| CELEX | 62024CJ0816 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 18 juin 2026 |
ARRÊT DE LA COUR (dixième chambre)
18 juin 2026 (*)
« Pourvoi – Mesures restrictives prises en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine – Gel de fonds et de ressources économiques – Liste de personnes, d’entités et d’organismes auxquels s’applique ce gel – Inscription des noms des requérants – Notion de “régime de Loukachenko” – Notion de personnes “profitant” de ce régime ou “soutenant” celui-ci – Obligation de motivation – Principes de sécurité juridique et de proportionnalité »
Dans les affaires jointes C‑816/24 P, C‑817/24 P et C‑818/24 P
ayant pour objet trois pourvois au titre de l’article 56 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, introduits le 27 novembre 2024,
Belaruskali AAT, établie à Soligorsk (Biélorussie), représentée par Me E. Anevlavi, dikigoros,
partie requérante dans l’affaire C‑816/24 P,
Ivan Ivanovich Golovaty, demeurant à Listopadovichi (Biélorussie), représenté par Me E. Anevlavi, dikigoros,
partie requérante dans l’affaire C‑817/24 P,
Belarusian Potash Company AAT, établie à Minsk (Biélorussie), représentée par Me C. Cauvin, avocate, Me B. Evtimov, advokat, et Me V. Ostrovskis, advokatas,
partie requérante dans l’affaire C‑818/24 P,
les autres parties à la procédure étant :
Conseil de l’Union européenne, représenté par MM. A. Boggio‑Tomasaz, B. Driessen et J. Rurarz, en qualité d’agents,
partie défenderesse en première instance,
soutenu par :
République de Lituanie, représentée par M. K. Dieninis et Mme V. Kazlauskaitė-Švenčionienė, en qualité d’agents,
partie intervenante au pourvoi,
Royaume de Belgique, représenté par Mmes C. Pochet et M. Van Regemorter, en qualité d’agents,
partie intervenante en première instance (C‑816/24 P),
République de Lettonie,
partie intervenante en première instance,
LA COUR (dixième chambre),
composée de M. J. Passer, président de chambre, MM. E. Regan et B. Smulders (rapporteur), juges,
avocat général : Mme J. Kokott,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la procédure écrite,
vu la décision prise, l’avocate générale entendue, de juger l’affaire sans conclusions,
rend le présent
Arrêt
1 Par leurs pourvois respectifs, Belaruskali AAT, M. Ivan Ivanovich Golovaty et Belarusian Potash Company AAT (ci-après « BPC ») demandent l’annulation, la première (affaire C‑816/24 P), de l’arrêt du Tribunal de l’Union européenne du 18 septembre 2024, Belaruskali/Conseil (T‑528/22, ci-après le « premier arrêt attaqué », EU:T:2024:633), le deuxième (affaire C‑817/24 P), de l’arrêt du Tribunal du 18 septembre 2024, Golovaty/Conseil (T‑521/22, ci-après le « deuxième arrêt attaqué », EU:T:2024:631), et, la troisième (affaire C‑818/24 P), de l’arrêt du Tribunal du 18 septembre 2024, Belarusian Potash Company/Conseil (T‑534/22, ci-après le « troisième arrêt attaqué », EU:T:2024:632). Par ces arrêts (ci-après, ensemble, les « arrêts attaqués »), le Tribunal a rejeté leurs recours respectifs tendant à l’annulation, d’une part, de la décision d’exécution (PESC) 2022/881 du Conseil, du 3 juin 2022, mettant en œuvre la décision 2012/642/PESC concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine (JO 2022, L 153, p. 77), et du règlement d’exécution (UE) 2022/876 du Conseil, du 3 juin 2022, mettant en œuvre l’article 8 bis, paragraphe 1, du règlement (CE) no 765/2006 concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine (JO 2022, L 153, p. 1) (ci-après, ensemble, les « actes initiaux litigieux »), et, d’autre part, de la décision (PESC) 2023/421 du Conseil, du 24 février 2023, modifiant la décision 2012/642/PESC concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine (JO 2023, L 61, p. 41), et du règlement d’exécution (UE) 2023/419 du Conseil, du 24 février 2023, mettant en œuvre l’article 8 bis du règlement (CE) no 765/2006 concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine (JO 2023, L 61, p. 20), en tant que ces actes (ci-après, ensemble, les « actes litigieux ») les concernent respectivement.
Le cadre juridique et les antécédents du litige
2 Le contexte factuel et juridique des litiges est exposé aux points 2 à 22 du premier arrêt attaqué, aux points 2 à 19 du deuxième arrêt attaqué et aux points 2 à 18 du troisième arrêt attaqué. Pour les besoins des présentes affaires, il peut être résumé et complété comme suit.
3 Les présentes affaires s’inscrivent dans le contexte des mesures restrictives adoptées par l’Union européenne depuis l’année 2004 en raison de la situation en Biélorussie en ce qui concerne les atteintes portées, dans ce pays tiers, à la démocratie, à l’État de droit et aux droits de l’homme ainsi que de celles adoptées, depuis l’année 2022, en raison de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine.
4 Le Conseil de l’Union européenne a adopté, le 18 mai 2006, le règlement (CE) no 765/2006, concernant des mesures restrictives à l’encontre du président Loukachenko et de certains fonctionnaires de Biélorussie (JO 2006, L 134, p. 1), dont l’intitulé a été remplacé, aux termes de l’article 1er, paragraphe 1, du règlement (UE) no 588/2011 du Conseil, du 20 juin 2011 (JO 2011, L 161, p. 1), par celui de « règlement (CE) no 765/2006 du Conseil, du 18 mai 2006, concernant des mesures restrictives à l’encontre de la Biélorussie ».
5 Le 23 janvier 2012, le Conseil a adopté la décision 2012/36/PESC modifiant la décision 2010/639/PESC concernant des mesures restrictives à l’encontre de la Biélorussie (JO 2012, L 19, p. 31), dont les considérants 3 à 5 énonçaient :
« (3) Compte tenu de la gravité de la situation en Biélorussie, des mesures restrictives supplémentaires à l’encontre de ce pays devraient être adoptées.
(4) Les restrictions à l’admission et le gel des fonds et des ressources économiques devraient être appliqués aux personnes responsables de graves violations des droits de l’homme ou d’actes de répression à l’égard de la société civile et de l’opposition démocratique, en particulier les personnes occupant des fonctions dirigeantes, et aux personnes et entités qui profitent du régime [de Loukachenko] ou le soutiennent, en particulier les personnes et les entités le soutenant financièrement ou matériellement.
(5) La décision 2010/639/PESC [du Conseil, du 25 octobre 2010, concernant des mesures restrictives à l’encontre de certains fonctionnaires de Biélorussie (JO 2010, L 280, p. 18),] devrait être modifiée en conséquence ».
6 Le 15 octobre 2012, le Conseil a adopté la décision 2012/642/PESC, concernant des mesures restrictives à l’encontre de la Biélorussie (JO 2012, L 285, p. 1), dont les considérants 4 à 6 et 10 précisent ce qui suit :
« (4) Des mesures ont également été imposées à l’encontre des personnes responsables des élections et du référendum frauduleux qui ont eu lieu en Biélorussie le 17 octobre 2004, des atteintes aux normes électorales internationales qui ont marqué les élections présidentielles organisées en Biélorussie le 19 mars 2006 et le 19 décembre 2010, ainsi qu’à l’encontre des personnes responsables de violations graves des droits de l’homme et de la répression exercée à l’égard de manifestants pacifiques après lesdites élections et ledit référendum.
(5) Assument une responsabilité particulière les fonctionnaires qui sont directement impliqués dans la nature frauduleuse des élections présidentielles et du référendum ou en sont responsables ; les personnes chargées d’organiser et de mettre en œuvre la diffusion des informations falsifiées par l’intermédiaire des médias contrôlés par l’État ; les personnes responsables de l’usage excessif et injustifié de la force contre des manifestants non armés et pacifiques ; les personnes chargées de continuer à mettre en œuvre les sanctions administratives et pénales actuellement appliquées pour des raisons politiques à l’encontre de groupes importants de représentants de la société civile, de l’opposition démocratique, d’[organisations non gouvernementales (ONG)] et des médias libres en Biélorussie ; et les personnes responsables d’une violation systématique et coordonnée des normes internationales en matière de droits de l’homme et des lois de la République de Biélorussie lors de l’administration de la justice ainsi que les personnes utilisant des méthodes de coercition et d’intimidation contre des représentants légaux de détenus et contre d’autres personnes.
(6) En outre, étant donné la gravité de la situation, des mesures devraient également être imposées à l’encontre des personnes occupant des fonctions dirigeantes en Biélorussie et aux personnes et entités qui profitent du régime de Loukachenk[o] ou le soutiennent, en particulier les personnes et entités le soutenant financièrement ou matériellement.
[...]
(10) Par souci de clarté, les mesures imposées par la décision 2010/639/PESC devraient être regroupées dans un instrument juridique unique ».
7 Le 24 février 2022, le président de la Fédération de Russie a annoncé une guerre d’agression contre l’Ukraine et les forces armées russes ont lancé une attaque contre ce pays tiers, y compris à partir du territoire de la Biélorussie.
8 Le même jour, le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a publié une déclaration condamnant, au nom de l’Union, l’« invasion non provoquée » de l’Ukraine par les forces armées de la Fédération de Russie et a indiqué que « le prix à payer pour l’implication de la Biélorussie dans l’agression militaire non provoquée et injustifiée contre l’Ukraine sera[it] élevé » et que, « [par des mesures restrictives,] ceux qui, en Biélorussie, collabor[ai]ent à ces attaques contre l’Ukraine seraient ciblés et le commerce dans un certain nombre de secteurs clés [serait restreint] ».
9 La décision 2012/642/PESC, telle que modifiée par la décision 2023/421 (ci-après la « décision 2012/642 »), dont l’intitulé a été, entre-temps, remplacé par celui de « décision 2012/642/PESC du Conseil, du 15 octobre 2012, concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine », prévoit, à son article 4, paragraphe 1, sous a) et b) [ci-après, respectivement, le « critère a) » et le « critère b)] » :
« Sont gelés tous les fonds et ressources économiques appartenant aux personnes, entités ou organismes inscrits sur la liste figurant à l’annexe I, de même que tous les fonds et ressources économiques possédés, détenus ou contrôlés par lesdits personnes, entités ou organismes qui remplissent l’un des critères suivants :
a) les personnes, entités ou organismes responsables de violations graves des droits de l’homme ou de la répression à l’égard de la société civile et de l’opposition démocratique, ou dont les activités nuisent gravement, d’une autre manière, à la démocratie ou à l’état de droit en Biélorussie, et toute personne physique ou morale, toute entité ou tout organisme associé à ces personnes, entités ou organismes ;
b) les personnes physiques ou morales, les entités ou les organismes qui profitent du régime de Loukachenk[o] ou le soutiennent ».
10 Le règlement (CE) no 765/2006, tel que modifié par le règlement d’exécution 2023/419 (ci-après le « règlement no 765/2006 »), dont l’intitulé a été, entre-temps, remplacé par celui de « règlement (CE) no 765/2006 du Conseil, du 18 mai 2006, concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie et de l’implication de la Biélorussie dans l’agression russe contre l’Ukraine », prévoit, à son article 2, paragraphes 4 et 5, les mêmes critères d’inscription sur les listes de personnes, d’entités et d’organismes auxquels s’applique un gel de fonds et de ressources économiques que ceux énoncés par les critères a) et b), notamment, le fait d’endosser la « responsabilité d’actes de répression à l’égard de la société civile » biélorusse et celui de « soutenir le régime de Loukachenko » ou de « profiter » de ce régime.
11 L’article 1 undecies du règlement no 765/2006 est libellé comme suit :
« Sont interdites les opérations, directes ou indirectes, d’achat, de vente, de prestations de services d’investissement ou d’aide à l’émission de valeurs mobilières et d’instruments du marché monétaire, dont l’échéance est supérieure à 90 jours, émis après le 29 juin 2021, ou toute autre transaction portant sur ceux-ci, par :
a) la République de Biélorussie, son gouvernement et ses organismes, entreprises ou agences publics ;
[...] »
12 L’article 1 duodecies de ce règlement prévoit :
« 1. Il est interdit de conclure un accord ou d’en faire partie, directement ou indirectement, en vue d’accorder de nouveaux prêts ou crédits dont l’échéance est supérieure à 90 jours, après le 29 juin 2021, à :
a) la République de Biélorussie, son gouvernement et ses organismes, entreprises ou agences publics ;
[...]
2. L’interdiction ne s’applique pas aux prêts ou aux crédits ayant pour objectif spécifique et justifié de fournir un financement pour des importations ou des exportations non soumises à interdiction de biens et de services non financiers entre l’Union et un État tiers, y compris aux dépenses consenties par un autre État tiers pour des biens et services qui sont nécessaires à l’exécution des contrats d’exportation ou d’importation.
