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AccueilDroit européen62024CJ0474_RES
Jurisprudence CJUE62024CJ0474_RES

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 14 juillet 2026.#AR e.a. contre Österreichische Datenschutzbehörde e.a.#Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Article 2 – Champ d’application matériel – Articles 5 et 6 – Principes relatifs au traitement et licéité de celui-ci – Article 9 – Notion de “données concernant la santé” – Article 10 – Notion de “données à caractère personnel relatives aux condamnations pénales et aux infractions” – Lutte contre le dopage dans le domaine du sport – Publication en ligne du nom d’une personne ayant violé les règles antidopage, de la durée de son interdiction de participation à des évènements sportifs et des raisons de cette interdiction – Mise en balance des intérêts – Proportionnalité – Article 77 – Droit d’introduire une réclamation auprès d’une autorité de contrôle lorsqu’une telle publication est imminente.#Affaire C-474/24.

CELEX62024CJ0474_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datemardi 14 juillet 2026

Texte intégral

Affaire C‑474/24

AR e.a.

(demande de décision préjudicielle, introduite par le Bundesverwaltungsgericht)

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 14 juillet 2026

« Renvoi préjudiciel – Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement (UE) 2016/679 – Article 2 – Champ d’application matériel – Articles 5 et 6 – Principes relatifs au traitement et licéité de celui-ci – Article 9 – Notion de “données concernant la santé” – Article 10 – Notion de “données à caractère personnel relatives aux condamnations pénales et aux infractions” – Lutte contre le dopage dans le domaine du sport – Publication en ligne du nom d’une personne ayant violé les règles antidopage, de la durée de son interdiction de participation à des évènements sportifs et des raisons de cette interdiction – Mise en balance des intérêts – Proportionnalité – Article 77 – Droit d’introduire une réclamation auprès d’une autorité de contrôle lorsqu’une telle publication est imminente »

1. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Champ d’application – Dérogations – Traitement de données dans le cadre d’une activité ne relevant pas du droit de l’Union – Activité visant à préserver la sécurité nationale ou relevant de cette catégorie – Notion – Activité de lutte contre le dopage sportif – Exclusion – Caractère prétendument non économique de la pratique sportive – Absence d’incidence

[Art. 16, § 2, 1re phrase, TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, considérant 16 et art. 2, § 2, a)]

(voir points 45, 47-52, 54, disp. 1)

2. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Notion de données concernant la santé – Informations portant sur une personne ayant commis une violation des règles antidopage et interdite de participer à des compétitions – Exclusion – Exception – Information mentionnant le nom ou la catégorie de la substance ou de la méthode interdite concernée par cette violation – Combinaison de ces mentions avec d’autres informations concernant la personne, permettant de révéler des informations sur son état de santé passé, présent ou futur

(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, considérant 51 et art. 9)

(voir points 58-60, 64-68, 71, 73, disp. 2)

3. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Règlementation nationale imposant aux organismes nationaux antidopage une obligation de publier sur Internet des données à caractère personnel concernant l’ensemble des sportifs sanctionnés en raison d’une violation des règles antidopage – Mention du nom des sportifs concernés, de la durée de l’interdiction leur ayant été infligée, et des motifs de celle-ci – Exception concernant les sportifs amateurs, les personnes vulnérables et les lanceurs d’alerte – Admissibilité – Condition – Réglementation permettant aux responsables du traitement de procéder, en dehors de cette exception et avant une telle publication, à une mise en balance individuelle des intérêts en présence

[Règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, art. 5, § 1, a) et c), et 6, § 3, 2d al.]

(voir points 76-80, 84, 86, 90, 92, 95, 96, 102, 103, 107, disp. 3)

4. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Traitement de données à caractère personnel relatives aux condamnations pénales et aux infractions – Notion de données relatives aux infractions – Données relatives aux infractions et aux sanctions prévues par une réglementation nationale antidopage – Exclusion – Qualification d’infraction par la règlementation nationale – Absence d’incidence

(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, art. 10)

(voir points 115-120, disp. 4)

5. Protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel – Règlement 2016/679 – Autorités nationales de contrôle – Droit d’introduire une réclamation – Réclamation visant à empêcher la publication sur Internet de données à caractère personnel relatives à la violation des règles antidopage – Recevabilité – Condition – Existence, à la date de l’introduction de la réclamation, d’indices concrets d’une publication imminente ou réalisée dans un avenir proche

(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2016/679, art. 58 et 77)

(voir points 126, 128, 132, 134, 135, 138, 139, disp. 5)

Résumé

Saisie à titre préjudiciel par le Bundesverwaltungsgericht (tribunal administratif fédéral, Autriche), la Cour, réunie en grande chambre, se prononce sur l’articulation entre les règles nationales antidopage prévoyant la publication nominative des sanctions infligées aux sportifs professionnels sur les sites Internet des organismes nationaux antidopage et les exigences découlant du RGPD (1).

