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Jurisprudence CJUE62024CJ0199_RES

Arrêt de la Cour (cinquième chambre) du 9 juillet 2026.#ND contre Legal Newsdesk Sweden AB, anciennement Garrapatica AB.#Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Champ d’application – Mise à la disposition du public, en ligne et contre rémunération, d’informations relatives à des condamnations pénales – Conciliation du droit à la protection des données à caractère personnel et du droit à la liberté d’expression et d’information – Article 79 – Droit à un recours juridictionnel effectif – Portée – Article 85 – Notion de traitement de données à caractère personnel réalisé à des “fins journalistiques”.#Affaire C-199/24.

CELEX62024CJ0199_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 9 juillet 2026

Texte intégral

Affaire C‑199/24

ND

contre

Legal Newsdesk Sweden AB, anciennement Garrapatica AB

(demande de décision préjudicielle, introduite par l' Attunda tingsrätt)

Arrêt de la Cour (cinquième chambre) du 9 juillet 2026

« Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Champ d’application – Mise à la disposition du public, en ligne et contre rémunération, d’informations relatives à des condamnations pénales – Conciliation du droit à la protection des données à caractère personnel et du droit à la liberté d’expression et d’information – Article 79 – Droit à un recours juridictionnel effectif – Portée – Article 85 – Notion de traitement de données à caractère personnel réalisé à des “fins journalistiques” »

1. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Dispositions relatives à des situations particulières de traitement – Traitement et liberté d’expression et d’information – Exemptions ou dérogations – Conciliation du droit à la protection des données à caractère personnel et du droit à la liberté d’expression et d’information – Possibilité pour les États membres d’introduire des dérogations à ce règlement pour des traitements de données à des fins autres que journalistiques – Inadmissibilité

(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 8 et 11 ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, considérant 153 et art. 85, § 1 et 2)

(voir points 34-40, 42-44, disp. 1)

2. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Dispositions relatives à des situations particulières de traitement – Traitement et liberté d’expression et d’information – Conciliation du droit à la protection des données à caractère personnel et du droit à la liberté d’expression et d’information – Limitation des voies de recours ouvertes à une personne visée par des condamnations pénales divulguées au public en ligne et contre paiement – Inadmissibilité

(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, art. 77, § 1, 78, § 1 et 2, 79, § 1, 82, § 1, et 85, § 1 et 2)

(voir points 46-51, disp. 2)

3. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Dispositions relatives à des situations particulières de traitement – Traitement et liberté d’expression et d’information – Traitement de données à caractère personnel à des fins journalistiques – Notion – Mise à la disposition du public, en ligne et contre paiement, d’informations relatives aux condamnations pénales – Inclusion – Conditions

(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 11 ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, considérant 153 et art. 85, § 2)

(voir points 60-69, 72-77, disp. 3)

Résumé

Saisie à titre préjudiciel par l’Attunda tingsrätt (tribunal de première instance d’Attunda Suède), la Cour précise la portée de l’article 85 du RGPD (1) dans le contexte d’une activité de mise à la disposition du public sur Internet, contre rémunération, d’informations relatives à des condamnations pénales. Elle interprète ainsi la notion de traitement de données à caractère personnel réalisé à des « fins journalistiques » et se prononce sur la possibilité pour les États membres de prévoir des dérogations au RGPD pour des traitements de données réalisés à des fins autres que journalistiques.

Legal Newsdesk Sweden est une société qui gère une base de données permettant notamment d’effectuer des recherches sur des personnes et des entreprises ayant fait l’objet de poursuites pénales en Suède.

ND, le requérant, a été condamné pénalement et le jugement le concernant a été publié par Legal Newsdesk Sweden sur sa base de données. Il a demandé à cette société d’effacer ses données à caractère personnel, ce qui n’a pas été fait immédiatement, mais plus tard sur le fondement de la politique interne de conservation des données de ladite société.

Saisie par ND d’une demande en dommages et intérêts pour violation du RGPD, la juridiction de renvoi relève que, selon le droit suédois, dans une telle situation, ce règlement n’est pas applicable, le droit à la protection des données à caractère personnel étant notamment garanti par la loi constitutionnelle sur la liberté de la presse et celle sur la liberté d’expression. Cette juridiction cherche à savoir si relève de la notion de traitement de données à caractère personnel à des « fins journalistiques » la mise à la disposition du public sur Internet, contre paiement, des documents publics relatifs aux condamnations pénales, n’ayant pas fait l’objet d’une adaptation ou d’un travail de rédaction quelconque. Ladite juridiction se demande également si les États membres peuvent, en vertu de l’article 85, paragraphe 1, du RGPD, prévoir des dérogations à ce règlement pour des traitements de données à caractère personnel réalisés à des fins autres que journalistiques.