3. L’autorité compétente d’un État membre peut aussi accorder, dans les conditions qu’elle juge appropriées, l’autorisation de conclure un prêt ou un crédit visé au paragraphe 1, ou d’en faire partie, si elle a établi que :
i) les activités concernées visent à apporter un soutien à la population civile biélorusse, tel qu’une aide humanitaire, à des projets environnementaux et en matière de sûreté nucléaire ou le prêt ou le crédit est nécessaire pour se conformer à l’exigence légale ou réglementaire en matière de réserve minimale ou à d’autres exigences similaires en vue de satisfaire à des critères de solvabilité et de liquidité applicables à des entités financières de Biélorussie qui sont détenues majoritairement par des établissements financiers de l’Union ; et
ii) les activités concernées n’impliquent pas que des fonds ou des ressources économiques soient mis, directement ou indirectement, à la disposition d’une personne, d’une entité ou d’un organisme visés à l’article 2, ni utilisés à leur profit.
[...] »
13 Le 3 juin 2022, le Conseil a adopté les actes initiaux litigieux. Il ressort des considérants 2 respectifs de ceux-ci que, « [e]u égard à la gravité de la situation en Biélorussie ainsi qu’aux violations persistantes des droits de l’homme et à la répression systématique visant la société civile et l’opposition démocratique, il convient d’ajouter douze personnes et huit entités à la liste des personnes physiques et morales, des entités et des organismes faisant l’objet de mesures restrictives ».
14 Par ces actes, les requérants ont été inscrits, s’agissant de Belaruskali et de BPC, sur les listes reprises dans les tableaux figurant sous les points B respectifs de l’annexe I de la décision 2012/642 et de l’annexe I du règlement no 765/2006 et, s’agissant de M. Golovaty, sur les listes figurant dans les tableaux figurant sous les points A respectifs de ces annexes (ci-après, ensemble, les « listes en cause »).
15 Aux points 28 respectifs des tableaux figurant aux annexes I, B, des actes initiaux litigieux, l’inscription de Belaruskali sur les listes en cause est fondée sur les motifs suivants, énoncés dans la cinquième colonne de ces tableaux :
« La société par actions ouverte Belaruskali est une entreprise publique et l’un des plus gros producteurs de potasse au monde, qui fournit 20 % des exportations mondiales de potasse. En tant que telle, elle est l’une des principales sources de revenus et de devises étrangères pour le régime de [Loukachenko]. [Alexandre Loukachenko] l’a décrite comme “un trésor national, une fierté, l’un des piliers des exportations biélorusses”. Par conséquent, Belaruskali tire profit du régime de [Loukachenko] et le soutient.
Les employés de Belaruskali qui avaient pris part aux grèves et aux manifestations pacifiques au lendemain du scrutin présidentiel frauduleux d’août 2020 en Biélorussie ont été intimidés et licenciés par la direction de l’entreprise. [Loukachenko] en personne a menacé de remplacer les grévistes par des mineurs originaires d’Ukraine. Par conséquent, Belaruskali est responsable de la répression exercée contre la société civile en Biélorussie et soutient le régime de [Loukachenko]. »
16 S’agissant de l’inscription de M. Golovaty sur les listes en cause, les points 195 respectifs des tableaux figurant aux annexes I, A, des actes litigieux sont libellés comme suit :
« Ivan [Golovaty] est le directeur général de l’entreprise publique Belaruskali, qui est l’une des principales sources de revenus et de devises étrangères pour le régime de [Loukachenko]. Il est membre du Conseil de la République de l’Assemblée nationale et occupe également de nombreuses autres hautes fonctions en Biélorussie. Il a reçu de multiples distinctions de l’État, y compris des mains d’[Alexandre Loukachenko], au cours de sa carrière. Il a été étroitement associé à [Loukachenko] et à des membres de sa famille. Il tire donc profit du régime de [Loukachenko] et le soutient.
Les employés de “Belaruskali” qui avaient pris part aux grèves et aux manifestations pacifiques au lendemain du scrutin présidentiel frauduleux d’août 2020 en Biélorussie ont été privés de primes et licenciés. [Loukachenko] en personne a menacé de remplacer les grévistes par des mineurs originaires d’Ukraine. Ivan [Golovaty] est donc responsable de la répression de la société civile. »
17 Quant à l’inscription de BPC, elle est étayée par les motifs suivants aux points 29 respectifs des tableaux figurant aux annexes I, B, des actes initiaux litigieux :
« La société par actions [BPC] est la branche exportatrice du producteur d’État biélorusse de potasse, Belaruskali. Belaruskali est l’une des principales sources de revenus pour le régime de [Loukachenko]. Les livraisons de [BPC] représentent 20 % des exportations mondiales de potasse.
L’État garantit les droits de monopole de [BPC] pour l’exportation d’engrais potassiques. Grâce au traitement préférentiel accordé par les autorités biélorusses, l’entreprise perçoit des recettes substantielles. Par conséquent, [BPC] tire profit du régime de [Loukachenko] et le soutient. »
18 Le 23 février 2023, le Conseil a adopté la décision 2023/421 et le règlement d’exécution 2023/419, par lesquels il a maintenu le nom des requérants sur les listes en cause pour les mêmes motifs que ceux figurant dans les actes initiaux litigieux, tout en ajoutant, en ce qui concerne M. Golovaty, la précision selon laquelle celui-ci « est en outre président du conseil de surveillance de la société par actions [BPC] » et, en ce qui concerne BPC, la précision selon laquelle l’État biélorusse « a garanti » ses droits de monopole pour l’exportation d’engrais potassiques.
La procédure devant le Tribunal et les arrêts attaqués
19 Par requêtes déposées au greffe du Tribunal le 30 août 2022, telles qu’adaptées par la suite, les requérants ont introduit des recours tendant à l’annulation des actes litigieux en tant qu’ils les concernent respectivement.
20 Dans le cadre de leurs recours, les requérants soutenaient, notamment, que les actes litigieux avaient été adoptés en méconnaissance de l’obligation de motivation qui incombe au Conseil. De plus, ils contestaient la légalité, au regard du principe de sécurité juridique, du critère b), dans la mesure où la portée des termes « régime de Loukachenko », « soutien » et « profiter » ne serait pas claire. En outre, ils se prévalaient d’erreurs d’appréciation, en ce que le Conseil aurait considéré à tort, d’une part, qu’ils profitaient de ce régime ou le soutenaient et, d’autre part, s’agissant de Belaruskali et de M. Golovaty, qu’ils étaient responsables de la répression à l’égard de la société civile en Biélorussie. Enfin, les requérants estimaient que les actes litigieux avaient des répercussions disproportionnées et violaient par conséquent le principe de proportionnalité.
21 Par les arrêts attaqués, le Tribunal a rejeté ces recours dans leur ensemble. Aux fins des présents pourvois, ces arrêts peuvent être résumés comme suit.
22 S’agissant, en premier lieu, de la prétendue méconnaissance, par le Conseil, de son obligation de motivation, le Tribunal a jugé, en substance, aux points 41 à 43, 209 et 210 du premier arrêt attaqué, aux points 33 à 36, 201 et 202 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 33 à 36, 39, 118, 125 et 126 du troisième arrêt attaqué, que les actes litigieux étaient motivés à suffisance de droit, en ce que les motifs repris dans ces actes, tels que visés aux points 15 à 17 du présent arrêt, permettaient aux requérants de comprendre sur quels critères reposait leur inscription sur les listes en cause, lesdits actes faisant mention des raisons spécifiques et concrètes destinées à justifier cette inscription.
23 En ce qui concerne, plus particulièrement, l’exposé des motifs d’inscription de BPC, le Tribunal a, notamment, considéré, aux points 34 et 35 du troisième arrêt attaqué, que, afin que la motivation des actes initiaux litigieux revête un caractère suffisant pour pouvoir conclure que cette entreprise soutenait le régime de Loukachenko et en tirait profit, le Conseil n’était pas tenu de distinguer les faits reprochés selon qu’ils se rapportaient au fait, selon le cas, soit de « soutenir » ce régime, soit d’en « profiter », dans la mesure où les mêmes faits pouvaient révéler à la fois un « soutien » audit régime et le fait de « profiter » de celui-ci.
24 En deuxième lieu, quant à la conformité au principe de sécurité juridique, notamment, du critère b), à savoir le critère d’inscription relatif au fait de profiter du régime de Loukachenko ou de le soutenir, le Tribunal a commencé par rappeler, aux points 49 à 52 du premier arrêt attaqué, aux points 60 à 63 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 45 à 48 du troisième arrêt attaqué, les enseignements issus de sa jurisprudence relative à ce principe, de celle relative à l’interprétation des dispositions du droit de l’Union et de celle relative à la large marge d’appréciation du Conseil en matière de mesures restrictives. En outre, aux points 53 à 55 du premier arrêt attaqué, aux points 64 à 66 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 49 à 51 du troisième arrêt attaqué, il a jugé que la formulation large des critères d’inscription, conférant un pouvoir d’appréciation au Conseil, pouvait être compatible avec le principe de sécurité juridique, tout en soulignant que la signification et la portée des termes concernés devaient être établies en se référant à leur sens habituel dans le langage courant, compte tenu, notamment, du contexte historique dans lequel ils s’inséraient et des objectifs poursuivis par la réglementation dont ils faisaient partie.
25 Sous le bénéfice de ces précisions, le Tribunal a relevé, tout d’abord, aux points 56 à 59 du premier arrêt attaqué, aux points 67 à 70 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 52 à 55 du troisième arrêt attaqué, en substance, que le critère b), qui avait été introduit par la décision 2012/36 et dont les considérants 3 et 4 précisaient, dans ce cadre, que, compte tenu de la gravité de la situation en Biélorussie, des mesures restrictives supplémentaires devraient être adoptées contre ce pays tiers, figurait désormais dans la décision 2012/642.
26 À cet égard, le Tribunal a, ensuite, rappelé, aux points 60 et 61 du premier arrêt attaqué, aux points 71 et 72 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 56 et 57 du troisième arrêt attaqué, que les mesures restrictives adoptées à l’égard de la Biélorussie avaient été prises et prorogées, initialement, du fait du non-respect persistant, dans ce pays tiers, des droits de l’homme, de la démocratie et de l’État de droit, le considérant 6 de la décision 2012/642 indiquant que, en ce qui concerne les personnes et les entités qui tirent profit du régime de Loukachenko ou le soutiennent, l’objectif était de cibler en particulier, mais non exclusivement, les personnes et entités le soutenant financièrement ou matériellement.
27 Le Tribunal en a déduit, enfin, aux points 62, 64 et 65 du premier arrêt attaqué, aux points 73, 75 et 76 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 58 à 60 du troisième arrêt attaqué, que le Conseil avait ainsi entendu accroître la pression exercée sur ce régime en élargissant le cercle des personnes et des entités visées par les mesures restrictives de l’Union, y compris les mesures de gel de fonds et de ressources économiques. Quant aux allégations des requérants relatives au caractère imprécis de la formulation des critères a) et b), à savoir, notamment, de l’expression « régime de Loukachenko », du terme « soutien » et du fait de « profiter » de ce régime, le Tribunal a jugé que ces allégations-ci se rattachaient en réalité non pas au respect du principe de sécurité juridique, mais à l’application de ces critères par le Conseil, de sorte qu’elles ne remettaient pas en cause la légalité desdits critères, lesquels étaient suffisamment clairs et précis pour être conformes à ce principe.
28 En troisième lieu, quant à l’argumentation tirée d’erreurs d’appréciation, en ce que le Conseil aurait conclu à tort que les requérants satisfaisaient au critère b), le Tribunal l’a examinée puis rejetée, en ce qui concerne Belaruskali, aux points 73 à 104 du premier arrêt attaqué, en ce qui concerne M. Golovaty, aux points 108 à 137 du deuxième arrêt attaqué et, en ce qui concerne BPC, aux points 70 à 106 du troisième arrêt attaqué.
29 S’agissant de Belaruskali, le Tribunal a, en particulier, premièrement, aux points 79 à 83 du premier arrêt attaqué, examiné si les éléments factuels avancés par le Conseil dans les actes initiaux litigieux pour démontrer que cette entreprise satisfaisait à ce critère d’inscription, tels que visés au point 15 du présent arrêt, étaient établis. Le Tribunal a jugé que tel était le cas et que le Conseil n’avait pas commis d’erreur en considérant que Belaruskali était l’un des plus gros producteurs de potasse au monde, qui fournissait 20 % des exportations mondiales de potasse et qui, en tant que tel, était l’une des principales sources de revenus et de devises étrangères pour le régime de Loukachenko.
