
9 L’article 8 de la Vreemdelingenwet 2000 (loi sur les étrangers de 2000), du 23 novembre 2000 (Stb. 2000, no 495), dans sa version applicable au litige au principal, prévoit que l’étranger dispose d’un séjour régulier aux Pays-Bas, uniquement :
« [...]
e. en tant que ressortissant [de l’Union], aussi longtemps qu’il séjourne aux Pays-Bas en vertu d’une réglementation adoptée au titre du traité [FUE] ou du traité sur l’espace économique européen ;
[...] »
10 Le paragraphe B10/2.2 de la Vreemdelingencirculaire 2000 (circulaire de 2000 sur les étrangers), du 2 mars 2001 (Stcrt. 2001, no 64), dans sa version applicable au litige au principal, dispose, notamment :
« [...]
L’étranger est en séjour régulier au sens de l’article 8, initio et sous e), de la loi sur les étrangers de 2000 lorsqu’il réunit toutes les conditions suivantes :
a. l’étranger doit établir à suffisance son identité et sa nationalité en présentant un document de passage de la frontière ou une carte d’identité en cours de validité. Si l’étranger ne peut y parvenir, il doit prouver sans ambiguïté son identité et sa nationalité par d’autres moyens ;
b. l’étranger a un enfant mineur (c’est-à-dire de moins de dix-huit ans) qui possède la nationalité néerlandaise ;
c. l’étranger, conjointement ou non avec l’autre parent, s’occupe effectivement de l’enfant mineur ; et
d. il existe entre l’étranger et l’enfant une relation de dépendance telle que l’enfant serait contraint de quitter le territoire de l’Union si l’étranger se voyait refuser un droit de séjour.
[...]
L’[Immigratie- en Naturalisatiedienst (Office de l’immigration et des naturalisations, Pays-Bas)] fournit à l’étranger qui entend séjourner en tant que parent s’occupant d’un enfant mineur néerlandais, immédiatement après l’introduction de la demande d’examen au regard du droit de l’Union, l’étiquette autocollante de permis de séjour pour les ressortissants [de l’Union] (annexe 7h [du Voorschrift Vreemdelingen (règlement de 2000 sur les étrangers), du 18 décembre 2000 (Stcrt. 2001, no 10, ci-après le “VV”)]) avec la mention que le membre de la famille est autorisé à travailler.
Dans les cas suivants, aucune étiquette autocollante de permis de séjour pour les ressortissants [de l’Union] n’est délivrée (annexe 7h [du VV]), mais une étiquette autocollante de permis de séjour général sera délivrée à la place (annexe 7 g [du VV]) :
[...]
L’étranger dispose d’un droit de séjour dans un autre État membre de l’[Union] ;
[...] »
Le litige au principal et les questions préjudicielles
11 La requérante au principal, V, est née au Maroc en 1979 et détient la nationalité marocaine. De 1999 à 2014, elle a séjourné en Espagne sur la base d’un droit de séjour accordé, en application du droit espagnol, en raison de son activité économique dans cet État membre. Le 23 septembre 2014, elle s’est mariée au Maroc. Depuis son mariage, elle séjourne avec son conjoint – qui est né aux Pays-Bas en 1975 et qui possède les nationalités marocaine et néerlandaise – aux Pays-Bas, à l’exception de quelques vacances de courte durée effectuées au Maroc et en Espagne. Leur mariage a été transcrit dans les registres de l’état civil de la commune néerlandaise dans laquelle ils résident. Toutefois, la requérante au principal n’est pas titulaire d’un titre de séjour sur le territoire néerlandais.
12 De leur union est né aux Pays-Bas, le 6 janvier 2015, un fils qui possède la seule nationalité néerlandaise et dont les époux s’occupent ensemble.
13 Cet enfant présente des difficultés d’élocution et d’expression et n’a pas parlé jusqu’à l’âge de cinq ans. En raison de son retard, il est inscrit dans un établissement dispensant un enseignement destiné aux élèves ayant besoin d’un soutien spécifique que l’enseignement ordinaire n’est pas en mesure d’assurer. Il bénéficie, en outre, d’un service de transport adapté à ses déplacements entre son domicile et cet établissement. À ce jour, il n’a jamais séjourné dans un État membre autre que celui dont il est ressortissant.
14 Le conjoint de la requérante au principal ne perçoit aucun revenu professionnel en raison de son état de santé et se trouve, à ce titre, partiellement dispensé de l’obligation de travailler. En revanche, il bénéficie de prestations d’aide sociale.
15 Le 13 novembre 2020, la requérante au principal a introduit aux Pays‑Bas une demande d’obtention d’un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE afin de séjourner auprès de son fils mineur. À l’appui de cette demande, elle a présenté un document attestant qu’elle bénéficie d’un droit de séjour en Espagne.
