| CELEX | 62024CJ0903 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 11 juin 2026 |
ARRÊT DE LA COUR (neuvième chambre)
11 juin 2026 (*)
« Renvoi préjudiciel – Protection des consommateurs – Directive 93/13/CEE – Clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs – Article 6, paragraphe 1, et article 7, paragraphe 1 – Contrat de prêt libellé en devise étrangère contenant des clauses abusives – Effets de la constatation du caractère abusif d’une clause – Nullité du contrat – Actions en restitution – Droit du consommateur aux intérêts de retard au taux légal sur les montants devant être restitués par le professionnel – Jurisprudence nationale exigeant le versement d’intérêts de retard au taux légal à compter de la date de notification de la mise en demeure mentionnant le montant précis de la créance réclamée – Effet dissuasif de l’interdiction des clauses abusives – Principe d’effectivité »
Dans l’affaire C‑903/24 [Zmarka] (i),
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par le Sąd Okręgowy w Warszawie (tribunal régional de Varsovie, Pologne), par décision du 23 décembre 2024, parvenue à la Cour le 23 décembre 2024, dans la procédure
DJ,
PJ
contre
Santander Bank Polska S.A.,
LA COUR (neuvième chambre),
composée de M. N. Jääskinen, faisant fonction de président de chambre, Mme R. Frendo (rapporteure) et M. A. Kornezov, juges,
avocat général : M. R. Norkus,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la procédure écrite,
considérant les observations présentées :
– pour Santander Bank Polska S.A., par Mme A. Karpińska et M. B. Kubiak, radcowie prawni,
– pour le gouvernement polonais, par M. B. Majczyna, en qualité d’agent,
– pour le gouvernement portugais, par Mmes A. Pimenta et A. Rodrigues, en qualité d’agents,
– pour la Commission européenne, par M. P. Kienapfel et Mme A. Szmytkowska, en qualité d’agents,
vu la décision prise, l’avocat général entendu, de juger l’affaire sans conclusions,
rend le présent
Arrêt
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 93/13/CEE du Conseil, du 5 avril 1993, concernant les clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs (JO 1993, L 95, p. 29), ainsi que du principe d’effectivité.
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant DJ et PJ, deux consommateurs, à Santander Bank Polska S.A. (ci-après « SBP »), une banque établie en Pologne, au sujet, notamment, d’une demande de paiement d’intérêts de retard au taux légal sur les sommes versées à SBP en exécution d’un contrat de prêt déclaré nul en raison des clauses abusives y figurant.
Le cadre juridique
Le droit de l’Union
3 Le vingt-quatrième considérant de la directive 93/13 énonce que « les autorités judiciaires et organes administratifs des États membres doivent disposer de moyens adéquats et efficaces afin de faire cesser l’application de clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs ».
4 L’article 6, paragraphe 1, de cette directive dispose :
« Les États membres prévoient que les clauses abusives figurant dans un contrat conclu avec un consommateur par un professionnel ne lient pas les consommateurs, dans les conditions fixées par leurs droits nationaux, et que le contrat restera contraignant pour les parties selon les mêmes termes, s’il peut subsister sans les clauses abusives. »
5 L’article 7, paragraphe 1, de ladite directive prévoit :
« Les États membres veillent à ce que, dans l’intérêt des consommateurs ainsi que des concurrents professionnels, des moyens adéquats et efficaces existent afin de faire cesser l’utilisation des clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs par un professionnel. »
Le droit polonais
Le code civil
6 L’article 3851, paragraphes 1 et 2, de l’ustawa – Kodeks cywilny (loi portant code civil), du 23 avril 1964 (Dz. U. de 1964, no 16, position 93), dans sa version applicable au litige au principal (ci‑après le « code civil »), prévoit :
« 1. Les clauses d’un contrat conclu avec un consommateur qui n’ont pas fait l’objet d’une négociation individuelle ne lient pas le consommateur lorsqu’elles définissent les droits et obligations de celui‑ci d’une façon contraire aux bonnes mœurs, en portant manifestement atteinte à ses intérêts. La présente disposition n’affecte pas les clauses qui définissent les prestations principales des parties, dont le prix ou la rémunération, si elles sont formulées de manière non équivoque.
