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AccueilDroit européen62024TJ0601
Jurisprudence CJUE62024TJ0601

Arrêt du Tribunal (dixième chambre) du 10 juin 2026.#Anastasia Ignatova contre Conseil de l'Union européenne.#Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine – Gel des fonds et des ressources économiques – Liste des personnes, des entités et des organismes auxquels s’applique le gel des fonds et des ressources économiques – Maintien du nom du requérant sur la liste – Article 2, paragraphe 1, sous g), de la décision 2014/145/PESC – Article 3, paragraphe 1, sous g), du règlement (UE) no 269/2014 – Notion de “membre de la famille proche” – Notion d’“avantage tiré d’un homme d’affaires influent exerçant des activités en Russie”.#Affaire T-601/24.

CELEX62024TJ0601
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 10 juin 2026

Résumé IA

Cet arrêt du Tribunal de l'UE, rendu dans l'affaire T-601/24, précise les notions de "membre de la famille proche" et d'"avantage tiré d'un homme d'affaires influent" au sens des critères d'inscription sur les listes de sanctions liées à l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Le juge valide le maintien du gel des fonds d'Anastasia Ignatova, confirmant que le lien familial et l'avantage économique tiré d'une personne ciblée justifient la mesure restrictive. Cette décision éclaire la portée extensive des critères d'incrimination en matière de sanctions européennes.

Texte intégral

DOCUMENT DE TRAVAIL

ARRÊT DU TRIBUNAL (dixième chambre)

10 juin 2026 (*)

« Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine – Gel des fonds et des ressources économiques – Liste des personnes, des entités et des organismes auxquels s’applique le gel des fonds et des ressources économiques – Maintien du nom du requérant sur la liste – Article 2, paragraphe 1, sous g), de la décision 2014/145/PESC – Article 3, paragraphe 1, sous g), du règlement (UE) no 269/2014 – Notion de “membre de la famille proche” – Notion d’“avantage tiré d’un homme d’affaires influent exerçant des activités en Russie” »

Dans l’affaire T‑601/24,

Anastasia Ignatova, demeurant à Moscou (Russie), représentée par Me C. Zatschler, avocat,

partie requérante,

contre

Conseil de l’Union européenne, représenté par MM. A. Limonet, A. Antoniadis et Mme L. Berger, en qualité d’agents,

partie défenderesse,

LE TRIBUNAL (dixième chambre),

composé, lors des délibérations, de MM. L. Madise, faisant fonction de président, P. Nihoul (rapporteur) et S. Verschuur,

greffière : Mme M. Zwozdziak-Carbonne, administratrice,

vu la phase écrite de la procédure, notamment :

– la requête déposée au greffe du Tribunal le 25 novembre 2024,

– le mémoire en adaptation de la requérante déposé au greffe du Tribunal le 16 avril 2025,

– le mémoire en adaptation de la requérante déposé au greffe du Tribunal le 24 septembre 2025,

à la suite de l’audience du 28 octobre 2025,

rend le présent

Arrêt

1 Par son recours, la requérante, Mme Anastasia Ignatova, demande, sur le fondement de l’article 263 TFUE, l’annulation, premièrement, de la décision (PESC) 2024/2456 du Conseil, du 12 septembre 2024, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2024/2456), deuxièmement, du règlement d’exécution (UE) 2024/2455 du Conseil, du 12 septembre 2024, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2024/2455), troisièmement, de la décision (PESC) 2025/528 du Conseil, du 14 mars 2025, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/528), quatrièmement, du règlement d ’exécution (UE) 2025/527 du Conseil, du 14 mars 2025, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/527), cinquièmement, de la décision (PESC) 2025/1895 du Conseil, du 12 septembre 2025, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/1895), et, sixièmement, du règlement d’exécution (UE) 2025/1894 du Conseil, du 12 septembre 2025, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/1894), en tant que ces actes la concernent.

Antécédents du litige et faits postérieurs à l’introduction du litige

2 La requérante est la fille de l’épouse d’un homme d’affaires russe, M. Chemezov.

3 La présente affaire s’inscrit dans le contexte des mesures restrictives adoptées par l’Union européenne eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégralité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine.

4 Le 17 mars 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée, le Conseil de l’Union européenne a adopté :

– sur le fondement de l’article 29 TUE, la décision (UE) 2014/145/PESC, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2014, L 78, p. 16), et

– sur le fondement de l’article 215 TFUE, le règlement (UE) no 269/2014 du Conseil, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2014, L 78, p. 6).

5 Ces actes prévoyaient notamment le gel des fonds et des ressources économiques de personnes reconnues comme responsables d’actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine et des personnes physiques et morales, des entités ou des organismes qui leur étaient associés, dont les listes figuraient en annexe (ci-après les « listes litigieuses »).

Sur l’inscription de M. Chemezov sur les listes litigieuses

6 Le 8 septembre 2014, M. Chemezov a été inscrit sur les listes litigieuses par la décision 2014/658/PESC du Conseil modifiant la décision 2014/145 (JO 2014, L 271, p. 47), et le règlement d’exécution (UE) no 961/2014 du Conseil mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2014, L 271, p. 8).

7 Les motifs de cette inscription étaient les suivants :

« Sergei Chemezov est l’un des proches du président Poutine, tous deux ayant été officiers du KGB en poste à Dresde et il est membre du Conseil suprême de ‘Russie unie’. Grâce à ses liens avec le président russe, il a été promu à des postes élevés dans des entreprises contrôlées par l’État. Il préside le consortium Rostec, qui est la principale corporation russe contrôlée par l’État en charge de l’industrie manufacturière et de la défense. À la suite d’une décision du gouvernement russe, une filiale de Rostec, Technopromexport, prévoit de construire des usines énergétiques en Crimée et soutient de ce fait son intégration dans la Fédération de Russie.

En outre, une filiale de Rostec, Rosoboronexport, a soutenu l’intégration de sociétés criméennes du secteur de la défense dans l’industrie de la défense russe, consolidant ainsi l’annexion illégale de la Crimée dans la Fédération de Russie ».

Sur les inscriptions successives de la requérante sur les listes litigieuses

8 La requérante a fait l’objet de cinq inscriptions successives sur les listes litigieuses. Seules les trois dernières inscriptions sont attaquées dans le cadre du présent recours.

Sur la première inscription de la requérante sur les listes litigieuses, non mise en cause devant le Tribunal

9 À la suite de l’agression de l’Ukraine par la Fédération de Russie le 24 février 2022, le Conseil a adopté, le 25 février 2022, la décision (PESC) 2022/329 modifiant la décision 2014/145 (JO 2022, L 50, p. 1), de façon à élargir les critères d’inscription sur les listes litigieuses, notamment, par l’introduction, à l’article 2, paragraphe 1, de la décision 2014/145, d’un critère g), visant « [l]es femmes et hommes d’affaires influents ou [l]es personnes morales, [l]es entités ou [l]es organismes ayant une activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie qui est responsable de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine ». Étaient également visés par ladite disposition les fonds et les ressources économiques « [d]es personnes physiques et morales, [d]es entités ou [d]es organismes qui leur sont associés de même que tous les fonds et ressources économiques que ces personnes, entités et organismes possèdent, détiennent ou contrôlent » [ci-après le « critère g) initial »].

10 Parallèlement, le Conseil a adopté le règlement (UE) 2022/330, du 25 février 2022, modifiant le règlement (UE) nº 269/2014 (JO 2022, L 51, p. 1), qui a modifié le critère d’inscription figurant au point g) de l’article 3, paragraphe 1, du règlement n° 269/2014 dans des termes similaires.

11 Le 8 avril 2022, le Conseil a adopté la décision (PESC) 2022/582 modifiant la décision 2014/145 (JO 2022, L 110, p. 55), et le règlement d’exécution (UE) 2022/581 mettant en œuvre le règlement nº 269/2014 (JO 2022, L 110, p. 3). Par ces actes, le nom de la requérante a été ajouté, sous le numéro 923, sur les listes litigieuses.

12 Les motifs de cette inscription étaient les suivants :

« [la requérante] est la belle-fille de Sergei Chemezov, qui est le PDG de la société d’État russe Rostec (société d’État d’aide au développement, à la production et à l’exportation de technologies russes et de produits industriels de haute technologie).

En tant que belle-fille de Sergei Chemezov, elle détient d’importants actifs qui ont un lien avec lui, par l’intermédiaire de sociétés offshore. [Elle] détient officiellement le yacht de 85 mètres [ Valerie], d’une valeur de 140 millions de dollars [des États-Unis (USD)] (plus de 10 milliards de [roubles russes (RUB)]), par l’intermédiaire d’une entreprise des Îles Vierges britanniques dénommée Delima Services Limited. En outre, elle est la bénéficiaire de sociétés offshore disposant de centaines de millions de [USD] d’actifs.

[Elle] est associée à une personne physique (son beau-père) qui figure sur la liste des personnes faisant l’objet de mesures restrictives eu égard aux actions qui menacent ou compromettent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine. »

13 Par les mêmes actes, la mère de la requérante, Ekaterina Ignatova, et sa grand-mère, Lyudmila Rukavishikova, ont également été inscrites, respectivement sous les numéros 922 et 924, sur les listes litigieuses.

14 Les motifs retenus pour ces deux personnes étaient les suivants :

– « Ekaterina Ignatova est l’épouse de Sergei Chemezov, qui est le PDG de la société d’État russe Rostec (corporation d’État en charge de l’aide au développement, à la production et à l’exportation de technologies russes et de produits industriels de haute technologie). En tant qu’épouse de Sergei Chemezov, Ekaterina Ignatova détient d’importants actifs qui ont un lien avec lui. Dans la dernière déclaration publique de patrimoine de Sergei Chemezov, en 2019, étaient inclus les revenus annuels d’Ekaterina Ignatova, à savoir 24 millions de [USD].

– Ekaterina Ignatova est associée à une personne physique (son époux) qui figure sur la liste des personnes faisant l’objet de mesures restrictives eu égard aux actions qui menacent ou compromettent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine » ;

– « Lyudmila Rukavishikova est la belle-mère de Sergei Chemezov, qui est le PDG de la société d’État russe Rostec (société d’État d’aide au développement, à la production et à l’exportation de technologies russes et de produits industriels de haute technologie). En tant que belle-mère de Sergei Chemezov, elle détient d’importants actifs qui ont un lien avec lui, y compris des actions de sociétés propriétaires de biens utilisés par Rostec.

– Lyudmila Rukavishikova est associée à une personne physique (son beau-fils) qui figure sur la liste des personnes faisant l’objet de mesures restrictives eu égard aux actions qui menacent ou compromettent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine. »

15 Par un avis du 11 avril 2022 (JO 2022, C 157, p. 11), le Conseil a informé les personnes concernées de la possibilité de lui adresser, avant le 1er juin 2022, une demande de réexamen de la décision par laquelle elles avaient été inscrites sur les listes litigieuses.

16 La requérante n’a pas réagi à cet avis. Elle n’a pas non plus mis en cause cette première inscription devant le Tribunal.

Sur la deuxième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, non mise en cause devant le Tribunal

17 Le 5 juin 2023, dans le souci de renforcer les mesures restrictives à l’encontre de la Fédération de Russie, le Conseil a, par la décision (PESC) 2023/1094, modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 146, p. 20), et le règlement (UE) 2023/1089, modifiant le règlement no 269/2014 (JO 2023, L 146, p. 1) (ci-après, pris ensemble, les « actes de 2023 »), notamment modifié le critère d’inscription prévu à l’article 2, paragraphe 1, sous g), de la décision 2014/145 et à l’article 3, paragraphe 1, sous g), du règlement nº 269/2014. Selon ce critère, les mesures de gel de fonds s’appliquent à des femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie (ci-après le « premier volet ») et aux membres de leur famille proche ou à d’autres personnes physiques, qui en tirent avantage (ci-après le « deuxième volet »), ou à des femmes et hommes d’affaires, des personnes morales, des entités ou des organismes ayant une activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie, qui est responsable de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine (ci-après, dans son ensemble, le « critère g) modifié »).

18 Le 13 septembre 2023, par la décision (PESC) 2023/1767 modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 226, p. 104), et le règlement d’exécution (UE) 2023/1765 mettant en œuvre le règlement nº 269/2014 (JO 2023, L 226, p. 3), le Conseil a maintenu l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mais en a modifié les motifs comme suit :

« [La requérante] est la belle-fille de Sergei Chemezov, qui est le PDG de la société d’État russe Rostec (société d’État en charge de la promotion du développement, de la production et de l’exportation de produits de haute technologie).

En tant que belle-fille de Sergei Chemezov, elle détient d’importants actifs qui ont un lien avec lui, par l’intermédiaire de sociétés offshore. [Elle] était officiellement propriétaire du yacht de 85 mètres [Valerie], d’une valeur de 140 millions de [USD] (plus de 10 milliards de [RUB], par l’intermédiaire d’une entreprise des Îles Vierges britanniques dénommée Delima Services Limited. En outre, elle est la bénéficiaire de sociétés offshore disposant de centaines de millions de [USD] d’actifs.

[Elle] est membre de la famille proche de Sergei Chemezov, son beau-père, dont elle tire avantage ».

19 Par avis du 14 septembre 2023 (JO 2023, C 324, p. 8), le Conseil a informé les personnes et entités concernées de la possibilité de lui adresser, avant le 2 novembre 2023, une demande de réexamen de la décision par laquelle elles avaient été inscrites sur les listes litigieuses.

20 Cet avis n’a pas suscité de réaction de la requérante avant le 2 novembre 2023.

21 Cependant, le 21 mai 2024, la requérante a demandé au Conseil l’accès aux documents étayant ses inscriptions.

22 Le 31 mai 2024, le Conseil a transmis à la requérante le document de travail WK 5027/2022 INIT (ci-après le « premier document de travail ») ainsi que les documents de travail WK 5142/2023 INIT, WK 5142/2023 ADD1 REV 1 et WK 5142/2023 ADD2.

Sur la troisième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mise en cause devant le Tribunal

23 Le 23 juillet 2024, le Conseil a informé la requérante qu’il envisageait de maintenir l’inscription de celle-ci sur les listes litigieuses pour des motifs modifiés, libellés comme suit :

« [La requérante] est la belle-fille de Sergei Chemezov, qui est le PDG de la société d’État russe Rostec (société d’État en charge de la promotion du développement, de la production et de l’exportation de produits de haute technologie).