16 Le 11 novembre 2021, le secrétaire d’État a rejeté ladite demande, considérant, notamment, que la requérante au principal ne saurait tirer un droit de séjour dérivé de l’article 20 TFUE étant donné qu’elle dispose d’un droit de séjour en Espagne. Dans le cadre de son appréciation, il a examiné d’office s’il convenait d’accorder à cette requérante un titre de séjour sur le fondement de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950. Il a constaté l’existence d’une vie familiale entre ladite requérante, son conjoint et leur fils ainsi que l’existence d’une vie privée de celle-ci aux Pays-Bas. Toutefois, il a estimé, en substance, que l’intérêt général poursuivi par les autorités néerlandaises prévalait sur l’intérêt personnel de la même requérante, de son conjoint néerlandais et de leur fils. Ainsi, le secrétaire d’État a considéré, d’une part, que la mise en balance des intérêts était défavorable à la requérante au principal et, d’autre part, que le rejet de la demande de cette dernière tendant à obtenir un droit de séjour aux Pays-Bas avait pour effet de priver celle-ci d’un séjour régulier dans cet État membre. En conséquence, il a enjoint à cette requérante de se rendre immédiatement en Espagne, en indiquant que, à défaut de se conformer à cette injonction, une décision de retour serait adoptée contre cette dernière.
17 À la suite du rejet de sa demande tendant à l’octroi d’un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas au titre de l’article 20 TFUE, la requérante au principal a demandé aux autorités espagnoles d’attester qu’elle avait renoncé à son droit de séjour sur le territoire de cet État membre. À l’issue des recherches effectuées à cet égard, le secrétaire d’État a considéré que la requérante au principal dispose toujours d’un droit de séjour en Espagne, lequel serait constitutif d’un droit de séjour permanent en vertu de la législation espagnole et serait fondé sur l’exercice d’une activité professionnelle.
18 Par décision du 20 juin 2022, le secrétaire d’État a déclaré la réclamation introduite par la requérante au principal contre ce rejet comme étant manifestement non fondée.
19 Celle-ci a formé un recours contre cette décision devant le rechtbank Den Haag (tribunal de La Haye, Pays-Bas), qui est la juridiction de renvoi.
20 Devant cette juridiction, la requérante au principal affirme qu’elle bénéficie d’un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas au titre de l’article 20 TFUE, dès lors que son fils mineur est dépendant d’elle. Le secrétaire d’État conteste l’existence d’un tel droit, au motif qu’elle dispose déjà d’un droit de séjour en Espagne. Selon lui, dans la mesure où l’enfant mineur pourrait accompagner sa mère dans cet État membre, le refus de lui accorder un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas sur le fondement de cet article 20 n’aurait pas pour effet de contraindre cet enfant de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble.
21 Partant, la juridiction de renvoi se demande, premièrement, si la demande de la requérante au principal tendant à l’octroi d’un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas au titre de l’article 20 TFUE peut être rejetée au seul motif que celle-ci dispose d’un droit de séjour dans un autre État membre. À cet égard, cette juridiction relève que, certes, l’existence d’un droit de séjour en Espagne implique que, en cas de refus d’un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas, ni la requérante au principal ni son enfant mineur ne seraient tenus de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble. Toutefois, eu égard à la relation de dépendance existant entre cet enfant et sa mère, celui-ci serait contraint d’exercer son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres afin d’accompagner sa mère en Espagne. Dans ces circonstances, ladite juridiction se demande s’il convient, dans le cadre de l’appréciation de l’existence d’un droit de séjour dérivé de la mère au titre de l’article 20 TFUE, de procéder à un examen approfondi de l’intérêt supérieur de l’enfant et du droit à la vie familiale. Elle souligne dans ce contexte que le secrétaire d’État n’a pas apprécié l’existence, entre la requérante au principal et son enfant mineur, d’une relation de dépendance ni examiné si leur vie familiale pourrait se poursuivre en Espagne.
22 Deuxièmement, la juridiction de renvoi nourrit des doutes quant au point de savoir si l’obligation, prévue à l’article 5, sous a) et b), de la directive 2008/115, selon laquelle les États membres doivent tenir dûment compte, lors de la mise en œuvre de cette directive, de l’intérêt supérieur de l’enfant et de la vie familiale, revêt la même portée et la même étendue lorsqu’un État membre enjoint à un ressortissant d’un pays tiers en séjour irrégulier sur son territoire de se rendre immédiatement sur le territoire d’un autre État membre, conformément à l’article 6, paragraphe 2, de ladite directive, que lorsqu’un État membre adopte une décision de retour au titre de l’article 6, paragraphe 1, de la même directive. Le cas échéant, cette juridiction se demande si une obligation analogue incombe aux États membres lorsqu’ils sont saisis d’une demande tendant à l’octroi d’un droit de séjour dérivé sur le fondement de l’article 20 TFUE, compte tenu également du droit au respect de la vie familiale, consacré à l’article 7 de la Charte, et des droits de l’enfant, garantis à l’article 24, paragraphes 2 et 3, de celle-ci.
23 Dans ces conditions, le rechtbank Den Haag (tribunal de La Haye) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :
« 1) Faut-il interpréter l’article 20 TFUE en ce sens qu’il n’est pas exclu de devoir accorder à un parent ressortissant d’un pays tiers un droit de séjour dérivé dans l’État membre dont son enfant mineur a la nationalité et où son enfant séjourne sans avoir exercé les droits qu’il tire de sa citoyenneté, alors que ce parent ressortissant d’un pays tiers [dispose d’] un droit de séjour dans un autre État membre ?