2. Lorsqu’une clause du contrat ne lie pas le consommateur en application du paragraphe 1, les parties restent liées par les autres dispositions du contrat. »
7 L’article 481 de ce code dispose :
« 1. Si un débiteur est en retard dans l’exécution d’une prestation pécuniaire, le créancier peut exiger des intérêts de retard, même s’il n’a subi aucun préjudice et même si le retard est dû à des circonstances dont le débiteur n’est pas responsable.
2. Si le taux des intérêts de retard n’a pas été déterminé, des intérêts de retard au taux légal sont dus, [...]
[...] »
Loi portant code de procédure civile
8 L’article 203, paragraphe 4, de l’ustawa Kodeks postępowania cywilnego (loi portant code de procédure civile), du 17 novembre 1964 (Dz. U. de 1964, no 43, position 296), dans sa version applicable au litige au principal, prévoit :
« La juridiction ne peut déclarer irrecevable le désistement d’instance, l’abandon ou la limitation d’une prétention que si les circonstances de l’affaire montrent que ces actes sont contraires à la loi ou aux principes de la vie en société ou qu’ils visent à contourner la loi. »
Le litige au principal et la question préjudicielle
9 Le 26 septembre 2008, DJ et PJ ont conclu avec SBP un contrat de crédit d’une durée de 348 mois, libellé en francs suisses, en vertu duquel cette dernière leur a accordé un prêt d’un montant de 50 000 zlotys polonais (PLN) (environ 11 500 euros) (ci‑après le « contrat en cause »). Selon les clauses de ce contrat, les mensualités de remboursement de ce prêt devaient être acquittées en zlotys polonais après leur conversion en application du cours de vente du franc suisse conformément au tableau des taux de change en vigueur à la banque à la date du remboursement (ci-après les « clauses de conversion »).
10 Entre le 3 octobre 2008 et le 12 juillet 2022, DJ et PJ ont versé à SBP un montant de 54 290, 71 PLN (environ 12 500 euros) en exécution du contrat en cause.
11 Le 25 juillet 2022, SBP s’est vu notifier une réclamation de la part de DJ et de PJ dans laquelle il était soutenu que le contrat en cause était invalide en raison des clauses abusives y figurant. Par conséquent, DJ et PJ ont mis en demeure SBP de leur restituer, dans un délai de 30 jours, « un montant correspondant à toutes les prestations financières fournies en capital et intérêts, en vertu de [ce contrat] ».
12 Le 18 novembre 2022, DJ et PJ ont saisi le Sąd Okręgowy w Warszawie (tribunal régional de Varsovie, Pologne), qui est la juridiction de renvoi, d’un recours visant à la nullité du contrat en cause en raison du caractère abusif des clauses de conversion et à condamner SBP à leur restituer le montant de 54 290,71 PLN (environ 12 500 euros), correspondant aux mensualités payées en exécution de ce contrat, majoré d’intérêts de retard au taux légal, à compter du 17 août 2022 jusqu’à la date de paiement.
13 Devant la juridiction de renvoi, SBP a soutenu que le contrat en cause était valide en ce qu’il ne contenait pas de clauses abusives et a conclu au rejet du recours.
14 Le 25 juillet 2024, SBP a soulevé, devant cette juridiction, une exception de compensation entre sa créance de 50 000 PLN (environ 11 500 euros), correspondant au capital du prêt versé à DJ et à PJ, et la créance invoquée par ceux-ci devant ladite juridiction, à la suite de laquelle DJ et PJ ont, le 6 novembre 2024, retiré leur demande pour la partie concernant le montant de 50 000 PLN (environ 11 500 euros), tout en maintenant la demande pour le surplus.
