| CELEX | 62024TJ0077_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 24 juin 2026 |
Affaire T‑77/24
Dassault Aviation
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (première chambre, siégeant avec cinq juges) du 24 juin 2026
« Environnement – Règlement délégué (UE) 2023/2485 – Taxonomie – Activités transitoires – Exclusion de l’activité de fabrication d’aéronefs d’affaires – Erreur manifeste d’appréciation »
1. Recours en annulation – Personnes physiques ou morales – Intérêt à agir – Nécessité d’un intérêt né et actuel – Appréciation au moment de l’introduction du recours – Recours susceptible de procurer un bénéfice au requérant – Charge de la preuve
(Art. 263, 4e al., TFUE)
(voir point 18)
2. Recours en annulation – Personnes physiques ou morales – Intérêt à agir – Nécessité d’un intérêt né et actuel – Recours susceptible de procurer un bénéfice au requérant – Recours dirigé contre un règlement délégué établissant des critères d’examen technique en vue de compléter le règlement sur la taxonomie – Recours tendant à l’annulation d’une disposition du règlement délégué faisant de la fabrication d’aéronefs produits par le requérant une activité non alignée sur la taxonomie – Recevabilité
(Art. 263, 4e al., TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2020/852, art. 3 ; règlement de la Commission 2023/2485)
(voir points 19-48)
3. Procédure juridictionnelle – Requête introductive d’instance – Exigences de forme – Exposé sommaire des moyens invoqués – Exception d’illégalité soulevée dans la requête introductive d’instance – Requête permettant d’identifier sans ambiguïté la disposition contestée – Recevabilité de l’exception
[Art. 277 TFUE ; règlement de procédure du Tribunal, art. 76, d)]
(voir points 55-64)
4. Institutions de l’Union européenne – Exercice des compétences – Pouvoir conféré à la Commission pour l’adoption d’actes délégués – Obligation de ne pas modifier des éléments essentiels de l’acte législatif de base – Règlement de base établissant des critères de durabilité environnementale – Règlement délégué établissant des critères d’examen technique pour tous types d’activités répondant auxdits critères de durabilité – Admissibilité
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2020/852, art. 3 ; règlement de la Commission 2023/2485)
(voir points 67-88)
5. Droits fondamentaux – Charte des droits fondamentaux – Droit à une bonne administration – Droit d’être entendu – Inapplicabilité aux procédures menant à l’adoption d’actes de portée générale – Exception – Disposition expresse du cadre juridique régissant l’adoption de l’acte en cause conférant le droit d’être entendu
[Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 41, § 2, a)]
(voir point 93)
6. Actes des institutions – Motivation – Obligation – Portée – Règlement établissant des critères de durabilité environnementale – Règlement délégué établissant des critères d’examen technique pour tous types d’activités répondant auxdits critères de durabilité – Obligation d’identifier dans la motivation du règlement délégué les éléments spécifiques et concrets justifiant ladite mesure – Règlement s’inscrivant dans un contexte connu de l’intéressé lui permettant de comprendre la portée de la mesure prise – Admissibilité d’une motivation sommaire
(Art. 296 TFUE ; règlement du Parlement européen et du Conseil 2020/852 ; règlement de la Commission 2023/2485)
(voir points 108-120)
7. Recours en annulation – Moyens – Défaut ou insuffisance de motivation – Moyen distinct de celui portant sur la légalité au fond
(Art. 263 et 296 TFUE)
(voir points 121-123)
8. Procédure juridictionnelle – Requête introductive d’instance – Exigences de forme – Exposé sommaire des moyens invoqués – Moyen tiré de la violation d’une disposition non explicitement visée dans la requête – Moyen permettant à la partie défenderesse d’identifier la disposition visée – Recevabilité
[Règlement de procédure du tribunal, art. 76, d)]
(voir points 130-136)
9. Institutions de l’Union européenne – Exercice des compétences – Pouvoir conféré à la Commission pour l’adoption d’actes délégués – Portée – Appréciations et évaluations complexes – Large marge d’appréciation – Contrôle juridictionnel – Limites
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2020/852 ; règlement de la Commission 2023/2485)
(voir points 139-142)
10. Rapprochement des législations – Cadre visant à favoriser les investissements durables – Règlement sur la taxonomie – Règlement établissant des critères de durabilité environnementale – Règlement délégué établissant des critères d’examen technique pour tous types d’activités répondant auxdits critères de durabilité – Exclusion de l’activité de conception, fabrication et vente d’avions d’affaires des activités transitoires au sens du règlement sur la taxonomie – Exclusion fondée sur le critère de l’empreinte CO2 par passager-kilomètre des avions d’affaires ainsi que sur l’existence de solutions de remplacement technologiquement et économiquement réalisables – Erreur manifeste d’appréciation
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2020/852, art. 10, § 2 ; règlement de la Commission 2023/2485)
(voir points 143-176)
11. Recours en annulation – Objet – Annulation partielle – Condition – Caractère détachable des dispositions contestées – Critère objectif – Condition remplie
(Art. 263 TFUE ; règlement de la Commission 2023/2485, annexe I, point 2)
(voir points 179-186)
Résumé
En annulant partiellement le règlement délégué 2023/2485 (1), le Tribunal constate, pour la première fois, l’intérêt à agir d’un opérateur économique contre un règlement délégué de la Commission européenne qui établit, en vue de compléter le règlement sur la taxonomie (2), des critères d’examen technique pour le secteur d’activité dont relève ledit opérateur.