S’il n’est pas exclu de devoir accorder un droit de séjour dérivé à un parent ressortissant d’un pays tiers dans l’État membre dont son enfant mineur a la nationalité et où cet enfant séjourne sans avoir exercé les droits qu’il tire de sa citoyenneté, alors que ce parent ressortissant d’un pays tiers [dispose d’]un droit de séjour dans un autre État membre :
2) L’article 20 TFUE emporte-t-il, eu égard à l’article 5, sous a) et b), de la directive 2008/115 et à l’article 6, paragraphe 2, de [cette] directive [...], lorsqu’il existe une relation de dépendance telle qu’elle justifie d’accorder un droit de séjour dérivé sur le fondement [de cet] article 20 TFUE, [l’]obligation pour l’autorité décisionnelle de s’assurer que l’exercice du droit de libre circulation et de séjour est dans l’intérêt supérieur de l’enfant et que l’exercice de la vie familiale peut se poursuivre, avant d’enjoindre au parent ressortissant d’un pays tiers de se rendre immédiatement dans l’État membre dans lequel ce parent [dispose d’]un titre de séjour ou [d’]une autre autorisation de séjour et ces éléments doivent-ils être pris en considération lors de l’examen de la demande d’un droit de séjour dérivé ? »
Sur les questions préjudicielles
24 À titre liminaire, il convient de rappeler que, selon une jurisprudence constante, dans le cadre de la coopération entre les juridictions nationales et la Cour instituée à l’article 267 TFUE, il appartient à celle‑ci de donner au juge national une réponse utile qui lui permette de trancher le litige dont il est saisi. Dans cette optique, il incombe, le cas échéant, à la Cour de reformuler les questions qui lui sont soumises. Il lui appartient, à cet égard, d’extraire de l’ensemble des éléments fournis par la juridiction nationale, et notamment de la motivation de la décision de renvoi, les éléments de droit de l’Union qui appellent une interprétation compte tenu de l’objet du litige (arrêts du 29 novembre 1978, Redmond, 83/78, EU:C:1978:214, point 26, et du 2 décembre 2025, Russmedia Digital et Inform Media Press, C‑492/23, EU:C:2025:935, point 44).
25 En l’occurrence, la juridiction de renvoi s’interroge sur l’interprétation tant de l’article 20 TFUE que de l’article 5, sous a) et b), et de l’article 6, paragraphe 2, de la directive 2008/115. Ses interrogations relatives à cette directive s’expliquent par le fait que, après avoir rejeté la demande de la requérante au principal tendant à l’octroi d’un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE afin de séjourner aux Pays-Bas auprès de son fils mineur, de nationalité néerlandaise, le secrétaire d’État a constaté le caractère irrégulier du séjour de celle-ci sur le territoire néerlandais et lui a enjoint, au titre de cet article 6, paragraphe 2, de se rendre immédiatement en Espagne.
26 Il ressort de cette dernière disposition qu’il y a lieu de permettre à un ressortissant d’un pays tiers, qui séjourne de manière irrégulière sur le territoire d’un État membre tout en disposant d’un droit de séjour dans un autre État membre, de se rendre dans ce dernier plutôt que d’adopter, d’emblée, à son égard une décision de retour, à moins que l’ordre public ou la sécurité nationale ne l’exigent [voir, en ce sens, arrêts du 16 janvier 2018, E, C‑240/17, EU:C:2018:8, point 46, ainsi que du 24 février 2021, M e.a. (Transfert vers un État membre), C‑673/19, EU:C:2021:127, point 35].
27 Dans ce contexte, la juridiction de renvoi s’interroge sur la pertinence, aux fins de la résolution du litige au principal, de l’article 5, sous a) et b), de la directive 2008/115, aux termes duquel, lorsqu’ils mettent en œuvre cette directive, les États membres tiennent dûment compte de l’intérêt supérieur de l’enfant et de la vie familiale.
28 Cela étant, il ressort d’une lecture d’ensemble de la demande de décision préjudicielle que, si la juridiction de renvoi mentionne expressément l’obligation découlant de l’article 5, sous a) et b), de la directive 2008/115, elle vise, en définitive, à obtenir des précisions sur le point de savoir si la requérante au principal est privée de l’obtention, aux Pays-Bas, d’un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE au seul motif qu’elle dispose déjà d’un droit de séjour en Espagne. En outre, cette juridiction cherche à savoir si, dans le cadre de l’appréciation de la demande de cette requérante tendant à l’octroi d’un tel droit de séjour dérivé, le secrétaire d’État est tenu, d’une part, de vérifier si la vie familiale que l’enfant mineur, citoyen de l’Union, entretient avec ses deux parents peut se poursuivre en Espagne et, d’autre part, de tenir compte de l’intérêt supérieur de cet enfant.
29 Or, il est de jurisprudence constante que les normes et les procédures communes instaurées par cette directive ne portent que sur l’adoption de décisions de retour et l’exécution de ces décisions, sans toutefois régir la question relative à l’attribution d’un droit de séjour aux ressortissants de pays tiers [voir, en ce sens, arrêt du 22 novembre 2022, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Éloignement – Cannabis thérapeutique), C‑69/21, EU:C:2022:913, point 84 et jurisprudence citée].