15 Le 14 novembre 2024, la juridiction de renvoi a rendu un jugement partiel dans lequel elle a déclaré le contrat en cause nul au motif que les clauses de conversion étaient abusives et que ce contrat ne saurait subsister sans celles-ci. Par ordonnance du 29 novembre 2024, cette juridiction a mis fin à la procédure pour le paiement de la somme de 50 000 PLN (environ 11 500 euros).
16 Pour le surplus, ladite juridiction estime que la demande de DJ et de PJ de paiement de 4 290,71 PLN (environ 1 000 euros) est fondée. En revanche, s’agissant de leur demande visant à condamner SBP au paiement des intérêts de retard au taux légal, la juridiction de renvoi indique éprouver des doutes quant à la détermination de la date à partir de laquelle ces intérêts doivent commencer à courir.
17 Cette juridiction s’interroge sur le point de savoir si lesdits intérêts doivent être octroyés à compter de la notification à SBP de la mise en demeure précontentieuse, à savoir la réclamation, ou seulement à compter de la signification à la banque de la requête introductive d’instance. Cette interrogation provient du fait que, dans la réclamation, DJ et PJ n’ont pas indiqué le montant précis de la créance invoquée contre SBP, alors que ce montant était mentionné avec précision dans cette requête. Ainsi, ladite juridiction se demande s’il y a lieu de considérer que les intérêts de retard ne courent qu’à partir de la date d’une demande de paiement de la créance, adressée par le consommateur au professionnel, comportant une indication précise du montant de celle-ci.
18 La juridiction de renvoi relève que si les dispositions du code civil ne contiennent aucune exigence formelle quant au contenu de la mise en demeure, la jurisprudence nationale et la doctrine indiquent que, afin de déclencher l’obligation de versement d’intérêts de retard, elle doit comporter une demande de paiement d’un montant précis.
19 Cette juridiction se demande si une telle exigence ne constitue pas pour le consommateur un obstacle déraisonnable qui l’empêcherait de faire valoir les intérêts de retard prétendument dus, en violation de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 93/13, ainsi que du principe d’effectivité. En effet, si le consommateur omet d’indiquer le montant précis dans la mise en demeure, le professionnel auquel cette demande est adressée ne sera pas tenu de verser les intérêts de retard au taux légal.
20 Or, il ressortirait de la jurisprudence de la Cour que l’obligation pour le juge national d’écarter une clause contractuelle abusive emporte, en principe, la restitution des sommes indûment payées. L’absence d’un effet restitutoire complet serait susceptible de remettre en cause l’effet dissuasif que l’article 6, paragraphe 1, de la directive 93/13, lu en combinaison avec l’article 7, paragraphe 1, de cette directive, entend attacher au constat du caractère abusif des clauses contenues dans les contrats conclus avec les consommateurs par un professionnel. Partant, une limitation des droits du consommateur en matière d’octroi d’intérêts de retard au taux légal affaiblirait l’effet restitutoire et, par conséquent, l’effet dissuasif, dès lors qu’elle permettrait, en substance, au professionnel d’ignorer la mise en demeure envoyée par le consommateur, si le montant précis réclamé par ce dernier n’y est pas indiqué.
21 Ainsi, selon la juridiction de renvoi, il pourrait être considéré, d’un côté, que le consommateur ne doit pas être soumis à l’obligation d’indiquer au professionnel le montant précis demandé afin de faire courir les intérêts de retard. En particulier, dans la mesure où une banque est un établissement spécialisé qui utilise des documents financiers et des systèmes informatiques aux fins de ses activités, elle serait à tout moment en mesure de déterminer rapidement et facilement le montant des échéances de prêt payées par le consommateur sur toute la durée du prêt ou une partie de celui-ci.