30 Deuxièmement, le Tribunal a, d’une part, aux points 87 à 99 du premier arrêt attaqué, recherché si ces éléments factuels constituaient un « soutien » au régime de Loukachenko de la part de Belaruskali. Le Tribunal a également considéré que tel était le cas, notamment au vu du fait, rappelé aux points 91 et 92 de cet arrêt, que Belaruskali versait des dividendes à l’État biélorusse, ayant atteint, pour le premier semestre de 2019, un montant de plus de 46 millions de roubles biélorusses (BYN) (environ 17,6 millions d’euros), et soutenait dès lors financièrement ledit régime, compte tenu également de son rôle clé dans l’économie biélorusse, évoqué au point 99 dudit arrêt. Par ailleurs, le Tribunal a rejeté, aux points 94 à 96 du même arrêt, l’argument selon lequel ces dividendes devaient être assimilés à des impôts.
31 D’autre part, aux points 100 à 103 du premier arrêt attaqué, le Tribunal a vérifié si lesdits éléments factuels permettaient de conclure que Belaruskali « profitait » du régime de Loukachenko, ce qu’il a également confirmé, en indiquant que cette entreprise exerçait un monopole dans le secteur des engrais potassiques en Biélorussie et avait réalisé, en 2019, un bénéfice net de plus de 4,797 milliards de BYN (environ 1,8 milliard d’euros) dans ce secteur, lequel était fortement réglementé dans ce pays tiers. À cet égard, le Tribunal s’est fondé, au point 102 de cet arrêt, sur plusieurs articles publiés sur Internet démontrant le contrôle exercé par ce régime tant sur le secteur public que sur le secteur privé ainsi que l’existence d’un système qui récompensait la loyauté envers ledit régime.
32 En ce qui concerne M. Golovaty, le Tribunal a, premièrement, aux points 108 à 116 du deuxième arrêt attaqué, examiné si les éléments factuels avancés par le Conseil pour démontrer que cette personne satisfaisait au critère b), tels que visés au point 16 du présent arrêt, étaient établis. Le Tribunal a décidé que tel était bien le cas, estimant que le Conseil n’avait pas commis d’erreur en considérant, à cet égard, que M. Golovaty était le directeur général de Belaruskali, à savoir une société représentant une source de revenus pour le régime de Loukachenko, occupait plusieurs autres hautes fonctions en Biélorussie et était étroitement associé au président Loukachenko.
33 Deuxièmement, le Tribunal a, d’une part, aux points 120 à 129 du deuxième arrêt attaqué, vérifié si de tels éléments factuels constituaient un « soutien » au régime de Loukachenko de la part de M. Golovaty. Le Tribunal a confirmé ce constat en considérant, notamment, aux points 127 et 128 de cet arrêt, que, en sa qualité de directeur général d’une entreprise significative pour l’économie biélorusse, M. Golovaty était impliqué, depuis sa nomination en 2014 à ce poste, dans le soutien au régime de Loukachenko et que son engagement à des postes étatiques, dont un rôle joué à l’assemblée nationale, démontraient son implication directe dans des structures politiques et administratives de l’État ainsi que son alignement sur les autorités biélorusses, mettant en lumière son soutien à ce régime.
34 D’autre part, aux points 130 à 137 du deuxième arrêt attaqué, le Tribunal a examiné si lesdits éléments factuels permettaient de considérer que M. Golovaty « profitait » du régime de Loukachenko, ce qu’il a également confirmé, en indiquant, aux points 131 à 134 de cet arrêt, que l’intéressé profitait de ce régime en occupant le poste de directeur général de Belaruskali, compte tenu des bénéfices générés par cette entreprise et du fait qu’une telle activité économique n’était possible qu’avec l’aval dudit régime. Aux points 135 et 136 dudit arrêt, le Tribunal a, par ailleurs, relevé que, pour acquérir une telle position d’homme d’affaires influent, il était nécessaire d’appartenir à un groupe restreint de personnes de confiance proches du même régime, M. Golovaty occupant, en outre, des postes administratifs prestigieux et s’étant, notamment, vu décerner par le président Loukachenko lui‑même un prix d’État de haute importance, si bien qu’il bénéficiait d’une position particulièrement avantageuse au cœur du régime du président Loukachenko.
35 S’agissant de BPC, le Tribunal a, premièrement, aux points 70 à 86 du troisième arrêt attaqué, examiné si les éléments factuels avancés par le Conseil pour démontrer que cette entreprise satisfaisait au critère b), tels que visés au point 17 du présent arrêt, étaient établis. Il a jugé que tel était bien le cas, estimant que le Conseil n’avait pas commis d’erreur en considérant que ladite entreprise était la « branche exportatrice » de Belaruskali, que ses livraisons représentaient 20 % des exportations mondiales de potasse, qu’elle avait eu, jusqu’au mois de mars 2022, des droits de monopole sur les exportations de ce produit et qu’elle recevait toujours un traitement préférentiel de la part de l’État biélorusse, ce qui résultait notamment du fait que, rien qu’entre le mois de janvier et le mois de juillet 2020, ses exportations d’engrais potassiques s’étaient élevées à 1,4 milliard de dollars américains (USD) (environ 1,3 milliard d’euros).
36 Deuxièmement, le Tribunal a, d’une part, aux points 90 à 102 du troisième arrêt attaqué, vérifié si de tels éléments factuels permettaient de conclure que BPC « soutenait » le régime de Loukachenko. Il a décidé que tel était effectivement le cas en considérant, notamment, aux points 92, 95, 97 et 99 de cet arrêt, que l’activité de cette entreprise permettait à Belaruskali d’exporter des engrais potassiques et d’augmenter ainsi les revenus ainsi que l’apport de devises étrangères à l’État. Le Tribunal a également souligné le fait que 90 % des actions de ladite entreprise étaient détenues par des entités publiques, à savoir 48 % par Belaruskali et 42 % par les chemins de fer biélorusses, de sorte que BPC, au-delà de son obligation de payer des impôts, pouvait transférer des dividendes à l’État. En outre, aux points 100 et 101 dudit arrêt, le Tribunal a relevé que les flux financiers constatés dans le chef de Belaruskali ne seraient pas possibles sans les activités de BPC, de sorte que le Conseil pouvait valablement se référer au rôle joué par la première entreprise dans le marché mondial des engrais potassiques pour établir le soutien de la seconde au régime de Loukachenko.
37 Au point 102 du troisième arrêt attaqué, le Tribunal a ajouté que l’application de mesures restrictives à l’égard de BPC visait également à éviter que Belaruskali puisse contourner l’effet des mesures restrictives qui la visent en mettant une pression sur sa branche exportatrice.
38 D’autre part, aux points 103 et 104 du troisième arrêt attaqué, le Tribunal a vérifié si les éléments factuels concernés permettaient de conclure que BPC « profitait » du régime de Loukachenko. Le Tribunal a estimé que tel était bien le cas, en considérant que le simple fait que BPC disposait, jusqu’au mois de mars 2022, d’un monopole sur un marché aussi important, du point de vue de l’ensemble de l’économie biélorusse, que celui des engrais potassiques et de leur exportation suffisait pour conclure qu’une telle entreprise profitait du régime, bien que ce monopole ait pris fin avant l’adoption des actes initiaux, étant donné que, même après cette date, cette entreprise continuait à bénéficier d’un traitement préférentiel de la part de l’État biélorusse.
39 En quatrième lieu, pour ce qui est de l’argumentation tirée, respectivement par Belaruskali et par M. Golovaty, d’erreurs d’appréciation, en ce que le Conseil aurait conclu à tort que ces requérants satisfaisaient au critère a), le Tribunal l’a examinée puis rejetée comme étant non fondée, en ce qui concerne Belaruskali, aux points 113 à 124 du premier arrêt attaqué, et, en ce qui concerne M. Golovaty, aux points 150 à 160 du deuxième arrêt attaqué.
40 En cinquième et dernier lieu, le Tribunal a examiné puis rejeté, aux points 156 à 184 du premier arrêt attaqué, aux points 184 à 197 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 109 à 112 du troisième arrêt attaqué, l’argumentation des requérants tirée du caractère disproportionné des mesures restrictives prises à leur égard.
41 En ce qui concerne, en particulier, BPC, le Tribunal a jugé, au point 111 du troisième arrêt attaqué, que cette entreprise avait soutenu que les actes initiaux violaient le principe de proportionnalité en ce qu’ils avaient un impact extrêmement néfaste non seulement sur ses intérêts, mais également sur la Biélorussie et sur les pays tiers, sans toutefois se référer à aucun élément de preuve précis pour étayer une telle position, de sorte qu’elle n’avait pas apporté d’éléments factuels probants à l’appui de ses allégations.
La procédure devant la Cour et les conclusions des parties
42 Dans l’affaire C‑816/24 P, Belaruskali demande à la Cour :
– d’annuler le premier arrêt attaqué ;
– d’annuler les actes litigieux en tant qu’ils la concernent, et
– de condamner le Conseil aux dépens des deux instances.
43 Dans l’affaire C‑817/24 P, M. Golovaty demande à la Cour :
– d’annuler le deuxième arrêt attaqué ;
– d’annuler les actes litigieux en tant qu’ils le concernent, et
– de condamner le Conseil aux dépens des deux instances.
44 Dans l’affaire C‑818/24 P, BPC demande à la Cour :
– d’annuler le troisième arrêt attaqué ;
– d’annuler les actes litigieux en tant qu’ils la concernent ;
– de condamner le Conseil aux dépens des deux instances, et
– de condamner la République de Lettonie ainsi que toute autre partie intervenante à supporter leurs propres dépens.
45 Dans les trois affaires, le Conseil demande à la Cour :
– de rejeter les pourvois ;
– à titre subsidiaire, si la Cour décide d’annuler les arrêts attaqués et de rendre elle-même une décision définitive, de rejeter les recours tendant à l’annulation des actes litigieux, et
– de condamner les requérants aux dépens.
46 Par actes déposés au greffe de la Cour le 5 mars 2025, la République de Lituanie a demandé à intervenir dans les présentes affaires au soutien des conclusions du Conseil. Par décision du président de la Cour du 3 avril 2025, il a été fait droit à cette demande.
47 Le 21 novembre 2025, le président de la Cour a invité les parties à prendre position sur la jonction éventuelle des présentes affaires aux fins de la suite de la procédure. Par lettres du 1er décembre 2025, les requérants ont informé la Cour qu’ils s’opposaient à la jonction de ces affaires, en soulignant, notamment, qu’ils n’avaient pas demandé la tenue d’une audience, de sorte qu’une jonction à cette fin concernait une situation hypothétique, et qu’une jonction risquerait, en outre, de compromettre le caractère confidentiel de certaines informations. Par lettre de la même date, le Conseil a indiqué ne pas être opposé à la jonction des présentes affaires.
48 Par décision du 3 décembre 2025, le président de la Cour a décidé qu’il n’y avait pas lieu de joindre les affaires à ce stade de la procédure.
Sur les pourvois
49 Compte tenu de leur lien de connexité, il y a lieu de joindre les présentes affaires aux fins de l’arrêt, conformément à l’article 54, paragraphe 1, du règlement de procédure de la Cour, étant précisé que les objections exprimées par les requérants pour s’opposer à une jonction, exposées au point 47 du présent arrêt, portent uniquement sur l’éventualité d’une jonction aux fins de la phase écrite ou orale de la procédure.
50 Dans l’affaire C‑816/24 P, Belaruskali soulève deux moyens à l’appui de son pourvoi. Le premier moyen est divisé en deux branches, tirées, la première, d’une erreur de droit qu’aurait commise le Tribunal en n’appliquant pas correctement le principe de sécurité juridique à la notion de « régime de Loukachenko », au sens du critère b), et, la seconde, d’erreurs d’appréciation qu’il aurait commises lorsqu’il a décidé que Belaruskali « profitait » de ce régime et le « soutenait », au sens de ce critère. Par son second moyen, Belaruskali reproche au Tribunal d’avoir commis une erreur d’appréciation en ayant jugé que le Conseil avait établi à suffisance de droit sa responsabilité dans la répression exercée contre la société civile en Biélorussie, au sens du critère a).
51 Dans l’affaire C‑817/24 P, M. Golovaty soulève deux moyens à l’appui de son pourvoi, lesquels sont formulés de manière, en substance, identique à ceux soulevés par Belaruskali.
52 Dans l’affaire C‑818/24 P, BPC soulève trois moyens à l’appui de son pourvoi, dont le premier est tiré d’une erreur de droit qu’aurait commise le Tribunal en jugeant que le Conseil avait satisfait à son obligation de motivation prévue à l’article 296 TFUE. Le deuxième moyen est divisé en deux branches, tirées, la première, d’une violation, par le Tribunal, des principes de légalité et de sécurité juridique en ce qui concerne la notion de « régime de Loukachenko » ainsi que celles de « profit » et de « soutien », au sens du critère b), et, la seconde, d’une violation du principe de proportionnalité. Par son troisième moyen, divisé en six branches, BPC fait grief au Tribunal d’avoir commis plusieurs erreurs de droit et, pour l’essentiel, de qualification des faits en rapport avec le constat selon lequel BPC « profitait » de ce régime et le « soutenait », au sens du critère b).