30 Cependant, ainsi que la juridiction de renvoi l’a également fait observer, le droit au respect de la vie familiale est consacré à l’article 7 de la Charte, lequel doit être lu en combinaison avec l’article 24 de celle-ci, relatif aux droits de l’enfant. En particulier, les paragraphes 2 et 3 de cet article 24 prévoient, respectivement, l’obligation de tenir compte de l’intérêt supérieur de l’enfant et le droit de tout enfant d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt.
31 Dans ces conditions, il convient de considérer que, par ses deux questions, qu’il y a lieu d’examiner ensemble, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 20 TFUE, lu à la lumière de l’article 7 et de l’article 24, paragraphes 2 et 3, de la Charte, doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose à l’adoption, par l’autorité compétente de l’État membre d’accueil, d’une décision refusant l’octroi d’un droit de séjour dérivé sur son territoire à un ressortissant d’un pays tiers, parent d’un enfant mineur, citoyen de l’Union n’ayant jamais séjourné dans un État membre autre que celui dont il est ressortissant, au motif que ce ressortissant d’un pays tiers dispose d’un droit de séjour dans un autre État membre, lorsque cette autorité n’a pas préalablement vérifié si la vie familiale que mène cet enfant avec ses deux parents, dont il dépend, pourrait se poursuivre dans cet autre État membre et si le déplacement de celui-ci vers ce même État membre serait contraire à son intérêt supérieur.
32 À cet égard, il convient de rappeler que, selon une jurisprudence constante, l’article 20 TFUE confère à toute personne ayant la nationalité d’un État membre le statut de citoyen de l’Union, lequel constitue le statut fondamental des ressortissants des États membres [voir, en ce sens, arrêts du 20 septembre 2001, Grzelczyk, C‑184/99, EU:C:2001:458, point 31 ; du 29 avril 2025, Commission/Malte (Citoyenneté par investissement), C‑181/23, EU:C:2025:283, point 92, et du 25 novembre 2025, Wojewoda Mazowiecki, C‑713/23, EU:C:2025:917, point 40].
33 La citoyenneté de l’Union confère à chaque citoyen de l’Union un droit fondamental et individuel de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, sous réserve des limitations et des restrictions fixées par le traité FUE et des mesures adoptées en vue de leur application [arrêts du 7 octobre 2010, Lassal, C‑162/09, EU:C:2010:592, point 29 ; du 13 septembre 2016, Rendón Marín, C‑165/14, EU:C:2016:675, point 70, et du 22 juin 2023, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Mère thaïlandaise d’un enfant mineur néerlandais), C‑459/20, EU:C:2023:499, point 21].
34 La Cour a jugé que l’article 20 TFUE s’oppose à des mesures nationales, y compris des décisions refusant le droit de séjour aux membres de la famille d’un citoyen de l’Union, qui ont pour effet de priver les citoyens de l’Union de la jouissance effective de l’essentiel des droits conférés par leur statut (arrêts du 8 mars 2011, Ruiz Zambrano, C‑34/09, EU:C:2011:124, point 42 ; du 6 décembre 2012, O e.a., C‑356/11 et C‑357/11, EU:C:2012:776, point 45, ainsi que du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 61).
35 En revanche, les dispositions du traité concernant la citoyenneté de l’Union ne confèrent aucun droit autonome aux ressortissants d’un pays tiers. En effet, les éventuels droits conférés à de tels ressortissants sont non pas des droits propres auxdits ressortissants, mais des droits dérivés de ceux dont jouit le citoyen de l’Union. La finalité et la justification desdits droits dérivés se fondent sur la constatation que le refus de leur reconnaissance est de nature à porter atteinte à la liberté de circulation et de séjour du citoyen de l’Union [voir, en ce sens, arrêts du 8 novembre 2012, Iida, C‑40/11, EU:C:2012:691, points 66 à 68 ; du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 62, ainsi que du 27 février 2020, Subdelegación del Gobierno en Ciudad Real (Conjoint d’un citoyen de l’Union), C‑836/18, EU:C:2020:119, point 38].
36 En l’occurrence, il est constant que l’enfant mineur de la requérante au principal peut, en tant que ressortissant d’un État membre, se prévaloir, y compris à l’égard de l’État membre dont il a la nationalité, des droits afférents à son statut de citoyen de l’Union, qui lui est conféré par l’article 20 TFUE (voir, en ce sens, arrêt du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 60 ainsi que jurisprudence citée).
37 En outre, il ressort de l’ordonnance de renvoi que la requérante au principal et son conjoint, lequel possède, à l’instar de leur enfant, la nationalité néerlandaise, s’occupent tous deux de cet enfant et mènent une vie familiale commune aux Pays-Bas. Celui-ci a ainsi entretenu, de manière ininterrompue depuis sa naissance, des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents.
38 Il ressort également de cette ordonnance que le secrétaire d’État a refusé d’accorder un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas à la requérante au principal, mère dudit enfant, au motif qu’elle dispose d’un droit de séjour en Espagne, en vertu de la législation de cet État membre. Par conséquent, il a enjoint à la requérante au principal de se rendre sur le territoire dudit État membre. En outre, il a estimé que, dès lors que l’enfant mineur, citoyen de l’Union qui n’a jamais séjourné dans un État membre autre que celui dont il est ressortissant, est en mesure d’accompagner sa mère en Espagne, le refus d’accorder à celle-ci un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas au titre de l’article 20 TFUE n’a pas pour effet de contraindre cet enfant de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble.