En tant que belle-fille de Sergei Chemezov, elle détient d’importants actifs qui ont un lien avec lui, par l’intermédiaire de sociétés offshore. [Elle] pourrait être encore la propriétaire du yacht de 85 mètres [Valerie], d’une valeur de 140 millions de [USD] (plus de 10 milliards de [RUB]), par l’intermédiaire d’une entreprise des Îles Vierges britanniques dénommée Delima Services Limited, en vue d’une éventuelle vente fictive. En outre, elle est la bénéficiaire de sociétés offshore disposant de centaines de millions de [USD] d’actifs.

[Elle] est membre de la famille proche de Sergei Chemezov, son beau-père, dont elle tire avantage ».

24 Par le même courrier, le Conseil a transmis à la requérante le document de travail WK 10306/24 INIT (ci-après le « deuxième document de travail »), en lui indiquant qu’elle pouvait présenter des observations le 5 août 2024 au plus tard.

25 Le 5 août 2024, la requérante a présenté au Conseil des observations sur la modification des motifs de son inscription, envisagée par le Conseil.

26 Le 12 septembre 2024, le Conseil a adopté la décision 2024/2456 et le règlement d’exécution 2024/2455 (ci-après, pris ensemble, les « actes attaqués de septembre 2024 »), par lesquels l’inscription de la requérante a été maintenue sur les listes litigieuses pour les motifs indiqués par le Conseil dans son courrier du 23 juillet 2024.

27 Le 13 septembre 2024, le Conseil a répondu aux observations formulées par la requérante dans son courrier du 5 août 2024, il l’a en outre informée de l’adoption des actes attaqués de septembre 2024 et fixé au 2 novembre 2024 le délai dont elle disposait pour présenter de nouvelles observations.

28 Le 1 er novembre 2024, la requérante a adressé au Conseil une demande de réexamen.

29 Le 25 novembre 2024, la requérante a introduit le présent recours contre cette troisième inscription.

Sur la quatrième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mise en cause devant le Tribunal

30 Le 14 mars 2025, le Conseil a adopté la décision 2025/528 et le règlement d’exécution 2025/527 (ci-après les « actes attaqués de mars 2025 »), par lesquels il a maintenu l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses pour des motifs inchangés.

31 Le 17 mars 2025, le Conseil a informé la requérante de sa décision de maintenir son inscription sur les listes litigieuses, a répondu aux observations présentées par celle-ci dans son courrier du 1er novembre 2024 et l’a informée de la possibilité de présenter de nouvelles observations pour le 2 juin 2025 au plus tard.

32 Le 16 avril 2025, la requérante a introduit un mémoire en adaptation visant à l’annulation des actes attaqués de mars 2025 (ci-après le « premier mémoire en adaptation »).

33 Le 2 juin 2025, la requérante a adressé au Conseil une demande de réexamen.

Sur la cinquième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mise en cause devant le Tribunal

34 Le 12 septembre 2025, le Conseil a adopté la décision 2025/1895 et le règlement d’exécution 2025/1894 (ci-après, pris ensemble, les « actes attaqués de septembre 2025 »), par lesquels le nom de la requérante a été maintenu sur les listes litigieuses sur le fondement de la même motivation que celle qui figurait dans les actes attaqués de septembre 2024 et les actes attaqués de mars 2025.

35 Le 15 septembre 2025, le Conseil a informé la requérante de sa décision de maintenir son inscription sur les listes litigieuses, a répondu aux observations présentées par celle-ci dans son courrier du 2 juin 2025 et l’a informée de la possibilité de présenter de nouvelles observations pour le 11 novembre 2025 au plus tard.

36 Le 24 septembre 2025, la requérante a introduit un nouveau mémoire en adaptation visant à l’annulation des actes attaqués de septembre 2025 (ci-après le « second mémoire en adaptation »).

Conclusions des parties

37 Dans la requête, la requérante demande à ce qu’il plaise au Tribunal :

– annuler les actes attaqués de septembre 2024 dans la mesure où ces actes la concernent ;

– déclarer les actes de 2023 inapplicables à son égard ;

– condamner le Conseil aux dépens.

38 Dans le mémoire en défense, le Conseil demande à ce qu’il plaise au Tribunal :

– rejeter le recours comme non fondé ;

– condamner la requérante aux dépens ;

– à titre subsidiaire, dans l’hypothèse où le Tribunal annulerait les actes attaqués de septembre 2024, ordonner que les effets de la décision 2024/2456 soient maintenus en ce qui concerne la requérante jusqu’à ce que l’annulation partielle du règlement d’exécution 2024/2455 prenne effet.

39 Dans le premier mémoire en adaptation, la requérante demande à ce qu’il plaise au Tribunal :

– annuler les actes attaqués de mars 2025 dans la mesure où ces actes la concernent ;

– déclarer inapplicables à son égard les actes de 2023 ;

– condamner le Conseil aux dépens.

40 Dans ses observations sur le premier mémoire en adaptation, le Conseil demande à ce qu’il plaise au Tribunal :

– rejeter le recours en annulation de la requérante ;

– condamner la requérante aux dépens ;

– à titre subsidiaire, si le Tribunal décide d’annuler la décision [2024/2456] ou la décision 2025/528, en ce qu’elles concernent la requérante, ordonner le maintien des effets de ces décisions, en ce qu’elles la concernent, jusqu’à la date d’expiration du délai de pourvoi visé à l’article 56, premier alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne ou, si un pourvoi est introduit dans ce délai, jusqu’au rejet éventuel de celui-ci.

41 Dans le second mémoire en adaptation, la requérante demande à ce qu’il plaise au Tribunal :

– annuler les actes attaqués de septembre 2025 dans la mesure où ces actes la concernent ;

– déclarer inapplicables à son égard les actes de 2023 ;

– condamner le Conseil aux dépens.

42 Dans ses observations sur le second mémoire en adaptation, le Conseil demande à ce qu’il plaise au Tribunal :

– rejeter le recours en annulation ;

– condamner la requérante aux dépens ;

– à titre subsidiaire, si le Tribunal décide d’annuler la décision 2024/2456, la décision 2025/528 ou la décision 2025/1895, en ce qu’elles concernent la requérante, ordonner le maintien des effets de ces décisions, en ce qu’elles la concernent, jusqu’à la date d’expiration du délai de pourvoi visé à l’article 56, premier alinéa, du statut de la Cour de justice de l’Union européenne ou, si un pourvoi est introduit dans ce délai, jusqu’au rejet éventuel de celui-ci.

En droit

43 Après un rappel de jurisprudence et une description des éléments de preuve utilisés par le Conseil, le Tribunal examinera successivement les moyens relatifs aux actes attaqués de septembre 2024, de mars 2025 et de septembre 2025.

Rappel de la jurisprudence

44 À titre liminaire, il convient de rappeler que, si le Conseil dispose d’un certain pouvoir d’appréciation pour déterminer, au cas par cas, si les critères juridiques sur lesquels se fondent les mesures restrictives en cause sont remplis, il n’en reste pas moins que les juridictions de l’Union doivent assurer un contrôle, en principe complet, de la légalité de l’ensemble des actes de l’Union (voir, en ce sens, arrêts du 3 juillet 2014, National Iranian Tanker Company/Conseil, T‑565/12, EU:T:2014:608, points 54 et 55, et du 26 octobre 2022, Ovsyannikov/Conseil, T‑714/20, non publié, EU:T:2022:674, point 61 et jurisprudence citée).

45 Par ailleurs, il convient de souligner que l’effectivité du contrôle juridictionnel garanti par l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne exige notamment que le juge de l’Union s’assure que la décision par laquelle des mesures restrictives ont été adoptées ou maintenues, qui revêt une portée individuelle pour la personne ou l’entité concernée, repose sur une base factuelle suffisamment solide. Cela implique une vérification des faits allégués dans l’exposé des motifs qui sous-tend ladite décision, de sorte que le contrôle juridictionnel ne soit pas limité à l’appréciation de la vraisemblance abstraite des motifs invoqués, mais porte sur la question de savoir si ces motifs ou, à tout le moins, l’un d’eux considéré comme suffisant en soi pour soutenir cette même décision sont étayés (arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 119, et du 5 novembre 2014, Mayaleh/Conseil, T‑307/12 et T‑408/13, EU:T:2014:926, point 128).

46 Une telle appréciation doit être effectuée en examinant les éléments de preuve et d’information non de manière isolée, mais dans le contexte dans lequel ils s’insèrent. En effet, le Conseil satisfait à la charge de la preuve qui lui incombe s’il fait état devant le juge de l’Union d’un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants permettant d’établir l’existence d’un lien entre la personne faisant l’objet d’une mesure de gel de fonds et le régime ou, en général, les situations combattues (voir arrêt du 20 juillet 2017, Badica et Kardiam/Conseil, T‑619/15, EU:T:2017:532, point 99 et jurisprudence citée).

47 C’est à l’autorité compétente de l’Union qu’il appartient, en cas de contestation, d’établir le bien-fondé des motifs retenus à l’encontre de la personne concernée, et non à cette dernière d’apporter la preuve négative de l’absence de bien-fondé desdits motifs. Il importe que les informations ou les éléments produits étayent les motifs retenus à l’encontre de la personne concernée (arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, points 121 et 122, et du 3 juillet 2014, National Iranian Tanker Company/Conseil, T‑565/12, EU:T:2014:608, point 57).

48 À cet égard, il convient de souligner que le contexte des mesures en cause doit être pris en compte et le degré de preuve pouvant être exigé du Conseil doit être adapté du fait de la difficulté d’accès à des preuves et à des éléments d’information objectifs (voir arrêt du 1er juin 2022, Prigozhin/Conseil, T‑723/20, non publié, EU:T:2022:317, point 102 et jurisprudence citée).

49 En outre, il importe de rappeler que les mesures restrictives ont une nature conservatoire et, par définition, provisoire, dont la validité est toujours subordonnée à la perpétuation des circonstances de fait et de droit ayant présidé à leur adoption ainsi qu’à la nécessité de leur maintien en vue de la réalisation de l’objectif qui leur est associé. C’est ainsi qu’il incombe au Conseil, lors du réexamen périodique de ces mesures restrictives, de procéder à une appréciation actualisée de la situation et d’établir un bilan de l’impact de telles mesures, en vue de déterminer si elles ont permis d’atteindre les objectifs visés par l’inscription initiale des noms des personnes et des entités concernées sur les listes litigieuses ou s’il est toujours possible de tirer la même conclusion concernant lesdites personnes et entités (arrêt du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, points 58 et 59).

Sur les éléments de preuve utilisés par le Conseil

50 Les éléments de preuve utilisés par le Conseil se répartissent en trois documents de travail.

51 Le premier document de travail a déjà servi à justifier les deux premières inscriptions de la requérante sur les listes litigieuses, qui ne sont pas mises en cause dans le cadre du présent recours. Il a été communiqué à la requérante par courrier du 31 mai 2024 (voir point 22 ci-dessus) et contient les éléments de preuve suivants :

– deux articles de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) du 8 octobre 2021 (ci-après, pour le premier d’entre eux, l’« élément de preuve 1 du premier document de travail » ;

– un article du « Moscow Times » (ci-après l’« élément de preuve 3 du premier document de travail ») ;

– un article publié dans « Vedomosti » en 2016 ;

– un article d’ « Agromassidayu » ;

– les actes par lesquels des mesures restrictives ont été adoptées à l’encontre de la requérante respectivement par le département du Trésor des États-Unis, par le gouvernement du Canada et par le gouvernement du Royaume-Uni.

52 Le deuxième document de travail a été communiqué à la requérante le 23 juillet 2024 (voir point 24 ci-dessus) et contient deux éléments de preuve supplémentaires, se rapportant à des procédures administratives et judiciaires engagées par Sulberg Services Limited (ci-après « Sulberg »), anciennement Delima Services Limited (ci-après « Delima »), qui est propriétaire du yacht Valerie, pour mettre fin à l’immobilisation de celui-ci dans un port espagnol. Ces éléments de preuve supplémentaires sont :

– un rapport du service des douanes et accises de l’Agencia Estatal de Administración Tributaria (Agence d’administration fiscale de l’État espagnole) du 11 avril 2022 (ci-après l’« élément de preuve 1 du deuxième document de travail ») ;

– un jugement du Tribunal Superior de Justicia de Madrid, Sala de lo Contencioso-Administrativo (Cour supérieure de justice de Madrid, Chambre des contentieux administratifs, Espagne), du 17 avril 2024 (ci-après l’« élément de preuve 2 du deuxième document de travail »).

53 Quant aux documents de travail WK 5142/2023 INIT, WK 5142/2023 ADD1 REV 1 et WK 5142/2023 ADD2, ils ont été communiqués à la requérante par courrier du 31 mai 2024 (voir point 22 ci-dessus) et contiennent de nombreux articles sur les composantes et le fonctionnement de l’économie de la Fédération de Russie.

Sur la demande en annulation des actes attaqués de septembre 2024

54 Dans la requête, la requérante avance trois moyens à l’encontre des actes attaqués de septembre 2024. Le premier est tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de membre de la famille proche, le deuxième est tiré de l’illégalité du deuxième volet du critère g) modifié et le troisième est tiré d’une violation de l’obligation de motivation.

Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de de membre de la famille proche

55 Dans son premier moyen, la requérante soutient que le Conseil a commis différentes erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à son égard du critère de « membre de la famille proche », constituant le deuxième volet du critère g) modifié.

56 Le premier moyen comporte cinq branches :

– en premier lieu, la fortune de la requérante ne serait pas liée à M. Chemezov ;

– en deuxième lieu, il n’y aurait aucun lien entre les actifs pertinents et M. Chemezov ;

– en troisième lieu, les actifs pertinents auraient cessé d’exister ou ne seraient plus la propriété de la requérante au moment du maintien, par les actes attaqués de septembre 2024, de l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses ;

– en quatrième lieu, la requérante ne serait pas un membre de la famille proche de M. Chemezov ;

– en cinquième lieu, les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé seraient dénués de pertinence ou porteraient sur des faits manifestement obsolètes ou inexacts.

57 Le Tribunal estime qu’il y a lieu d’examiner ensemble les première à troisième branches du premier moyen, ainsi que la cinquième branche du premier moyen dans la mesure où elle concerne ces trois premières branches. Les autres branches ou arguments seront ensuite examinés.

– Sur les première et deuxième branches du premier moyen, concernant les liens entre les actifs pertinents et M. Chemezov, sur la troisième branche du premier moyen, selon laquelle ces actifs auraient cessé d’exister dans le chef de la requérante, et sur une partie de la cinquième branche du premier moyen, concernant les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé

58 Il résulte de la requête que l’argumentation développée par la requérante dans le cadre des trois premières branches du premier moyen concerne en substance trois actifs, à savoir la société Elsamex, la villa Estepona et le yacht Valerie.