53 Les arguments avancés à l’appui de la première branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P étant comparables à ceux invoqués dans le cadre de la première branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P, il y a lieu de les examiner ensemble. De même, la seconde branche du premier moyen dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P ayant un lien de connexité avec les cinq premières branches du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P, les arguments invoqués dans ce cadre feront l’objet d’un examen conjoint.
Sur la première branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P ainsi que sur la première branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P
Argumentation des parties
54 Par la première branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P ainsi que la première branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P, les requérants font pour l’essentiel valoir que le Tribunal, d’une part, n’a pas répondu à leurs arguments selon lesquels la notion de « régime de Loukachenko », au sens du critère b), n’est pas conforme aux exigences découlant du principe de sécurité juridique et, d’autre part, a méconnu ce principe.
55 À cet égard, premièrement, les requérants soutiennent, en critiquant notamment les points 55, 60 et 61 du premier arrêt attaqué, les points 66, 71 et 72 du deuxième arrêt attaqué ainsi que les points 52 à 58 du troisième arrêt attaqué, que le Tribunal s’est limité, dans le cadre de son appréciation de la conformité de la notion de « régime de Loukachenko » au principe de sécurité juridique, à rappeler la genèse, le contexte historique et les objectifs des mesures restrictives adoptées en rapport avec la situation en Biélorussie et, plus particulièrement, de celles dont font l’objet les requérants, sans expliquer en quoi ces éléments permettraient d’éclairer la portée de cette notion et sans exposer, en conséquence, les raisons pour lesquelles il considérait que ladite notion était, en dépit des arguments avancés par les requérants en sens contraire, suffisamment claire et précise.
56 Deuxièmement, les requérants soutiennent que le Tribunal a commis une erreur de droit en ne constatant pas que la notion de « régime de Loukachenko » est source d’insécurité juridique. En effet, il ne serait pas possible, faute de toute définition de cette notion et faute pour le Tribunal d’avoir fourni des éclaircissements à ce propos, de déterminer quelles personnes relèvent de cette notion et d’identifier ainsi les situations dans lesquelles le fait, pour les intéressés, de « soutenir » de telles personnes ou de « profiter » de celles-ci, au sens du critère b), permet de constater que, conformément aux conditions prévues par ce critère, ceux-ci profitent du « régime de Loukachenko » ou le soutiennent, et relèvent ainsi dudit critère.
57 Il en irait d’autant plus ainsi que la notion de « régime de Loukachenko » serait nécessairement distincte de celles de « République de Biélorussie », de « gouvernement » et d’« État (de Biélorussie ou biélorusse) », telles qu’utilisées ailleurs dans la décision 2012/642 et dans le règlement no 765/2006, distinction que le Tribunal n’aurait pas prise en compte.
58 En effet, il résulterait des articles 1 undecies et 1 duodecies du règlement no 765/2006 que plusieurs types d’opérations financières et d’investissement, tels que des prêts à court terme, seraient toujours autorisés, y compris lorsqu’ils sont effectués au bénéfice, notamment, de la « République de Biélorussie » en tant qu’État et de « son gouvernement ».
59 Ainsi, le simple fait d’effectuer des paiements au profit du budget de l’État biélorusse, tels que ceux retenus par le Conseil pour justifier l’inscription des requérants sur les listes en cause, ne saurait constituer un soutien au « régime de Loukachenko », au sens du critère b). Affirmer le contraire impliquerait l’absence de limites juridiques claires imposées à la portée de cette notion et ne ferait qu’illustrer l’insécurité juridique qui s’y attacherait.
60 Par ailleurs, à supposer que la notion de « régime de Loukachenko » doive être comprise, ainsi que le laisserait entendre le considérant 6 de la décision 2012/642, comme visant les personnes occupant des fonctions dirigeantes en Biélorussie, ces personnes seraient nécessairement les mêmes que celles qui sont nommément visées à l’annexe I de celle-ci au titre de leur appartenance à ce régime. Dans pareille hypothèse, il n’y aurait dès lors pas non plus lieu d’inclure dans cette notion la République de Biélorussie, l’État biélorusse ou son gouvernement, car ces derniers n’y seraient pas énumérés.
61 Il s’ensuivrait qu’il serait contraire au principe de sécurité juridique d’inclure de telles entités dans la notion de « régime de Loukachenko ».
62 Troisièmement, BPC ajoute que le Tribunal n’a pas non plus clarifié les expressions de « profiter » du régime de Loukachenko et de le « soutenir », au sens du critère b).
63 Le Conseil, soutenu par la République de Lituanie, conteste le bien‑fondé des arguments des requérants.
Appréciation de la Cour
64 En premier lieu, pour autant que les requérants reprochent au Tribunal de ne pas avoir répondu aux arguments par lesquels ils ont soutenu que la notion de « régime de Loukachenko », au sens du critère b), n’était pas suffisamment claire et précise, de sorte qu’elle était contraire au principe de sécurité juridique, il convient de rappeler que, dans le cadre du pourvoi, le contrôle de la Cour a pour objet, notamment, de vérifier si le Tribunal a répondu à suffisance de droit à l’ensemble des arguments invoqués par le requérant, étant précisé que le moyen tiré d’un défaut de réponse du Tribunal à des arguments invoqués en première instance revient, en substance, à invoquer une violation de l’obligation de motivation qui découle de l’article 36 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, applicable au Tribunal en vertu de l’article 53, premier alinéa, du même statut, et de l’article 117 du règlement de procédure du Tribunal (arrêt du 13 novembre 2025, PU/Parquet européen, C‑352/24 P, EU:C:2025:892, point 47 et jurisprudence citée).
65 À cet égard, il ressort d’une jurisprudence constante que l’obligation de motivation, qui incombe au Tribunal en vertu de l’article 296, deuxième alinéa, TFUE et de l’article 36 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, constitue une formalité substantielle qui doit être distinguée du bien-fondé de la motivation (arrêt du 5 mai 2022, Commission/Missir Mamachi di Lusignano, C‑54/20 P, EU:C:2022:349, point 69 et jurisprudence citée).
66 Or, l’obligation de motivation n’impose pas au Tribunal de fournir un exposé qui suivrait, de manière exhaustive et un par un, tous les raisonnements articulés par les parties au litige, la motivation du Tribunal pouvant être implicite, à condition qu’elle permette aux intéressés de connaître les raisons pour lesquelles le Tribunal n’a pas fait droit à leurs arguments et à la Cour de disposer des éléments suffisants pour exercer son contrôle (arrêt du 12 décembre 2024, DD/FRA, C‑680/22 P, EU:C:2024:1019, point 59 et jurisprudence citée).
67 En l’espèce, il y a lieu de relever que le Tribunal a examiné les arguments des requérants se rapportant au principe de sécurité juridique aux points 49 à 66 du premier arrêt attaqué, aux points 60 à 77 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 45 à 62 du troisième arrêt attaqué, lesquels ont été synthétisés aux points 24 à 27 du présent arrêt. Au terme de cet examen, le Tribunal a jugé, notamment, que ces arguments ne remettaient pas en question la légalité du critère b) au regard du principe de sécurité juridique, ce critère étant suffisamment clair et précis.
68 À cet égard, il est vrai que le Tribunal, après avoir rappelé, dans ce cadre, notamment, sa jurisprudence selon laquelle la formulation large des critères d’inscription conférant un pouvoir d’appréciation au Conseil peut être compatible avec le principe de sécurité juridique, et celle selon laquelle la signification et la portée des termes figurant dans ces critères doivent être établies conformément à leur sens habituel dans le langage courant, compte tenu du contexte dans lequel ils s’inscrivent et de leurs objectifs, s’est, ensuite, attelé à exposer, principalement, ce contexte et ces objectifs, sans aborder, explicitement, les différents arguments des requérants remettant en cause le respect, par le critère b), du principe de sécurité juridique, notamment en ce qui concerne la notion de « régime de Loukachenko ». Le Tribunal a, en effet, considéré que ces arguments « ne se rattach[aient] pas au respect du principe de sécurité juridique, mais à l’application [dudit critère] par le Conseil ».
69 Cela étant, si le Tribunal n’a ainsi pas individuellement écarté chacun desdits arguments, il a néanmoins examiné, à l’occasion de chaque recours, le grief au soutien duquel ils avaient été avancés et, à chaque fois, écarté celui-ci en se référant à sa jurisprudence visée au point précédent, tout en tenant compte du contexte dans lequel le critère b) est utilisé et des objectifs poursuivis par la réglementation dont il fait partie.
70 Or, il peut déjà se déduire du renvoi à cette jurisprudence que les arguments en question ont été rejetés pour le motif que la portée du critère b) peut être déterminée au moyen des méthodes d’interprétation mentionnées dans ladite jurisprudence.
71 Mais surtout, un tel motif de rejet des arguments des parties ressort clairement d’une lecture croisée de cette partie du raisonnement du Tribunal avec celle relative à l’application, par le Conseil, du critère b), figurant, notamment, aux points 84 à 104 du premier arrêt attaqué, aux points 117 à 137 du deuxième arrêt attaqué ainsi qu’aux points 87 à 106 du troisième arrêt attaqué.
72 En effet, une telle lecture croisée fait apparaître que, pour fonder sa décision selon laquelle le critère b) est suffisamment clair et précis pour être conforme au principe de sécurité juridique en ce qui concerne la notion de « régime de Loukachenko », le Tribunal a estimé, en substance, qu’il était possible, en se référant, s’agissant de cette notion, à son sens habituel dans le langage courant, de déterminer si une personne profitait du « régime de Loukachenko » ou le soutenait.
73 Dans ce contexte, il importe de souligner qu’il ressort des points 88 et 92 du premier arrêt attaqué que le Tribunal a retenu, comme éléments susceptibles de caractériser un soutien à ce régime, le soutien financier apporté par Belaruskali au « budget [...] de la Biélorussie » et le fait, pour elle, de verser des dividendes à l’« État biélorusse », lesquels sont « dès lors à la disposition du régime de Loukachenko ».
74 En outre, il ressort des points 121 et 125 à 127 du deuxième arrêt attaqué, lus conjointement, que le Tribunal a tenu compte, pour considérer que M. Golovaty soutenait ce régime, de tels versements effectués par Belaruskali au bénéfice de l’« État », alors que celui-ci exerçait des fonctions lui conférant un pouvoir de direction sur cette entité et auxquelles il avait été nommé par le président Loukachenko.
75 De plus, pour juger que BPC soutenait ledit régime et en profitait, le Tribunal s’est, aux points 95 et 104 du troisième arrêt attaqué, référé aux dividendes qu’elle pouvait verser à l’« État » et, d’autre part, au traitement préférentiel dont elle bénéficiait de la part de l’« État biélorusse ».
76 Par conséquent, dans chacun des arrêts attaqués, le Tribunal a, dans les circonstances factuelles soumises à son examen, fait état d’un lien entre la notion de « régime de Loukachenko » et l’entité bénéficiaire ou à l’origine des avantages visés aux points 73 à 75 du présent arrêt, à savoir, en l’espèce, l’« État (biélorusse ou de Biélorussie) », en ce sens que le fait pour les requérants d’avoir octroyé de tels avantages à – ou de les avoir perçus de – cette entité devait s’analyser comme établissant soit qu’ils profitaient du « régime de Loukachenko », soit qu’ils le soutenaient, de sorte que cette juridiction a considéré que ladite entité relevait de cette notion.
77 Ainsi, les requérants pouvaient en déduire que le Tribunal avait estimé que la notion de « régime de Loukachenko » était suffisamment claire et précise pour qu’il soit possible, dans les circonstances de l’espèce et tout en respectant le principe de sécurité juridique, d’en déterminer la portée et que, ce faisant, il avait, implicitement mais nécessairement, rejeté le point de vue défendu par les requérants selon lequel des actions effectuées au bénéfice de l’État biélorusse ou par celui-ci ne sauraient être prises en compte pour établir que les intéressés profitent du régime de Loukachenko ou le soutiennent.
78 Il s’ensuit que le Tribunal n’a pas entaché les arrêts attaqués d’une violation de l’obligation de motivation lorsqu’il a écarté les arguments des requérants tirés de la violation du principe de sécurité juridique par le critère b) en ce que la notion de « régime de Loukachenko » serait insuffisamment précise.