Le règlement sur la taxonomie met en place un système de classification unifié pour harmoniser, au niveau de l’Union européenne, les critères permettant de déterminer si une activité économique est durable sur le plan environnemental à la lumière de différents objectifs environnementaux. L’article 10, paragraphe 2, de ce règlement vise notamment les activités transitoires, à savoir celles pour lesquelles il n’existe pas de solution de remplacement sobre en carbone qui soit réalisable sur le plan technologique et économique, mais qui favorisent la transition vers une économie neutre pour le climat, sous réserve de respecter certains critères.
Dans ce contexte, la Commission a adopté le règlement délégué 2021/2139 (3) pour compléter le règlement sur la taxonomie en établissant des critères d’examen technique qui permettent de déterminer à quelles conditions certaines activités économiques contribuent substantiellement aux objectifs environnementaux visés par ce règlement délégué.
Par la suite, le règlement délégué 2023/2485 a ajouté, dans le règlement délégué 2021/2139, la fabrication d’aéronefs aux activités économiques éligibles à la taxonomie, c’est-à-dire à celles susceptibles de satisfaire aux critères d’examen technique établis par ce dernier règlement. Dans ce cadre, la fabrication d’aéronefs produits pour l’aviation d’affaires est considérée comme alignée sur la taxonomie, c’est-à-dire comme satisfaisant aux critères d’examen technique pertinents, uniquement pour les aéronefs dont les émissions directes de CO2 (à l’échappement) sont nulles.
Par son recours, Dassault Aviation, un groupe français actif notamment dans la conception, la fabrication et la vente d’avions d’affaires, demande l’annulation de la disposition du règlement délégué 2023/2485 visant la fabrication d’aéronefs (ci-après la « disposition attaquée »).
Appréciation du Tribunal
Saisi d’une exception d’irrecevabilité soulevée par la Commission, le Tribunal commence par vérifier si la requérante a un intérêt à obtenir l’annulation de la disposition attaquée.
À cet égard, le Tribunal observe que la disposition attaquée emporte pour la requérante, qui ne produit pas d’aéronefs dont les émissions directes de CO2 (à l’échappement) sont nulles, l’obligation de publier dans son rapport de gestion l’information selon laquelle son activité de fabrication d’avions d’affaires, bien qu’éligible à la taxonomie, constitue une activité non alignée sur la taxonomie, c’est-à-dire une activité économique n’étant pas durable sur le plan environnemental.
Or, l’annulation de la disposition attaquée ferait de la fabrication d’aéronefs produits pour « l’aviation d’affaire privée ou commerciale » une activité économique non éligible à la taxonomie. Cette circonstance aurait pour effet d’éliminer l’obligation pour la requérante d’indiquer, dans son rapport de gestion, que son activité de fabrication d’avions d’affaires n’est pas alignée sur la taxonomie.
De plus, il existe un lien suffisamment direct entre la présentation des activités économiques de la requérante comme n’étant pas alignées sur la taxonomie et les conditions dans lesquelles celle-ci peut accéder à des financements. La disposition attaquée affecte donc de manière défavorable la situation juridique de la requérante, de sorte qu’elle justifie d’un intérêt à agir en l’espèce.
Sur le fond, le Tribunal constate que la Commission n’a pas méconnu son obligation de motivation en excluant l’activité de fabrication d’aéronefs destinés à l’aviation d’affaires privée ou commerciale des activités transitoires au sens de l’article 10, paragraphe 2, du règlement sur la taxonomie.
En effet, il ressort notamment de l’exposé des motifs du règlement délégué 2023/2485 lu à la lumière du document de travail qui accompagnait ledit règlement que la Commission a considéré que cette activité ne répondait pas aux conditions établies par le règlement sur la taxonomie pour l’établissement de critères d’examen technique, compte tenu de l’empreinte CO2 par passager-kilomètre des avions de dernière génération produits pour l’aviation d’affaires privée ou commerciale par rapport à celle des autres moyens de transport disponibles.
La requérante ne pouvait en outre ignorer le contexte dans lequel le règlement délégué 2023/2485 avait été adopté, compte tenu de sa participation à la procédure de consultation publique concernant les propositions de critères d’examen technique. Elle était donc en mesure de comprendre les raisons pour lesquelles ce règlement délégué exclut l’activité susvisée des activités transitoires visées par le règlement sur la taxonomie.