Plusieurs sportifs, sanctionnés en raison d’une violation des règles nationales antidopage, ont contesté le refus de Nationale Anti-Doping Agentur Austria GmbH (NADA Austria) et de l’Österreichische Anti-Doping Rechtskommission (ÖADR) [commission juridique antidopage autrichienne (ÖADR)] d’effacer les données les concernant. En application de ces règles, ces organismes ont notamment publié sur Internet les noms des sportifs sanctionnés, la discipline sportive pratiquée par ceux-ci, les violations commises, la sanction infligée à l’égard de ces sportifs ainsi que le début et la fin de cette sanction (ci-après les « données en cause au principal »).

Appréciation de la Cour

En premier lieu, la Cour considère que la publication des données en cause au principal sur les sites Internet des organismes nationaux antidopage ne constitue pas un traitement exclu du champ d’application matériel du RGPD en vertu de son article 2, paragraphe 2, sous a). En effet, le traitement de données à caractère personnel réalisé dans le cadre d’une activité relevant de la compétence des États membres ne l’exclut pas du champ d’application du RGPD, pour autant que cette activité ne vise ni à préserver la sécurité nationale ni à être rangée dans la même catégorie (2), ce qui n’est pas le cas en l’occurrence.

En deuxième lieu, la Cour se prononce sur la notion de « données concernant la santé », au sens de l’article 9, paragraphe 1, du RGPD. Cette notion est susceptible d’inclure les données relatives aux personnes sanctionnées pour infraction aux règles nationales antidopage lorsque ces données peuvent révéler, même indirectement, par rapprochement ou déduction, des informations sur l’état de santé physique ou mentale passé, présent ou futur d’une personne physique. Toutefois, tel peut être le cas uniquement lorsque le nom ou la catégorie de la substance ou de la méthode interdite en cause est mentionné dans la publication concernée. En l’absence d’une telle mention, aucun lien ne peut être fait, en principe, entre une infraction auxdites règles et les informations sur l’état de santé. En outre, la seule mention du nom de la substance interdite est généralement insuffisante pour révéler des informations sur l’état de santé.

En revanche, il ne saurait être exclu que, lorsqu’elle est combinée à d’autres éléments, la mention du nom ou de la catégorie de la substance ou de la méthode interdite en cause puisse, à tout le moins de manière indirecte, révéler des informations sur l’état de santé, le cas échéant futur, de la personne concernée. Il en va notamment ainsi lorsque cette personne prend une substance ou utilise une méthode interdite en raison d’un état de santé particulier, mais n’a pas sollicité d’autorisation d’usage à des fins thérapeutiques selon la réglementation nationale. En l’occurrence, seule l’ÖADR indique dans les communiqués de presse publiés sur son site Internet le nom de la substance interdite éventuellement en cause.

En troisième lieu, la Cour examine si une réglementation telle que celle en cause au principal est compatible avec les exigences découlant des articles 5 et 6 du RGPD (3). S’agissant notamment des principes relatifs à la licéité du traitement, elle constate que le traitement des données en cause au principal peut relever tant de l’hypothèse d’une obligation légale incombant au responsable du traitement (4) que de l’hypothèse d’un traitement nécessaire à l’exécution d’une mission d’intérêt public (5). Toutefois, dans ces deux hypothèses, la réglementation nationale sur le fondement de laquelle ces traitements sont effectués doit répondre à un objectif d’intérêt public et être proportionnée à l’objectif légitime poursuivi (6).

À cet égard, la Cour relève que la réglementation visant à lutter contre le dopage dans le domaine du sport poursuit un objectif d’intérêt public. De plus, la poursuite de cet objectif peut être assurée par la divulgation au grand public de données telles que celles en cause au principal. En effet, d’une part, cette divulgation est de nature à dissuader les sportifs de violer les règles antidopage et ainsi à prévenir le dopage sportif en exposant au grand public les infractions commises et en informant les sponsors du sportif concerné. D’autre part, elle contribue à éviter le contournement de ces règles et ainsi à assurer l’effectivité des sanctions en faisant obstacle, par l’information des organisateurs de compétitions et des employeurs potentiels du sportif concerné, à sa participation à des compétitions dont il doit être exclu.

Quant au caractère nécessaire de l’obligation de publication en cause, la Cour souligne qu’aucune mesure moins attentatoire aux droits au respect de la vie privée et à la protection des données à caractère personnel des personnes concernées n’est de nature à atteindre ledit objectif de manière aussi efficace que la publication nominative.

La Cour rappelle néanmoins que, afin d’apprécier le caractère proportionné du traitement en cause au principal, il convient encore de mesurer la gravité de l’ingérence dans les droits fondamentaux au respect de la vie privée et à la protection des données à caractère personnel que comporte cette publication - en tenant compte en particulier de la nature éventuellement sensible des données publiées ainsi que du nombre de personnes qui y ont accès - et de vérifier si l’importance de l’objectif d’intérêt général poursuivi est en relation avec cette gravité.