22 D’un autre côté, l’obligation pour le consommateur de quantifier avec précision sa prétention pour faire courir les intérêts de retard dus par le professionnel pourrait être considérée comme étant raisonnable et justifiée. En effet, dans la mesure où le consommateur paie les échéances du prêt, il connaît les montants versés à la banque et peut les vérifier dans l’historique de son compte bancaire ou demander à la banque de lui délivrer l’attestation correspondante. En l’occurrence, DJ et PJ auraient obtenu, une semaine après le dépôt de la réclamation, une attestation de la banque indiquant le montant de toutes les échéances du prêt remboursées jusqu’alors, de sorte qu’ils auraient pu réitérer la réclamation en la complétant par l’indication du montant précis de leur prétention. De plus, DJ et PJ seraient représentés par un avocat soumis à une obligation de diligence dont la méconnaissance pourrait donner lieu à une indemnisation en faveur de ses clients.
23 Dans ces conditions, le Sąd Okręgowy w Warszawie (tribunal régional de Varsovie) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :
« L’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, de la directive [93/13] ainsi que le principe d’effectivité doivent-ils être interprétés en ce sens qu’ils s’opposent à une interprétation jurisprudentielle des dispositions du droit national en vertu de laquelle une juridiction ne peut condamner un professionnel à verser à un consommateur des intérêts légaux de retard sur le montant d’une prestation indûment fournie sur le fondement d’une clause abusive qu’à compter de la date de notification au professionnel d’une mise en demeure mentionnant le montant spécifique dont le remboursement est demandé par le consommateur ? »
Sur le non-lieu à statuer
24 Selon une jurisprudence constante, la procédure instituée à l’article 267 TFUE est un instrument de coopération entre la Cour et les juridictions nationales, grâce auquel la première fournit aux secondes les éléments d’interprétation du droit de l’Union qui leur sont nécessaires pour la solution des litiges qu’elles sont appelées à trancher (voir ordonnance du 26 janvier 1990, Falciola, C‑286/88, EU:C:1990:33, point 7, et arrêt du 29 juillet 2024, LivaNova, C‑713/22, EU:C:2024:642, point 52 ainsi que jurisprudence citée).
25 À cet égard, il convient de rappeler que la justification du renvoi préjudiciel est non pas la formulation d’opinions consultatives sur des questions générales ou hypothétiques, mais le besoin inhérent à la solution effective d’un litige. Partant, s’il apparaît que les questions posées ne sont manifestement plus pertinentes pour la solution de ce litige, la Cour doit constater le non-lieu à statuer (arrêt du 24 novembre 2022, Banco Cetelem, C‑302/21, EU:C:2022:919, point 31 et jurisprudence citée).
26 Dès lors qu’il ressort à la fois des termes et de l’économie de l’article 267 TFUE que la procédure préjudicielle présuppose qu’un litige soit effectivement pendant devant les juridictions nationales, dans le cadre duquel elles sont appelées à rendre une décision susceptible de prendre en considération l’arrêt préjudiciel, la Cour doit conclure au non-lieu à statuer si le litige au principal est devenu sans objet (arrêt du 24 novembre 2022, Banco Cetelem, C‑302/21, EU:C:2022:919, point 32 et jurisprudence citée).
27 En l’occurrence, le 4 novembre 2025, la juridiction de renvoi a transmis à la Cour son ordonnance du 13 octobre 2025 par laquelle elle a considéré comme étant irrecevable, en vertu de l’article 203, paragraphe 4, de la loi portant code de procédure civile, dans sa version applicable au litige au principal, le désistement partiel des requérants au principal du 10 avril 2025, résultant du retrait de leur demande portant sur le paiement des intérêts de retard pour la période comprise entre le 25 juillet 2022 et le 9 février 2023. En particulier, ayant relevé que les parties n’ont conclu aucun accord à l’amiable et que la prétention des requérants au principal n’a été satisfaite d’aucune manière, la juridiction de renvoi a conclu que l’objectif du désistement partiel était de parvenir au retrait de la demande de décision préjudicielle, ce désistement devant être qualifié de contraire à la vie en société et comme visant à contourner la loi.
