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AccueilDroit européen62024TJ0602
Jurisprudence CJUE62024TJ0602

Arrêt du Tribunal (huitième chambre) du 10 juin 2026.#Elena Petrovna Timchenko contre Conseil de l'Union européenne.#* Langue de procédure : le français. Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine – Gel des fonds – Restrictions en matière d’admission sur le territoire des États membres – Liste des personnes, des entités et des organismes auxquels s’applique le gel des fonds et des ressources économiques et faisant l’objet de restrictions en matière d’admission sur le territoire des États membres – Maintien du nom du requérant sur la liste – Notion d’“association” – Article 2, paragraphe 1, in fine, de la décision 2014/145/PESC – Violation des formes substantielles – Obligation de motivation – Droit d’être entendu – Exception d’illégalité – Citoyenneté de l’Union – Liberté de circulation – Droits fondamentaux – Proportionnalité – Responsabilité non contractuelle».#Affaire T-602/24.

CELEX62024TJ0602
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 10 juin 2026

Résumé IA

Le Tribunal de l'Union européenne, dans son arrêt du 10 juin 2026 (affaire T-602/24), a rejeté le recours d'Elena Petrovna Timchenko contre le maintien de son nom sur les listes de mesures restrictives liées à l'Ukraine. Il a notamment précisé la notion d'"association" au sens de l'article 2, paragraphe 1, de la décision 2014/145/PESC, justifiant le gel des fonds pour les personnes liées à des dirigeants russes impliqués dans les actions déstabilisatrices. Pour le professionnel du droit français, cet arrêt confirme une interprétation extensive des critères d'inscription et rappelle l'importance de la motivation et du respect des droits procéduraux dans le contentieux des sanctions européennes.

Texte intégral

ARRÊT DU TRIBUNAL (huitième chambre)

10 juin 2026

(*) Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine – Gel des fonds – Restrictions en matière d’admission sur le territoire des États membres – Liste des personnes, des entités et des organismes auxquels s’applique le gel des fonds et des ressources économiques et faisant l’objet de restrictions en matière d’admission sur le territoire des États membres – Maintien du nom du requérant sur la liste – Notion d’“association” – Article 2, paragraphe 1, in fine, de la décision 2014/145/PESC – Violation des formes substantielles – Obligation de motivation – Droit d’être entendu – Exception d’illégalité – Citoyenneté de l’Union – Liberté de circulation – Droits fondamentaux – Proportionnalité – Responsabilité non contractuelle »

Dans l’affaire T‑602/24,

Elena Petrovna Timchenko, demeurant à Moscou (Russie), représentée par Mes T. Bontinck, J. Goffin, S. Bonifassi, E. Fedorova et J. Bastien, avocats,

partie requérante,

contre

Conseil de l’Union européenne, représenté par Mmes D. Laurent, M.-C. Cadilhac et M. J. Rurarz, en qualité d’agents,

partie défenderesse,

LE TRIBUNAL (huitième chambre),

composé de MM. I. Gâlea, président, T. Tóth (rapporteur) et Mme L. Spangsberg Grønfeldt, juges,

greffière : Mme H. Eriksson, administratrice,

vu la phase écrite de la procédure, notamment :

– la requête, déposée au greffe du Tribunal le 25 novembre 2024,

– le mémoire en adaptation, déposé au greffe du Tribunal le 26 mai 2025,

– à la suite de l’audience du 2 décembre 2025,

vu les observations présentées par la requérante et le Conseil sur les conséquences à tirer pour la présente affaire de l’arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑1107/23, non publié, EU:T:2025:1082), déposées au greffe du Tribunal le 10 décembre 2025,

rend le présent

Arrêt

1 Par son recours, la requérante, Mme Elena Petrovna Timchenko, demande, d’une part, sur le fondement de l’article 263 TFUE, l’annulation, en premier lieu, de la décision (PESC) 2024/2456 du Conseil, du 12 septembre 2024, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2024/2456), et du règlement d’exécution (UE) 2024/2455 du Conseil, du 12 septembre 2024, mettant en œuvre le règlement (UE) n° 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2024/2455) (ci-après, pris ensemble, les « actes de septembre 2024 »), et, en second lieu, de la décision (PESC) 2025/528 du Conseil, du 14 mars 2025, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/528), et du règlement d’exécution (UE) 2025/527 du Conseil, du 14 mars 2025, mettant en œuvre le règlement (UE) n° 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/527) (ci-après, pris ensemble, les « actes de mars 2025 »), en tant que ces actes (ci-après les « actes attaqués ») la concernent et, d’autre part, sur le fondement de l’article 268 TFUE, la réparation du préjudice moral qu’elle aurait subi du fait de l’adoption de ces actes.