39 Or, si la juridiction de renvoi s’est fondée, dans ses questions, sur la prémisse que la requérante au principal dispose effectivement d’un droit de séjour en Espagne, celle-ci a fait valoir devant la Cour, tant dans ses observations écrites que lors de l’audience, qu’elle a entretemps renoncé à ce droit de séjour et, partant, qu’elle ne dispose plus d’aucun droit de séjour dans cet État membre.
40 Il appartient, en dernier ressort, à la juridiction de renvoi d’apprécier si la requérante au principal bénéficie toujours d’un droit de séjour en Espagne. Toutefois, afin de fournir une réponse qui sera, en toute circonstance, utile à cette juridiction pour trancher le litige dont elle est saisie, il convient également d’examiner l’hypothèse dans laquelle un tel droit de séjour ferait défaut.
Sur l’hypothèse où la requérante au principal ne disposerait plus d’un droit de séjour en Espagne
41 À cet égard, il y a lieu de rappeler qu’il existe des situations très particulières dans lesquelles, en dépit du fait que le droit dérivé de l’Union relatif au droit de séjour des ressortissants de pays tiers n’est pas applicable et que le citoyen de l’Union concerné n’a pas fait usage de sa liberté de circulation et de séjour, un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE doit être accordé à un ressortissant d’un pays tiers, membre de la famille de ce citoyen, sous peine de méconnaître l’effet utile de la citoyenneté de l’Union, si, comme conséquence du refus d’un tel droit, ledit citoyen se voyait obligé, en fait, de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble, le privant ainsi de la jouissance effective de l’essentiel des droits conférés par ce statut [voir, en ce sens, arrêts du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 63 ; du 8 mai 2018, K. A. e.a. (Regroupement familial en Belgique), C‑82/16, EU:C:2018:308, point 51, ainsi que du 27 février 2020, Subdelegación del Gobierno en Ciudad Real (Conjoint d’un citoyen de l’Union), C‑836/18, EU:C:2020:119, point 39 et jurisprudence citée].
42 Les situations mentionnées au point précédent sont caractérisées par le fait que, même si elles sont régies par des réglementations relevant a priori de la compétence des États membres, à savoir celles concernant le droit d’entrée et de séjour des ressortissants de pays tiers en dehors du champ d’application des dispositions du droit dérivé de l’Union, qui, sous certaines conditions, prévoient l’attribution d’un tel droit, ces situations ont tout de même un rapport intrinsèque avec la liberté de circulation et de séjour d’un citoyen de l’Union, qui s’oppose à ce que ce droit d’entrée et de séjour soit refusé auxdits ressortissants dans l’État membre où réside ce citoyen, afin de ne pas porter atteinte à cette liberté [voir, en ce sens, arrêts du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 64 ainsi que jurisprudence citée, et du 22 juin 2023, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Mère thaïlandaise d’un enfant mineur néerlandais), C‑459/20, EU:C:2023:499, point 25].
43 Toutefois, le refus d’accorder un droit de séjour à un ressortissant d’un pays tiers n’est susceptible de remettre en cause l’effet utile de la citoyenneté de l’Union que s’il existe, entre ce ressortissant d’un pays tiers et le citoyen de l’Union, membre de sa famille, une relation de dépendance telle qu’elle aboutirait à ce que ce dernier soit contraint d’accompagner le ressortissant d’un pays tiers en cause et de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble [arrêts du 8 mars 2011, Ruiz Zambrano, C‑34/09, EU:C:2011:124, points 43 à 45 ; du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 69, ainsi que du 22 juin 2023, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Mère thaïlandaise d’un enfant mineur néerlandais), C‑459/20, EU:C:2023:499, point 26 et jurisprudence citée].
44 À cet égard, il convient de relever que l’appréciation de l’existence d’une relation de dépendance entre le ressortissant concerné d’un pays tiers et son enfant mineur, citoyen de l’Union, aux fins de l’éventuelle reconnaissance d’un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE doit tenir compte de l’ensemble des circonstances de l’espèce et, en particulier, de la question de la garde de cet enfant ainsi que de celle de savoir si la charge légale, financière ou affective dudit enfant est assumée par le parent ressortissant d’un pays tiers. Sont également susceptibles de constituer des circonstances pertinentes l’âge d’un tel enfant, son développement physique et émotionnel, le degré de sa relation affective tant avec le parent citoyen de l’Union qu’avec le parent ressortissant d’un pays tiers, ainsi que le risque que la séparation d’avec ce dernier engendrerait pour l’équilibre de cet enfant [voir, en ce sens, arrêts du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, points 70 et 71 ; du 5 mai 2022, Subdelegación del Gobierno en Toledo (Séjour d’un membre de la famille – Ressources insuffisantes), C‑451/19 et C‑532/19, EU:C:2022:354, point 67, ainsi que du 7 septembre 2022, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Nature du droit de séjour au titre de l’article 20 TFUE), C‑624/20, EU:C:2022:639, points 38 et 39].
