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AccueilDroit européen62024CJ0768
Jurisprudence CJUE62024CJ0768

Arrêt de la Cour (septième chambre) du 9 juillet 2026.#Hortis GRC SA contre JA et France Travail Île-de-France, anciennement Pôle emploi Île-de-France.#Renvoi préjudiciel – Convention sur la loi applicable aux obligations contractuelles – Article 3 – Choix des parties – Article 6 – Contrat de travail – Dispositions impératives de la loi qui serait applicable à défaut de choix – Détermination de cette loi – Liens plus étroits du contrat de travail avec un autre pays – Critères d’appréciation – Liens plus étroits découlant, dans l’exécution d’un contrat de travail, du choix, par les parties, de la loi applicable à ce contrat.#Affaire C-768/24.

CELEX62024CJ0768
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 9 juillet 2026

Texte intégral

ARRÊT DE LA COUR (septième chambre)

9 juillet 2026 (*)

« Renvoi préjudiciel – Convention sur la loi applicable aux obligations contractuelles – Article 3 – Choix des parties – Article 6 – Contrat de travail – Dispositions impératives de la loi qui serait applicable à défaut de choix – Détermination de cette loi – Liens plus étroits du contrat de travail avec un autre pays – Critères d’appréciation – Liens plus étroits découlant, dans l’exécution d’un contrat de travail, du choix, par les parties, de la loi applicable à ce contrat »

Dans l’affaire C‑768/24,

ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par la Cour de cassation (France), par décision du 23 octobre 2024, parvenue à la Cour le 6 novembre 2024, dans la procédure

Hortis GRC SA,

contre

JA,

France Travail Île-de-France, anciennement Pôle emploi Île‑de‑France,

LA COUR (septième chambre),

composée de M. F. Schalin, président de chambre, MM. M. Gavalec et Z. Csehi (rapporteur), juges,

avocat général : M. N. Emiliou,

greffier : M. A. Calot Escobar,

vu la procédure écrite,

considérant les observations présentées :

– pour Hortis GRC SA, par Mes J.-J. Gatineau et V. Rebeyrol, avocats,

– pour JA, par Mes I. Goulet et F. Rocheteau, avocats,

– pour France Travail Île-de-France, par Me N. Boullez, avocat,

– pour le gouvernement français, par Mmes B. Dourthe, F. du Couëdic et M. T. Lechevallier, en qualité d’agents,

– pour le gouvernement tchèque, par Mme A. Pagáčová, MM. M. Smolek et J. Vláčil, en qualité d’agents,

– pour la Commission européenne, par Mme J. Hottiaux et M. S. Noë, en qualité d’agents,

vu la décision prise, l’avocat général entendu, de juger l’affaire sans conclusions,

rend le présent

Arrêt

1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 6, paragraphe 2, de la convention sur la loi applicable aux obligations contractuelles, ouverte à la signature à Rome le 19 juin 1980 (JO 1980, L 266, p. 1, ci-après la « convention de Rome »).

2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Hortis GRC SA, société anonyme de droit suisse ayant son siège social en Suisse, à JA, un de ses salariés, ainsi qu’à France Travail Île-de-France, anciennement Pôle emploi Île-de-France, au sujet de la rupture du contrat de travail liant cette société à JA.

Le cadre juridique

Le droit de l’Union

La convention de Rome

3 L’article 3, paragraphe 1, de la convention de Rome dispose :

« Le contrat est régi par la loi choisie par les parties. Ce choix doit être exprès ou résulter de façon certaine des dispositions du contrat ou des circonstances de la cause. Par ce choix, les parties peuvent désigner la loi applicable à la totalité ou à une partie seulement de leur contrat. »

4 L’article 6 de cette convention, intitulé « Contrat individuel de travail », prévoit :

« 1. Nonobstant les dispositions de l’article 3, dans le contrat de travail, le choix par les parties de la loi applicable ne peut avoir pour résultat de priver le travailleur de la protection que lui assurent les dispositions impératives de la loi qui serait applicable, à défaut de choix, en vertu du paragraphe 2 du présent article.