28 À la suite de la demande d’éclaircissements qui lui a été adressée, en application de l’article 101 du règlement de procédure de la Cour, le 12 novembre 2025, la juridiction de renvoi, par sa réponse parvenue au greffe de la Cour le 4 décembre 2025, a précisé que l’ordonnance du 13 octobre 2025 n’est susceptible d’aucun recours et se trouve donc revêtue de l’autorité de la chose jugée. En outre, cette juridiction a confirmé que, en fonction de la réponse de la Cour, les requérants au principal pourraient se voir accorder des intérêts de retard sur le montant de leur créance pour la période allant du 25 juillet 2022 au 9 février 2023, malgré leur volonté de ne plus les percevoir pour cette période. Par conséquent, dans le cadre de la présente affaire, ladite juridiction estime qu’elle est tenue d’examiner au fond la demande des emprunteurs visant à obtenir de la banque le paiement des intérêts de retard au taux légal pour cette période, la décision étant, à cet égard, dépendante de la réponse que la Cour apportera à la question préjudicielle posée.
29 Ainsi, il ressort du dossier dont dispose la Cour qu’une réponse à la question préjudicielle apparaît nécessaire pour la solution du litige que la juridiction de renvoi est appelée à trancher.
30 Dans ces conditions, il y a lieu de statuer sur la présente demande de décision préjudicielle.
Sur la compétence de la Cour
31 SBP et le gouvernement portugais font valoir que la Cour n’est pas compétente pour connaître de la demande de décision préjudicielle, dès lors que, par celle-ci, la juridiction de renvoi demanderait, en substance, à la Cour d’interpréter le droit national.
32 SBP indique que les interrogations soulevées par la question préjudicielle ne nécessitent pas une interprétation de la directive 93/13, qui ne régirait pas les conséquences de l’invalidité d’un contrat. SBP ajoute que la demande de décision préjudicielle ne peut pas concerner une matière réglementée par le législateur polonais. Ainsi, d’une part, étant donné que ce législateur aurait déjà réglementé ce qui a trait au mécanisme de la mise en demeure et, en conséquence, à l’exigibilité de la créance, le prononcé d’une décision sur le fond par la Cour constituerait une ingérence excessive dans l’ordre juridique polonais. D’autre part, une distinction entre la situation juridique des emprunteurs ayant la qualité de consommateurs et celle de tout autre emprunteur conduirait, notamment, à une violation des articles 20 et 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »).
33 À cet égard, il convient de rappeler que dans le cadre de la procédure visée à l’article 267 TFUE, qui est fondée sur une nette séparation des fonctions entre les juridictions nationales et la Cour, le juge national est seul compétent pour interpréter et appliquer les dispositions de droit national, tandis que la Cour est uniquement habilitée à se prononcer sur l’interprétation ou la validité d’un texte de l’Union européenne, à partir des faits qui lui sont indiqués par la juridiction nationale (voir arrêts du 16 mars 1978, Oehlschläger, 104/77, EU:C:1978:69, point 4, et du 18 décembre 2025, Jouxy e.a., C‑296/24 à C‑307/24, EU:C:2025:999, point 22 ainsi que jurisprudence citée).
34 En l’occurrence, la question posée porte expressément sur l’interprétation de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 7, paragraphe 1, de la directive 93/13, lus à la lumière du principe d’effectivité. La juridiction de renvoi s’interroge, en substance, sur la compatibilité avec ces dispositions et ce principe, de l’interprétation jurisprudentielle de la réglementation nationale concernant l’octroi des intérêts de retard selon laquelle, lorsqu’un contrat de prêt conclu avec un consommateur par un professionnel a été annulé en raison des clauses abusives y figurant, ce professionnel ne peut être condamné à verser au consommateur les intérêts de retard au taux légal sur le montant de la créance de ce dernier qu’à partir du moment où l’acte qui lui est notifié par le consommateur indique le montant précis dont le remboursement est demandé.
35 Contrairement à ce que SBP et le gouvernement portugais affirment, la juridiction de renvoi demande ainsi l’interprétation d’un acte de l’Union.