Cependant, le Tribunal considère que la Commission a commis une erreur manifeste d’appréciation en excluant la fabrication d’aéronefs produits pour l’aviation d’affaires privée ou commerciale des activités transitoires au sens de l’article 10, paragraphe 2, du règlement sur la taxonomie.
Premièrement, la Commission ne pouvait pas fonder cette exclusion sur l’existence de solutions de remplacement technologiquement et économiquement réalisables au motif que les autres moyens de transport disponibles constitueraient des solutions de remplacement sobres en carbone pour les avions d’affaires de dernière génération.
D’une part, la circonstance, à la supposer établie, que les avions commerciaux réguliers soient nettement moins émetteurs de CO2 par passager que les avions d’affaires de dernière génération ne permet pas, en tant que telle, de conclure que le transport aérien de passagers par des avions commerciaux réguliers est une activité sobre en carbone. D’autre part, les trains, bus et véhicules automobiles individuels ne sauraient constituer une solution de remplacement pour les avions d’affaires de dernière génération, car ils sont dépourvus de la flexibilité et de la rapidité de tels avions.
Deuxièmement, la Commission ne pouvait pas fonder l’exclusion susvisée sur l’affirmation selon laquelle les avions d’affaires de dernière génération ont une empreinte CO2 par passager-kilomètre nettement plus importante que celle des autres moyens de transport disponibles. En effet, aux fins de l’article 10, paragraphe 2, du règlement sur la taxonomie, la Commission était tenue de tenir compte des émissions de CO2 des aéronefs produits pour l’aviation d’affaires privée ou commerciale eu égard aux meilleures performances en la matière du secteur du transport aérien de passagers, et non du secteur ferroviaire ou du secteur routier.
Troisièmement, la Commission a fait le choix manifestement arbitraire de ne pas tenir compte de la capacité des avions d’affaires à fonctionner avec un taux important de carburants durables d’aviation, alors même qu’elle a tenu compte de cette capacité pour les autres aéronefs d’une masse au décollage de plus de 5,7 tonnes.
Quatrièmement, il ressort du document de travail de la Commission que celle-ci n’avait pas analysé tous les éléments pertinents pour apprécier si l’activité de fabrication d’aéronefs produits pour l’aviation d’affaires privée ou commerciale relevait des activités transitoires.
Au vu de ces considérations, le Tribunal annule le règlement délégué 2023/2485 en ce qu’il vise la fabrication d’aéronefs.
1 Règlement délégué (UE) 2023/2485 de la Commission, du 27 juin 2023, modifiant le règlement délégué (UE) 2021/2139 par des critères d’examen technique supplémentaires permettant de déterminer à quelles conditions certaines activités économiques peuvent être considérées comme contribuant substantiellement à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation à celui-ci et si ces activités ne causent de préjudice important à aucun des autres objectifs environnementaux (JO L, 2023/2485).
2 Règlement (UE) 2020/852 du Parlement européen et du Conseil, du 18 juin 2020, sur l’établissement d’un cadre visant à favoriser les investissements durables et modifiant le règlement (UE) 2019/2088 (JO 2020, L 198, p. 13, ci-après le « règlement sur la taxonomie »).
3 Règlement délégué (UE) 2021/2139 de la Commission, du 4 juin 2021, complétant le règlement (UE) 2020/852 du Parlement européen et du Conseil par les critères d’examen technique permettant de déterminer à quelles conditions une activité économique peut être considérée comme contribuant substantiellement à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation à celui-ci et si cette activité économique ne cause de préjudice important à aucun des autres objectifs environnementaux (JO 2021, L 442, p. 1).
Ordonnance du Tribunal (troisième chambre) du 6 août 2026.#Albos-Energy EOOD contre Commission européenne.#Recours en carence – Aide d’État – Régime bulgare d’aide à la production d’énergie à partir de sources renouvelables – Informations fournies dans une plainte traitées comme des renseignements d’ordre général concernant le marché – Contournement de l’expiration du délai pour introduire un recours en annulation – Irrecevabilité.#Affaire T-688/25.
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Ordonnance du président du Tribunal du 4 août 2026.#Christoph Klein contre Commission européenne.#Référé – Clause de sauvegarde – Dispositif médical – Demande de sursis à exécution – Demande de mesures provisoires – Défaut d’urgence.#Affaire T-267/26 R.
04/08/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 3 août 2026.#Broadcom Inc. et VMware International Unlimited Company contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Article 18, paragraphe 3, du règlement (CE) no 1/2003 – Demande de renseignements – Demande de sursis à exécution et de mesures provisoires – Non-lieu à statuer partiel – Défaut de fumus boni juris – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-280/26 R.
03/08/2026
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22/07/2026