La Cour relève, dans ce contexte, que si la juridiction de renvoi devait constater que les données en cause au principal publiées par l’ÖADR mentionnent le nom de la substance interdite éventuellement en cause et constituent des « données concernant la santé », elle devrait non seulement en tenir compte lors de son appréciation du respect des exigences de proportionnalité découlant des articles 5 et 6 du RGPD (7), mais également vérifier si la publication de ces données satisfait aux conditions posées par l’article 9, paragraphe 2, de ce règlement (8).

En outre, s’agissant du traitement en cause effectué notamment par NADA Austria, qui publie sur son site Internet l’identité du sportif concerné sans toutefois mentionner la substance éventuellement en cause, la Cour constate qu’une telle publication comporte néanmoins une ingérence grave dans les droits fondamentaux au respect de la vie privée et à la protection des données à caractère personnel, dès lors qu’une telle publication peut provoquer la désapprobation de la société ainsi qu’une stigmatisation de la personne concernée. En outre, le caractère librement accessible d’une telle publication à un nombre potentiellement illimité de personnes et la possibilité que ces informations soient reproduites sur d’autres sites Internet et qu’elles restent ainsi accessibles même après l’effacement de la publication sur le site Internet sur lequel elles ont été initialement publiées constituent des circonstances de nature à aggraver les conséquences sur ces droits fondamentaux.

Compte tenu de la gravité de cette ingérence, il ne saurait être exclu qu’il existe, en dehors des exceptions prévues par la réglementation nationale en cause au principal qui concernent les sportifs amateurs, les personnes particulièrement vulnérables et les « lanceurs d’alerte », des circonstances spécifiques au regard desquelles une publication des données en cause s’avère incompatible avec l’exigence d’une pondération équilibrée entre les différents intérêts en présence.

Partant, en matière de lutte contre le dopage dans le domaine du sport, si le RGPD (9) n’exige pas qu’une mise en balance individuelle soit effectuée dans tous les cas, il implique néanmoins que, lorsque la réglementation nationale n’assure pas, à elle seule, le respect du principe de proportionnalité dans chaque cas individuel, les responsables du traitement tiennent dûment compte des circonstances du cas d’espèce et procèdent à une telle mise en balance individuelle avant de publier les données en cause sur Internet. Lors de cette mise en balance, ils doivent tenir compte de la gravité de l’infraction commise et de la qualité de la personne concernée, notamment de la question de savoir si celle-ci est un sportif de renom jouissant d’une certaine notoriété, une responsabilité particulière s’imposant à de tels sportifs.

En quatrième lieu, la Cour considère que les infractions et les sanctions liées à la lutte antidopage ne relèvent pas d’un traitement des données à caractère personnel relatif aux infractions pénales (10). En effet, ces sanctions ne visent que les sportifs, et, à l’instar des sanctions disciplinaires, elles ont pour but d’assurer le respect de règles de comportement propres à ce groupe. En outre, elles visent non seulement à protéger la société et punir l’intéressé, mais aussi à préserver l’intégrité de la compétition sportive et la réputation de la discipline sportive concernée.

En dernier lieu, la Cour constate qu’en vertu du RGPD , une réclamation introduite auprès d’une autorité de contrôle visant à empêcher la publication sur Internet de données à caractère personnel relatives à la violation des règles antidopage est recevable lorsqu’il existe, à la date de l’introduction de cette réclamation, des indices concrets que cette publication est imminente ou aura lieu dans un avenir proche.


1 Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil, du 27 avril 2016, relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE (règlement général sur la protection des données) (JO 2016, L 119, p. 1, ci-après le « RGPD »).


2 Voir, en ce sens, arrêt du 30 avril 2025, Inspektorat kam Visshia sadeben savet (C‑313/23, C‑316/23 et C‑332/23, EU:C:2025:303, point 104).


3 Plus précisément, la Cour est interrogée sur l’article 5, paragraphe 1, sous a) et c), et l’article 6, paragraphe 3, second alinéa, du RGPD.


4 Article 6, paragraphe 1, premier alinéa, sous c), du RGPD.


5 Article 6, paragraphe 1, premier alinéa, sous e), du RGPD.


6 Article 6, paragraphe 3, du RGPD qui constitue une expression des exigences découlant de l’article 52, paragraphe 1, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.


7 Plus précisément l’article 5, paragraphe 1, sous c), et 6, paragraphe 3, du RGPD.


8 Notamment les conditions posées par l’article 9, paragraphe 2, sous g), du RGPD.


9 Article 5, paragraphe 1, sous a) et c), et article 6, paragraphe 3, second alinéa, du RGPD.


10 Au sens de l’article 10 du RGPD.

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