59 Dans les deux premières branches du premier moyen, la requérante soutient que ces actifs n’ont aucun lien avec M. Chemezov et qu’elle a acquis les actions de la société Elsamex avant l’annexion de la Crimée, en février 2014, tandis que, dans la troisième branche, elle fait valoir que lesdits actifs avaient cessé d’exister ou n’étaient plus sa propriété au moment du maintien, par les actes attaqués de septembre 2024, de son inscription sur les listes litigieuses.

60 Il convient de commencer par examiner l’argumentation de la requérante relative au yacht Valerie.

61 Dans la deuxième branche du premier moyen, la requérante fait valoir que le yacht Valerie lui a été légué par son parrain, M. Kogan. Ce dernier aurait été un éminent homme d’affaires ukrainien impliqué dans la gestion commerciale, l’affrètement et la gestion technique de flottes de fret, ainsi que d’autres groupes commerciaux en Ukraine. Il aurait notamment été propriétaire de Sightview Consultants Limited (ci-après « Sightview »), une société des Îles vierges britanniques, qui elle-même aurait détenu les actions de Linkpoint Services Limited (ci-après « Linkpoint »), la société propriétaire dudit yacht. À son décès, le 5 octobre 2017, M. Kogan aurait légué Sightview à la requérante, qui serait ainsi devenue, 17 avril 2018, propriétaire de ce yacht.

62 Le Conseil conteste cette argumentation.

63 À cet égard, il convient de relever que, examinés dans leur ensemble, plusieurs éléments permettent d’établir que, comme l’a considéré le Conseil, le yacht Valerie présente un lien avec M. Chemezov :

– il a été obtenu par la requérante à la suite d’un acte réalisé à titre gratuit ;

– il est présenté dans les éléments de preuve 1 et 3 du premier document de travail comme un bien de la famille Chemezov ;

– l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail fait état de diverses fiches de débarquement dont il résulte que M. Chemezov, son épouse et la requérante ont utilisé le yacht Valerie en 2017 et 2018, avant son transfert à cette dernière.

– dans la requête, la requérante reconnaît que le yacht en question lui a été légué par M. Kogan par l’intermédiaire de Sightview, de Linkpoint et de Delima, ce qui est d’ailleurs attesté par l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail. Or, il ressort des rapports B1 et Kept, produits par la requérante elle-même, que M. Kogan a détenu 49 % des parts de RT-Logistika, une filiale de Rostec, présidé par M. Chemezov, qui a été son actionnaire majoritaire (51 %). M. Kogan a en outre été le gérant de ladite société. Le rapport Kept précise que les dividendes distribués par cette société à M. Kogan au cours des années 2011 et 2012 s’élevaient à 1,05 million de USD.

64 La requérante n’ayant pas déposé de réplique, les indices relevés par le Conseil afin de démontrer l’existence d’un lien entre M. Chemezov et les actifs pertinents n’ont pas été contestés par la requérante dans le cadre de la demande d’annulation des actes attaqués de septembre 2024.

65 Cependant, dans le cadre de la cinquième branche du premier moyen, la requérante critique les éléments de preuve 1 et 3 du premier document de travail ainsi que l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail, dont proviennent certains des indices visés au point 63 ci-dessus.

66 L’élément de preuve 1 du premier document de travail consiste en un article de l’OCCRP du 8 octobre 2021 (voir point 51 ci-dessus). La requérante le critique au motif qu’il concerne d’autres personnes et qu’il contient des allégations fondées sur des faits obsolètes, qui n’ont pas été vérifiées à l’aune de documents officiels dans des pays disposant de registres accessibles.

67 L’élément de preuve 3 du premier document de travail consiste en un article du « Moscow Times » (voir point 51 ci-dessus). La requérante critique cet élément de preuve au motif qu’il se borne à résumer les allégations contenues, notamment, dans l’élément de preuve 1 dudit document de travail.

68 Quant à l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail (voir point 52 ci-dessus), il consiste dans un rapport du service des douanes et accises de l’Agence d’administration fiscale de l’État espagnole du 11 avril 2022. La requérante fait valoir qu’il a été mal compris par le Conseil.

69 À cet égard, il y a lieu de rappeler que, conformément à une jurisprudence constante, l’activité du juge de l’Union est régie par le principe de libre appréciation des preuves et le seul critère pour apprécier la valeur des preuves produites réside dans leur crédibilité. À cet égard, pour apprécier la valeur probante d’un document, il faut vérifier la vraisemblance de l’information qui y figure en tenant compte, notamment, de l’origine du document, des circonstances de son élaboration ainsi que de son destinataire et se demander si, d’après son contenu, il semble sensé et fiable [voir arrêts du 31 mai 2018, Kaddour/Conseil, T‑461/16, EU:T:2018:316, point 107 et jurisprudence citée, et du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 95 (non publié) et jurisprudence citée].

70 En l’absence de pouvoirs d’enquête dans des pays tiers, l’appréciation des autorités de l’Union doit, de fait, se fonder sur des sources d’information accessibles au public, des rapports, des articles de presse, des rapports des services secrets ou d’autres sources d’information similaires (voir arrêt du 1er juin 2022, Prigozhin/Conseil, T‑723/20, non publié, EU:T:2022:317, point 59 et jurisprudence citée).

71 En outre, il importe de relever que la situation de conflit dans laquelle la Fédération de Russie et l’Ukraine sont impliquées rend en pratique particulièrement difficile l’accès à certaines sources, l’indication expresse de la source primaire de certaines informations ainsi que l’éventuel recueil de témoignages de la part de personnes acceptant d’être identifiées. Les difficultés d’investigation qui s’ensuivent peuvent ainsi contribuer à faire obstacle à ce que des preuves précises et des éléments d’information objectifs soient apporté (voir arrêt du 18 décembre 2024, Rosbank/Conseil, T‑270/23, non publié, EU:T:2024:904, point 110 et jurisprudence citée).

72 C’est à la lumière de ces considérations qu’il convient d’examiner les critiques émises par la requérante à l’encontre des éléments de preuve 1 et 3 du premier document de travail et de l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail.

73 S’agissant de l’élément de preuve 1 du premier document de travail, il y a lieu de relever que l’article de l’OCCRP date de 2021 et, donc, qu’il n’est pas si ancien qu’il ne pourrait plus être pris en compte pour le maintien, par les actes attaqués de septembre 2024, de l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses. De plus, il concerne différentes personnes dont la requérante, sa mère et son beau-père ainsi que des biens et des sociétés appartenant à ceux-ci.

74 Par ailleurs, compte tenu des difficultés d’accès aux informations évoquées aux points 48 et 71 ci-dessus, combinées à la circonstance que de nombreuses opérations se rapportent à des sociétés offshore, il peut difficilement être reproché au Conseil de ne pas avoir procédé à des vérifications de ces informations à l’aune de documents officiels dans des pays disposant de registres accessibles.

75 Quant à l’élément de preuve 3 du premier document de travail, il suffit d’observer que le fait que l’article qu’il contient reprenne des informations contenues dans l’élément de preuve 1 du même document de travail n’enlève rien à la force probante de ces informations et que, au contraire, il la renforce, dès lors que la requérante n’a pas mis en cause la crédibilité du journal concerné.

76 Quant à l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail, il convient de constater que la critique émise par la requérante concerne la vente du yacht Valerie, et non son acquisition qui est seule en cause dans le cadre du présent moyen.

77 Il n’y a donc pas lieu d’écarter ni les éléments de preuve 1 et 3 du premier document de travail, ni l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail, produits par le Conseil.

78 Dans ces conditions, il convient de considérer que le Conseil a présenté un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants pour établir un lien entre le yacht Valerie, d’une part, et M. Chemezov, d’autre part.

79 Dans la troisième branche du deuxième moyen, la requérante affirme ne plus être propriétaire du yacht Valerie.

80 Elle expose que, peu de temps après être entrée en possession de celui-ci par voie d’héritage, elle s’est rendu compte que son entretien était trop onéreux. Linkpoint, la société propriétaire du yacht Valerie, aurait apporté celui-ci à sa filiale, Delima, le 14 septembre 2018 et transféré les actions de celle-ci à Sightview le 19 septembre 2018. Cette dernière société aurait été liquidée le 14 février 2019, de sorte que la requérante serait devenue propriétaire de toutes les actions de Delima.

81 Le 23 juillet 2021, la requérante aurait vendu, pour 95 millions d’euros, les actions de Delima, rebaptisée, le 11 mars 2019, Sulberg, à Imbell Global Limited, qui appartiendrait, en dernière analyse, à M. Avdolyan. Le 19 janvier 2022, Imbell Global aurait versé le prix desdites actions sur un compte bancaire ouvert au nom de la requérante dans les livres de la banque VTB.

82 La requérante aurait alors déclaré le produit de la vente des actions de Delima, soit 8,3 milliards de RUB, dans sa déclaration d’impôts relatives à ses revenus pour l’année 2022.

83 Ainsi, selon la requérante, le yacht Valerie continue d’appartenir à Delima, mais les actions de cette société sont détenues, depuis le 23 juillet 2021, par Imbell Global, dont M. Avdolyan est le propriétaire effectif.

84 Par conséquent, la vente du yacht Valerie ne serait nullement « fictive », comme l’aurait indiqué le Conseil dans l’exposé des motifs afférent aux actes attaqués de septembre 2024.

85 Le Conseil conteste cette argumentation.

86 À cet égard, il y a lieu de relever que, dans l’arrêt du 11 septembre 2024, Ezubov/Conseil (T‑741/22, non publié, EU:T:2024:605, point 189), le Tribunal a considéré que les avantages reçus par la personne dont le nom était inscrit sur les listes litigieuses au titre du critère g) modifié, « ou à tout le moins leurs conséquences », devaient demeurer au moment de l’adoption des mesures restrictives à son égard.

87 En l’espèce, la requérante ne conteste pas que, à supposer même que les actions de Delima, devenue Sulberg, aient été vendues à Imbell Global, détenue, en dernière analyse, par M. Avdolyan, elle en a recueilli le produit.

88 En conséquence, sans qu’il faille s’interroger sur la question de savoir si la requérante était toujours en possession du yacht Valerie au moment de l’adoption des actes attaqués de septembre 2024, il y a lieu de considérer que le Conseil a présenté un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants tendant à démontrer que, à ce moment, la requérante tirait toujours avantage de M. Chemezov.

89 Selon une jurisprudence constante, il suffit qu’un seul motif d’inscription soit valable pour soutenir les actes en cause (voir ordonnance du 1er septembre 2015, Makhlouf/Conseil, T‑441/13, non publiée, EU:T:2015:591, point 80 et jurisprudence citée). Dès lors que l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses par les actes attaqués de septembre 2024 peut être justifiée par l’avantage lié au yacht Valerie tiré par la requérante de M. Chemezov, il n’y a pas lieu d’examiner les arguments de la requérante concernant le transfert des actions de la société Elsamex et l’achat de la villa Estepona.

90 Il y a donc lieu de rejeter les première à troisième branches du premier moyen ainsi que la cinquième branche du premier moyen dans la mesure où elle concerne ces trois autres branches.

– Sur la quatrième branche du premier moyen, selon laquelle la requérante ne serait pas membre de la famille proche de M. Chemezov

91 Dans la quatrième branche du premier moyen, la requérante soutient que le Conseil a commis une erreur de droit en la considérant comme un « membre de la famille proche » de M. Chemezov.

92 Dans son argumentation, la requérante se réfère :

– à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme relative à la protection du droit à la vie familiale ;

– à l’article 2, paragraphe 2, sous c), de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) no 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE) (JO 2004, L 158, p. 77) ;

– à l’article 2, sous g), du règlement (UE) no 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride (JO 2013, L 180, p. 31) ;

– aux textes associés, tels que l’article 35, paragraphe 2, de la convention d’application de l’Accord de Schengen du 14 juin 1985 entre les Gouvernements des États de l’Union économique Benelux, de la République fédérale d’Allemagne et de la République française relatif à la suppression graduelle des contrôles aux frontières communes (JO 2000, L 239, p. 19) ;

– à l’article 4, paragraphe 1, sous a), du règlement no 269/2014 lui-même.

93 Selon la requérante, ces différentes dispositions exigent un certain degré de dépendance et des liens personnels étroits entre la personne concernée et les membres de sa famille. De plus, dans l’arrêt du 11 septembre 2024, Ezubov/Conseil (T‑741/22, non publié, EU:T:2024:605), le Tribunal aurait considéré que le critère de membre de la famille proche était seulement rempli pour les conjoints, les enfants et les parents, à l’exclusion des cousins.

94 La requérante estime que de tels liens n’ont jamais existé entre elle et M. Chemezov. Lorsque sa mère a épousé celui-ci, elle aurait été âgée de 17 ans et se serait trouvée à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO). Elle aurait ensuite trouvé un emploi qui lui permettait de subvenir à ses besoins. Ainsi, elle n’aurait pas de lien de parenté biologique avec M. Chemezov, n’aurait jamais vécu à sa charge, n’aurait pas été adoptée par celui-ci et n’aurait aucun autre lien juridique avec lui.

95 Dans le cadre de la cinquième branche du deuxième moyen, la requérante ajoute que, en considérant qu’elle relevait du deuxième volet du critère g) modifié, le Conseil a violé le principe de la sécurité juridique dans la mesure où il a conféré à la notion de « membre de la famille proche » un sens plus large que celui résultant des dispositions et de la jurisprudence citées au point 92 ci-dessus, qui exigeraient un certain niveau de dépendance ou un lien biologique.

96 Cette argumentation est contestée par le Conseil.

97 À cet égard, il importe de constater que les dispositions et la jurisprudence citées par la requérante et reprises dans les quatre premiers tirets du point 92 ci-dessus sont sans rapport avec la décision 2014/145 et le règlement no 269/2014, tels que modifiés par les actes de 2023, qui ont fondé le maintien de l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses par les actes attaqués de septembre 2024.

98 En effet, alors que l’article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950 et la jurisprudence qui s’y rapporte visent à la protection de la vie familiale des individus concernés, que la directive 2004/38 organise le droit à la libre circulation et le droit de séjour des citoyens de l’Union et que le règlement no 604/2013 ainsi que l’article 35, paragraphe 2, de la convention d’application de l’Accord de Schengen concernent le droit des ressortissants de pays tiers de demander l’asile dans les États membres, la décision 2014/145 et le règlement n° 269/2014, tels que modifiés par actes de 2023, ont pour objectif d’éviter le contournement des mesures restrictives adoptées à l’encontre des femmes et des hommes d’affaires russes en vue d’accroître la pression exercée sur le gouvernement de la Fédération de Russie à la suite de l’intensification de la guerre déclarée à l’Ukraine.