79 S’agissant, en deuxième lieu, du point de savoir si le Tribunal, en rejetant ces arguments, a méconnu ce principe, il convient de rappeler que, selon une jurisprudence constante, le principe de sécurité juridique exige, d’une part, que les règles de droit soient claires et précises et, d’autre part, que leur application soit prévisible pour les justiciables, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir des conséquences défavorables. Ce principe requiert notamment qu’une réglementation permette aux intéressés de connaître avec exactitude l’étendue des obligations qu’elle leur impose et que ces derniers puissent connaître sans ambiguïté leurs droits et leurs obligations et prendre leurs dispositions en conséquence [arrêt du 4 octobre 2024, Lituanie e.a./Parlement et Conseil (Paquet mobilité), C‑541/20 à C‑555/20, EU:C:2024:818, point 158 ainsi que jurisprudence citée].
80 Pour autant, ces exigences ne sauraient être comprises comme imposant au législateur ou au juge de l’Union, dans le cadre d’une norme que le premier adopte et que le second interprète, de mentionner les différentes hypothèses concrètes dans lesquelles une norme abstraite est susceptible de s’appliquer, dans la mesure où toutes ces hypothèses ne peuvent pas être déterminées à l’avance (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 33 et jurisprudence citée).
81 Il résulte également de la jurisprudence de la Cour qu’il ne saurait être considéré qu’il est porté atteinte au principe de sécurité juridique au seul motif que le juge de l’Union doit procéder à une interprétation d’une norme de portée générale, en recourant, le cas échéant, à des méthodes d’interprétation autres que l’interprétation littérale de cette norme (voir, en ce sens, arrêt du 2 septembre 2021, Irish Ferries, C‑570/19, EU:C:2021:664, point 167).
82 En l’espèce, ainsi qu’il ressort, notamment, des points 72 et 77 du présent arrêt, le Tribunal a, en substance, considéré qu’il était possible d’interpréter le critère b), y compris la notion de « régime de Loukachenko » qu’il contient, en se référant à son sens habituel dans le langage courant, en conformité avec le principe de sécurité juridique comme visant, dans les circonstances caractérisant les cas d’espèce, des opérations financières effectuées au bénéfice de l’État biélorusse ou des avantages procurés par celui-ci, opérations ou avantages pouvant, dans ces circonstances, être imputés au régime de Loukachenko.
83 Ce faisant, contrairement à ce que soutiennent les requérants, le Tribunal a pu juger que ce critère, ainsi interprété, était conforme au principe de sécurité juridique. Ainsi qu’il ressort du point 80 du présent arrêt, il n’était pas tenu, en outre, de mentionner les éventuelles autres hypothèses concrètes dans lesquelles ledit critère et, en particulier, la notion de « régime de Loukachenko » auraient été susceptibles de s’appliquer ni encore moins de fournir une définition abstraite de cette notion.
84 Ce constat n’est pas infirmé, d’une part, par l’argument des requérants selon lequel la notion de « régime de Loukachenko » est nécessairement distincte de celles d’« État biélorusse », de « République de Biélorussie » ou de son « gouvernement » et ne saurait dès lors se recouper avec ces dernières, sauf à devenir source d’ambigüité et d’insécurité juridique.
85 En effet, il est courant que plusieurs notions aux significations distinctes soient susceptibles de s’appliquer à une même personne ou entité, sans qu’une telle circonstance soit, en tant que telle, susceptible de remettre en cause la clarté et la précision de ces notions. Il en va ainsi des notions visées au point précédent, dans la mesure où, comme le Conseil l’a souligné à juste titre, dans un pays tiers comme la Biélorussie, le cercle des personnes relevant du régime de Loukachenko et celui des personnes contrôlant l’État biélorusse et/ou constituant son gouvernement se recoupent nécessairement.
86 N’a aucune incidence à cet égard le fait que les articles 1 undecies et 1 duodecies du règlement no 765/2006 autorisent certaines opérations financières impliquant la République de Biélorussie et son gouvernement, puisque la portée de ces dispositions est non pas d’établir une distinction entre ces entités et la notion de « régime de Loukachenko », mais de spécifier les conditions auxquelles des opérations financières impliquant, notamment, lesdites entités sont interdites ou autorisées dans la perspective de restreindre « l’accès [du gouvernement biélorusse] aux marchés des capitaux de l’Union », comme cela résulte du considérant 8 de la décision (PESC) 2021/1031 du Conseil, du 24 juin 2021, modifiant la décision 2012/642/PESC concernant des mesures restrictives en raison de la situation en Biélorussie (JO 2021, L 224 I, p. 15).
87 D’autre part, ne saurait non plus prospérer l’argument des requérants selon lequel l’État biélorusse et son gouvernement ne relèvent pas de la notion de « régime de Loukachenko », dès lors qu’elle ne viserait que les personnes inscrites sur les listes en cause au titre de leur appartenance à ce régime, ce qui ne serait pas le cas de cet État et de son gouvernement, dans la mesure où un tel argument n’est, en tout état de cause, pas de nature à remettre en cause la réalité du recoupement, évoqué au point 85 du présent arrêt, entre le cercle des personnes relevant dudit régime et celui des personnes contrôlant ledit État et/ou constituant son gouvernement.
88 Par conséquent, les requérants demeurent en défaut de démontrer en quoi le Tribunal aurait méconnu le principe de sécurité juridique en considérant que les opérations financières et les avantages visés au point 82 du présent arrêt, impliquant l’État biélorusse, peuvent valablement être pris en considération aux fins du critère b), dès lors qu’ils permettent d’établir l’existence d’un soutien apporté au régime de Loukachenko ou un profit tiré de celui-ci.
89 En troisième et dernier lieu, pour autant que BPC soutient, au demeurant sans formuler d’arguments précis au soutien de cette allégation, que le Tribunal n’a pas clarifié la portée des verbes « profiter » du régime de Loukachenko et « soutenir » ce régime, figurant dans le libellé du critère b), il suffit de constater que le Tribunal a précisé le sens qu’il conférait à ces verbes dans le cadre de son examen, opéré aux points 87 à 106 du troisième arrêt attaqué, de l’application concrète de ce critère aux éléments factuels retenus par le Conseil à l’égard de BPC, de sorte que ce grief de BPC repose sur une lecture erronée de cet arrêt et est, dès lors, non fondé.
90 Dans ces conditions, il y a lieu de constater que la première branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P ainsi que la première branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P sont non fondées.
Sur la seconde branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P ainsi que les première à cinquième branches du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P
Argumentation des parties
91 Par la seconde branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P ainsi que par les première à cinquième branches du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P, les requérants reprochent au Tribunal d’avoir commis plusieurs erreurs d’appréciation des éléments de fait et de preuve ainsi que plusieurs erreurs de droit, en ce qu’il a considéré que ces éléments permettaient d’établir qu’ils « profitaient » du régime de Loukachenko ou le « soutenaient », au sens du critère b).
92 À cet égard, Belaruskali et M. Golovaty critiquent, d’une part, le fait que le Tribunal s’est appuyé, au point 102 du premier arrêt attaqué et au point 134 du deuxième arrêt attaqué, sur des articles de presse relatifs à la situation de l’économie biélorusse qui ne les concerneraient pas individuellement. De surcroît, l’un des articles mentionnés, qui aurait été daté du 8 décembre 2021 et extrait du site Internet www.cepa.org, n’aurait jamais été versé au dossier devant le Tribunal, ce qui aurait porté atteinte à leur droit à une protection juridictionnelle effective. En outre, au point 103 du premier arrêt attaqué et au point 132 du deuxième arrêt attaqué, le Tribunal aurait à tort jugé que Belaruskali était le seul producteur d’engrais potassiques en Biélorussie et qu’elle bénéficiait d’un monopole dans ce secteur.
93 D’autre part, Belaruskali et M. Golovaty font valoir que les faits retenus à leur égard ne constituent pas des comportements qui leur sont propres et pouvant être considérés comme établissant qu’ils profitent du régime de Loukachenko ou le soutiennent.
94 À cet égard, ni le prétendu monopole de Belaruskali quant à la production d’engrais potassiques en Biélorussie ni le fait que l’État biélorusse serait propriétaire de cette société, mentionnés aux points 100 et 103 du premier arrêt attaqué, ne sauraient, en eux-mêmes ou cumulativement, constituer des formes de « soutien » à ce régime ou de « profit » tiré de celui-ci.
95 Pour M. Golovaty, il en irait de même du fait, retenu par le Tribunal aux points 113 et 114 du deuxième arrêt attaqué, qu’il a été le directeur général de Belaruskali et qu’il « occupe plusieurs hautes fonctions en Biélorussie ».
96 Par ailleurs, Belaruskali critique l’appréciation du Tribunal, figurant aux points 99 et 101 du premier arrêt attaqué, selon laquelle son rôle dans l’économie biélorusse ainsi que le fait d’appartenir à un secteur de cette économie qui constituerait une source de revenus significatifs pour le régime de Loukachenko justifieraient son inscription sur les listes en cause au titre du critère b).
97 M. Golovaty ajoute, quant à lui, que ses activités d’homme d’affaires influent au sein de l’économie biélorusse, le fait d’être étroitement lié à M. Loukachenko ainsi que le fait d’être un acteur prétendument « aligné sur les autorités biélorusses », tels que relevés aux points 115, 128 et 135 du deuxième arrêt attaqué, ne sauraient non plus justifier son inscription sur les listes en cause.
98 BPC conteste, d’une part, la constatation du Tribunal, aux points 81 et 82 du troisième arrêt attaqué, selon laquelle elle jouissait, au moment de l’adoption des actes litigieux la concernant, d’un monopole pour l’exportation d’engrais potassiques, ce monopole ayant en effet pris fin au mois de mars 2022, ainsi que celle, aux points 83 à 86 et aux points 103 et 104 du troisième arrêt attaqué, selon laquelle elle bénéficiait d’un « traitement préférentiel » de la part de l’État biélorusse en ce qu’elle aurait été l’une des premières entreprises à obtenir une licence pour l’exportation d’engrais potassiques. L’obtention de marchés et de concessions publics ou le fait qu’un secteur économique soit réglementé ne suffiraient pas pour considérer qu’une entreprise tire profit d’un régime ou le soutient financièrement.
99 Par ailleurs, aux points 70 à 77, 99 et 101 du troisième arrêt attaqué, le Tribunal aurait jugé à tort, en accordant, dans ce cadre, un poids disproportionné aux éléments de preuve avancés par le Conseil, que BPC était la « branche exportatrice » de Belaruskali, alors même qu’il s’agirait en réalité de deux entités distinctes. Ce faisant, le Tribunal se serait à tort fondé non pas sur le comportement individuel de BPC, mais sur celui de Belaruskali.
100 D’autre part, BPC estime que les éléments retenus à son sujet par le Tribunal au point 95 du troisième arrêt attaqué, à savoir qu’elle est détenue par l’État biélorusse et qu’elle possède des « liens » avec Belaruskali, de sorte qu’elle « peut » verser des dividendes aux entités publiques de ce pays tiers, ne sauraient être de nature à démontrer son soutien financier au régime de Loukachenko, en l’absence de preuves de versements effectifs de tels dividendes par BPC. Il en irait de même du fait, visé au point 97 du troisième arrêt attaqué, que cette société paie des impôts, s’agissant d’une obligation à charge de chaque contribuable.
101 Par ailleurs, pour juger que BPC apportait un soutien financier à ce régime, le Tribunal se serait, aux points 100 à 102 de cet arrêt, fondé non pas sur le comportement personnel de cette société, comme l’exigerait pourtant le critère b), mais sur le chiffre d’affaires de Belaruskali, attribuant ainsi à tort les activités de cette dernière à BPC.
102 Le Conseil fait valoir, à titre liminaire, que, par certains de ses arguments, à savoir ceux relatifs à l’absence d’un monopole et d’un traitement préférentiel ainsi qu’à la nature de ses liens avec Belaruskali, BPC demande, en réalité, à la Cour de procéder à une nouvelle appréciation des faits, ces arguments étant donc irrecevables au stade du pourvoi. Sur le fond, le Conseil, soutenu par la République de Lituanie, conteste le bien-fondé de l’ensemble des arguments avancés par les requérants.
Appréciation de la Cour
103 Il convient de rappeler que, en vertu de l’article 256 TFUE et de l’article 58 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, le pourvoi est limité aux questions de droit. Le Tribunal est seul compétent pour constater et apprécier les faits pertinents ainsi que pour apprécier les éléments de preuve. L’appréciation de ces faits et éléments de preuve ne constitue donc pas, sous réserve du cas de leur dénaturation, une question de droit soumise, comme telle, au contrôle de la Cour dans le cadre d’un pourvoi. En revanche, la Cour est compétente pour exercer, en vertu de l’article 256 TFUE, un contrôle sur la qualification juridique de ces faits et les conséquences de droit qui en ont été tirées par le Tribunal (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 24 et jurisprudence citée), ainsi que sur la question de savoir si les règles en matière de charge et d’administration de la preuve ont été respectées (voir, en ce sens, arrêt du 29 novembre 2018, Bank Tejarat/Conseil, C‑248/17 P, EU:C:2018:967, point 37 et jurisprudence citée).