2. Nonobstant les dispositions de l’article 4 et à défaut de choix exercé conformément à l’article 3, le contrat de travail est régi :

a) par la loi du pays où le travailleur, en exécution du contrat, accomplit habituellement son travail, même s’il est détaché à titre temporaire dans un autre pays,

ou

b) si le travailleur n’accomplit pas habituellement son travail dans un même pays, par la loi du pays où se trouve l’établissement qui a embauché le travailleur,

à moins qu’il ne résulte de l’ensemble des circonstances que le contrat de travail présente des liens plus étroits avec un autre pays, auquel cas la loi de cet autre pays est applicable. »

Le règlement Rome I

5 Le règlement (CE) no 593/2008 du Parlement européen et du Conseil, du 17 juin 2008, sur la loi applicable aux obligations contractuelles (Rome I) (JO 2008, L 177, p. 6, et rectificatif JO 2009, L 309, p. 87, ci-après le « règlement Rome I »), a remplacé la convention de Rome. En vertu de l’article 28 de ce règlement, celui-ci s’applique aux contrats conclus à compter du 17 décembre 2009.

6 L’article 8 du règlement Rome I, intitulé « Contrats individuels de travail », dispose :

« 1. Le contrat individuel de travail est régi par la loi choisie par les parties conformément à l’article 3. Ce choix ne peut toutefois avoir pour résultat de priver le travailleur de la protection que lui assurent les dispositions auxquelles il ne peut être dérogé par accord en vertu de la loi qui, à défaut de choix, aurait été applicable selon les paragraphes 2, 3 et 4 du présent article.

2. À défaut de choix exercé par les parties, le contrat individuel de travail est régi par la loi du pays dans lequel ou, à défaut, à partir duquel le travailleur, en exécution du contrat, accomplit habituellement son travail. Le pays dans lequel le travail est habituellement accompli n’est pas réputé changer lorsque le travailleur accomplit son travail de façon temporaire dans un autre pays.

3. Si la loi applicable ne peut être déterminée sur la base du paragraphe 2, le contrat est régi par la loi du pays dans lequel est situé l’établissement qui a embauché le travailleur.

4. S’il résulte de l’ensemble des circonstances que le contrat présente des liens plus étroits avec un autre pays que celui visé au paragraphe 2 ou 3, la loi de cet autre pays s’applique. »

Le droit français

7 L’article L1232-1 du code du travail dispose :

« Tout licenciement pour motif personnel est motivé dans les conditions définies par le présent chapitre.

Il est justifié par une cause réelle et sérieuse. »

8 L’article L1232-2 de ce code est libellé comme suit :

« L’employeur qui envisage de licencier un salarié le convoque, avant toute décision, à un entretien préalable.

La convocation est effectuée par lettre recommandée ou par lettre remise en main propre contre décharge. Cette lettre indique l’objet de la convocation.

L’entretien préalable ne peut avoir lieu moins de cinq jours ouvrables après la présentation de la lettre recommandée ou la remise en main propre de la lettre de convocation. »

9 L’article L1232-3 dudit code prévoit :

« Au cours de l’entretien préalable, l’employeur indique les motifs de la décision envisagée et recueille les explications du salarié. »

10 L’article L1232-6 du même code dispose :

« Lorsque l’employeur décide de licencier un salarié, il lui notifie sa décision par lettre recommandée avec avis de réception.

Cette lettre comporte l’énoncé du ou des motifs invoqués par l’employeur.

Elle ne peut être expédiée moins de deux jours ouvrables après la date prévue de l’entretien préalable au licenciement auquel le salarié a été convoqué.

[...] »

Le litige au principal et les questions préjudicielles

11 Hortis, dont l’activité consiste en la fourniture de services informatiques aux entreprises, a engagé JA, qui réside en France, en qualité de directeur, à compter du 1er septembre 2007.

12 Pendant l’exécution du contrat de travail liant Hortis à JA, qui était soumis à la loi suisse, JA résidait et exerçait ses activités professionnelles en France. Par une lettre du 25 janvier 2012, il a été licencié selon les formalités de rupture fixées par le droit suisse, lequel ne prévoit ni entretien préalable à la rupture d’un contrat de travail ni obligation de motivation de la lettre de licenciement.

13 JA a contesté la procédure suivie et le bien-fondé de ce licenciement devant le conseil de prud’hommes de Paris (France), qui, après s’être déclaré compétent pour connaître du litige, l’a débouté de ses demandes par un jugement du 7 juin 2016.