99 Les dispositions et la jurisprudence reprises dans les quatre premiers tirets du point 92 ci-dessus ne sont donc pas pertinentes pour interpréter la notion de « membre de la famille proche », utilisée par le critère g) modifié.

100 Il en va de même pour la référence à l’article 4, paragraphe 1, du règlement n° 269/2014 (voir cinquième tiret du point 92 ci-dessus) qui concerne les conditions dans lesquelles des fonds gelés peuvent être débloqués par les autorités des États membres pour permettre aux personnes faisant l’objet de mesures restrictives de faire face à des besoins ponctuels. En toute hypothèse, les dispositions introduites par les actes de 2023 modifient la décision 2014/145 et le règlement n° 269/2014, et doivent être conciliées avec les autres dispositions de ceux-ci.

101 Quant à la jurisprudence citée au point 93 ci-dessus, il est exact que, dans l’arrêt du 11 septembre 2024, Ezubov/Conseil (T‑741/22, non publié, EU:T:2024:605, point 202), le Tribunal a annulé une mesure restrictive concernant un cousin germain d’un homme d’affaires influent. L’annulation n’est cependant pas motivée par le fait que le requérant n’était pas un « membre de la famille proche » de l’homme d’affaires en question, mais par le fait qu’il ne pouvait pas être considéré comme bénéficiant d’un avantage, dès lors que les transferts d’actifs dont il avait bénéficié s’inscrivaient dans une relation d’affaires avec cet homme d’affaires et s’expliquaient par des intérêts communs (voir points 191 à 203 de l’arrêt précité).

102 Ainsi qu’il résulte des points 97 à 99 ci-dessus, la notion de « membre de la famille proche » ne fait pas l’objet d’une interprétation uniforme dans le droit de l’Union, mais doit être interprétée à la lumière de l’objectif poursuivi par la réglementation qui la contient. Ainsi qu’il résulte du considérant 5 de la décision 2023/1094, l’objectif de la décision 2014/145 et du règlement n° 269/2014, tels que modifiés par les actes de 2023, consiste à éviter que les hommes ou femmes d’affaires russes influents contournent les mesures de gel de fonds dont ils font l’objet et gardent le contrôle des ressources dont ils disposent en répartissant leurs fonds et avoirs entre des personnes proches dans le but de dissimuler ces actifs.

103 Compte tenu de cet objectif, la notion de « membre de la famille proche » d’une femme ou d’un homme d’affaires influent au sens du critère g) modifié désigne toute personne qui présente un lien familial avec cette femme ou cet homme d’affaires influent à un degré tel qu’elle pourrait servir à la dispersion de leurs biens en vue d’échapper à des mesures restrictives. La nature de ce lien, de sang, adoptif ou par alliance, est indifférente.

104 En l’espèce, au moment de l’adoption des actes attaqués de septembre 2024, la requérante était la fille de l’épouse de M. Chemezov et, partant, un parent de premier degré de ce dernier. Elle présentait donc avec celui-ci un lien familial suffisamment proche pour répondre au deuxième volet du critère g) modifié.

105 Il importe peu, à cet égard, que la requérante était âgée de 17 ans lorsque sa mère a épousé M. Chemezov. En effet, il ressort du dossier que, au moment de l’acquisition des actifs pertinents, la mère de la requérante et M. Chemezov étaient mariés depuis environ dix ans. Il est par conséquent légitime d’estimer que, au moment de ladite acquisition, la requérante et M. Chemezov se connaissaient depuis plusieurs années.

106 Il y a donc lieu de rejeter la quatrième branche du premier moyen.

– Sur la cinquième branche du premier moyen, selon laquelle les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé seraient dénués de pertinence ou porteraient sur des faits manifestement obsolètes ou inexacts

107 Dans la cinquième branche du premier moyen, la requérante soutient que les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé en l’espèce suscitent des doutes sérieux quant à leur crédibilité, soit qu’ils sont dénués de pertinence, soit qu’ils portent sur des faits manifestement obsolètes ou inexacts.

108 Les critiques de la requérante relatives aux éléments de preuve 1 et 3 du premier document de travail et à l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail ont été examinées aux points 65 à 77 ci-dessus, auxquels il convient par conséquent de renvoyer.

109 Les critiques relatives aux autres éléments de preuve utilisés par le Conseil sont inopérantes compte tenu de la position adoptée par le Tribunal sur les autres branches du premier moyen.

110 Il y a donc lieu de rejeter la cinquième branche du premier moyen et, partant, l’ensemble dudit moyen.

Sur le deuxième moyen, tiré de l’illégalité du deuxième volet du critère g) modifié

111 Par son deuxième moyen, la requérante estime, sur le fondement de l’article 277 TFUE, que le critère g) modifié est illégal en ce qu’il introduit un deuxième volet, relatif aux « membres de la famille proche », pour les motifs suivants :

– ce deuxième volet ne pourrait être fondé sur l’article 215 TFUE (première branche) ;

– le premier volet dudit critère, auquel le deuxième volet est indissociablement lié, violerait les principes de proportionnalité, de prévisibilité et de sécurité juridique (deuxième branche) ;

– le deuxième volet porterait atteinte au droit à la vie familiale, protégé par l’article 7 de la charte des droits fondamentaux, et au principe de proportionnalité (troisième branche) ;

– le deuxième volet serait manifestement inapproprié pour atteindre les objectifs poursuivis et serait, en tant que tel, disproportionné (quatrième branche) ;

– le deuxième volet violerait le principe de sécurité juridique dans la mesure où le Conseil entend conférer à la notion de « membre de la famille proche » un sens plus large que celui qui ressort de l’interprétation normale de ces termes (cinquième branche).

112 À cet égard, il y a lieu de rappeler que, selon l’article 277 TFUE, toute partie peut, à l’occasion d’un litige mettant en cause un acte de portée générale adopté par une institution, un organe ou un organisme de l’Union, se prévaloir des moyens prévus à l’article 263, deuxième alinéa, TFUE pour invoquer devant le juge de l’Union l’inapplicabilité de cet acte.

113 L’article 277 TFUE constitue l’expression d’un principe général assurant à toute partie le droit de contester, par voie incidente, en vue d’obtenir l’annulation d’un acte contre lequel elle peut former un recours, la validité des actes de portée générale qui forment la base juridique d’un tel acte, si cette partie ne disposait pas du droit d’introduire, en vertu de l’article 263 TFUE, un recours direct contre ces actes, dont elle subit ainsi les conséquences sans avoir été en mesure d’en demander l’annulation. L’acte général dont l’illégalité est soulevée doit être applicable, directement ou indirectement, à l’espèce qui fait l’objet du recours et il doit exister un lien juridique direct entre l’acte attaqué et l’acte général dont la légalité est contestée [voir arrêt du 17 février 2017, Islamic Republic of Iran Shipping Lines e.a./Conseil, T‑14/14 et T‑87/14, EU:T:2017:102, point 55 et jurisprudence citée ; voir également, en ce sens, arrêt du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 145 (non publié) et jurisprudence citée].

114 Selon une jurisprudence constante, les juridictions de l’Union doivent, conformément aux compétences dont elles sont investies en vertu du traité FUE, assurer un contrôle, en principe complet, de la légalité de l’ensemble des actes de l’Union au regard des droits fondamentaux faisant partie intégrante de l’ordre juridique de l’Union. Cette exigence est expressément consacrée à l’article 275, second alinéa, TFUE (voir, en ce sens, arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 97 et jurisprudence citée, et du 28 novembre 2013, Conseil/Manufacturing Support & Procurement Kala Naft, C‑348/12 P, EU:C:2013:776, point 65 et jurisprudence citée).

115 Il n’en demeure pas moins que le Conseil dispose d’un large pouvoir d’appréciation en ce qui concerne la définition générale et abstraite des critères de désignation et des modalités d’adoption des mesures restrictives. Par conséquent, les règles de portée générale définissant ces critères et ces modalités, telles que les dispositions des actes de 2023 prévoyant le critère g) modifié, visé par l’exception d’illégalité, font l’objet d’un contrôle juridictionnel restreint. Ce contrôle restreint s’applique, en particulier, à l’appréciation des considérations d’opportunité sur lesquelles les mesures restrictives sont fondées (voir, en ce sens, arrêt du 29 avril 2015, Bank of Industry and Mine/Conseil, T‑10/13, EU:T:2015:235, point 75).

116 C’est à l’aune de ces considérations que seront analysées les cinq branches du deuxième moyen.

– Sur la première branche du deuxième moyen, selon laquelle le deuxième volet du critère g) modifié ne pourrait être fondé sur l’article 215 TFUE

117 La requérante soutient que le deuxième volet du critère g) modifié ne pourrait être fondé sur l’article 215 TFUE.

118 Dès lors qu’il n’est plus exigé que l’influence des femmes et hommes d’affaires concernés soit due à leurs activités économiques dans certains secteurs, le premier volet du critère g) modifié ne présenterait pas un lien suffisant avec le régime de l’État tiers en cause contrairement à la jurisprudence de la Cour relative aux articles 60 et 301 CE (arrêt du 13 mars 2012, Tay Za/Conseil, C‑376/10 P, EU:C:2012:138, point 64).

119 Il en irait a fortiori ainsi pour le deuxième volet du critère g) modifié, concernant les membres de la famille proche des femmes et hommes d’affaires influents, qui sont des personnes encore plus éloignées du gouvernement de la Fédération de Russie ou, en général, des situations combattues.

120 L’absence de lien avec le gouvernement de la Fédération de Russie serait confirmée par la justification que le Conseil et le Tribunal auraient donnée au deuxième volet du critère g), selon laquelle les femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie répartissent leurs avoirs entre les membres de leur famille proche et d’autres personnes, notamment dans le but de dissimuler ces actifs, de contourner les mesures restrictives et de garder le contrôle des ressources dont ils disposent. Les membres de la famille proche n’auraient pas de lien quelconque avec le gouvernement de la Fédération de Russie.

121 Le Conseil conteste cette argumentation.

122 À titre liminaire, il y a lieu d’observer que l’argumentation de la requérante ne concerne que le règlement 2023/1089 qui seul est fondé sur l’article 215 TFUE, la décision 2023/1094 étant fondée sur l’article 29 TUE.

123 S’agissant du grief du requérant tiré d’un défaut de base juridique ainsi que de la nécessité de démontrer un lien entre les personnes sanctionnées et le régime du pays tiers, il y a lieu de relever que le traité de Lisbonne a changé l’état du droit en introduisant un nouvel article 215 TFUE. Ainsi, si l’article 215, paragraphe 1, TFUE couvre les domaines auparavant visés par les articles 60 et 301 CE (voir, en ce sens, arrêt du 19 juillet 2012, Parlement/Conseil, C‑130/10, EU:C:2012:472, points 51 et 52), l’article 215, paragraphe 2, TFUE habilite le Conseil à adopter des mesures restrictives à l’égard de n’importe quelle « personne physique ou morale », « entité non étatique » ou n’importe quel « groupe » à la seule condition qu’une décision adoptée conformément au chapitre 2 du titre V du traité UE prévoie de telles mesures. En d’autres termes, si cette dernière condition est remplie, l’article 215, paragraphe 2, TFUE permet notamment au Conseil d’adopter des actes imposant des mesures restrictives à l’égard de destinataires n’ayant aucun lien avec le régime dirigeant d’un pays tiers (arrêt du 27 février 2014, Ezz e.a./Conseil, T‑256/11, EU:T:2014:93, point 53). Par conséquent, les arguments du requérant tirés d’un défaut de base juridique et de l’exigence d’un lien suffisant entre les personnes visées et le pays tiers en cause ne sauraient prospérer.

124 En toute hypothèse, il y a lieu de constater qu’il existe un lien entre la Fédération de Russie et les personnes visées par les mesures restrictives.

125 En effet, dans le considérant 3 de la décision 2023/1094, sur laquelle se fonde le règlement 2023/1089, il est indiqué :

« Dans ses conclusions du 9 février 2023, le Conseil européen a réaffirmé que l’Union condamnait résolument la guerre d’agression menée par la [Fédération de Russie] contre l’Ukraine, qui constitue une violation manifeste de la [charte des Nations unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945]. Le Conseil européen a également réaffirmé que l’Union se tenait prête à continuer de renforcer ses mesures restrictives à l’encontre de la Russie. »

126 Il apparaît ainsi que, si le Conseil a estimé nécessaire d’élargir le critère g), c’est pour accroître la pression exercée sur le gouvernement de la Fédération de Russie eu égard à sa guerre d’agression contre l’Ukraine.

127 Le lien entre les personnes visées dans le premier volet du critère g) modifié et le gouvernement de la Fédération de Russie provient de ce que les personnes concernées exercent leurs activités en Russie et de ce qu’elles y sont « influentes ».

128 Ainsi qu’il ressort du considérant 4 de la décision 2023/1094, le Conseil a en effet considéré :

« […] qu’il existe une relation d’intérêt et de soutien mutuels entre le gouvernement de la Fédération de Russie et les femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie. En particulier, le gouvernement de la Fédération de Russie permet systématiquement aux femmes et hommes d’affaires russes de premier plan d’accumuler leur richesse par l’exploitation de ressources naturelles et d’autres ressources publiques. Le Conseil estime, compte tenu de cette relation d’interdépendance entre les femmes et hommes d’affaires influents et le gouvernement de la Fédération de Russie, que les critères de désignation devraient couvrir les femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités dans quelque secteur économique que ce soit de la Russie. »

129 Ainsi, le Conseil a estimé que le fonctionnement de l’économie russe se caractérisait par l’existence d’une « relation d’intérêt et de soutien mutuels » ou d’une « relation d’interdépendance » entre le gouvernement de la Fédération de Russie et les femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie, en s’appuyant notamment sur le fait que le gouvernement de la Fédération de Russie permettait systématiquement aux femmes et hommes d’affaires russes d’accumuler leur richesse par l’exploitation de ressources naturelles et d’autres ressources publiques.

130 En visant les femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie, le Conseil vise en réalité à exploiter l’influence que cette catégorie de personnes est susceptible d’exercer sur le régime russe, en les poussant à faire pression sur ce gouvernement afin qu’il modifie sa politique à l’égard de l’Ukraine.

131 Il existe donc bien un lien logique entre le premier volet du critère g) modifié et l’objectif du régime de mesures restrictives en cause.