45 Ainsi, aux fins de cette appréciation, la circonstance que l’autre parent, citoyen de l’Union, est réellement capable et prêt à assumer seul la charge quotidienne et effective de l’enfant constitue un élément pertinent, mais n’est pas à lui seul suffisant pour pouvoir constater qu’il n’existe pas, entre le parent ressortissant d’un pays tiers et l’enfant, une relation de dépendance telle que ce dernier serait contraint de quitter le territoire de l’Union si un droit de séjour était refusé à ce ressortissant d’un pays tiers [voir, en ce sens, arrêts du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 71, ainsi que du 5 mai 2022, Subdelegación del Gobierno en Toledo (Séjour d’un membre de la famille – Ressources insuffisantes), C‑451/19 et C‑532/19, EU:C:2022:354, point 67].
46 Dans le cadre de ladite appréciation, les autorités compétentes doivent tenir compte du droit au respect de la vie familiale, tel qu’il est énoncé à l’article 7 de la Charte, lu en combinaison avec l’obligation de prendre en compte l’intérêt supérieur de l’enfant, en tant que considération primordiale dans tous les actes relatifs aux enfants, reconnu à l’article 24, paragraphe 2, de cette Charte, et le droit pour cet enfant d’entretenir régulièrement des relations personnelles ainsi que des contacts directs avec ses deux parents, consacré à l’article 24, paragraphe 3, de ladite Charte [voir, en ce sens, arrêts du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a., C‑133/15, EU:C:2017:354, point 70, ainsi que du 5 mai 2022, Subdelegación del Gobierno en Toledo (Séjour d’un membre de la famille – Ressources insuffisantes), C‑451/19 et C‑532/19, EU:C:2022:354, point 66].
47 À cet égard, lorsque le citoyen de l’Union mineur cohabite de façon stable avec ses deux parents et que, partant, la garde de cet enfant ainsi que la charge légale, affective et financière de celui-ci sont partagées quotidiennement par ces deux parents, il peut être présumé, de manière réfragable, qu’il existe une relation de dépendance entre ce citoyen de l’Union mineur et son parent, ressortissant d’un pays tiers, indépendamment du fait que l’autre parent de cet enfant dispose, en tant que ressortissant de l’État membre sur le territoire duquel est établie cette famille, d’un droit inconditionnel de demeurer sur le territoire de cet État membre [arrêt du 5 mai 2022, Subdelegación del Gobierno en Toledo (Séjour d’un membre de la famille – Ressources insuffisantes), C‑451/19 et C‑532/19, EU:C:2022:354, point 69].
48 En l’occurrence, selon la juridiction de renvoi, il existe entre la requérante au principal et son fils mineur, citoyen de l’Union, une relation de dépendance, au sens de la jurisprudence exposée aux points 43 à 47 du présent arrêt.
49 Partant, dans l’hypothèse où il serait constaté que la requérante au principal ne dispose plus d’un droit de séjour en Espagne, il y a lieu de conclure que, eu égard à cette relation de dépendance entre celle-ci et son enfant mineur, citoyen de l’Union, ce dernier serait contraint d’accompagner sa mère et, dès lors, de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble, dans le cas où un droit de séjour dérivé serait refusé à celle-ci aux Pays-Bas sur le fondement de l’article 20 TFUE. Or, ainsi qu’il découle de la jurisprudence citée au point 41 du présent arrêt, un tel départ du territoire de l’Union aurait pour effet de priver cet enfant de la jouissance effective de l’essentiel des droits conférés par son statut de citoyen de l’Union et porterait atteinte à l’effet utile de ce statut. Dans une telle situation, un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE devrait, dès lors, être accordé à la mère de celui-ci.
Sur l’hypothèse où la requérante au principal disposerait toujours d’un droit de séjour en Espagne
50 La circonstance, à la supposer établie, que la requérante au principal dispose toujours d’un droit de séjour en Espagne ne saurait, à elle seule, exclure la possibilité, pour cette requérante, de bénéficier d’un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas au titre de l’article 20 TFUE.
51 En effet, il ressort de la décision de renvoi que, eu égard à la relation de dépendance entre la requérante au principal et son enfant mineur, citoyen de l’Union, celui-ci serait, en fait, contraint d’accompagner sa mère en Espagne et, partant, de quitter le territoire des Pays-Bas dont il est ressortissant, dans l’hypothèse où un droit de séjour dérivé serait refusé à celle-ci dans cet État membre sur le fondement de l’article 20 TFUE.
52 Ainsi que la juridiction de renvoi l’expose, un tel déplacement contraint de l’enfant mineur, citoyen de l’Union, vers l’Espagne serait susceptible de porter atteinte à certains de ses droits fondamentaux, notamment au droit au respect de la vie familiale et aux droits de l’enfant, garantis, respectivement, à l’article 7 et à l’article 24, paragraphes 2 et 3, de la Charte.
53 À cet égard, il importe de rappeler que les dispositions de celle-ci s’adressent, en vertu de son article 51, paragraphe 1, aux États membres uniquement lorsqu’ils mettent en œuvre le droit de l’Union.
54 Or, tel est le cas dans une situation telle que celle visée au point 51 du présent arrêt. En effet, sous réserve du respect des conditions et limites prévues par le droit dérivé de l’Union en la matière, les droits découlant de la citoyenneté de l’Union dont bénéficie chaque ressortissant d’un État membre comportent, selon l’article 20, paragraphe 2, sous a), TFUE, celui de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres. Dans une situation dans laquelle un citoyen de l’Union est, de fait, contraint de quitter son État membre de résidence, dont il est ressortissant, pour s’établir dans un autre État membre, il existe nécessairement une interférence dans l’exercice de ce droit.