14 Saisie en appel par JA, la cour d’appel de Paris (France) a, par un arrêt du 29 janvier 2020, notamment, déclaré le droit français seul applicable au litige, en application de l’article 6 de la convention de Rome, dit le licenciement sans cause réelle et sérieuse et condamné Hortis à payer à JA des sommes indemnitaires.

15 Pour déclarer la loi française applicable à la rupture du contrat de travail en cause au principal, la cour d’appel de Paris a retenu qu’il ne pouvait être dérogé par contrat aux dispositions de cette loi concernant l’entretien préalable au licenciement et l’obligation de motivation de la lettre de licenciement, dans la mesure où, en substance, le lieu d’exécution du travail était la France. En effet, le droit suisse ne prévoyant ni entretien préalable au licenciement ni motivation écrite de la lettre de licenciement, JA devrait bénéficier de la protection des dispositions impératives de la loi française, plus favorables en matière de licenciement compte tenu des garanties procédurales qu’elles offrent.

16 Hortis a formé un pourvoi contre l’arrêt de la cour d’appel de Paris du 29 janvier 2020 devant la Cour de cassation (France), qui est la juridiction de renvoi. Dans ce cadre, elle soutient que la cour d’appel de Paris s’est abstenue, à tort, de rechercher si la loi suisse n’était pas applicable en raison des liens plus étroits que le contrat de travail en cause au principal présentait avec la Suisse, notamment en raison de la perception, par JA, d’une rémunération avantageuse en francs suisses (CHF) versée sur un compte bancaire suisse, de l’affiliation de JA aux caisses sociales suisses, de sa soumission au régime fiscal avantageux applicable aux salariés travaillant en Suisse ainsi que de la détention, par JA, d’une adresse électronique et d’un numéro de téléphone portable suisses.

17 À cet égard, Hortis invoque une jurisprudence de la Cour de cassation selon laquelle, lorsque les parties ont désigné la loi applicable au contrat de travail et que les juges du fond décident de l’écarter, ces derniers devraient caractériser, d’une part, que la loi qu’ils considèrent applicable est celle du lieu d’exécution de ce contrat et, d’autre part, que ledit contrat ne présente pas de liens plus étroits avec un pays autre que celui où le travail est habituellement accompli.

18 Dans le cadre de ce pourvoi, JA soutient, pour sa part, que le fait que le travailleur concerné accomplit habituellement son travail dans un même pays est un élément de rattachement du contrat à ce pays particulièrement significatif, qui ne peut être écarté que s’il existe des éléments de rattachement à un autre pays beaucoup plus significatifs. Selon JA, la jurisprudence de la Cour de cassation invoquée par Hortis devrait être interprétée en ce sens que les juges du fond devraient également rechercher si le contrat de travail ne présente pas de liens plus étroits avec un pays autre que la France, lorsque le salarié travaille habituellement dans plusieurs pays.

19 La juridiction de renvoi émet des doutes s’agissant de l’application des dispositions impératives de la loi française, plus protectrices que celles de la loi suisse, compte tenu des circonstances du litige dont elle est saisie, dans lesquelles, d’une part, Hortis et JA ont expressément choisi la loi suisse pour régir le contrat de travail en cause au principal et, d’autre part, JA accomplissait habituellement son travail en France. À cet égard, elle souhaite savoir si elle doit, en application de l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, rechercher l’existence de liens plus étroits de ce contrat avec la Suisse, en tenant compte également des liens résultant, dans l’exécution dudit contrat, du choix, par les parties, de la loi applicable à celui-ci. Dans l’affirmative, elle souhaite savoir si elle doit écarter les dispositions de la loi française.

20 Dans ces conditions, la Cour de cassation a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :

« 1) L’article 6 in fine de la [convention de Rome] doit-il être interprété en ce sens que, dans l’hypothèse du choix par les parties de la loi régissant le contrat de travail, le juge national doit écarter, en application du dernier membre de phrase de ce texte, les dispositions impératives, plus protectrices que celles de la loi d’autonomie, de la loi dont le travailleur demande l’application et qui serait applicable à défaut de choix, en vertu du paragraphe 2 [de cet] article, lorsqu’il ressort de l’ensemble des circonstances qu’il existe un lien plus étroit entre ledit contrat et le pays dont la loi a été choisie par les parties pour régir le contrat de travail ?