104 En outre, une dénaturation doit, selon une jurisprudence constante, ressortir de manière manifeste des pièces du dossier, sans qu’il soit nécessaire de procéder à une nouvelle appréciation des faits et des preuves. À cet effet, un requérant doit, en outre, selon une jurisprudence constante, indiquer de façon précise les éléments qui auraient été dénaturés par le Tribunal et démontrer les erreurs d’analyse qui, dans son appréciation, auraient conduit celui-ci à cette dénaturation (arrêt du 25 juillet 2018, Espagne/Commission, C‑588/17 P, EU:C:2018:607, point 35 et jurisprudence citée).
105 En l’espèce, s’agissant, en premier lieu, des allégations des requérants, telles que synthétisées aux points 92, 98 et 99 du présent arrêt, il y a lieu de relever que celles-ci visent pour l’essentiel à critiquer des constatations et des appréciations factuelles du Tribunal portant sur le fonctionnement de l’économie biélorusse, sur la position des requérants au sein de cette économie, sur l’imbrication des activités économiques de Belaruskali et de BPC ainsi que sur les rapports économiques, financiers et personnels existant entre les requérants et le régime de Loukachenko.
106 Il s’ensuit que, en application de la jurisprudence de la Cour rappelée au point 103 du présent arrêt, ces allégations ne sont recevables que pour autant que, par celles‑ci, les requérants entendent non pas obtenir de la Cour une nouvelle appréciation des éléments de preuve produits devant le Tribunal, mais faire valoir que celui-ci a dénaturé de tels éléments ou méconnu les règles en matière d’administration de la preuve.
107 En ce qui concerne ainsi, premièrement, les allégations de Belaruskali et de M. Golovaty, visées au point 92 du présent arrêt, celles-ci sont irrecevables, dans la mesure où elles invitent la Cour à procéder à une telle nouvelle appréciation des éléments de preuve.
108 En tout état de cause, force est de constater, tout d’abord, pour autant que ces allégations se rapportent aux articles de presse visés au point 102 du premier arrêt attaqué ainsi qu’au point 134 du deuxième arrêt attaqué et à supposer qu’il y ait lieu de les comprendre comme faisant grief au Tribunal d’avoir commis une dénaturation, que Belaruskali et M. Golovaty ne précisent pas en quoi celui-ci aurait dénaturé le contenu ou la portée de ces articles, de sorte que ces allégations sont également irrecevables.
109 En effet, ces requérants se limitent à affirmer, dans ce contexte, que lesdits articles ne les « concernent pas individuellement », affirmation qui ne contredit cependant pas l’appréciation du Tribunal, figurant dans ces mêmes points, selon laquelle les mêmes articles « démontrent que, sous le régime du président Loukachenko, l’économie biélorusse se caractérise par le contrôle exercé par le régime tant sur le secteur public que sur le secteur privé et par un système qui récompense la loyauté envers le régime ».
110 Ensuite, dans la mesure où Belaruskali et M. Golovaty semblent reprocher au Tribunal d’avoir violé les règles en matière d’administration de la preuve au motif que l’un des articles visés au point 108 du présent arrêt, à savoir celui que le Tribunal a mentionné comme étant « l’article publié sur le site Internet “cepa.org” le 8 décembre 2021 », n’aurait pas été versé au dossier, cette allégation manque en fait et est donc infondée.
111 En effet, il suffit de constater, comme le Conseil le souligne à juste titre, qu’il n’y avait qu’un seul article tiré de ce site Internet qui figurait parmi les éléments de preuves présentés par cette institution devant le Tribunal, lequel était daté du 30 juillet 2020. Ainsi, s’il est vrai que le Tribunal s’est mépris, dans les premier et deuxième arrêts attaqués, quant à la date de ce document, celui-ci faisait bien partie du dossier soumis à ce dernier.
112 Enfin, en tant que Belaruskali et M. Golovaty font valoir que le Tribunal a fait une erreur en considérant que Belaruskali était le « seul producteur d’engrais potassiques en Biélorussie » et qu’il existait « un monopole exercé par [Belaruskali] », il y a lieu de constater que cette critique est fondée.
113 En effet, s’il est constant, comme le Conseil l’a indiqué dans les motifs justifiant l’inscription de cette entreprise sur les listes en cause et comme le Tribunal l’a retenu aux points 80 et 83 du premier arrêt attaqué ainsi qu’au point 110 du deuxième arrêt attaqué, que Belaruskali est « l’un des plus grands producteurs de potasse au monde », pour autant, ni ces motifs ni aucun élément de preuve présenté par le Conseil devant le Tribunal ne permettaient à ce dernier de conclure, comme il l’a fait aux points 100 et 103 du premier arrêt attaqué ainsi qu’aux points 130 et 132 du deuxième arrêt attaqué, que cette entreprise était le seul producteur d’engrais potassiques en Biélorussie et qu’elle y exerçait ainsi un monopole sur ce marché.
114 Du reste, contrairement à ce que soutient le Conseil dans son mémoire en duplique, ces derniers points des premier et deuxième arrêts attaqués ne sauraient être lus comme se rapportant, en réalité, au monopole exercé, jusqu’au mois de mars 2022, par BPC sur le marché de l’exportation d’engrais potassiques.
115 Il s’ensuit que le Tribunal a entaché son examen d’une dénaturation.
116 Cela étant, ce grief, bien que fondé, est néanmoins inopérant. En effet, il est dirigé contre un motif qui ne constitue que l’un de ceux sur lesquels le Tribunal s’est appuyé pour conclure, aux points 103 et 104 du premier arrêt attaqué ainsi qu’au point 137 du deuxième arrêt attaqué, que c’était sans commettre d’erreur que le Conseil avait estimé que Belaruskali et M. Golovaty profitaient du régime de Loukachenko, au sens du critère b). Or, il sera exposé aux points 123 à 125 et 129 à 131 du présent arrêt que ces autres motifs, vainement critiqués, suffisent à justifier cette conclusion.
117 En ce qui concerne, secondement, les allégations de BPC résumées aux points 98 et 99 du présent arrêt, celles-ci sont, également, irrecevables, dans la mesure où elles invitent la Cour à procéder à une nouvelle appréciation des éléments de preuve produits devant le Tribunal, au sens de la jurisprudence rappelée au point 103 du présent arrêt.
118 En tout état de cause, même s’il convenait de comprendre ces allégations comme visant à soutenir que le Tribunal a dénaturé certains éléments de preuve, celles-ci doivent être écartées comme étant non fondées.
119 En effet, d’une part, s’agissant des droits de monopole dont BPC bénéficierait, le Tribunal a de toute évidence reconnu que ce monopole avait pris fin au mois de mars 2022, comme il l’a explicitement relevé aux points 81 et 82 du troisième arrêt attaqué, tout en précisant, au point 83 de cet arrêt, que BPC continuait à bénéficier d’un traitement préférentiel de la part du régime de Loukachenko, notamment en ce que, après que son monopole avait pris fin, elle était parmi les premières entreprises à obtenir une licence pour l’exportation des engrais potassiques.
120 Dans ce contexte, contrairement à ce que BPC semble affirmer en faisant à cet égard une lecture erronée du troisième arrêt attaqué, le Tribunal n’a pas jugé que le fait, pour une entreprise, de se voir octroyer, par un tel régime, une licence d’exportation dans un marché réglementé implique nécessairement un traitement préférentiel, mais a uniquement jugé qu’il en était ainsi dans les circonstances de l’espèce, en replaçant l’obtention de pareille licence par BPC dans le prolongement du monopole, de longue durée, dont elle avait joui auparavant. Cette continuité dans le traitement préférentiel dont BPC a ainsi bénéficié a d’ailleurs été explicitement évoquée au point 104 du troisième arrêt attaqué. Cette appréciation factuelle, qui relève de la seule compétence du Tribunal, n’est entachée d’aucune dénaturation.
121 D’autre part, BPC n’a aucunement démontré en quoi le Tribunal aurait commis une dénaturation en ce que ce dernier a confirmé, notamment au point 77 du troisième arrêt attaqué, que le Conseil avait à juste titre considéré que BPC était la « branche exportatrice » de Belaruskali, qualité qu’il a pu déduire des liens sociétaux et commerciaux étroits existant entre ces deux entreprises, tels qu’évoqués aux points 73 à 76 de cet arrêt et non contestés par BPC, étant précisé que le Tribunal a explicitement reconnu, au point 74 dudit arrêt, qu’« il s’agi[t] d’entités distinctes ».
122 En second lieu, en ce qui concerne les allégations des requérants visées aux points 93 à 97, 100 et 101 du présent arrêt, celles-ci consistent à faire valoir, pour l’essentiel, que le Tribunal a commis des erreurs de qualification en jugeant que les éléments factuels retenus par le Conseil à leur égard étaient suffisants pour considérer qu’ils « profitaient » du régime de Loukachenko ou le « soutenaient ».
123 S’agissant, à cet égard, premièrement, de l’allégation, en substance commune aux trois requérants, selon laquelle le Tribunal n’a pas identifié de comportements qui leurs sont propres pour parvenir à un tel constat, alors que seuls des comportements qui leur seraient individuellement imputables seraient de nature à caractériser le fait de « profiter » de ce régime ou de le « soutenir », au sens du critère b), il suffit de constater que cette allégation repose sur une lecture erronée des arrêts attaqués et qu’elle est en conséquence non fondée.
124 En effet, tout d’abord, s’agissant de Belaruskali, le Tribunal s’est, aux points 92 et 97 du premier arrêt attaqué, fondé, pour constater un « soutien » apporté par celle-ci audit régime de Loukachenko, sur les dividendes qu’elle versait à l’État biélorusse, ainsi que, au point 101 de cet arrêt, pour constater un « profit » tiré du même régime, sur les revenus significatifs qu’elle a pu réaliser dans un secteur fortement réglementé en Biélorussie, le Tribunal ayant souligné, au point 102 dudit arrêt, que l’économie biélorusse se caractérisait par le contrôle exercé par le régime de Loukachenko tant sur le secteur public que sur le secteur privé, et par un système qui récompense la loyauté envers ce régime. Or, ces éléments impliquent indubitablement des comportements propres à Belaruskali.
125 Ensuite, pour ce qui concerne M. Golovaty, le Tribunal a, également, relevé des comportements qui lui sont propres, en déduisant, d’une part, aux points 127 à 129 du deuxième arrêt attaqué, son soutien au régime de Loukachenko de ce que, notamment, lors de sa nomination au poste de directeur général de Belaruskali, celui-ci avait été spécifiquement chargé par Loukachenko lui-même de renforcer le soutien de cette entreprise, y compris en tant que source de revenus en devises étrangères, à la Biélorussie, et des activités qu’il exerçait dans le cadre de son engagement en tant que personne occupant plusieurs postes étatiques de haut niveau en Biélorussie. D’autre part, au point 136 de cet arrêt, le Tribunal a jugé que M. Golovaty profitait de ce régime, dès lors, plus particulièrement, qu’il occupait personnellement de tels postes prestigieux et, plus généralement, qu’il retirait des avantages de ses affiliations ainsi que de ses responsabilités au sein dudit régime.
126 Enfin, en ce qui concerne BPC, il est vrai que le Tribunal a tenu compte des liens sociétaux et commerciaux existant entre celle-ci et Belaruskali ainsi que de sa qualité de « branche exportatrice » de cette dernière pour constater, au point 101 du troisième arrêt attaqué, que « les activités de [BPC] sont étroitement liées à Belaruskali » et que le Conseil pouvait « valablement se référer au rôle joué par [cette entreprise] dans le marché mondial des engrais potassiques » pour établir le soutien de BPC au régime de Loukachenko. Cela étant, ce sont ainsi, et de toute évidence, bien « les activités de [BPC] » elle-même que le Tribunal a jugées constitutives d’un tel soutien. De même, pour établir que BPC « profitait » de ce régime, il s’est référé, au point 104 de cet arrêt, au traitement préférentiel dont elle était, elle-même, la bénéficiaire.
127 S’agissant, deuxièmement, des allégations des requérants figurant aux points 96, 97 et 100 du présent arrêt, il y a lieu de considérer ce qui suit.
128 Belaruskali et M. Golovaty estiment pour l’essentiel que le fait d’appartenir à un secteur de l’économie qui constitue une source de revenus significatifs pour le régime de Loukachenko et/ou le fait d’être un homme d’affaires influent et étroitement lié au président Loukachenko ne sauraient être considérés comme étant des éléments répondant au critère b), mais auraient tout au plus pu relever d’autres critères d’inscription sur des listes de personnes soumises à des mesures restrictives, prévus dans d’autres décisions et règlements, non pertinents en l’espèce.