36 Dès lors, il appartient à la Cour de fournir à la juridiction de renvoi tous les éléments d’interprétation relevant du droit de l’Union qui lui permettront de statuer elle-même sur la compatibilité de son droit interne, tel qu’interprété par la jurisprudence nationale, avec le droit de l’Union.
37 Par conséquent, la Cour étant compétente pour interpréter les dispositions et les principes du droit de l’Union, elle l’est pour connaître de la demande de décision préjudicielle et pour répondre à la question que la juridiction de renvoi lui a posée.
Sur la question préjudicielle
38 Par sa question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, de la directive 93/13, lus à la lumière du principe d’effectivité, s’opposent à une interprétation jurisprudentielle du droit national en vertu de laquelle, à la suite de l’annulation d’un contrat de prêt conclu entre un consommateur et un professionnel, au motif que ce contrat ne peut pas subsister après la suppression des clauses abusives y figurant, ce professionnel ne peut être condamné à verser à ce consommateur des intérêts de retard au taux légal sur le montant de la créance de ce dernier qu’à compter de la date de la notification par ledit consommateur audit professionnel d’un acte extrajudiciaire ou de procédure mentionnant le montant précis dont le remboursement est demandé.
39 Aux termes de l’article 6, paragraphe 1, de la directive 93/13, les États membres prévoient que les clauses abusives figurant dans un contrat conclu avec un consommateur par un professionnel ne lient pas les consommateurs, dans les conditions fixées par leurs droits nationaux.
40 En outre, compte tenu de la nature et de l’importance de l’intérêt public que constitue la protection des consommateurs, qui se trouvent dans une situation d’infériorité par rapport aux professionnels, cette directive impose aux États membres, ainsi qu’il ressort de son article 7, paragraphe 1, lu à la lumière de son vingt-quatrième considérant, de prévoir des moyens adéquats et efficaces « afin de faire cesser l’utilisation des clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs par un professionnel » (arrêt du 22 janvier 2026, Herchoski, C‑902/24, EU:C:2026:42, point 56 et jurisprudence citée).
41 Dès lors, le juge national est obligé d’écarter une clause contractuelle abusive imposant le paiement de sommes qui se révèlent indues. Une telle obligation emporte, en principe, un effet restitutoire correspondant à l’égard de ces mêmes sommes, dans la mesure où l’absence d’un tel effet restitutoire remettrait en cause l’effet dissuasif que l’article 6, paragraphe 1, de ladite directive, lu en combinaison avec son article 7, paragraphe 1, entend attacher au constat du caractère abusif des clauses contenues dans les contrats conclus avec les consommateurs par un professionnel (arrêt du 22 janvier 2026, Herchoski, C‑902/24, EU:C:2026:42, point 57 et jurisprudence citée).
42 Il convient de relever, à cet égard, que la directive 93/13 ne régit pas expressément les conséquences qu’emporte l’invalidité d’un contrat conclu entre un professionnel et un consommateur après la suppression des clauses abusives qu’il comporte. Partant, il appartient aux États membres de déterminer les conséquences qu’emporte une telle invalidité, étant entendu que les règles qu’ils établissent à cet égard doivent être compatibles avec le droit de l’Union et, en particulier, avec les objectifs poursuivis par cette directive (arrêt du 22 janvier 2026, Herchoski, C‑902/24, EU:C:2026:42, point 58 et jurisprudence citée).
43 En l’absence de réglementation spécifique de l’Union en la matière, les modalités de mise en œuvre de la protection des consommateurs prévues par la directive 93/13 relèvent de l’ordre juridique interne des États membres en vertu du principe de l’autonomie procédurale de ces derniers. Cependant, ces modalités ne doivent pas être moins favorables que celles régissant des situations similaires de nature interne (principe d’équivalence) ni être aménagées de manière à rendre en pratique impossible ou excessivement difficile l’exercice des droits conférés par l’ordre juridique de l’Union (principe d’effectivité) [arrêt du 14 décembre 2023, Getin Noble Bank (Délai de prescription des actions en restitution), C‑28/22, EU:C:2023:992, point 60 et jurisprudence citée].