2) Dans l’affirmative, le juge national est-il tenu de prendre en considération les liens plus étroits résultant, dans l’exécution du contrat de travail, du choix de la loi applicable par les parties ou doit-il les écarter pour déterminer si les dispositions impératives de la loi d’un autre pays, revendiquées par le travailleur, sont applicables, en vertu du paragraphe 2 de l’article 6 de la convention de Rome ? »

Sur les questions préjudicielles

Sur la première question

21 Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome doit être interprété en ce sens que, lorsque les parties choisissent la loi applicable au contrat de travail, le juge national doit faire prévaloir cette loi en écartant les dispositions impératives, plus protectrices issues de la loi dont le travailleur demande l’application, alors que cette dernière serait applicable, à défaut de choix, en vertu de cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b), dans l’hypothèse où, au regard de l’ensemble des circonstances, ce contrat de travail présente des liens plus étroits avec le pays dont la loi a été choisie par les parties comme étant la loi applicable audit contrat.

22 Il convient de rappeler que, conformément à la règle générale prévue à l’article 3 de la convention de Rome, le contrat est régi par la loi choisie par les parties.

23 Cependant, l’article 6 de cette convention édicte des règles de conflit spéciales relatives au contrat individuel de travail qui dérogent à cette règle générale, d’une part, dans le cadre du paragraphe 1 de cet article 6, en limitant la liberté de choix par les parties de la loi applicable et, d’autre part, dans le cadre du paragraphe 2 dudit article 6, en fixant les critères de détermination de celle-ci en l’absence d’un tel choix (arrêt du 11 décembre 2025, Locatrans, C‑485/24, EU:C:2025:955, point 34).

24 Ainsi, selon le paragraphe 1 de l’article 6 de la convention de Rome, dans le contrat de travail, le choix par les parties de la loi applicable conformément à l’article 3 de cette convention ne peut avoir pour résultat de priver le travailleur de la protection que lui assurent les dispositions impératives de la loi qui serait applicable, à défaut de choix, en vertu du paragraphe 2 de cet article 6 (arrêt du 11 décembre 2025, Locatrans, C‑485/24, EU:C:2025:955, point 35).

25 Ce paragraphe 2 énonce les critères de rattachement du contrat de travail sur la base desquels doit être déterminée la lex contractus, à défaut de choix des parties. Néanmoins, il résulte du renvoi opéré par le paragraphe 1 de l’article 6 de la convention de Rome au paragraphe 2 de cet article 6 que les critères mentionnés à ce dernier paragraphe sont également pertinents lorsque les parties ont choisi la loi applicable au contrat. En effet, y compris dans cette hypothèse, ces critères permettent, afin de garantir au travailleur, conformément audit article 6, paragraphe 1, la protection des dispositions impératives de la loi qui serait applicable en vertu desdits critères, de déterminer quelle est cette dernière loi. L’application de ceux-ci peut donc aboutir à l’application d’une autre loi que celle choisie par les parties au contrat (arrêt du 11 décembre 2025, Locatrans, C‑485/24, EU:C:2025:955, point 36).

26 Plus particulièrement, les deux critères de rattachement du contrat de travail prévus à l’article 6, paragraphe 2, sous a), et à l’article 6, paragraphe 2, sous b), de la convention de Rome sont respectivement, en premier lieu, celui du pays où le travailleur « accomplit habituellement son travail », et, à titre subsidiaire, en l’absence d’un tel lieu, celui du siège de « l’établissement qui a embauché le travailleur » (arrêt du 15 décembre 2011, Voogsgeerd, C‑384/10, EU:C:2011:842, point 26).

27 En outre, conformément à l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, lorsqu’il résulte de l’ensemble des circonstances que le contrat de travail présente des liens plus étroits avec un autre pays que celui identifié sur la base de ces deux critères, il appartient au juge national d’écarter ceux-ci et d’appliquer la loi de cet autre pays (voir, en ce sens, arrêt du 12 septembre 2013, Schlecker, C‑64/12, EU:C:2013:551, point 36).