129 Or, force est de constater que cette argumentation procède d’une lecture erronée des premier et deuxième arrêts attaqués et est donc non fondée, dans la mesure où le Tribunal ne s’est pas simplement appuyé sur le rôle ou la position de Belaruskali et de M. Golovaty au sein de l’économie biélorusse ainsi que sur leurs liens avec le régime de Loukachenko, mais a, au contraire, pris en considération un faisceau d’éléments factuels, tels que rapportés par le Conseil, dont faisaient partie non seulement ceux relatifs aux circonstances mentionnées par ces requérants, mais également ceux relatifs aux activités de ces derniers, telles que visées aux points 124 et 125 du présent arrêt, pour conclure que le Conseil avait pu considérer, sans commettre d’erreur, que ceux-ci profitaient de ce régime et le soutenaient.
130 Il convient au demeurant d’ajouter que, contrairement à ce que Belaruskali et M. Golovaty semblent estimer, rien n’exclut qu’une seule et même personne soit susceptible de relever de plus d’un critère d’inscription sur des listes de personnes faisant l’objet de mesures restrictives (voir, en ce sens, arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 49).
131 Dans ces conditions, c’est à juste titre que le Tribunal a pu juger, au point 104 du premier arrêt attaqué ainsi qu’aux points 129 et 137 du deuxième arrêt attaqué, que c’était sans commettre d’erreur de droit que le Conseil avait considéré que Belaruskali et M. Golovaty « profitaient » du régime de Loukachenko et le « soutenaient », au sens du critère b).
132 BPC, quant à elle, estime que le Tribunal a commis une erreur de droit en déduisant un soutien financier de sa part au régime de Loukachenko, d’une part, du constat, opéré au point 97 du troisième arrêt attaqué, qu’elle paye des impôts, calculés, notamment, sur les revenus qu’elle tire de ses activités exportatrices, et, d’autre part, du simple fait, évoqué au point 95 de cet arrêt, qu’elle « peut » verser des dividendes à des entités publiques biélorusses. Le Tribunal ne se serait pas fondé, à cet effet, sur des éléments de preuve établissant la réalité de tels versements.
133 À cet égard, il convient de relever, d’une part, que le Tribunal a constaté, au point 97 du troisième arrêt attaqué, que, pour établir que BPC soutenait le régime de Loukachenko, « le Conseil ne [s’était] pas appuyé uniquement sur la satisfaction [par BPC] de son obligation de payer des impôts, mais également [...] [sur son] soutien [...] au régime[,] se manifest[ant] sous la forme de revenus et de devises internationales élevés ainsi que de dividendes ». En revanche, au point 100 de cet arrêt, le Tribunal a uniquement fait référence aux impôts payés à l’État biélorusse non pas par BPC, mais par Belaruskali, en précisant que ces impôts allaient « au-delà de l’obligation légale applicable à l’ensemble des contribuables biélorusses », compte tenu du chiffre d’affaires important qu’elle réalisait, et tout en soulignant que « de tels flux financiers ne seraient pas possibles sans les activités [exportatrices] de [BPC] ».
134 Dès lors, le grief selon lequel le Tribunal aurait considéré à tort que le seul fait que BPC s’acquittait de son obligation légale de payer des impôts suffisait pour établir qu’elle soutenait le régime de Loukachenko repose de toute évidence sur une lecture erronée du troisième arrêt attaqué, et ce à trois égards. Tout d’abord, quant aux impôts payés par BPC, le Tribunal n’y a accordé qu’une importance secondaire par rapport au soutien fourni par elle en tant que pourvoyeuse de revenus, de devises internationales et de dividendes à l’État biélorusse. Ensuite, le Tribunal n’a, pour le reste, tenu compte que des impôts payés par Belaruskali. Enfin, il a constaté que le montant de ces impôts dépassait celui qui est dû au titre de leurs obligations fiscales par les autres contribuables biélorusses.
135 D’autre part, en tant que BPC estime que c’est à tort que, au point 95 du troisième arrêt attaqué, le Tribunal a considéré comme étant constitutive d’un soutien financier au régime de Loukachenko la simple possibilité qu’elle puisse verser des dividendes à ce régime, sans établir que de tels versements auraient effectivement eu lieu, cette partie se livre, là encore, à une lecture erronée de cet arrêt.
136 En effet, il importe de souligner que le Tribunal n’a évoqué cette possibilité de versement de dividendes qu’après avoir constaté, au même point 95, que 90 % des actions de BPC étaient détenues par des entités publiques, dont 48 % par Belaruskali, laquelle était elle-même une entreprise d’État. Ce constat doit à son tour être lu conjointement avec les constats opérés aux points 97 et 100 du troisième arrêt attaqué, évoqués au point 133 du présent arrêt, dont il résulte, en substance, que l’activité d’exportation d’engrais potassiques déployée par BPC permet au régime de Loukachenko de disposer, notamment, « de revenus et de devises internationales élevés », ce que BPC ne conteste d’ailleurs pas, du moins pas de manière circonstanciée.
137 Dans ces circonstances spécifiques, le Tribunal a pu conclure, au point 105 du troisième arrêt attaqué, sans commettre d’erreur, que BPC constituait une source de revenus pour le régime de Loukachenko et soutenait, de ce fait, ce régime, sans qu’il importe à cet égard que ces revenus aient, in fine, bénéficié audit régime au moyen d’impôts, de dividendes ou autrement, y compris, le cas échéant, par l’intermédiaire de Belaruskali (voir, en ce sens, arrêt du 3 juillet 2025, Grodno Azot et Khimvolokno Plant/Conseil, C‑326/24 P, EU:C:2025:522, point 56).
138 Il s’ensuit que les arguments de BPC visés au point 132 du présent arrêt doivent également être rejetés comme étant non fondés.
139 Eu égard aux motifs qui précèdent, la seconde branche des premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P et, par là même, ces moyens dans leur ensemble ainsi que les première à cinquième branches du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P doivent être rejetés.
Sur les seconds moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P
Argumentation des parties
140 Par leurs seconds moyens respectifs dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P, Belaruskali et M. Golovaty contestent, en substance, l’interprétation que le Tribunal a retenue, dans les premier et deuxième arrêts attaqués, du critère a) et, notamment, des notions de « répression » et de « société civile ».
141 Ils estiment, premièrement, que la notion de « société civile » ne comprend que des ONG ayant des statuts formels, à l’exclusion, dès lors, de travailleurs individuels en grève ou un comité de grève informel. Or, le Conseil n’aurait pas identifié les organisations de la société civile contre lesquelles Belaruskali et M. Golovaty auraient commis des actes de répression. Deuxièmement, ils sont d’avis que la notion de « répression » ne recouvre pas les activités internes d’un employeur, tel que Belaruskali, dans le domaine du droit du travail. Troisièmement, les actions répressives déployées par des entités tierces ne sauraient justifier que Belaruskali et M. Golovaty soient inscrits sur les listes en cause.
142 Le Conseil, soutenu par la République de Lituanie, conteste le bien‑fondé de ces arguments.
Appréciation de la Cour
143 Dès lors que, ainsi qu’il ressort du point 139 du présent arrêt, les premiers moyens dans les affaires C‑816/24 P et C‑817/24 P doivent être rejetés dans leur ensemble, les seconds moyens respectifs de Belaruskali et de M. Golovaty soulevés dans ces affaires, tirés chacun d’une erreur que le Tribunal aurait commise dans son appréciation du motif ayant justifié leur inscription sur les listes en cause au titre du critère a), doivent être écartés comme étant inopérants, dans la mesure où ces moyens, fussent-ils fondés, ne sauraient entraîner l’annulation des premier et deuxième arrêts attaqués, la décision du Tribunal selon laquelle le Conseil a pu valablement inscrire Belaruskali et M. Golovaty sur les listes en cause au titre du critère b), vainement critiquée par leurs premiers moyens respectifs dans lesdites affaires, suffisant à justifier le dispositif de ces deux arrêts (voir, en ce sens, arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑702/23 P, EU:C:2025:605, point 48 et jurisprudence citée).
Sur le premier moyen dans l’affaire C‑818/24 P
Argumentation des parties
144 À l’appui de son premier moyen dans l’affaire C‑818/24 P, BPC fait valoir que le Tribunal a commis une erreur de droit, aux points 32 à 36 du troisième arrêt attaqué, dans son appréciation de la portée de l’obligation de motivation prévue à l’article 296 TFUE.
145 À cet égard, BPC avance que le Conseil s’est contenté de rapporter « en bloc » un ensemble de motifs censés justifier son inscription sur les listes en cause au titre du critère b), alors que ce critère comporte en réalité deux critères d’inscription distincts, à savoir celui relatif au fait de « profiter » du régime de Loukachenko et celui relatif au fait de « soutenir » ce régime. Il s’ensuivrait que le Tribunal aurait commis une erreur de droit en jugeant que le Conseil ne devait pas nécessairement avoir égard à une telle distinction pour justifier l’inscription de BPC sur les listes en cause, dans la mesure où « les faits allégués p[ouvaient] révéler à la fois un “soutien” et une action de “tirer profit” [dudit] régime ».
146 Le Conseil, soutenu par la République de Lituanie, conteste le bien‑fondé des arguments de BPC.
Appréciation de la Cour
147 Il convient de rappeler que, conformément à une jurisprudence constante, l’obligation de motiver un acte faisant grief, qui constitue un corollaire du principe du respect des droits de la défense, a pour but, d’une part, de fournir à l’intéressé une indication suffisante pour savoir si l’acte est bien fondé ou s’il est éventuellement entaché d’un vice permettant d’en contester la validité devant le juge de l’Union et, d’autre part, de permettre à ce dernier d’exercer son contrôle sur la légalité de cet acte. Le caractère suffisant de la motivation d’un acte doit être apprécié non seulement au regard de son libellé, mais aussi du contexte de cet acte ainsi que de l’ensemble des règles juridiques régissant la matière concernée, si bien qu’un acte faisant grief est suffisamment motivé, dès lors qu’il est intervenu dans un contexte connu de l’intéressé, qui lui permet de comprendre la mesure prise à son égard (voir, en ce sens, arrêt du 3 juillet 2025, Grodno Azot et Khimvolokno Plant/Conseil, C‑326/24 P, EU:C:2025:522, points 41 et 42 ainsi que jurisprudence citée).
148 En l’espèce, le Tribunal a jugé, en substance, que les motifs d’inscription de BPC sur les listes en cause, retenus par le Conseil au titre du critère b), tels que rappelés au point 17 du présent arrêt, permettaient à BPC de comprendre aisément sur quels critères reposaient son inscription sur ces listes, et qu’ils constituaient ainsi une motivation suffisante au soutien de cette inscription.
149 Cette appréciation n’est pas critiquable, dans la mesure où, même si cette motivation n’opère pas de distinction explicite entre les motifs selon qu’ils tendent à démontrer que l’intéressé « profite » du régime de Loukachenko ou qu’il « soutient » ce régime, force est néanmoins de constater que, dans les actes initiaux litigieux, ladite motivation est clairement structurée de manière à refléter une telle distinction. En effet, ainsi qu’il ressort du point 17 du présent arrêt, s’agissant de BPC, la motivation figurant aux points 29 respectifs des tableaux annexés à ces actes est composée de deux alinéas, se rapportant respectivement, et clairement, au fait, le premier, que cette société « soutient » ledit régime et, le second, qu’elle en « profite ». Ainsi, contrairement à ce qu’avance BPC, la motivation du Conseil fait état de cette distinction.
150 Dans ces conditions, il n’y a pas lieu d’examiner le bien-fondé des appréciations du Tribunal exposées aux points 34 et 35 du troisième arrêt attaqué, selon lesquelles, en substance, le Conseil n’était pas tenu, en l’espèce, d’opérer une telle distinction aux fins du respect de son obligation de motivation.
151 Le premier moyen dans l’affaire C‑818/24 P doit dès lors être rejeté comme étant non fondé.
Sur la seconde branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P
Argumentation des parties
152 Par la seconde branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P, BPC reproche au Tribunal d’avoir commis des erreurs de droit dans le cadre de son examen de la proportionnalité des mesures restrictives adoptées à son égard, effectué aux points 109 à 112 du troisième arrêt attaqué.
153 À cet égard, BPC soutient, tout d’abord, que le Tribunal a commis une erreur en jugeant que le Conseil dispose d’un « large pouvoir d’appréciation » dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité commune, de laquelle relèvent ces mesures restrictives.
154 Ensuite, BPC estime que le Tribunal a commis une erreur en considérant qu’elle n’avait pas fourni d’éléments de preuve précis de nature à étayer son argumentation selon laquelle l’application des mesures restrictives prises à son égard violait le principe de proportionnalité, d’autant plus que cela reviendrait à renverser la charge de la preuve, laquelle incomberait, en effet, au Conseil. BPC souligne, dans ce contexte, avoir produit devant le Tribunal des éléments substantiels et précis démontrant que les secteurs économiques dans lesquels elle exerce ses activités commerciales, à savoir l’exportation des engrais potassiques, subiraient un préjudice grave et potentiellement irréparable à l’échelle mondiale à la suite de ces mesures, en méconnaissance du principe de proportionnalité.