44 En ce qui concerne le principe d’effectivité, qui fait seul l’objet des interrogations de la juridiction de renvoi, il y a lieu de rappeler que chaque cas où se pose la question de savoir si une disposition nationale rend impossible ou excessivement difficile l’application du droit de l’Union doit être analysé en tenant compte de la place de cette disposition dans l’ensemble de la procédure, de son déroulement et de ses particularités, devant les diverses instances nationales. Dans cette perspective, il convient de prendre en considération, le cas échéant, les principes qui sont à la base du système juridictionnel national, tels que la protection des droits de la défense, le principe de sécurité juridique et le bon déroulement de la procédure (arrêt du 22 janvier 2026, Herchoski, C‑902/24, EU:C:2026:42, point 77 et jurisprudence citée).
45 Par ailleurs, la Cour a précisé que l’obligation pour les États membres d’assurer l’effectivité des droits que les justiciables tirent du droit de l’Union implique, notamment pour les droits découlant de la directive 93/13, une exigence de protection juridictionnelle effective, consacrée également à l’article 47 de la Charte fondamentaux, qui vaut, entre autres, en ce qui concerne la définition des modalités procédurales relatives aux actions en justice fondées sur de tels droits (arrêt du 18 décembre 2025, Soledil, C‑320/24, EU:C:2025:993, point 29 et jurisprudence citée).
46 En l’occurrence, il ressort de la décision de renvoi que le code civil ne prévoit aucune exigence quant à l’obligation de quantifier le montant dont le remboursement est demandé par un créancier dans le cadre d’une mise en demeure. Néanmoins, selon la jurisprudence nationale, afin de produire des effets tels que le droit pour ce dernier de percevoir des intérêts de retard, cette mise en demeure doit comporter une demande de paiement d’un montant précis.
47 Ainsi, un professionnel ne pourrait être condamné à verser à un consommateur des intérêts de retard au taux légal sur le montant indûment versé par ce dernier sur le fondement d’une clause contractuelle abusive qu’à compter de la date de la notification à ce professionnel d’un acte extrajudiciaire ou de procédure indiquant le montant précis dont le remboursement est demandé par ce consommateur.
48 À cet égard, il convient de relever que, d’une part, l’exigence tenant à l’indication par un consommateur, dans un acte extrajudiciaire ou de procédure, du montant précis dont il demande le remboursement permet au professionnel, en tant que débiteur, de prendre connaissance du montant de l’obligation à exécuter et d’évaluer son bien-fondé.
49 D’autre part, l’indication du montant précis de la créance au stade de la mise en demeure ne fait pas peser une charge excessive sur le consommateur qui connaît les montants versés au professionnel, en l’occurrence à la banque, et peut, le cas échéant, les vérifier dans l’historique de son compte bancaire ou demander à cette dernière de lui délivrer une attestation reprenant le montant de toutes les échéances du prêt déjà remboursées.
50 Par conséquent, au vu de la jurisprudence rappelée au point 43 du présent arrêt, une telle exigence ne saurait être considérée comme rendant en pratique impossible ou excessivement difficile l’exercice des droits conférés aux consommateurs par la directive 93/13.
51 Par ailleurs, le fait que, en l’occurrence, les consommateurs soient représentés par un avocat n’a pas d’incidence sur l’analyse qui précède. En effet, la question générale portant sur l’obligation de mentionner un tel montant afin de pouvoir réclamer des intérêts de retard doit être tranchée en faisant abstraction des circonstances concrètes de chaque affaire (voir, en ce sens, arrêt du 11 mars 2020, Lintner, C‑511/17, EU:C:2020:188, point 40).