55 Il s’ensuit que la décision rejetant une demande tendant à l’octroi d’un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE dans une situation telle que celle visée au point 51 du présent arrêt constitue une mise en œuvre du droit de l’Union, au sens de l’article 51, paragraphe 1, de la Charte, et que les autorités nationales compétentes, lorsqu’elles adoptent une telle décision, ne sauraient se dispenser d’une appréciation du respect des droits fondamentaux tels que garantis par cette Charte.
56 En ce qui concerne, en premier lieu, le droit au respect de la vie familiale consacré à l’article 7 de la Charte, celui-ci doit être lu en combinaison avec l’article 24, paragraphe 3, de celle-ci, selon lequel tout enfant a le droit d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt.
57 Or, il ressort des indications fournies par la juridiction de renvoi que, en l’occurrence, l’enfant mineur, citoyen de l’Union, est dépendant tant de son parent ressortissant d’un pays tiers que de son parent citoyen de l’Union. Pourtant, selon ces mêmes indications, le secrétaire d’État a rejeté la demande de droit de séjour dérivé présentée par la requérante au principal au titre de l’article 20 TFUE, sans avoir préalablement vérifié si la vie familiale que cet enfant mène avec ces deux parents aux Pays-Bas pouvait être poursuivie en Espagne.
58 En particulier, la juridiction de renvoi souligne que le secrétaire d’État n’a pas vérifié la nature du droit de séjour dont disposerait la requérante au principal en Espagne ni les éventuelles conditions imposées par les autorités espagnoles à son conjoint et à leur enfant mineur, citoyen de l’Union, pour pouvoir séjourner, le cas échéant, durablement ensemble sur le territoire de cet État membre. Dans ce contexte, elle relève que la requérante au principal a indiqué qu’elle n’exerce pas d’activité professionnelle et que son conjoint n’est pas en mesure de percevoir de revenus, de sorte qu’il ne serait pas assuré que celui-ci remplisse les conditions requises afin de bénéficier d’un droit de séjourner durablement en Espagne en vertu du droit de l’Union, notamment au titre de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 2004/38.
59 Ainsi, cette juridiction observe que, dès lors que l’enfant mineur serait contraint, en raison de l’intensité de la relation de dépendance avec sa mère, d’accompagner celle-ci en Espagne en cas de refus d’accorder à la requérante au principal un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas sur le fondement de l’article 20 TFUE, il existe un risque concret que cet enfant soit séparé de son père, dans la mesure où celui-ci pourrait se trouver dans l’impossibilité d’obtenir le droit de séjourner durablement sur le territoire espagnol et ainsi de poursuivre sur ce territoire une vie de famille telle que celle actuellement menée aux Pays-Bas.
60 Dans ces conditions, et sous réserve d’une vérification qu’il appartient, en dernier ressort, à la juridiction de renvoi d’effectuer, il y a lieu de constater que la décision de refus d’octroi d’un droit de séjour dérivé à la mère de l’enfant mineur, citoyen de l’Union, porterait atteinte à l’unité familiale en ce qu’elle priverait cet enfant de la possibilité dont il a bénéficié, depuis sa naissance, d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts réguliers avec ses deux parents, en violation de l’article 7 de la Charte, lu en combinaison avec l’article 24, paragraphe 3, de celle-ci. Dans l’hypothèse où une telle violation serait constatée, un droit de séjour dérivé aux Pays-Bas devrait alors être accordé à la mère dudit enfant au titre de l’article 20 TFUE.
61 En second lieu, s’agissant de l’article 24, paragraphe 2, de la Charte, selon lequel, dans tous les actes relatifs aux enfants, qu’ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale, la juridiction de renvoi expose que, selon la requérante au principal, un déplacement contraint de son enfant vers l’Espagne serait contraire à son intérêt supérieur.
62 À cet égard, cette juridiction souligne que, en l’occurrence, l’enfant concerné, âgé de dix ans au moment de l’introduction de la présente demande de décision préjudicielle, ne parle pas espagnol, mais néerlandais. En outre, cet enfant n’a pas parlé jusqu’à l’âge de cinq ans et présente des difficultés d’élocution et d’expression, qui l’amènent à suivre un enseignement spécialisé aux Pays-Bas destiné aux élèves ayant besoin d’un soutien spécifique que l’enseignement ordinaire n’est pas en mesure d’assurer.
63 Or, sous réserve d’une vérification qu’il appartient, en dernier ressort, à la juridiction de renvoi d’effectuer, il apparaît que de telles circonstances sont, à tout le moins, de nature à démontrer qu’il est dans l’intérêt supérieur de l’enfant mineur concerné de continuer à séjourner aux Pays-Bas et que, partant, son déplacement contraint, en fait, vers l’Espagne serait contraire à cet intérêt.
64 Dans l’hypothèse où il serait établi que tel soit effectivement le cas, un droit de séjour dérivé devrait donc être accordé à sa mère au titre de l’article 20 TFUE, lu à la lumière de l’article 24, paragraphe 2, de la Charte.