155 Enfin, le Tribunal aurait omis d’examiner, au titre de l’appréciation du respect de ce principe, la question de savoir si l’objectif poursuivi par les mesures restrictives prises à l’égard de BPC aurait pu être atteint par d’autres moyens moins contraignants. Cet objectif aurait d’ailleurs déjà été largement atteint par la mesure de gels d’avoirs dont Belaruskali aurait fait l’objet.
156 Dès lors, si le Tribunal avait correctement appliqué le critère de proportionnalité, il aurait conclu que les mesures restrictives visant BPC étaient manifestement disproportionnées par rapport à l’objectif visé, en portant atteinte de manière disproportionnée au commerce mondial des engrais, qui serait largement reconnu comme étant un secteur essentiel de l’économie mondiale et, notamment, celle des pays africains et d’autres pays en voie de développement.
157 Le Conseil, soutenu par la République de Lituanie, conteste le bien‑fondé des arguments de BPC.
Appréciation de la Cour
158 Il convient de rappeler que la Cour a reconnu une large marge d’appréciation au Conseil lorsqu’il prévoit un régime de mesures restrictives relevant de la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union, impliquant de la part de celui-ci des choix de nature politique, économique et sociale, et dans le cadre duquel il est appelé à effectuer des appréciations et des évaluations complexes. Elle en a déduit qu’il ne s’agit pas de savoir si une mesure arrêtée au titre d’un tel régime était la seule ou la meilleure possible, mais que seul le caractère manifestement inapproprié d’une telle mesure, par rapport à l’objectif que le Conseil entend poursuivre, peut en affecter la légalité. Elle a également précisé que, même en présence d’une large marge d’appréciation, le Conseil est tenu de fonder son choix sur des critères objectifs et d’examiner si les buts poursuivis par la mesure retenue sont de nature à justifier des conséquences économiques négatives, même considérables, pour certains opérateurs (arrêt du 26 mars 2026, Pumpyanskiy e.a./Conseil, C‑696/23 P, C‑704/23 P, C‑711/23 P, C‑35/24 P et C‑111/24 P, EU:C:2026:245, point 230 ainsi que jurisprudence citée).
159 Ainsi, afin de déterminer si les mesures restrictives édictées par l’Union ou les règles générales prévues dans un acte de l’Union imposant de telles mesures respectent le principe de proportionnalité, il convient de vérifier, premièrement, si ces mesures ou ces règles répondent à un objectif d’intérêt général reconnu par l’Union, deuxièmement, si elles ne sont pas manifestement inappropriées au regard de cet objectif, c’est‑à-dire si elles ne sont pas manifestement inaptes à le réaliser et, troisièmement, si elles ou, le cas échéant, la limitation concernée ne vont pas manifestement au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre ledit objectif (arrêt du 26 mars 2026, Pumpyanskiy e.a./Conseil, C‑696/23 P, C‑704/23 P, C‑711/23 P, C‑35/24 P et C‑111/24 P, EU:C:2026:245, point 233 ainsi que jurisprudence citée), ce qui implique qu’il n’existe pas de mesures alternatives qui soient non seulement non restrictives, mais également « tout aussi efficaces » pour atteindre le même objectif (voir, par analogie, arrêt du 5 décembre 2023, Nordic Info, C‑128/22, EU:C:2023:951, points 87 et 90).
160 En l’espèce, comme cela a également été relevé au point 27 du présent arrêt, il ressort du point 58 du troisième arrêt attaqué que l’objectif poursuivi par les mesures restrictives édictées par les actes initiaux litigieux consiste à accroître la pression exercée sur le régime du président Loukachenko en élargissant le cercle des personnes et des entités visées par de telles mesures restrictives de l’Union, au moyen notamment de mesures de gel de fonds et de ressources économiques à l’égard des personnes profitant de ce régime ou le soutenant.
161 Cet objectif revêt un caractère légitime aux fins de la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union, ce qui n’a au demeurant pas été contesté devant le Tribunal et ne l’est pas non plus dans le cadre des présents pourvois.
162 Comme cela ressort du point 111 du troisième arrêt attaqué, BPC a, pour l’essentiel, soutenu, devant le Tribunal, que les mesures restrictives édictées par les actes initiaux litigieux étaient disproportionnées eu égard à leur impact néfaste sur les pays tiers, sur la Biélorussie et sur elle-même. Dans le cadre de son pourvoi, elle ajoute que les mesures prises à son égard n’étaient pas nécessaires du fait que l’objectif poursuivi par celles-ci avait déjà été atteint de manière substantielle par le gel d’avoirs imposé à Belaruskali.
163 Force est cependant de constater, d’une part, que, en application de la jurisprudence de la Cour rappelée aux points 158 et 159 du présent arrêt, c’est uniquement lorsque de telles mesures sont manifestement inappropriées et, notamment, lorsqu’elles vont manifestement au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre un tel objectif qu’il y a lieu de remettre en cause leur conformité au principe de proportionnalité, le Conseil disposant en effet, contrairement à ce qu’affirme BPC, d’un large pouvoir d’appréciation à cet égard.
164 D’autre part, en vue d’étayer le caractère manifestement inapproprié des mesures restrictives dont elle fait l’objet, BPC n’a aucunement fourni, devant le Tribunal, d’exemples de mesures restrictives qui soient moins contraignantes, tout en permettant d’atteindre tout aussi efficacement un tel objectif, que le Conseil aurait éventuellement pu arrêter (voir, par analogie, arrêts du 25 juin 2020, VTB Bank/Conseil, C‑729/18 P, EU:C:2020:499, points 85 à 87, et du 26 mars 2026, Pumpyanskiy e.a./Conseil, C‑696/23 P, C‑704/23 P, C‑711/23 P, C‑35/24 P et C‑111/24 P, EU:C:2026:245, point 241 ainsi que jurisprudence citée).
165 S’agissant, par ailleurs, de l’argument, avancé par BPC, selon lequel il aurait suffi, aux fins de l’objectif poursuivi par les mesures restrictives édictées par les actes initiaux litigieux, d’imposer de telles mesures uniquement à Belaruskali, sans qu’il fût nécessaire que BPC en fasse l’objet également, il y a lieu de constater que cet argument a été avancé pour la première fois au stade du pourvoi. Or, dans le cadre d’un pourvoi, la compétence de la Cour est limitée à l’appréciation de la solution légale qui a été donnée aux moyens et arguments débattus devant le Tribunal (voir arrêt du 24 mars 2011, ISD Polska e.a./Commission, C‑369/09 P, EU:C:2011:175, point 83). Il convient donc de rejeter cet argument, d’autant plus que, sur le fond, ainsi qu’il ressort du point 137 du présent arrêt, BPC constitue elle-même une source de revenus pour le régime de Loukachenko et, partant, soutient ce régime.
166 Dans ces conditions, le Tribunal n’a commis aucune erreur ni renversé la charge de la preuve en jugeant, en substance, au point 111 du troisième arrêt attaqué, que l’argumentation de BPC tirée d’une violation du principe de proportionnalité n’était pas suffisamment étayée.
167 Eu égard aux considérations qui précèdent, il y a lieu d’écarter la seconde branche du deuxième moyen dans l’affaire C‑818/24 P et, dès lors, ce moyen dans son ensemble comme étant non fondé.
Sur la sixième branche du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P
Argumentation des parties
168 Par la sixième branche du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P, BPC fait, pour l’essentiel, valoir que le Tribunal a commis une erreur de droit, au point 102 du troisième arrêt attaqué, en soulevant, de sa propre initiative, un nouvel argument juridique non invoqué par le Conseil dans les actes litigieux pour justifier l’inscription de BPC sur les listes en cause au titre du critère b), tiré d’un risque de contournement des mesures restrictives imposées à Belaruskali, argument qui, de surcroît, se rapporte à un critère d’inscription distinct du critère b).
169 Le Conseil, soutenu par la République de Lituanie, conteste le bien‑fondé de l’argumentation de BPC, en soulignant que le Tribunal n’a fait que procéder à une analyse des liens existant entre BPC et Belaruskali. En tout état de cause, la référence à un éventuel contournement ne serait pas de nature à modifier les conclusions du Tribunal, car un tel contournement ne serait pas requis aux fins du critère b).
Appréciation de la Cour
170 Il convient de relever que, au point 102 du troisième arrêt attaqué, contre lequel est dirigée la présente branche, le Tribunal a considéré que, « [p]ar ailleurs, alors que les fonds de Belaruskali ont été gelés, il existe un risque non négligeable que celle-ci exerce une pression sur sa “branche exportatrice”, c’est-à-dire [BPC], pour contourner l’effet des mesures qui la visent, de sorte que le gel des fonds de ces entités est nécessaire et approprié pour assurer l’efficacité des mesures adoptées et garantir que ces mesures ne seront pas contournées ».
171 À cet égard, ainsi que le souligne le Conseil et comme le reconnaît BPC elle-même, une telle considération n’a en réalité aucun rapport avec l’application du critère b), de sorte qu’elle n’est nullement nécessaire afin de parvenir à la conclusion selon laquelle BPC relève de ce critère.
172 Or, selon une jurisprudence constante, les griefs dirigés contre des motifs surabondants d’une décision du Tribunal sont inopérants dès lors qu’ils ne sauraient entraîner l’annulation de cette décision (arrêt du 3 juillet 2025, Grodno Azot et Khimvolokno Plant/Conseil, C‑326/24 P, EU:C:2025:522, point 59 et jurisprudence citée).
173 Eu égard à ces considérations, il y a lieu de rejeter la sixième branche du troisième moyen dans l’affaire C‑818/24 P et, partant, ce moyen dans son ensemble.
Conclusion
174 Eu égard à l’ensemble des motifs qui précèdent, il y a lieu de rejeter les pourvois dans les affaires jointes C‑816/24 P, C‑817/24 P et C‑818/24 P.
Sur les dépens
175 Conformément à l’article 184, paragraphe 2, du règlement de procédure de la Cour, lorsque le pourvoi n’est pas fondé, la Cour statue sur les dépens. L’article 138, paragraphe 1, de ce règlement, applicable à la procédure de pourvoi en vertu de l’article 184, paragraphe 1, de celui-ci, dispose que toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens.
176 Le Conseil ayant conclu à la condamnation des trois requérants aux dépens dans chacune des affaires jointes et ceux-ci ayant succombé, il y a lieu de décider qu’ils supporteront, outre leurs propres dépens, ceux exposés par le Conseil dans chacune de ces affaires.
177 En vertu de l’article 140, paragraphe 1, du règlement de procédure de la Cour, également applicable à la procédure de pourvoi en vertu de l’article 184, paragraphe 1, de ce règlement, les États membres et les institutions qui sont intervenus au litige supportent leurs propres dépens. Conformément à ces dispositions, la République de Lituanie, partie intervenante au pourvoi dans les trois affaires jointes, supportera ses propres dépens dans ces affaires.
Par ces motifs, la Cour (dixième chambre) déclare et arrête :
1) Les affaires C‑816/24 P, C‑817/24 P et C‑818/24 P sont jointes aux fins de l’arrêt.
2) Les pourvois sont rejetés.
3) Belaruskali AAT, M. Ivan Ivanovich Golovaty et Belarusian Potash Company AAT supportent, outre leurs propres dépens, ceux exposés par le Conseil de l’Union européenne dans chacune des affaires jointes.
4) La République de Lituanie supporte ses propres dépens dans les trois affaires.
Signatures
* Langue de procédure : l’anglais.
Ordonnance du Tribunal (troisième chambre) du 6 août 2026.#Albos-Energy EOOD contre Commission européenne.#Recours en carence – Aide d’État – Régime bulgare d’aide à la production d’énergie à partir de sources renouvelables – Informations fournies dans une plainte traitées comme des renseignements d’ordre général concernant le marché – Contournement de l’expiration du délai pour introduire un recours en annulation – Irrecevabilité.#Affaire T-688/25.
06/08/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 4 août 2026.#Christoph Klein contre Commission européenne.#Référé – Clause de sauvegarde – Dispositif médical – Demande de sursis à exécution – Demande de mesures provisoires – Défaut d’urgence.#Affaire T-267/26 R.
04/08/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 3 août 2026.#Broadcom Inc. et VMware International Unlimited Company contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Article 18, paragraphe 3, du règlement (CE) no 1/2003 – Demande de renseignements – Demande de sursis à exécution et de mesures provisoires – Non-lieu à statuer partiel – Défaut de fumus boni juris – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-280/26 R.
03/08/2026
Jurisprudence CJUE — 62026TO0017
22/07/2026