28 En effet, il ressort de la jurisprudence de la Cour que le juge national peut prendre en considération d’autres éléments de la relation de travail, lorsqu’il apparaît que ceux portant sur l’un ou l’autre des deux critères de rattachement édictés à l’article 6, paragraphe 2, sous a) et b), de la convention de Rome, conduisent à considérer que le contrat présente des liens plus étroits avec un État autre que celui résultant de l’application de ces deux critères (voir, en ce sens, arrêt du 12 septembre 2013, Schlecker, C‑64/12, EU:C:2013:551, point 37 et jurisprudence citée).

29 Cette interprétation se concilie avec le libellé de la nouvelle disposition sur les règles de conflit relatives aux contrats de travail, introduite par le règlement Rome I, qui n’est toutefois pas applicable dans l’affaire au principal ratione temporis. En effet, selon l’article 8, paragraphe 4, de ce règlement, s’il résulte de l’ensemble des circonstances que le contrat présente des liens plus étroits avec un autre pays que celui visé aux paragraphes 2 ou 3 de cet article 8, la loi de cet autre pays s’applique (arrêt du 12 septembre 2013, Schlecker, C‑64/12, EU:C:2013:551, point 38 et jurisprudence citée).

30 Il convient de relever que, bien que le contenu de l’article 8, paragraphes 2 à 4, du règlement Rome I diffère peu de celui de l’article 6, paragraphe 2, de la convention de Rome, sa structure reflète la volonté du législateur de l’Union de clarifier, par l’usage de paragraphes distincts, les différentes étapes du raisonnement devant être suivi par le juge national afin de déterminer la loi applicable à défaut de choix exercé par les parties.

31 En l’occurrence, la première question porte, plus particulièrement, sur le point de savoir si le juge national doit appliquer les dispositions de la loi d’un pays avec lequel le contrat de travail concerné présente des liens plus étroits, dans des circonstances où cette loi est également celle choisie par les parties comme étant la loi applicable à ce contrat.

32 À cet égard, il convient, d’une part, d’observer que les termes « autre pays », figurant à l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, doivent être envisagés par référence au « pays » déterminé sur la base de l’un des deux critères de rattachement prévus à cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b). Ainsi, le libellé de ces dispositions ne permet pas d’exclure que cet « autre pays » soit celui dont les parties ont choisi la loi conformément à l’article 3 de cette convention.

33 D’autre part, au point 63 de l’arrêt du 11 décembre 2025, Locatrans (C‑485/24, EU:C:2025:955), la Cour a constaté qu’« il revient ainsi à la juridiction de renvoi de déterminer si, conformément à l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, il résulte de l’ensemble des circonstances que le contrat de travail en cause au principal présente des liens plus étroits avec la France qu’avec le Luxembourg, dont la loi a été choisie par les parties comme étant la loi applicable à ce contrat ». Il en ressort que la Cour a expressément admis que cette disposition peut obliger la juridiction de renvoi à faire prévaloir la loi choisie par les parties comme étant la loi applicable au contrat de travail concerné, lorsque ce dernier présente des liens plus étroits avec le pays dont la loi a ainsi été choisie.

34 Par ailleurs, la Cour a également précisé que, dans la mesure où l’objectif de l’article 6 de la convention de Rome est d’assurer une protection adéquate au travailleur, cet article 6 doit garantir qu’est appliquée, au contrat de travail, la loi du pays avec lequel ce contrat établit les liens de rattachement les plus étroits. Or, cette interprétation ne doit pas nécessairement conduire à l’application, dans tous les cas de figure, de la loi la plus favorable pour le travailleur (arrêt du 12 septembre 2013, Schlecker, C‑64/12, EU:C:2013:551, point 34). Autrement dit, l’application de la loi du pays avec lequel le contrat établit des liens plus étroits permet d’assurer une protection adéquate du travailleur, sans que cette loi lui soit nécessairement la plus favorable.

35 Ainsi, en l’occurrence, dans le cas où il ressortirait de l’ensemble des circonstances que le contrat de travail en cause au principal présente des liens plus étroits avec la Suisse, dont la loi a été choisie par les parties comme étant la loi applicable à ce contrat, qu’avec la France, où JA, en exécution dudit contrat, accomplissait habituellement son travail, la juridiction de renvoi devrait écarter, en application de l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, les dispositions impératives de la loi française, plus protectrices que celles de la loi suisse.