132 Quant au deuxième volet du critère g) modifié, le considérant 5 de la décision 2023/1094 énonce :

« Le Conseil a également déterminé que des femmes et hommes d’affaires russes influents se livrent à une pratique systématique consistant à répartir leurs fonds et avoirs entre les membres de leur famille proche et d’autres personnes, souvent dans le but de dissimuler ces actifs, de contourner les mesures restrictives et de garder le contrôle des ressources dont ils disposent. Dès lors, le Conseil estime que les membres de la famille proche ou d’autres personnes physiques, qui tirent ainsi avantage de femmes ou hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie, devraient également être désignés le cas échéant, afin d’accroître la pression exercée sur le gouvernement de la Fédération de Russie pour qu’il mette un terme à sa guerre d’agression contre l’Ukraine ainsi que d’éviter le risque de contournement des mesures restrictives. »

133 Si le critère g) modifié a été élargi aux membres de la famille proche des personnes visées dans le premier volet du même critère, c’est donc en raison de l’observation d’une pratique de ces personnes consistant à répartir leurs avoirs entre leurs proches en vue d’échapper aux mesures restrictives qui les visent directement.

134 Il existe donc bien également un lien, même s’il est indirect, entre les membres de la famille proche des femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie, visés dans le deuxième volet du critère g) modifié, et le gouvernement de la Fédération de Russie.

135 Il y a donc lieu de considérer que le critère g) modifié, tel que prévu par le règlement 2023/1089, est valablement fondé sur l’article 215 TFUE.

– Sur la deuxième branche du deuxième moyen, tirée de la violation, par le premier volet du critère g) modifié, des principes de proportionnalité, de prévisibilité et de sécurité juridique

136 La requérante soutient que le premier volet du critère g) modifié, auquel le deuxième volet est indissociablement lié, viole les principes de proportionnalité, de prévisibilité et de sécurité juridique, étant donné que l’adjectif « influent » est vague et susceptible de désigner des personnes qui n’ont aucun poids auprès du gouvernement de la Fédération de Russie.

137 En premier lieu, en ce qui concerne la violation des principes de prévisibilité et de sécurité juridique, la requérante rappelle que, dans l’arrêt du 18 septembre 2024, Kozitsyn/Conseil (T‑607/22 et T‑731/22, non publié, sous pourvoi, EU:T:2024:635, point 80), le Tribunal a précisé à propos de la notion de « femmes et hommes d’affaires influents » qui figurait dans le critère g) initial que les femmes et hommes d’affaires étaient qualifiés d’« influents » en tenant compte de « l’importance de ces derniers au regard, selon le cas, de leurs statuts professionnels, de l’importance de leurs activités économiques, de l’ampleur de leurs possessions capitalistiques ou de leurs fonctions au sein d’une ou de plusieurs entreprises dans lesquelles ils exercent ces activités ».

138 La requérante soutient que, si la même interprétation était retenue pour le premier volet du critère g) modifié, le champ des personnes potentiellement affectées serait si large qu’il confèrerait au Conseil un pouvoir d’appréciation quasi-illimité qui lui permettrait d’appliquer des mesures restrictives à n’importe quelle femme ou homme d’affaires qui exercerait ses activités dans un secteur, aussi insignifiant soit-il, de l’économie russe. De plus, il ne serait pas certain que l’élargissement massif du nombre de personnes susceptibles de relever du premier volet du critère g) modifié aurait pour effet d’accroître la pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie.

139 En réalité, l’objectif de l’élargissement du critère g) modifié ne serait pas d’inscrire davantage de personnes sur les listes litigieuses, mais de consolider les dossiers montés par le Conseil contre les personnes déjà inscrites sur ces listes pour lesquelles des lacunes entacheraient les éléments de preuve justifiant ces inscriptions.

140 Le Conseil conteste cette argumentation.

141 À cet égard, en premier lieu, il y a lieu de rappeler que, selon une jurisprudence bien établie, le principe de sécurité juridique, qui constitue un principe général du droit de l’Union, exige notamment que les règles de droit soient claires, précises et prévisibles dans leurs effets, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir sur les individus et les entreprises des conséquences défavorables. Ce principe est applicable en ce qui concerne les mesures restrictives telles que celles en cause en l’espèce, qui affectent les droits et libertés des personnes et entités concernées (voir, en ce sens, arrêt du 29 avril 2015, Bank of Industry and Mine/Conseil, T‑10/13, EU:T:2015:235, point 77).

142 Par ailleurs, il convient de rappeler que, selon la jurisprudence, un pouvoir d’appréciation quant aux mesures que le Conseil adopte ne se heurte pas en soi à l’exigence de prévisibilité, à condition que l’étendue et les modalités d’exercice d’un tel pouvoir se trouvent définies avec une netteté suffisante, eu égard au but légitime en jeu, pour fournir à l’individu une protection adéquate contre l’arbitraire (arrêt du 16 juillet 2014, National Iranian Oil Company/Conseil (T‑578/12, non publié, EU:T:2014:678, point 116).

143 En l’espèce, le Tribunal a déjà jugé que la notion d’« hommes d’affaires influents » figurant dans le critère g) modifié devait être comprise comme celle figurant dans le critère g) initial et que, bien que, par sa formulation large, il conférait un pouvoir d’appréciation au Conseil, le critère g) modifié était suffisamment clair et prévisible pour remplir les exigences de sécurité juridique (voir, en ce sens, arrêt du 18 septembre 2024, Kozitsyn/Conseil, T‑607/22 et T‑731/22, non publié, sous pourvoi, EU:T:2024:635, points 80 et 81).

144 Cette position s’impose d’autant plus que, comme l’observe le Conseil, le critère g) modifié s’inscrit dans un cadre juridique clairement délimité par les objectifs poursuivis par les mesures restrictives eu égard à la situation en Ukraine, à savoir la nécessité, compte tenu de la gravité de la situation, d’exercer une pression maximale sur le gouvernement de la Fédération de Russie, afin que celui-ci mette fin à ses actions et à ses politiques déstabilisant l’Ukraine ainsi qu’à sa guerre d’agression contre ce pays.

145 En outre, il y a lieu de relever que le pouvoir d’appréciation conféré au Conseil par le critère g) modifié est contrebalancé par une obligation de motivation et des droits procéduraux renforcés, garantis par la jurisprudence (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 47 et jurisprudence citée).

146 Partant, il y a lieu de considérer que le premier volet du critère g) modifié n’est pas contraire aux principes de prévisibilité et de sécurité juridique.

147 En second lieu, s’agissant de la prétendue violation du principe de proportionnalité, consacré à l’article 5 TUE, la requérante soutient que le premier volet du critère g) modifié n’est ni approprié, ni nécessaire à l’atteinte de l’objectif identifié, ni proportionné stricto sensu à cet objectif.

148 Premièrement, l’élargissement du critère g) initial ne serait pas adapté pour atteindre l’objectif déclaré consistant à accroître la pression exercée sur le gouvernement de la Fédération de Russie pour qu’il mette un terme à sa guerre d’agression contre l’Ukraine. De surcroit, deux ans après l’introduction du critère g), modifié, il serait permis d’attendre du Conseil qu’il soit en mesure d’apporter la preuve concrète que ce dernier critère permet d’atteindre ces objectifs.

149 Deuxièmement, le critère g) modifié, et en particulier le premier volet de celui-ci, irait au-delà de ce qui est nécessaire.

150 Troisièmement, l’inconvénient causé par cet élargissement, sous l’angle d’un accroissement conséquent de l’insécurité juridique et du nombre considérable de personnes qui seraient désormais susceptibles de craindre de faire l’objet des mesures restrictives, serait disproportionné par rapport aux avantages qu’en retire le Conseil.

151 À cet égard, il convient de rappeler que, selon la jurisprudence, le principe de proportionnalité exige que les moyens mis en œuvre par une disposition du droit de l’Union soient aptes à réaliser les objectifs légitimes poursuivis par la réglementation concernée et n’aillent pas au‑delà de ce qui est nécessaire pour les atteindre (voir arrêt du 15 novembre 2012, Al-Aqsa/Conseil et Pays-Bas/Al-Aqsa, C‑539/10 P et C‑550/10 P, EU:C:2012:711, point 122 et jurisprudence citée).

152 De plus, le Conseil n’est pas tenu de rapporter la preuve que les mesures restrictives qu’il institue produisent les effets escomptés par la réglementation concernée, mais seulement que ces mesures sont susceptibles de réaliser les objectifs poursuivis par cette réglementation (voir, en ce sens, arrêt du 25 juin 2020, VTB Bank/Conseil, C‑729/18 P, non publié, EU:C:2020:499, point 66).

153 En l’espèce, il y a lieu de relever, tout d’abord, que le premier volet du critère g) modifié a été introduit en raison de la poursuite de la guerre d’agression menée par la Fédération de Russie contre l’Ukraine et vise à accroître la pression exercée sur le gouvernement de cet État, dans le but, plus général, de préserver la paix et la sécurité internationale, conformément aux objectifs de l’action extérieure de l’Union énoncés à l’article 21, paragraphe 2, sous c), TUE.

154 À cet égard, il convient de rappeler le lien logique entre le fait de cibler des « femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie », compte tenu de la constatation d’une relation d’interdépendance entre ces personnes et le gouvernement russe (voir considérant 4 de la décision 2023/1094), et l’objectif des mesures restrictives en cause, qui est d’accroître la pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie afin qu’il mette fin à sa guerre d’agression contre l’Ukraine.

155 Le premier volet du critère g) modifié est donc approprié pour atteindre l’objectif poursuivi.

156 Ensuite, le premier volet du critère g) modifié est nécessaire à la réalisation et à la mise en œuvre des objectifs visés à l’article 21 TUE, dans la mesure où la requérante n’a pas établi, en ce qui concerne ce critère, que d’autres mesures moins contraignantes, telles qu’un système d’autorisation préalable ou une obligation de justification a posteriori de l’usage des fonds versés, seraient tout aussi efficaces.

157 En tout état de cause, il y a lieu de relever que l’élargissement du cercle des personnes qui résulte du critère g) modifié a été nécessité par la prolongation et l’aggravation de l’atteinte portée par la Fédération de Russie à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, qui a obligé le Conseil à renforcer les mesures restrictives déjà existantes.

158 Enfin, le critère g) modifié est proportionné à l’objectif qu’il poursuit dans la mesure où l’article 2 de la décision 2014/145, telle que modifiée, et les articles 4 à 6 du règlement nº 269/2014, tel que modifié, prévoient que, dans les cas qu’ils précisent, les autorités compétentes des États membres peuvent accorder des dérogations spécifiques aux mesures restrictives. En outre, il résulte de l’article 3 de la décision 2014/145, telle que modifiée, et de l’article 14 du règlement no 269/2014, tel que modifié, que les inscriptions sur les listes litigieuses font l’objet de réexamens réguliers afin de vérifier qu’elles demeurent justifiées au regard des critères d’inscription en vigueur.

159 En conséquence, le premier volet du critère g) modifié est conforme au principe de proportionnalité.

160 Il y a donc dieu de rejeter la deuxième branche du deuxième moyen.

– Sur la troisième branche du deuxième moyen, tirée de la violation, par le deuxième volet du critère g) modifié, du droit à la vie familiale et du principe de proportionnalité

161 La requérante soutient que le deuxième volet du critère g) modifié viole le droit à la vie familiale protégé par l’article 7 de la charte des droits fondamentaux, selon lequel « [t]oute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications », et le principe de proportionnalité.

162 Selon la requérante, dès lors que, dans l’arrêt du 11 septembre 2024, Tokareva/Conseil (T‑744/22, EU:T:2024:608, point 142), le Tribunal a considéré que l’« avantage » susceptible de mener à l’imposition de mesures restrictives sur la base du deuxième volet du critère g) modifié ne devait pas être indu, le droit à la vie familiale, lequel engloberait le droit des membres de la famille de s’entraider matériellement et, en fin de compte, de prendre des dispositions successorales normales, serait restreint.

163 La requérante estime que, lorsque le Conseil établit qu’une personne est un membre de la famille proche, il devrait pouvoir se poser la question de savoir si l’« avantage » en cause n’est pas entièrement explicable par ce lien familial lui-même, ce qui serait fonction des circonstances de la situation financière propre aux personnes concernées.

164 Tel qu’il est libellé, le deuxième volet du critère g) modifié ne serait ni adapté à l’objectif poursuivi ni proportionné à celui-ci. Il aboutirait à prononcer des mesures restrictives à l’encontre de personnes qui ne sont pas liées elles-mêmes à la guerre en Ukraine et viserait non pas à accroître la pression exercée sur le gouvernement de la Fédération de Russie, mais à essayer de s’emparer des actifs distribués, en particulier aux membres de la famille proche, dans l’espoir qu’il en découlerait une pression exercée sur les femmes et hommes d’affaires influents, lesquels pourraient à leur tour faire pression sur ledit gouvernement. Ce raisonnement serait trop spéculatif.

165 Le Conseil conteste cette argumentation.

166 À cet égard, il convient de rappeler que sont visés par le deuxième volet du critère g) modifié les membres de la famille proche des femmes et hommes d’affaires influents exerçant leurs activités en Russie, qui tirent avantage de ces derniers.

167 Dans l’arrêt du 11 septembre 2024, Mordashova/Conseil (T‑497/22, non publié, EU:T:2024:604, point 109), le Tribunal a considéré que l’avantage dont il est question dans le deuxième volet du critère g) modifié visait tout avantage de quelque nature que ce soit, qui n’était pas nécessairement indu, mais qui devait être quantitativement ou qualitativement non négligeable.

168 Il résulte de l’article 52, paragraphe 1, de la charte des droits fondamentaux que les droits fondamentaux ne jouissent pas, dans le droit de l’Union, d’une protection absolue, et que leur exercice peut faire l’objet de limitations dans les conditions indiquées par cette disposition.

169 Selon l’article 52, paragraphe 1, de la charte des droits fondamentaux, d’une part, « [t]oute limitation de l’exercice des droits et libertés reconnus par [ladite charte] doit être prévue par la loi et respecter le contenu essentiel desdits droits et libertés » et, d’autre part, « [d]ans le respect du principe de proportionnalité, des limitations ne peuvent être apportées que si elles sont nécessaires et répondent effectivement à des objectifs d’intérêt général reconnus par l’Union ou au besoin de protection des droits et libertés d’autrui ».