Appréciation de la Cour

Se prononçant, en premier lieu, sur la portée de l’article 85, paragraphe 1, du RGPD, la Cour relève que cette disposition se limite à énoncer que les États membres concilient, par la loi, les droits à la protection des données à caractère personnel et à la liberté d’expression et d’information, sans prévoir que cette conciliation puisse avoir pour conséquence l’adoption d’exemptions ou de dérogations à ce règlement. Cela étant, cette disposition doit être lue à la lumière de l’article 85, paragraphe 2, du RGPD, en vertu duquel, dans le cadre du traitement réalisé à des fins journalistiques ou à des fins d’expression universitaire, artistique ou littéraire, les États membres prévoient des exemptions ou des dérogations à certains chapitres de ce règlement (2) si elles sont nécessaires pour concilier les droits à la protection des données à caractère personnel et à la liberté d’expression et d’information. Ainsi, si le paragraphe 1 de l’article 85 du RGPD établit une règle générale imposant aux États membres cette conciliation, y compris pour le traitement à des fins journalistiques et d’expression universitaire, artistique ou littéraire, la règle spéciale énoncée au paragraphe 2 de ce même article, selon laquelle il leur appartient de prévoir des exemptions ou des dérogations à certains chapitres de ce règlement si cela est nécessaire pour permettre ladite conciliation, ne vaut que pour ces finalités spécifiques. Partant, la Cour conclut que les États membres ne peuvent pas adopter, sur le fondement de l’article 85, paragraphe 1, du RGPD, des mesures législatives dérogeant à certains chapitres de ce règlement pour les traitements de données à caractère personnel qui poursuivent des fins autres que journalistiques ou d’expression universitaire, artistique ou littéraire, au motif que ces mesures sont nécessaires pour concilier les droits à la protection des données à caractère personnel et à la liberté d’expression et d’information.

En second lieu, la Cour dit pour droit que relève de la notion de traitement de données à caractère personnel réalisé à des « fins journalistiques », prévue par l’article 85 du RGPD, la mise à la disposition du public sur Internet, contre paiement, des documents publics relatifs à des condamnations pénales, pour autant que ce traitement ait pour fin la divulgation au public d’informations, d’opinions ou d’idées, dans le respect de règles déontologiques et éthiques de la profession de journaliste, après un travail de rédaction ou d’adaptation, ou du moins, conformément à une ligne éditoriale, et ce après vérification des allégations factuelles concernées.

Pour tenir compte de l’importance du droit à la liberté d’expression et d’information (3) dans toute société démocratique, la notion de « fins journalistiques » employée à l’article 85, paragraphe 2, du RGPD doit recevoir une interprétation large. Ainsi, ni le fait qu’une activité à l’occasion de laquelle des traitements de données à caractère personnel sont réalisés soit exercée sur Internet, contre paiement, ni le fait que ces traitements concernent des condamnations pénales ne sont de nature à exclure que lesdits traitements puissent être opérés à des « fins journalistiques ». En effet, sont susceptibles de relever de traitements opérés à de telles fins non seulement les différents traitements nécessaires afin de publier des informations, des opinions ou des idées, mais également ceux qui ont porté sur des données à caractère personnel contenues dans des informations n’ayant finalement pas été retenues à l’issue de la sélection des informations recueillies dans le cadre du travail journalistique.

Toutefois, l’interprétation large de la notion de « fins journalistiques » ne saurait couvrir toute forme d’expression, mais doit être comprise d’une manière qui tienne compte de ce qui différencie, du point de vue de leurs modalités d’élaboration, l’expression journalistique des autres formes d’expression et doit être faite à la lumière de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. En application de cette jurisprudence, la divulgation au public des informations, des opinions ou des idées suppose un travail de rédaction ou d’adaptation des informations ou, à tout le moins, est opérée conformément à des choix éditoriaux. En outre, cette divulgation est soumise au respect des règles déontologiques et éthiques de la profession de journaliste et suppose une vérification des allégations factuelles concernées, de manière à garantir leur fiabilité.

En l’occurrence, sous réserve des vérifications incombant à la juridiction de renvoi, une activité consistant à mettre à la disposition du public sur Internet, contre paiement, des documents publics relatifs à des condamnations pénales ne semble pas requérir de travail de rédaction ou d’adaptation et n’apparaît pas comme soumise aux règles déontologiques et éthiques de la profession de journaliste ou comme étant effectuée conformément à une ligne éditoriale.


1 Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil, du 27 avril 2016, relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE (règlement général sur la protection des données) (JO 2016, L 119, p. 1) (RGPD).


2 En l’occurrence, aux chapitres II à VII ainsi qu’au chapitre IX du RGPD.


3 Article 11 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.

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