65 Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, il convient de répondre aux questions posées que l’article 20 TFUE, lu à la lumière de l’article 7 et de l’article 24, paragraphes 2 et 3, de la Charte, doit être interprété en ce sens que :
– il s’oppose à l’adoption, par l’autorité compétente de l’État membre d’accueil, d’une décision refusant l’octroi d’un droit de séjour dérivé sur son territoire à un ressortissant d’un pays tiers, parent d’un enfant mineur, citoyen de l’Union n’ayant jamais séjourné dans un État membre autre que celui dont il est ressortissant, au motif que ce ressortissant d’un pays tiers dispose d’un droit de séjour dans un autre État membre, lorsque cette autorité n’a pas préalablement vérifié si la vie familiale que mène cet enfant avec ses deux parents, dont il dépend, pourrait se poursuivre dans cet autre État membre et si le déplacement de celui-ci vers ce même État membre serait contraire à son intérêt supérieur ;
– il impose de reconnaître audit ressortissant d’un pays tiers un droit de séjour dérivé sur le territoire de l’État membre dont ledit enfant est ressortissant et dans lequel celui-ci réside avec ses deux parents, lorsque la vie familiale que mène cet enfant avec ses deux parents, dont il dépend, ne pourrait pas se poursuivre dans ledit autre État membre et/ou le déplacement de celui-ci vers ce même État membre serait contraire à son intérêt supérieur.
Sur les dépens
66 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
Par ces motifs, la Cour (grande chambre) dit pour droit :
L’article 20 TFUE, lu à la lumière de l’article 7 et de l’article 24, paragraphes 2 et 3, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne,
doit être interprété en ce sens que :
– il s’oppose à l’adoption, par l’autorité compétente de l’État membre d’accueil, d’une décision refusant l’octroi d’un droit de séjour dérivé sur son territoire à un ressortissant d’un pays tiers, parent d’un enfant mineur, citoyen de l’Union n’ayant jamais séjourné dans un État membre autre que celui dont il est ressortissant, au motif que ce ressortissant d’un pays tiers dispose d’un droit de séjour dans un autre État membre, lorsque cette autorité n’a pas préalablement vérifié si la vie familiale que mène cet enfant avec ses deux parents, dont il dépend, pourrait se poursuivre dans cet autre État membre et si le déplacement de celui-ci vers ce même État membre serait contraire à son intérêt supérieur ;
– il impose de reconnaître audit ressortissant d’un pays tiers un droit de séjour dérivé sur le territoire de l’État membre dont ledit enfant est ressortissant et dans lequel celui-ci réside avec ses deux parents, lorsque la vie familiale que mène cet enfant avec ses deux parents, dont il dépend, ne pourrait pas se poursuivre dans ledit autre État membre et/ou le déplacement de celui-ci vers ce même État membre serait contraire à son intérêt supérieur.
Signatures
* Langue de procédure : le néerlandais.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
Arrêt de la Cour (deuxième chambre) du 18 juin 2026.#Z.R. et Ś. contre U. et Z.#Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière civile – Règlement (CE) no 44/2001 – Compétence judiciaire, reconnaissance et exécution des décisions en matière civile et commerciale – Article 5, point 3 – Compétence spéciale en matière délictuelle ou quasi délictuelle – Lieu où le fait dommageable s’est produit ou risque de se produire – Personnes physiques et morales alléguant une atteinte à leurs droits de la personnalité résultant de la diffusion d’un contenu audiovisuel à la télévision et sur Internet – Compétence internationale des juridictions d’un État membre autre que l’État membre de production de ce contenu – Lieu de la matérialisation du dommage – Centre des intérêts de ces personnes – Contenu comportant des éléments permettant d’identifier indirectement une personne en tant qu’individu – Recours tendant à obtenir des mesures visant à éliminer et à prévenir les effets d’une telle atteinte ainsi qu’à la réparation du préjudice moral.#Affaire C-232/25.
18/06/2026
Arrêt de la Cour (première chambre) du 18 juin 2026.#Datenschutzbehörde et Dr. G S contre Bundesministerin für Justiz et D GmbH.#Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Articles 77 et 79 – Voies de recours – Exercice parallèle – Articulation entre l’introduction d’une réclamation auprès d’une autorité nationale de contrôle et l’exercice d’un recours juridictionnel – Risque de décisions contradictoires – Principe de protection juridictionnelle effective – Autonomie procédurale des États membres – Principe d’effectivité – Principe d’équivalence.#Affaire C-414/24.
18/06/2026
Arrêt de la Cour (cinquième chambre) du 18 juin 2026.#NTH Haustechnik GmbH contre EM.#Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Article 5, paragraphe 1, sous e) – Limitation de la conservation – Article 6, paragraphe 1, premier alinéa, sous e) – Licéité du traitement desdites données relatif à un contrat de travail dans le cadre d’une procédure judiciaire – Article 17, paragraphe 3, sous e) – Absence d’obligation de procéder à l’effacement des mêmes données en cas de traitement nécessaire à la constatation, à l’exercice ou à la défense de droits en justice – Données collectées par l’employeur en vue d’établir un manquement grave de l’employé à ses obligations – Utilisation de preuves obtenues de manière illégale.#Affaire C-484/24.
18/06/2026
Jurisprudence CJUE — 62024CJ0522
18/06/2026