52 Eu égard aux considérations qui précèdent, il convient de répondre à la question posée que l’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, de la directive 93/13, lus à la lumière du principe d’effectivité, doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne s’opposent pas à une interprétation jurisprudentielle du droit national en vertu de laquelle, à la suite de l’annulation d’un contrat de prêt conclu entre un consommateur et un professionnel, au motif que ce contrat ne peut pas subsister après la suppression des clauses abusives y figurant, ce professionnel ne peut être condamné à verser à ce consommateur des intérêts de retard au taux légal sur le montant indûment réglé par ledit consommateur en exécution dudit contrat qu’à compter de la date de la notification audit professionnel d’un acte extrajudiciaire ou de procédure mentionnant le montant précis dont le remboursement est demandé.
Sur les dépens
53 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
Par ces motifs, la Cour (neuvième chambre) dit pour droit :
L’article 6, paragraphe 1, et l’article 7, paragraphe 1, de la directive 93/13/CEE du Conseil, du 5 avril 1993, concernant les clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs, lus à la lumière du principe d’effectivité,
doivent être interprétés en ce sens que :
ils ne s’opposent pas à une interprétation jurisprudentielle du droit national en vertu de laquelle, à la suite de l’annulation d’un contrat de prêt conclu entre un consommateur et un professionnel, au motif que ce contrat ne peut pas subsister après la suppression des clauses abusives y figurant, ce professionnel ne peut être condamné à verser à ce consommateur des intérêts de retard au taux légal sur le montant indûment réglé par ledit consommateur en exécution dudit contrat qu’à compter de la date de la notification audit professionnel d’un acte extrajudiciaire ou de procédure mentionnant le montant précis dont le remboursement est demandé.
Signatures
* Langue de procédure : le polonais.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
Ordonnance du président du Tribunal du 12 juin 2026.#Elettra 1938 SpA contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Décision de la Commission infligeant une amende – Garantie bancaire – Demande de mesures provisoires – Fumus boni juris – Urgence – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-140/26 R.
12/06/2026
Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#NKO AO National Settlement Depository (NSD) contre Conseil de l'Union européenne.#Pourvoi – Mesures restrictives prises au regard de l’agression militaire contre l’Ukraine – Décision 2014/145/PESC – Article 2, paragraphe 1, sous f) – Règlement (UE) no 269/2014 – Article 3, paragraphe 1, sous f) – Gel de fonds et de ressources économiques – Notion de “soutien matériel ou financier au gouvernement de la Fédération de Russie” – Obligation de motivation – Interprétation – Droit de propriété – Limitations – Principe de proportionnalité – Prise en compte de la situation des clients de la requérante et de leurs intérêts économiques.#Affaire C-801/24 P.
11/06/2026
Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#Centro Petroli Roma Srl contre Agenzia delle Dogane e dei Monopoli.#Renvoi préjudiciel – État de droit – Indépendance des juges – Article 267 TFUE – Obligation de renvoi préjudiciel des juridictions nationales statuant en dernier ressort – Responsabilité individuelle des juges – Fiscalité – Régime général d’accise – Directive 2008/118/CE – Article 16, paragraphe 1 – Entrepôt fiscal – Ouverture et exploitation – Autorisation – Conditions – Fixation par la réglementation nationale – Distinction selon la capacité de stockage des entrepôts – Critère tenant à l’existence de “réelles nécessités opérationnelles et [d’un] besoin effectif d’approvisionnement de l’installation” pour tous les entrepôts – Critère supplémentaire tenant à la livraison d’une quantité minimale de produits sur une période de référence ou à la dépendance à un autre entrepôt fiscal pour les entrepôts de petite capacité – Justification – Principe de proportionnalité.#Affaire C-386/24.
11/06/2026
Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#LH contre OTP banka d.d., anciennement NOVA KREDITNA BANKA MARIBOR.#Renvoi préjudiciel – Rapprochement des législations – Services financiers – Accès à un compte de paiement assorti de prestations de base – Directive 2014/92/UE – Article 16, paragraphe 4 – Prévention de l’utilisation du système financier aux fins du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme – Directive (UE) 2015/849 – Consommateur figurant sur la liste de l’Office du contrôle des actifs étrangers du Trésor américain – Refus d’ouverture d’un tel compte de paiement.#Affaire C-81/24.
11/06/2026