36 Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, il y a lieu de répondre à la première question que l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome doit être interprété en ce sens que, lorsque les parties choisissent la loi applicable au contrat de travail, le juge national doit faire prévaloir cette loi en écartant les dispositions impératives, plus protectrices issues de la loi dont le travailleur demande l’application et qui serait applicable, à défaut de choix, en vertu de cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b), dans l’hypothèse où, au regard de l’ensemble des circonstances, ce contrat de travail présente des liens plus étroits avec le pays dont la loi a été choisie par les parties comme étant la loi applicable audit contrat.

Sur la seconde question

37 Par sa seconde question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome doit être interprété en ce sens que, afin de déterminer si les dispositions impératives de la loi d’un pays autre que celui visé à cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b), sont applicables, le juge national est tenu de prendre en considération les liens plus étroits qui, dans l’exécution d’un contrat de travail, résultent du choix, par les parties, de la loi applicable à ce contrat, ou s’il doit les écarter.

38 Il résulte de la jurisprudence de la Cour que, afin d’apprécier les liens qu’un contrat de travail présente avec un pays autre que celui dans lequel le travailleur concerné accomplit habituellement son travail ou celui du siège de l’établissement qui a embauché le travailleur, le juge national doit tenir compte de l’ensemble des éléments qui caractérisent la relation de travail. À cet égard, il doit apprécier celui ou ceux de ces éléments qui, selon lui, sont les plus significatifs. Ce juge ne saurait cependant automatiquement déduire que la règle énoncée à l’article 6, paragraphe 2, sous a) ou b), de la convention de Rome doit être écartée du seul fait que, par leur nombre, les autres circonstances pertinentes, en dehors du lieu de travail effectif ou du pays où se trouve l’établissement qui a embauché le travailleur, désignent un autre pays (voir, en ce sens, arrêt du 12 septembre 2013, Schlecker, C‑64/12, EU:C:2013:551, point 40).

39 En outre, la Cour a déjà constaté que, parmi les éléments significatifs de rattachement, il convient de prendre notamment en compte le pays où le salarié concerné s’acquitte des impôts et des taxes afférents aux revenus de son activité ainsi que celui dans lequel il est affilié à la sécurité sociale et aux divers régimes de retraite, d’assurance maladie et d’invalidité. Par ailleurs, le juge national doit également tenir compte de l’ensemble des circonstances de l’affaire, telles que, notamment, les paramètres liés à la fixation du salaire ou des autres conditions de travail (arrêt du 12 septembre 2013, Schlecker, C‑64/12, EU:C:2013:551, point 41).

40 En l’occurrence, la juridiction de renvoi cherche, plus particulièrement, à savoir si les éléments à prendre en considération pour identifier le pays qui présente des liens plus étroits avec le contrat de travail, au sens de l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, doivent inclure également ceux qui découlent, dans l’exécution du contrat de travail, du choix, par les parties, de la loi applicable à ce contrat.

41 Afin de répondre à cette question, il y a lieu, tout d’abord, d’indiquer qu’il ressort de cette disposition que, pour apprécier si un contrat de travail présente des liens plus étroits avec un autre pays, il convient de tenir compte de l’« ensemble des circonstances ». Le libellé de ladite disposition ne permet donc pas d’exclure de cette appréciation les éléments qui découlent, dans l’exécution de ce contrat de travail, de la loi choisie par les parties comme étant la loi applicable à celui-ci.

42 Ensuite, il convient de rappeler que, dans la mesure où l’objectif de la convention de Rome dans son ensemble est d’élever le niveau de sécurité juridique en renforçant la confiance dans la stabilité des relations entre les parties à un contrat de travail, ce qui présuppose que le système de détermination de la loi applicable soit clair et que cette dernière soit prévisible avec un certain degré de certitude, l’application du critère de rattachement prévu à l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de cette convention doit, conformément à cette exigence de sécurité juridique et de prévisibilité, reposer sur des éléments objectifs (voir, en ce sens, arrêt du 11 décembre 2025, Locatrans, C‑485/24, EU:C:2025:955, points 61 et 62).

43 Ainsi, le choix, par les parties à un contrat de travail, de la loi applicable à celui-ci ne peut constituer en tant que tel un critère pouvant être pris en compte afin de déterminer si ce contrat présente les liens plus étroits avec un pays autre que celui où le travailleur concerné accomplit habituellement son travail ou que celui du siège de l’établissement qui l’a embauché.

