| CELEX | 62024TJ0105_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 1 juillet 2026 |
Affaire T‑105/24
Airbus Defence and Space SAS
et
Marlink Events SAS
contre
Agence européenne de défense
Arrêt du Tribunal (cinquième chambre élargie) du 1er juillet 2026
« Marchés publics de services – Procédure d’appel d’offres – Fourniture de communications par satellite, d’équipements et services connexes – Rejet de l’offre d’un soumissionnaire – Attribution du marché à un autre soumissionnaire – Règlement (UE, Euratom) 2018/1046 – Critères d’attribution – Obligation de motivation – Obligation d’examen des offres conforme aux critères énoncés dans les documents de marché – Erreur manifeste d’appréciation – Égalité de traitement – Responsabilité non contractuelle – Perte d’une chance – Indemnisation »
1. Recours en annulation – Actes susceptibles de recours – Notion – Acte purement confirmatif d’un acte existant – Exclusion – Conditions – Acte confirmé non devenu définitif au moment de l’introduction du recours
(Art. 263 TFUE)
(voir points 22-24)
2. Actes des institutions – Motivation – Obligation – Portée – Décision, dans le cadre de la procédure de passation d’un marché public de services, de ne pas retenir une offre – Obligation, pour le pouvoir adjudicateur, de justifier, à la suite d’une demande écrite, le refus de communiquer les données demandées pour ne pas risquer de porter préjudice aux intérêts des soumissionnaires – Justification insuffisamment circonstanciée – Violation de l’obligation de motivation
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2018/1046, art. 170, § 3)
(voir points 54, 60)
3. Marchés publics de l’Union européenne – Procédure d’appel d’offres – Attribution des marchés – Critères d’attribution – Obligation d’examen des offres conforme aux critères énoncés dans les documents de marché – Absence des preuves écrites obligatoires dans l’offre de l’adjudicataire – Possibilité pour le pouvoir adjudicateur de solliciter la production de ces preuves pour compléter l’offre – Absence
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2018/1046, art. 151)
(voir points 82-90)
4. Marchés publics de l’Union européenne – Procédure d’appel d’offres – Attribution des marchés – Critères d’attribution – Obligation d’examen des offres conforme aux critères énoncés dans les documents de marché – Offre de l’adjudicataire insuffisamment détaillée contrairement aux exigences prévues par les spécifications techniques
(Règlement du Parlement européen et du Conseil 2018/1046, art. 151)
(voir points 128-130, 136-139)
5. Responsabilité non contractuelle – Conditions – Illégalité – Violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit conférant des droits aux particuliers – Qualification d’office par le juge de l’Union de l’illégalité constatée comme constituant une telle violation – Charge de la preuve incombant à la partie requérante – Absence – Marge d’appréciation de l’institution de l’Union réduite ou inexistante lors de l’adoption de l’acte – Absence de complexité de la situation à régler, absence de difficulté d’application ou d’interprétation des règles violées et qualification des violations commises d’inexcusables
(Art. 340, 2e al., TFUE)
(voir points 149, 160, 162, 164, 173, 174, 178, 179, 196)
6. Responsabilité non contractuelle – Conditions – Préjudice réel et certain causé par un acte illégal – Notion – Perte d’une chance d’attribution d’un marché public – Inclusion – Évaluation – Critères
(Art. 340, 2e al., TFUE)
(voir points 196, 212, 213)
Résumé
Par cet arrêt, le Tribunal se prononce, de manière inédite, sur la possibilité de qualifier lui-même une illégalité de violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit conférant des droits aux particuliers, et ce, même si la partie requérante n’a pas explicitement abordé cette question dans son recours.
Par un avis de marché du 25 mars 2023, l’Agence européenne de défense (AED) a lancé une procédure d’appel d’offres ouvert relative à l’attribution du marché intitulé « Fourniture de communications par satellite dans les bandes C, Ku, (civ)Ka, L et UHF, d’équipements de bandes (mil)Ka & X et services connexes » (ci-après le « marché en cause »).
Le 12 décembre 2023, l’AED a adopté une décision rejetant l’offre du consortium constitué par Airbus Defence and Space SAS et Marlink Events SAS (ci-après les « requérantes ») et attribuant le marché à Telespazio France SAS.
Par la lettre du 23 janvier 2024, l’AED a confirmé aux requérantes le résultat de la procédure de l’appel d’offres et a rejeté leur demande antérieure tendant à la communication des notes obtenues par chaque soumissionnaire et relatives aux sous-critères financiers et à leurs sous-parties.
Par acte du 24 janvier 2024 a été entérinée la signature de l’accord-cadre entre l’AED et Telespazio France.
Les requérantes ont introduit un recours devant le Tribunal demandant l’annulation des décisions du 12 décembre 2023 et du 24 janvier 2024 ainsi que de la lettre du 23 janvier 2024. Elles ont également demandé la réparation du préjudice subi du fait de ces actes.
Appréciation du Tribunal
À titre liminaire, le Tribunal rejette la fin de non-recevoir dirigée contre la demande d’annulation de la lettre du 23 janvier 2024 et rejette la demande d’annulation de la décision du 24 janvier 2024.
En premier lieu, s’agissant des conclusions en annulation, le Tribunal annule la décision du 12 décembre 2023 et la lettre du 23 janvier 2024.