170 Par conséquent, pour être conforme au droit de l’Union, une limitation de l’exercice des droits fondamentaux en cause doit répondre à quatre conditions. Premièrement, elle doit être « prévue par la loi », en ce sens que l’institution de l’Union adoptant des mesures susceptibles de restreindre les droits fondamentaux d’une personne physique ou morale doit disposer d’une base légale à cette fin. Deuxièmement, elle doit respecter le contenu essentiel de ces droits. Troisièmement, elle doit viser un objectif d’intérêt général, reconnu comme tel par l’Union. Quatrièmement, elle doit être proportionnée (voir arrêt du 5 mars 2025, Ponomarenko/Conseil, T‑249/22, non publié, EU:T:2025:202, point 196 et jurisprudence citée).

171 Le deuxième volet du critère g) modifié remplit ces quatre conditions.

172 En ce qui concerne la première condition (fondement légal), les mesures restrictives en cause sont « prévues par la loi », puisqu’elles sont énoncées dans des actes ayant une portée générale, à savoir la décision 2014/145, tel que modifiée, et le règlement no 269/2014, tel que modifié, et disposant d’une base juridique claire en droit de l’Union, à savoir, respectivement, l’article 29 TUE et l’article 215 TFUE.

173 En ce qui concerne la deuxième condition (respect du contenu essentiel du droit à la vie familiale), il convient de relever qu’un gel des fonds et des ressources économiques est une mesure provisoire qui n’affecte que de manière temporaire la capacité des personnes concernées de disposer de leurs biens et, par conséquent, ne les privent pas de la substance même de ce droit.

174 De plus, en vertu de l’article 3 de la décision 2014/145, telle que modifiée, et de l’article 14 du règlement no 269/2014, tel que modifié, les listes litigieuses font l’objet d’un réexamen périodique afin que les personnes et entités ne répondant plus aux critères pour y figurer soient radiées.

175 En ce qui concerne la troisième condition (poursuite d’un objectif d’intérêt général), il y a lieu de rappeler que le deuxième volet du critère g) modifié vise à rendre plus efficaces les mesures administratives prises à l’encontre des femmes et des hommes d’affaires influents exerçant leurs activités en Russie en vue d’accroître la pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie afin qu’elle mette fin à sa guerre d’agression contre l’Ukraine, dans un objectif ultime de maintien de la paix et de la sécurité internationales conformément à l’article 21, paragraphe 2, sous b) et c), TUE.

176 En ce qui concerne la quatrième condition (caractère proportionné de la mesure), il y a lieu de rappeler que le principe de proportionnalité exige que les actes des institutions de l’Union ne dépassent pas les limites de ce qui est approprié et nécessaire à la réalisation des objectifs poursuivis par la réglementation en cause. Ainsi, lorsqu’un choix s’offre entre plusieurs mesures appropriées, il convient de recourir à la moins contraignante et les inconvénients causés ne doivent pas être démesurés par rapport aux buts visés (voir arrêt du 30 novembre 2016, Rotenberg/Conseil, T‑720/14, EU:T:2016:689, point 178 et jurisprudence citée).

177 La jurisprudence précise à cet égard que, s’agissant du contrôle juridictionnel du respect du principe de proportionnalité, il convient de reconnaître un large pouvoir d’appréciation au législateur de l’Union dans des domaines qui impliquent de la part de ce dernier des choix de nature politique, économique et sociale, et dans lesquels celui-ci est appelé à effectuer des appréciations complexes. Dès lors, seul le caractère manifestement inapproprié d’une mesure adoptée dans ces domaines, au regard de l’objectif que l’institution compétente entend poursuivre, peut affecter la légalité d’une telle mesure (voir arrêt du 28 mars 2017, Rosneft, C‑72/15, EU:C:2017:236, point 146 et jurisprudence citée).

178 En l’espèce, le gel des fonds et des ressources des membres de la famille proche des femmes et hommes d’affaires influents exerçant leurs activités en Russie, qui tirent avantage de ces derniers, est une mesure apte à réaliser l’objectif poursuivi, à savoir accroître la pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie, dès lors qu’il a été observé que ces femmes et hommes d’affaires influents, qui sont dans une relation d’interdépendance avec ce gouvernement, tentent d’échapper aux mesures dont ils faisaient eux-mêmes l’objet en répartissant leurs avoirs entre les membres de leur famille proche en vue de dissimuler ces actifs.

179 S’agissant du caractère nécessaire de la mesure en cause, la requérante fait valoir, dans le cadre de la quatrième branche du présent moyen, qu’il existe déjà d’autres mesures moins intrusives pour atteindre les objectifs poursuivis.

180 Ainsi, renvoyant à l’article 2, paragraphe 1, du règlement no 269/2014 et à l’article 2, paragraphe 1, de la décision 2014/145, la requérante prétend qu’il aurait été possible de décider le gel des biens appartenant à des membres de la famille ou à d’autres personnes s’il est prouvé qu’une autre personne inscrite sur les listes litigieuses « possède, détient ou contrôle » ces biens.

181 En outre, la requérante invoque le critère h) introduit par l’article 1er, paragraphe 2, sous a), de la décision (PESC) 2023/1218 du Conseil, du 23 juin 2023, modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 159 I, p. 526), et l’article 1er, paragraphe 1, sous a), du règlement (UE) 2023/1215 du Conseil, du 23 juin 2023, modifiant le règlement no 269/2014 (JO 2023, L 159 I, p. 330), ciblant les personnes « qui facilitent des violations de l’interdiction de contournement » des mesures restrictives, ainsi que les articles 5 et 9 du règlement no 269/2014 en combinaison avec la législation nationale applicable aux cas de contournement.

182 À cet égard, il convient de considérer que, si, pour lutter contre la tendance des femmes et hommes d’affaires influents exerçant leurs activités en Russie à recourir aux membres de la famille proche pour contourner les mesures restrictives, il était demandé au Conseil de faire la preuve d’un tel contournement selon les règles citées par la requérante, lesdites mesures ne permettraient pas d’atteindre l’objectif poursuivi de manière aussi efficace.

183 Enfin, en ce qui concerne le caractère proportionné de la mesure, il convient de rappeler que l’article 2 de la décision 2014/145, telle que modifiée, les articles 4 à 6 du règlement no 269/2014, tel que modifié, prévoient, notamment, la possibilité, d’une part, d’autoriser l’utilisation des fonds gelés pour faire face à des besoins essentiels ou satisfaire à certains engagements et, d’autre part, d’accorder des autorisations spécifiques permettant de dégeler des fonds, d’autres avoirs financiers ou d’autres ressources économiques.

184 De plus, ainsi qu’il a été indiqué au point 174 ci-dessus, les listes litigieuses font l’objet d’un réexamen périodique afin que les personnes et entités ne répondant plus aux critères pour y figurer soient radiées (voir, en ce sens, arrêt du 30 novembre 2016, Rotenberg/Conseil, T‑720/14, EU:T:2016:689, point 185 et jurisprudence citée).

185 Le deuxième volet du critère g) modifié remplissant les quatre conditions indiquées au point 170 ci-dessus, il convient de rejeter la troisième branche du deuxième moyen.

– Sur la quatrième branche du deuxième moyen, selon laquelle le deuxième volet du critère g) modifié, serait manifestement inapproprié et, en tant que tel, disproportionné

186 La requérante estime que le deuxième volet du critère g) modifié, et en particulier le critère de membre de la famille proche, viole le principe de proportionnalité parce qu’il existe d’autres mesures moins intrusives pour atteindre les objectifs poursuivis.

187 Ce point a été examiné aux points 176 à 184 ci-dessus auxquels il convient, par conséquent, de se reporter.

188 Pour les raisons qui s’y trouvent indiquées, il y a donc lieu de rejeter la quatrième branche du deuxième moyen.

– Sur la cinquième branche du deuxième moyen, tirée de la violation, par le deuxième volet du critère g) modifié, du principe de la sécurité juridique

189 La requérante considère que le deuxième volet du critère g) modifié viole le principe de sécurité juridique dans la mesure où le Conseil entend conférer à la notion de « membre de la famille proche » un sens plus large que celui qui ressort de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, de l’article 2, paragraphe 2, sous c), et de l’article 2, sous g), du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, JO 2013, L 180, p. 31), de l’article 35, paragraphe 2, de la convention d’application de l’accord de Schengen, de la directive 2004/38 et de l’interprétation normale de ces termes.

190 Selon la requérante, les sources de droit précitées exigent un certain niveau de dépendance ou un lien biologique.

191 Cette interprétation serait corroborée par la jurisprudence du Tribunal relative au critère de membre de la famille proche, qui n’a jusqu’à présent confirmé que l’inscription de conjoints, d’enfants et de parents sur les listes litigieuses, à l’exclusion des cousins.

192 Cette argumentation est contestée par le Conseil.

193 À cet égard, il convient de constater que, comme le relève le Conseil, la présente branche ne concerne pas la légalité du critère de « membre la famille proche » utilisé par les actes de 2023, mais l’application qui en a été faite par cette institution en l’espèce. Par conséquent, ladite branche se confond avec la quatrième branche du premier moyen, à laquelle il convient de renvoyer.

194 Il y a donc lieu de rejeter la cinquième branche du deuxième moyen et, partant, l’ensemble de celui-ci.

Sur le troisième moyen, tiré d’une violation de l’obligation de motivation

195 La requérante estime que les actes attaqués de septembre 2024 sont insuffisamment motivés, dès lors que leur motivation présenterait un caractère générique et un manque de précision.

196 Ainsi, dans l’exposé des motifs relatifs à ces actes, le Conseil n’a pas identifié les sociétés offshore auxquelles il fait référence ni indiqué si lesdites sociétés dont il est question dans la première affirmation sont les mêmes que celles dont il est question dans la troisième affirmation.

197 De même, l’assertion du Conseil selon laquelle la requérante « pourrait être encore la propriétaire » du yacht Valerie serait inadéquate dans la mesure où il s’agirait d’une simple spéculation sur la question de savoir si elle bénéficie d’un avantage émanant de M. Chemezov.

198 Enfin, le Conseil n’expliquerait pas en quoi la requérante tire avantage de M. Chemezov.

199 Le Conseil conteste cette argumentation.

200 À cet égard, en premier lieu, il y a lieu de relever, que, selon la jurisprudence, un acte faisant grief est suffisamment motivé dès lors qu’il est intervenu dans un contexte connu de l’intéressé, qui lui permet de comprendre la portée de la mesure prise à son égard (voir arrêt du 19 juin 2024, Rotenberg/Conseil, T‑738/22, non publié, EU:T:2024:398, point 35 et jurisprudence citée).

201 Tel est manifestement le cas en l’espèce, dès lors que, comme le relève le Conseil, les arguments avancés dans la requête et le volume important des documents joints à celle-ci, ainsi que leur caractère détaillé, montrent que la requérante a parfaitement identifié les « importants actifs » et les « sociétés offshore » auxquels il est fait référence dans les motifs sous-tendant le maintien de son inscription sur les listes litigieuses, et ce tant en ce qui concerne la première affirmation que la troisième affirmation du Conseil.

202 En deuxième lieu, il y a lieu de relever que la question de savoir si la détention du yacht Valerie est une « simple spéculation » touche en réalité au fond du litige et ne concerne pas la motivation des actes attaqués de septembre 2024.

203 En troisième lieu, dès lors que le Conseil a affirmé dans l’exposé des motifs des actes attaqués de septembre 2024 que la requérante tirait avantage de M. Chemezov et qu’il a indiqué les biens grâce auxquels cet avantage était tiré, il convient de considérer que l’explication est suffisante.

204 Il y a donc lieu de rejeter le troisième moyen et, partant, la demande en annulation des actes attaqués de septembre 2024.

Sur la demande en annulation des actes attaqués de mars 2025

205 Dans le premier mémoire en adaptation, la requérante indique qu’elle étend les moyens de la requête aux actes attaqués de mars 2025. Par ailleurs, elle déclare modifier le premier moyen et introduire un quatrième moyen, tiré d’une violation des droits de la défense.

206 Le deuxième moyen soulevé à l’appui de la présente demande d’annulation étant identique au deuxième moyen soulevé contre les actes attaqués de septembre 2024, il doit être rejeté pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 111 à 193 ci-dessus. Quant au troisième moyen, il doit être rejeté pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 195 à 203 ci-dessus. Par ailleurs, pour autant que le premier moyen soulevé à l’appui de la présente demande d’annulation est identique au premier moyen soulevé contre les actes attaqués de septembre 2024, il doit être rejeté pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 58 à 109 ci-dessus. Il reste donc à examiner le premier moyen, dans la mesure où il a été modifié dans la présente demande en annulation, ainsi que le quatrième moyen.

Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de membre de la famille proche

– Sur les première et deuxième branches du premier moyen, concernant les liens entre les actifs pertinents et M. Chemezov, sur la troisième branche du premier moyen, selon laquelle ces actifs auraient cessé d’exister dans le chef de la requérante, et sur une partie de la cinquième branche du premier moyen, concernant les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé

207 Dans le premier mémoire en adaptation, la requérante avance de nouveaux éléments concernant les trois premières branches du premier moyen.

208 Compte tenu des points 58 à 90 ci-dessus, il convient d’examiner en premier lieu l’argumentation de la requérante en tant qu’elle concerne le yacht Valerie.

209 S’agissant de l’acquisition du yacht Valerie, la requérante fait valoir que, contrairement à ce qu’a affirmé le Conseil dans le mémoire en défense, les éléments de preuve 1 et 3 du premier document de travail ne qualifient pas M. Chemezov de bénéficiaire effectif (effective owner) du yacht. Ces documents se réfèreraient expressément audit yacht comme étant la propriété de la requérante.

210 Par ailleurs, la requérante conteste que M. Kogan, qui lui a légué ce bien, soit un proche, voire un subordonné de M. Chemezov.

211 Premièrement, la requérante observe que la période au cours de laquelle Kaalbye Shipping International détenait le yacht Valerie par l’intermédiaire d’Amtech Worldwide n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante au moyen de sources publiques et donc n’influe en rien sur les conclusions tirées par les rapports B1 et Kept, selon lesquelles ledit yacht a finalement été transféré par M. Kogan à la requérante.

212 Deuxièmement, la requérante souligne que, selon les rapports B1 et Kept, M. Kogan a été un homme d’affaires indépendant ukrainien qui s’est fait lui-même et possédait ses propres intérêts commerciaux et une société de transport international prospère. Les revenus de M. Kogan ne seraient pas provenus de M. Chemezov. Ainsi, les dividendes, d’un montant d’1,05 million USD, que M. Kogan aurait perçus en tant qu’actionnaire à 49 % de RT‑Logistika, auraient été insignifiants et la rémunération annuelle moyenne des membres du conseil d’administration de cette société pour la période comprise entre 2009 et 2015 se serait élévée à 5,121 USD. En outre, il aurait cessé de détenir des actions dans ladite société en décembre 2012. Durant les périodes pertinentes, il n’aurait pas eu de rôle exécutif en tant que dirigeant de la société en question et il n’aurait donc pas été le subordonné de M. Chemezov. Celui-ci n’aurait d’ailleurs jamais participé à des conseils d’administration de RT-Logistika et n’aurait jamais joué de rôle exécutif au sein de cette société.