44 Enfin, concernant plus particulièrement l’objectif de l’article 6 de la convention de Rome, celui-ci consiste à assurer une protection adéquate au travailleur, considéré traditionnellement comme étant la partie plus faible d’un point de vue socio-économique dans le cadre d’une relation de travail, compte tenu du lien de subordination qui caractérise une telle relation (voir, en ce sens, arrêt du 15 mars 2011, Koelzsch, C‑29/10, EU:C:2011:151, point 40). L’objet de cet article 6 est donc de prévenir le risque qu’un travailleur se voie imposer par un employeur l’application d’une loi d’un pays qui est sans rapport objectif avec la réalité de la relation contractuelle qui les lie.

45 Or, afin d’assurer qu’une loi d’un pays qui reflète au mieux la réalité de la relation contractuelle des parties à un contrat de travail régisse cette relation, il convient de tenir compte de tous les éléments objectifs caractérisant une telle relation, y compris ceux qui découlent du choix, par les parties à ce contrat, de la loi applicable à celui-ci.

46 En revanche, dans le cadre d’une telle appréciation globale, le poids attribué à chacun des éléments de la relation de travail concernée peut différer. Il appartient ainsi au juge national de pondérer, selon leur importance et leur pertinence, chacun de ces éléments qui lui sont soumis et d’apprécier celui ou ceux d’entre eux qui apparaissent comme étant les plus significatifs, indépendamment de leur nombre. À cet égard, afin de prévenir l’instrumentalisation, par l’employeur, des critères de rattachement du contrat de travail, le juge national devrait notamment examiner si lesdits éléments résultent d’un accord commun ou si le travailleur s’est vu imposer ceux-ci par l’employeur.

47 En l’occurrence, il revient ainsi à la juridiction de renvoi de déterminer si, conformément à l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome, il résulte de l’ensemble des circonstances que le contrat de travail en cause au principal présente des liens plus étroits avec la France ou avec la Suisse. Dans le cadre de cet examen, cette juridiction devra tenir compte de tous les éléments objectifs qui caractérisent la relation de travail concernée et procéder à leur pondération afin d’établir le pays dont la loi reflète au mieux la réalité de cette relation.

48 Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, il convient de répondre à la seconde question que l’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention de Rome doit être interprété en ce sens que, afin de déterminer si un contrat de travail présente des liens plus étroits avec un pays autre que celui visé à cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b), le juge national doit tenir compte, dans le cadre d’une appréciation globale, de l’ensemble des éléments objectifs caractérisant la relation de travail concernée, y compris de ceux qui découlent, dans l’exécution de ce contrat, du choix, par les parties, de la loi applicable audit contrat. Dans le cadre de cette appréciation globale, il appartient à ce juge de procéder à une pondération adéquate de ces éléments.

Sur les dépens

49 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.

Par ces motifs, la Cour (septième chambre) dit pour droit :

1) L’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention sur la loi applicable aux obligations contractuelles, ouverte à la signature à Rome le 19 juin 1980,

doit être interprété en ce sens que :

lorsque les parties choisissent la loi applicable au contrat de travail, le juge national doit faire prévaloir cette loi en écartant les dispositions impératives plus protectrices issues de la loi dont le travailleur demande l’application et qui serait applicable, à défaut de choix, en vertu de cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b), dans l’hypothèse où, au regard de l’ensemble des circonstances, ce contrat de travail présente des liens plus étroits avec le pays dont la loi a été choisie par les parties comme étant la loi applicable audit contrat.

2) L’article 6, paragraphe 2, dernier membre de phrase, de la convention sur la loi applicable aux obligations contractuelles, ouverte à la signature à Rome le 19 juin 1980,

doit être interprété en ce sens que :

afin de déterminer si un contrat de travail présente des liens plus étroits avec un pays autre que celui visé à cet article 6, paragraphe 2, sous a) et b), le juge national doit tenir compte, dans le cadre d’une appréciation globale, de l’ensemble des éléments objectifs caractérisant la relation de travail concernée, y compris de ceux qui découlent, dans l’exécution de ce contrat, du choix, par les parties, de la loi applicable audit contrat. Dans le cadre de cette appréciation globale, il appartient à ce juge de procéder à une pondération adéquate de ces éléments.

Signatures


* Langue de procédure : le français.

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