Premièrement, dans le cadre de l’analyse du premier moyen, le Tribunal constate qu’en ne justifiant pas de manière suffisamment circonstanciée, dans la lettre du 23 janvier 2024, le rejet de la demande des requérantes tendant à la communication des notes relatives aux sous-critères financiers et à leurs sous-parties, l’AED a violé l’article 170, paragraphe 3, du règlement financier de 2018 (1) et a ainsi méconnu la portée de son obligation de motivation. À cet égard, le Tribunal rappelle qu’un pouvoir adjudicateur ne peut pas se contenter d’énoncer, en réponse à une demande formulée en vertu de l’article 170, paragraphe 3, sous a), du règlement financier de 2018, des affirmations générales et abstraites selon lesquelles la communication des données demandées par le soumissionnaire évincé risquerait de porter préjudice aux intérêts commerciaux de certains opérateurs économiques. Il est en effet attendu du pouvoir adjudicateur que celui-ci démontre de façon concrète et précise que la communication des informations demandées porterait préjudice aux intérêts commerciaux des soumissionnaires.
Deuxièmement, dans le cadre de l’analyse du deuxième moyen, le Tribunal juge que l’AED a commis une erreur manifeste d’appréciation et une violation de l’article 167, paragraphe 1, du règlement financier de 2018 en acceptant l’offre de Telespazio France alors même que son offre n’était pas conforme à plusieurs exigences obligatoires figurant dans les spécifications techniques du marché en cause. En particulier, en vertu de ces dernières, chaque soumissionnaire devait fournir dans son offre les « preuves écrites » qu’il disposait de contrats avec les différents opérateurs de satellites lui permettant de fournir les services décrits à certaines exigences obligatoires. Le Tribunal estime, à cet égard, que chaque soumissionnaire devait produire dans son offre, en guise de « preuves écrites », soit une copie des parties pertinentes des contrats effectivement conclus, soit, à tout le moins, une attestation de l’opérateur satellitaire concerné, ce qui n’a pas été le cas pour Telespazio France. En outre, le Tribunal considère que l’AED a violé l’article 151 du règlement financier de 2018 en permettant à Telespazio France de compléter son offre de manière substantielle, c’est-à-dire en lui demandant de produire, dans le cadre de deux demandes de clarification, les preuves écrites qui ne figuraient pas, selon elle, dans son offre, ce qu’elle n’était pas autorisée à faire.
Troisièmement, dans le cadre de l’analyse du troisième moyen, le Tribunal juge que l’AED a commis deux erreurs manifestes d’appréciation dans l’évaluation de l’offre de Telespazio France, s’agissant d’une exigence optionnelle qui figurait dans les spécifications techniques du marché en cause.
En second lieu, s’agissant des conclusions indemnitaires, le Tribunal juge que l’Union européenne, représentée par l’AED, est tenue de réparer le dommage subi par les requérantes au titre de la perte d’une chance, pour le consortium formé par ces deux sociétés, de se voir attribuer le marché en cause et détermine le montant des indemnités pour chacune des deux requérantes.
En particulier, s’agissant de la question de savoir si le Tribunal est en mesure de qualifier d’office une illégalité de violation suffisamment caractérisée de règles de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers, le Tribunal estime que la qualification juridique des faits relève de l’office du juge de l’Union. Dès lors que les éléments de fait et de droit pertinents ressortent du dossier et ont été débattus contradictoirement entre les parties, comme cela a été le cas en l’espèce, le Tribunal peut procéder lui-même à la qualification d’une illégalité constatée comme constituant une violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit conférant des droits aux particuliers, et ce même si la partie requérante n’a pas explicitement abordé cette question dans son recours.
À cet égard, le Tribunal estime que les erreurs manifestes d’appréciation et la violation de l’article 167, paragraphe 1, et de l’article 151 du règlement financier de 2018 qui ont été constatées ci-dessus constituent des violations suffisamment caractérisées de règles de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers.
Au vu de ces constatations et du préjudice réel et certain, découlant directement des violations commises, le Tribunal conclut que les conditions pour indemniser les requérantes au titre de la perte de chance sont réunies.
Enfin, afin de déterminer le montant de l’indemnité devant être accordée à chacune des deux requérantes, le Tribunal précise qu’il convient d’abord de calculer la marge nette que chaque requérante aurait pu réaliser si le consortium avait remporté le marché. À cette fin, il y a lieu de multiplier une estimation du montant des achats qu’aurait réalisés l’AED auprès du consortium, si ce dernier avait obtenu le marché en cause, par une estimation de la part de ces achats pour chaque requérante et par une estimation du taux de marge nette pour chaque requérante. Puis, il y a lieu de multiplier ce montant par une estimation du taux de probabilité pour les requérantes de se voir attribuer le marché en cause.
1 Règlement (UE, Euratom) 2018/1046 du Parlement européen et du Conseil, du 18 juillet 2018, relatif aux règles financières applicables au budget général de l’Union, modifiant les règlements (UE) no 1296/2013, (UE) no 1301/2013, (UE) no 1303/2013, (UE) no 1304/2013, (UE) no 1309/2013, (UE) no 1316/2013, (UE) no 223/2014, (UE) no 283/2014 et la décision no 541/2014/UE, et abrogeant le règlement (UE, Euratom) no 966/2012 (JO 2018, L 193, p. 1), tel que modifié par le règlement (UE, Euratom) 2022/2434 du Parlement européen et du Conseil, du 6 décembre 2022 (JO 2022, L 319, p. 1) (ci-après le « règlement financier de 2018 »).
Ordonnance du président du Tribunal du 4 août 2026.#Christoph Klein contre Commission européenne.#Référé – Clause de sauvegarde – Dispositif médical – Demande de sursis à exécution – Demande de mesures provisoires – Défaut d’urgence.#Affaire T-267/26 R.
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Ordonnance du président du Tribunal du 3 août 2026.#Broadcom Inc. et VMware International Unlimited Company contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Article 18, paragraphe 3, du règlement (CE) no 1/2003 – Demande de renseignements – Demande de sursis à exécution et de mesures provisoires – Non-lieu à statuer partiel – Défaut de fumus boni juris – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-280/26 R.
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