213 Troisièmement, la requérante fait valoir qu’elle a hérité du yacht Valerie de M. Kogan en avril 2018, soit au moins trois ans après la fin de tout lien entre celui-ci et RT- Logistika.

214 Quatrièmement, la requérante estime que l’argument invoqué par le Conseil dans le mémoire en défense selon lequel elle aurait utilisé le yacht Valerie au cours des étés 2017 et 2018, n’est pas pertinent, puisque, en avril 2018, elle en aurait déjà hérité et que, auparavant, M. Kogan aurait été son ami proche et parrain.

215 Le Conseil conteste cette argumentation.

216 À cet égard, il convient de rappeler que, selon la jurisprudence citée au point 46 ci-dessus, le Conseil doit fonder les mesures restrictives sur un faisceau d’indices suffisamment précis, concrets et concordants permettant d’établir un lien entre la personne faisant l’objet d’une mesure de gel de fonds et les situations combattues.

217 En l’espèce, il y a lieu de relever que l’argumentation invoquée par la requérante à propos de yacht Valerie ne remet pas en question le lien entre RT-Logistika, dont M. Kogan était l’actionnaire et l’administrateur, et le groupe Rostec, que dirigeait M. Chemezov. Dans le rapport B1, produit par la requérante, RT-Logistika est décrite comme ayant « été créée pour optimiser les processus de transport de marchandises et réduire les coûts logistiques globaux pour les entreprises affiliées à Rostec », dont M. Chemezov était le président. De même, dans le rapport Kept, également produit par la requérante, il est indiqué que RT-Logistika a été créée en mars 2009 pour le transport de matières premières, de composants et de produits finis de ce groupe, qui, entre 2010 et 2012, détenait une participation restante de 51 % dans ladite société. Or, c’est ce lien entre la société RT-Logistika et le groupe Rostec qui est au coeur de l’argumentation du Conseil.

218 En outre, la requérante reconnaît elle-même que la période au cours de laquelle Kaalbye Shipping International détenait le yacht Valerie par l’intermédiaire d’Amtech Worldwide, qui a précédé l’acquisition de celui-ci par M. Kogan, n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante au moyen de sources ouvertes (voir point 211 ci-dessus).

219 À cela s’ajoute que, dans ses observations sur le premier mémoire en adaptation, le Conseil, se fondant sur l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail, fait valoir que, selon les renseignements dont disposait l’administration espagnole, au cours de la construction du yacht Valerie, M. Chemezov en était devenu propriétaire par l’intermédiaire d’Amtech Worldwide.

220 Cette indication se trouve effectivement dans l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail.

221 Il y a donc lieu de considérer que le Conseil a fourni un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants permettant d’établir un lien entre le yacht Valerie et M. Chemezov.

222 S’agissant de la vente du yacht Valerie, en premier lieu, la requérante reproche au Conseil d’avoir affirmé dans le mémoire en défense et dans son courrier du 17 mars 2025 que M. Avdolyan, qui était le propriétaire bénéficiaire (beneficial owner) d’Imbell Global, société à laquelle ledit yacht a prétendument été cédé, était un autre partenaire de M. Chemezov. À supposer même que M. Avdolyan, également inscrit sur les listes de gel de fonds, ait des intérêts communs avec M. Chemezov, ces intérêts seraient sans pertinence pour apprécier la réalité de la cession de ce yacht, laquelle aurait été vérifiée dans les rapports B1 et Kept et serait démontrée par des documents probants et complets.

223 En deuxième lieu, la requérante estime que le Conseil ne saurait lui reprocher de ne pas lui avoir transmis des éléments de preuve concernant la vente du yacht Valerie avant le 1er novembre 2024, étant donné que de tels éléments lui avaient déjà été fournis, un an auparavant, dans le cadre du recours qui a donné lieu à l’ordonnance du 13 mars 2024, Sulberg Services/Conseil (T‑409/23, non publiée, EU:T:2024:168).

224 En troisième lieu, la requérante critique les autres éléments retenus par le Conseil, à la suite de l’avocat de l’État espagnol (voir l’élément de preuve 2 du deuxième document de travail), pour considérer que la vente du yacht Valerie pourrait n’être que fictive.

225 Premièrement, le laps de temps entre la conclusion du contrat et le paiement du prix aurait été nécessité par les vérifications juridiques et techniques que requérait la transaction.

226 Deuxièmement, la requérante n’aurait pas d’informations sur les raisons pour lesquelles il a été demandé que le certificat de propriété effective soit délivré seulement en août 2022. L’important serait que la modification aurait été inscrite dans le registre des actionnaires de Delima. Or, l’ordre de procéder à cette inscription aurait été donné par le conseil d’administration de Delima dès le 23 juillet 2021 et, selon les rapports B1 et Kept, produits par la requérante, l’existence du nouveau certificat d’actions aurait été attestée dans un « certificate of incumbency » délivré par Trident le 14 septembre 2021.

227 Troisièmement, la mise en doute du paiement du prix l’avocat de l’État espagnol au motif que ce paiement a été effectué sur un compte de la banque VTB, laquelle serait un établissement financier majeur, ne reposerait pas sur des éléments de preuve de qualité.

228 Quatrièmement, l’argument selon lequel le contrat de vente des actions Delima n’aurait pas été signé par la requérante serait excessivement formaliste dans la mesure où c’est elle-même qui aurait fourni le contrat et où celui-ci prévoirait la possibilité de le signer de manière distincte. Pour éviter toute difficulté, elle produit une copie du contrat signée par elle-même.

229 Le Conseil conteste l’argumentation de la requérante.

230 Force est de constater qu’elle est inopérante.

231 En effet, ainsi qu’il résulte déjà des points 86 et 88 ci-dessus, la question de savoir si le yacht Valerie a effectivement été vendu à Imbell Global est indifférente, dès lors que, dans l’arrêt du 11 septembre 2024, Ezubov (T-741/22, non publié, EU:T:2024:605, point 189), le Tribunal a considéré qu’il suffisait que, au moment de l’adoption des actes en cause, l’intéressé bénéficie des conséquences de l’avantage concerné.

232 Dès lors, en l’espèce, soit le yacht Valerie a été vendu à Imbell Global avant l’adoption des actes attaqués de mars 2025 et la requérante doit être considérée comme continuant à bénéficier de la contrepartie de cette vente, à défaut d’avoir indiqué dans ses écritures ce qu’il était advenu de cette contrepartie ; soit le yacht n’a pas été vendu et la requérante continue à bénéficier directement de cet avantage.

233 Il y a donc lieu de considérer que, au moment de l’adoption des actes attaqués de mars 2025, la requérante tirait un avantage de M. Chemezov en relation avec le yacht Valerie.

234 Compte tenu de la jurisprudence rappelée au point 89 ci-dessus, il y a donc lieu de rejeter les trois premières branches du premier moyen, ainsi que la cinquième branche du premier moyen, en tant qu’elle concerne ces autres branches.

– Sur la quatrième branche du premier moyen, selon laquelle la requérante ne serait pas un membre de la famille proche de M. Chemezov

235 Dans la quatrième branche du premier moyen, la requérante ajoute de nouveaux arguments pour étayer son affirmation selon laquelle elle n’est pas un membre de la famille proche de M. Chemezov.

236 En premier lieu, la requérante, se prévalant de l’arrêt du 11 septembre 2024, Tokareva/Conseil (T‑744/22, EU:T:2024:608, point 47), soutient que le critère de membre de la famille proche exige un lien direct avec la femme ou l’homme d’affaires influent concerné. Or, en l’espèce, le lien établi par le Conseil entre elle et M. Chemezov « transiterait » par sa mère, également désignée comme membre de la famille proche de M. Chemezov.

237 Le Conseil conteste cette argumentation.

238 À cet égard, il y a lieu d’observer que, aux points 47, 49 et 50 de l’arrêt précité, le Tribunal a considéré que les personnes associées à des personnes associées à des personnes visées à l’article 2, paragraphe 1, sous a) à h), de la décision 2014/145, telle que modifiée, ne pouvaient faire l’objet de mesures restrictives, parce que l’application du critère d’inscription en cascade ne tiendrait pas compte de la lettre de l’article 2, paragraphe 1, in fine, de la décision 2014/145, telle que modifiée, et de l’exigence d’un lien suffisant entre les personnes concernées et le pays tiers qui est la cible des mesures restrictives adoptées par l’Union.

239 L’interprétation en cause ne peut être transposée au critère de « membre de la famille proche », constituant le deuxième volet du critère g) modifié.

240 En effet, cette interprétation concerne le critère de l’association, qui est distinct de celui de membre de la famille proche.

241 En toute hypothèse, en l’espèce, l’inscription de la requérante sur les listes litigieuses a été maintenue par les actes attaqués de mars 2025 parce qu’elle a été considérée par le Conseil comme un membre de la famille proche de M. Chemezov, et non parce qu’elle aurait été un membre de la famille proche de sa mère, qui elle-même aurait été un membre de la famille proche de M. Chemezov. L’interprétation suggérée par la requérante est donc hors de propos.

242 En second lieu, la requérante estime que, conformément à l’arrêt du 11 septembre 2024, Mordashova/Conseil (T‑497/22, non publié, EU:T:2024:604, points 93 à 95), sa qualité de membre de la famille proche d’un homme d’affaires influent aurait dû être appréciée en fonction d’éléments factuels et que, si tel avait été le cas, elle n’aurait pas été considérée comme remplissant le critère de membre de la famille proche, étant donné qu’aucun élément factuel ne la lie à celui-ci.

243 Le Conseil conteste cet argument.

244 À cet égard, il suffit de constater que, dans l’arrêt cité au point 242 ci-dessus, c’est le critère d’association qui était discuté et non le critère de membre de la famille proche, de sorte que l’interprétation effectuée dans cet arrêt ne saurait être transposée dans la présente affaire.

245 En toute hypothèse, il résulte des points 103 à 105 ci-dessus que, dès lors que la requérante est la fille de l’épouse de M. Chemezov, elle se trouve dans un lien familial proche avec celui-ci, susceptible de servir à la dispersion de ses biens en vue d’échapper à des mesures restrictives, sans qu’il soit nécessaire de rechercher d’autres éléments factuels témoignant de ce lien.

246 Il y a donc lieu de rejeter la quatrième branche du premier moyen et, partant, le moyen dans son ensemble.

Sur le quatrième moyen, tiré de la violation des droits de la défense

247 Il y a lieu de constater que, en soutenant que ses droits de la défense ont été violés, la requérante reproche en réalité au Conseil de ne pas avoir procédé, dans les actes attaqués de mars 2025, à un réexamen des motifs et des éléments de preuve étayant l’inscription précédente afin de déterminer s’ils étaient toujours pertinents et de ne pas avoir pris en considération les observations et informations qu’elle lui avait transmises avant l’adoption desdits actes. Selon la requérante, l’obligation de procéder à un tel réexamen découle de l’article 3, paragraphe 3, de la décision 2014/145, telle que modifiée, et de l’article 14, paragraphe 3, du règlement no 269/2014, tel que modifié, ainsi que de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux.

248 À cet égard, il convient de relever que l’article 3, paragraphe 3, de la décision 2014/145, telle que modifiée, et l’article 14, paragraphe 3, du règlement no 269/2014, tel que modifié, énoncent que, si des observations sont formulées ou si de nouveaux éléments de preuve substantiels sont présentés, le Conseil revoit la décision d’inscription et en informe la personne, l’entité ou l’organisme concerné en conséquence. L’article 41, paragraphe 2, sous a), de la charte des droits fondamentaux, quant à lui, prévoit le droit de toute personne d’être entendue avant qu’une mesure individuelle qui l’affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre.

249 En l’espèce, il n’est pas contesté que, dans son courrier du 1er novembre 2024, la requérante a fait valoir ses observations sur les motifs du maintien, par les actes attaqués de septembre 2024, de son inscription sur les listes litigieuses.

250 Ce qui est reproché au Conseil est précisément de ne pas avoir pris en compte, pour l’adoption des actes attaqués de mars 2025, les observations et documents communiqués par la requérante dans ce courrier du 1er novembre 2024.

251 Or, il résulte du courrier du Conseil du 17 mars 2025 que cette institution a pris en compte ces éléments. Tout d’abord, dans ce courrier, le Conseil fait expressément référence au courrier de la requérante du 1er novembre 2024. Ensuite, il observe que les arguments qui figurent dans ce dernier courrier sont semblables à ceux développés par la requérante dans la requête ou des courriers antérieurs. Enfin, il se réfère à certaines annexes du même courrier, telles que les annexes 1, 2 et 32.

252 En réalité, dans son courrier du 17 mars 2025, le Conseil a uniquement considéré que les observations et les documents contenus dans le courrier de la requérante du 1er novembre 2024 ne modifiaient pas ses appréciations antérieures pour les motifs qu’il mentionne, de sorte que l’inscription de la requérante a été maintenue sur les listes litigieuses par les actes attaqués de mars 2025 pour les mêmes motifs que ceux figurant dans les actes attaqués de septembre 2024.

253 Il y a lieu, par conséquent, d’écarter le quatrième moyen de la requérante et, partant, la demande d’annulation dirigée contre les actes attaqués de mars 2025.

Sur la demande en annulation des actes attaqués de septembre 2025

254 Dans le second mémoire en adaptation, la requérante indique qu’elle étend les moyens invoqués dans la requête et le premier mémoire en adaptation aux actes attaqués de septembre 2025. Par ailleurs, elle déclare modifier les premier, troisième et quatrième moyens.

255 Le deuxième moyen soulevé à l’appui de la présente demande d’annulation étant identique au deuxième moyen soulevé contre les actes attaqués de septembre 2024, il doit être rejeté pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 111 à 193 ci-dessus. Par ailleurs, pour autant que les premier et troisième moyens soulevés à l’appui de la présente demande d’annulation sont identiques aux premier et troisième moyens soulevés contre les actes attaqués de septembre 2024 et les actes attaqués de mars 2025, ils doivent être rejetés, pour les mêmes motifs que ceux énoncés, respectivement, aux points 58 à 109 et 208 à 245 ci-dessus et aux points 195 à 203 ci-dessus. De même, pour autant que le quatrième moyen soulevé à l’appui de la présente demande d’annulation est identique au quatrième moyen soulevé contre les actes attaqués de mars 2025, il doit être rejeté pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 247 à 252 ci-dessus. Il reste donc à examiner les premier, troisième et quatrième moyens dans la mesure où ils ont été modifiés dans la présente demande en annulation.

Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de membre de la famille proche

– Sur les première et deuxième branches du premier moyen, concernant les liens entre les actifs pertinents et M. Chemezov, sur la troisième branche du premier moyen, selon laquelle ces actifs auraient cessé d’exister dans le chef de la requérante, et sur une partie de la cinquième branche du premier moyen, concernant les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé

256 En ce qui concerne les trois premières branches du premier moyen, la requérante fait valoir deux nouveaux éléments.

257 Compte tenu des points 58 à 90 ci-dessus, il convient de les examiner en tant qu’ils concernent le yacht Valerie.

258 En ce qui concerne l’acquisition du yacht Valerie, la requérante répète que, contrairement à ce qu’a affirmé le Conseil dans ses observations sur le premier mémoire en adaptation et dans sa lettre du 15 septembre 2025, M. Kogan était un homme d’affaires ukrainien qui s’est fait lui-même, qui possédait ses propres intérêts commerciaux et une société de transport international prospère. Elle fait en outre valoir que Amtech Worldwide, qui a conclu en août 2009 un contrat pour la mise en service dudit yacht, était associée à lui seul. À cet égard, elle émet à nouveau des doutes sur la valeur probante de l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail et estime que les rapports B1 et Kept ont confirmé que, à certaines époques, Amtech Worldwide n’avait de lien qu’avec M. Kogan.

259 À cet égard, il convient de constater, en premier lieu, que, l’élément de preuve 1 du deuxième document de travail est un rapport du service des douanes et accises de l’Agence d’administration fiscale de l’État espagnole du 11 avril 2022, que la requérante ne met pas en doute en ce qui concerne l’acquisition du yacht Valerie (voir point 76 ci-dessus). Or, cet élément de preuve contient l’affirmation suivante :

« Le bateau a été construit par la société Lürssen, spécialisée dans la construction navale et la gestion de la construction (le lien entre l’acheteur et Lürssen était Moran Yacht & Ship INC). La construction a débuté en 2009 sous le nom de « Project Firebird » et le propriétaire devait être la société Kroeger Werft Gmbh & Company KG (Allemagne). Cependant, avant la fin de la construction, le navire a finalement été acquis par Amtech World WIDE […] (Îles Vierges britanniques) et Moran Yacht & Ship INC s’est retirée du projet. Selon les informations disponibles, cette société a exprimé son mécontentement face à ce changement de propriétaire et a mené une enquête pour découvrir l’identité du mystérieux nouveau propriétaire. Elle a finalement identifié Serguei Chemezov, qui se cachait derrière diverses personnes d’origine ukrainienne, auxquelles elle a proposé ses services. »

260 De plus, dans le premier mémoire en adaptation, la requérante, elle-même, a affirmé que toute la période au cours de laquelle Kaalbye Shipping International détenait le yacht Valerie par l’intermédiaire d’Amtech Worldwide n’a pas pu être vérifiée dans les rapports B1 et Kept au moyen de sources publiques.

261 En toute hypothèse, la crédibilité des rapports B1 et Kept est toute relative, dès lors que les sociétés d’audit dont ils émanent sont établies en Russie et ont été rémunérées par la requérante.

262 Il en résulte que le Conseil a pu considérer, dans les actes attaqués de septembre 2025, que le yacht Valerie constituait un avantage tiré par la requérante de M. Chemezov.

263 En ce qui concerne la vente du yacht Valerie, la requérante estime que la cession ne présente aucun doute.

264 La date de l’accord relatif à l’achat des actions de Delima par Imbell Global serait indiquée sur la première page de cet accord et la réalité de cette date serait corroborée par divers autres éléments de preuve qui proviendraient de tiers indépendants et dont le Conseil aurait omis de tenir compte. Il s’agit :

– de la délibération du conseil d’administration de Delima du 23 juillet 2021, chargeant le secrétaire d’entreprise de Delima, Primeserve Secretarial Limited, de procéder à une inscription au registre des actionnaires et autorisant la délivrance d’un nouveau certificat d’actions à Imbell Global. Cette résolution serait signée par Primeserve Secretarial, qui serait un tiers indépendant ;

– des rapports B1 et Kept qui feraient référence à un certificat délivré par Trident attestant que, à compter du 14 septembre 2021, Imbell Global était déjà enregistrée en tant que propriétaire unique de Delima ;

– de la preuve du paiement effectué le 19 janvier 2022 par Imbell Global à la requérante ;

– de la déclaration d’impôts effectuée par la requérante pour les revenus de l’année 2022, qui indiquerait le produit de vente du yacht Valerie (8,3 milliards de RUB) reçu d’Imbell Global.

265 La requérante ajoute que la position du Conseil est erronée en droit parce que le droit anglais n’exige pas que la date d’un acte et le lieu de son exécution soient indiqués à côté de la signature.

266 Pour les raisons mentionnées aux points 86 à 88 et 231 à 233 ci-dessus, il y a lieu de considérer que l’argumentation de la requérante visant à démontrer que la vente du yacht Valerie a effectivement eu lieu est inopérante.

267 Compte tenu de la jurisprudence rappelée au point 89 ci-dessus, il y a donc lieu de rejeter les trois premières branches du premier moyen, ainsi que la cinquième branche du premier moyen, en tant qu’elle concerne ces autres branches.

– Sur la quatrième branche du premier moyen, selon laquelle la requérante ne serait pas membre de la famille proche de M. Chemezov

268 Dans son courrier du 15 septembre 2025, le Conseil a considéré que la notion de « membre de la famille proche » devait être interprétée à la lumière de l’objectif des mesures restrictives en cause. En l’espèce, elle viserait les personnes qui répondent à une confiance unique et ferait référence à une unité sociale composée du conjoint et des enfants, des parents et des frères et sœurs, quel que soit le statut juridique qui les lie.

269 Dans le même courrier, le Conseil a estimé que, en l’espèce, la proximité du lien entre M. Chemezov et la requérante était attestée par le fait que cette dernière apparaissait dans le calendrier Pirelli aux côtés de personnes appartenant au monde du spectacle.

270 La requérante soutient que l’interprétation de la notion de « membre de la famille proche » retenue par le Conseil dans son courrier du 15 septembre 2025 n’est pas conforme au principe de la sécurité juridique et que, en l’absence d’un lien personnel entre elle et M. Chemezov, elle ne saurait être considérée comme un membre de la famille proche de ce dernier. Elle rappelle en outre que, dans la requête, elle s’est livrée à une analyse de nombreux actes de l’Union définissant ladite notion et a démontré qu’elle ne saurait être considérée comme telle au titre d’aucun de ces actes.

271 L’erreur de droit commise par le Conseil en la qualifiant de membre de la famille proche de M. Chemezov ne serait pas remise en cause par le fait qu’elle figurait dans le calendrier Pirelli de 2017, dès lors que le photographe Peter Lindbergh aurait affirmé que c’était lui-même qui avait eu l’idée de la faire apparaître dans ce calendrier.

272 Cette argumentation est contestée par le Conseil.

273 À cet égard, il convient de renvoyer aux points 91 à 106, 189 à 193 et 235 à 245 ci-dessus et d’écarter les arguments de la requérante pour les mêmes raisons.

274 Quant à l’argument tiré de la présence de la photo de la requérante dans le calendrier, il n’est pas opérant dès lors que cet élément n’a pas été retenu par le Tribunal pour décider que la requérante pouvait être considérée par le Conseil comme un membre de la famille proche de M. Chemezov.

275 Il y a lieu, dès lors, de rejeter la quatrième branche du premier moyen et, partant, le moyen dans son ensemble.

Sur le troisième moyen, tiré d’une violation de l’obligation de motivation

276 La requérante estime que le fait que, dans son courrier du 15 septembre 2025, le Conseil invoque également la résidence de S’Agaró (Espagne) pour justifier le maintien de son inscription sur les listes litigieuses confirme le caractère imprécis de la motivation des actes attaqués de septembre 2025 et contredit l’argument du Conseil selon lequel elle était en mesure d’identifier avec précision les actifs pertinents visés dans les motifs de ces actes.

277 À cet égard, il suffit de relever que le Conseil a indiqué que la mention de la résidence S’Agaró dans son courrier du 15 septembre 2025 constituait une erreur de plume et que cette résidence ne faisait pas partie des actifs visés dans l’exposé des motifs des actes attaqués de septembre 2025.

278 La mention de la résidence en cause dans le courrier du Conseil du 15 septembre 2025 ne démontre donc pas l’imprécision de l’exposé des motifs des actes attaqués de septembre 2025.

279 Il y a donc lieu de rejeter le troisième moyen.

Sur le quatrième moyen, tiré de la violation des droits de la défense

280 La requérante soutient que, si, dans sa lettre du 15 septembre 2025, le Conseil a fait référence à sa deuxième demande de réexamen ainsi qu’aux arguments qu’elle a soulevés dans le cadre de la présente procédure et à sa correspondance antérieure avec cette institution, il n’a cependant tenu aucun compte des informations et des éléments de preuve qu’elle avait présentés pour démontrer le caractère manifestement erroné des affirmations contenues dans les motifs du maintien de l’inscription de son nom sur les listes litigieuses. Le Conseil aurait ainsi violé son obligation de procéder à un réexamen approprié de la décision d’inscription au titre de l’article 3, paragraphe 3, de la décision 2014/145, telle que modifiée, et de l’article 14, paragraphe 2, du règlement 2014/269, tel que modifié, ainsi que de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux.

281 À cet égard, il convient de relever que la lettre du Conseil du 15 septembre 2025 montre que cette institution a pris en compte sur de nombreux points de l’argumentation et des documents qui lui ont été communiqués par la requérante.

282 En réalité, la requérante confond la question de l’absence d’un réexamen approprié avec celle du bien-fondé des motifs des actes attaqués de septembre 2025, laquelle concerne la légalité au fond de ces derniers et a été examinée dans le cadre des autres moyens ci-dessus.

283 Il y a donc lieu de rejeter le quatrième moyen et, partant, la demande d’annulation des actes attaqués de septembre 2025. Le recours est donc rejeté.

Sur les dépens

284 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure du Tribunal, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens. En l’espèce, la requérante ayant succombé, il convient de la condamner aux dépens, conformément aux conclusions du Conseil.

Par ces motifs,

LE TRIBUNAL (dixième chambre)

déclare et arrête :

1) Le recours est rejeté.

2) Mme Anastasia Ignatova est condamnée aux dépens.

Madise

Nihoul

Verschuur

Ainsi prononcé en audience publique à Luxembourg, le 10 juin 2026.

Signatures


Table des matières


Antécédents du litige et faits postérieurs à l’introduction du litige

Sur l’inscription de M. Chemezov sur les listes litigieuses

Sur les inscriptions successives de la requérante sur les listes litigieuses

Sur la première inscription de la requérante sur les listes litigieuses, non mise en cause devant le Tribunal

Sur la deuxième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, non mise en cause devant le Tribunal

Sur la troisième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mise en cause devant le Tribunal

Sur la quatrième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mise en cause devant le Tribunal

Sur la cinquième inscription de la requérante sur les listes litigieuses, mise en cause devant le Tribunal

Conclusions des parties

En droit

Rappel de la jurisprudence

Sur les éléments de preuve utilisés par le Conseil

Sur la demande en annulation des actes attaqués de septembre 2024

Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de de membre de la famille proche

– Sur les première et deuxième branches du premier moyen, concernant les liens entre les actifs pertinents et M. Chemezov, sur la troisième branche du premier moyen, selon laquelle ces actifs auraient cessé d’exister dans le chef de la requérante, et sur une partie de la cinquième branche du premier moyen, concernant les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé

– Sur la quatrième branche du premier moyen, selon laquelle la requérante ne serait pas membre de la famille proche de M. Chemezov

– Sur la cinquième branche du premier moyen, selon laquelle les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé seraient dénués de pertinence ou porteraient sur des faits manifestement obsolètes ou inexacts

Sur le deuxième moyen, tiré de l’illégalité du deuxième volet du critère g) modifié

– Sur la première branche du deuxième moyen, selon laquelle le deuxième volet du critère g) modifié ne pourrait être fondé sur l’article 215 TFUE

– Sur la deuxième branche du deuxième moyen, tirée de la violation, par le premier volet du critère g) modifié, des principes de proportionnalité, de prévisibilité et de sécurité juridique

– Sur la troisième branche du deuxième moyen, tirée de la violation, par le deuxième volet du critère g) modifié, du droit à la vie familiale et du principe de proportionnalité

– Sur la quatrième branche du deuxième moyen, selon laquelle le deuxième volet du critère g) modifié, serait manifestement inapproprié et, en tant que tel, disproportionné

– Sur la cinquième branche du deuxième moyen, tirée de la violation, par le deuxième volet du critère g) modifié, du principe de la sécurité juridique

Sur le troisième moyen, tiré d’une violation de l’obligation de motivation

Sur la demande en annulation des actes attaqués de mars 2025

Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de membre de la famille proche

– Sur les première et deuxième branches du premier moyen, concernant les liens entre les actifs pertinents et M. Chemezov, sur la troisième branche du premier moyen, selon laquelle ces actifs auraient cessé d’exister dans le chef de la requérante, et sur une partie de la cinquième branche du premier moyen, concernant les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé

– Sur la quatrième branche du premier moyen, selon laquelle la requérante ne serait pas un membre de la famille proche de M. Chemezov

Sur le quatrième moyen, tiré de la violation des droits de la défense

Sur la demande en annulation des actes attaqués de septembre 2025

Sur le premier moyen, tiré d’erreurs de droit et d’appréciation dans l’application à la requérante de la notion de membre de la famille proche

– Sur les première et deuxième branches du premier moyen, concernant les liens entre les actifs pertinents et M. Chemezov, sur la troisième branche du premier moyen, selon laquelle ces actifs auraient cessé d’exister dans le chef de la requérante, et sur une partie de la cinquième branche du premier moyen, concernant les documents sur lesquels le Conseil s’est fondé

– Sur la quatrième branche du premier moyen, selon laquelle la requérante ne serait pas membre de la famille proche de M. Chemezov

Sur le troisième moyen, tiré d’une violation de l’obligation de motivation

Sur le quatrième moyen, tiré de la violation des droits de la défense

Sur les dépens


* Langue de procédure : l’anglais.

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