Antécédents du litige et faits postérieurs à l’introduction du recours

2 La présente affaire s’inscrit dans le contexte des mesures restrictives décidées par l’Union européenne eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine.

3 Par la décision (PESC) 2022/582 du Conseil, du 8 avril 2022, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 110, p. 55), et le règlement d’exécution (UE) 2022/581 du Conseil, du 8 avril 2022, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 110, p. 3) (ci-après, pris ensemble, les « actes initiaux »), le nom de la requérante a été ajouté, respectivement, à la liste annexée à la décision 2014/145/PESC du Conseil, du 17 mars 2014, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2014, L 78, p. 16) ainsi modifiée et à celle figurant à l’annexe I du (UE) no 269/2014 du Conseil, du 17 mars 2014, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2014, L 78, p. 6) ainsi modifié (ci-après les « listes en cause »).

4 Par la décision (PESC) 2022/1530 du Conseil, du 14 septembre 2022, modifiant la décision 2014/145 (JO 2022, L 239, p. 149), et le règlement d’exécution (UE) 2022/1529 du Conseil, du 14 septembre 2022, mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2022, L 239, p. 1) (ci-après, pris ensemble, les « actes de septembre 2022 »), la décision (PESC) 2023/572 du Conseil, du 13 mars 2023, modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 75 I, p. 134), et le règlement d’exécution (UE) 2023/571 du Conseil, du 13 mars 2023, mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2023, L 75 I, p. 1) (ci-après, pris ensemble, les « actes de mars 2023 »), la décision (PESC) 2023/1767 du Conseil, du 13 septembre 2023, modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 226, p. 104), et le règlement d’exécution (UE) 2023/1765 du Conseil, du 13 septembre 2023, mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2023, L 226, p. 3) (ci-après, pris ensemble, les « actes de septembre 2023 ») et la décision (PESC) 2024/847 du Conseil, du 12 mars 2024, modifiant la décision 2014/145/PESC (JO L, 2024/847), et le règlement d’exécution (UE) 2024/849 du Conseil, du 12 mars 2024, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 (JO L, 2024/849) (ci-après, pris ensemble, les « actes de mars 2024 »), le Conseil a décidé de maintenir le nom de la requérante sur les listes en cause, respectivement jusqu’aux 15 mars 2023, 15 septembre 2023, 15 mars 2024 et 15 septembre 2024.

5 L’article 2 de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision (PESC) 2023/1094 du Conseil (JO 2023, L 146, p. 20), prévoit ce qui suit :

« 1. Sont gelés tous les fonds et ressources économiques appartenant :

[…]

d) à des personnes physiques ou morales, des entités ou des organismes qui apportent un soutien matériel ou financier aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine, ou qui tirent avantage de ces décideurs ;

[…]

et à des personnes physiques et morales, des entités ou des organismes qui leur sont associés, de même que tous les fonds et ressources économiques que ces personnes, entités ou organismes possèdent, détiennent ou contrôlent, dont la liste figure en annexe.

2. Aucun fonds ni aucune ressource économique n’est, directement ou indirectement, mis à la disposition des personnes physiques ou morales, des entités ou des organismes dont la liste figure à l’annexe, ou mis à leur profit. […] »

6 L’article 1er, paragraphe 1, de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision 2023/1094, interdit l’entrée ou le passage en transit sur le territoire des États membres des personnes physiques répondant à des critères en substance identiques à ceux énoncés à l’article 2, paragraphe 1, de cette décision.

7 Le règlement no 269/2014, tel que modifié par le règlement (UE) 2023/1089 du Conseil, du 5 juin 2023, (JO 2023, L 146, p. 1), impose l’adoption des mesures de gel des fonds et définit les modalités de ce gel en des termes identiques, en substance, à ceux de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision 2023/1094.

8 Tout au long de la procédure administrative visant les actes initiaux, les actes de septembre 2022, mars 2023, septembre 2023 et mars 2024, le Conseil a communiqué à la requérante les dossiers de preuve WK 5055/2022 INIT (ci-après le « dossier WK initial »), WK 17719/2022 INIT (ci-après le « dossier WK de maintien no 1 »), WK 1326/2023 INIT, WK 8395/2023 INIT (ci-après le « dossier WK de maintien n °3 »), WK 16844/2023 (ci-après le « dossier WK de maintien n °4 »).

9 Par arrêt du 6 septembre 2023, Timchenko/Conseil (T‑361/22, non publié, EU:T:2023:502), le Tribunal a rejeté le recours visant les actes initiaux et de septembre 2022 dans son intégralité. Par arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil (C‑703/23 P, EU:C:2025:608), le pourvoi contre l’arrêt susmentionné a été rejeté.

10 Le 29 mars 2024, la requérante a présenté ses observations sur le courrier du Conseil du 13 mars 2024, ayant accompagné les actes de mars 2024, et, par lettre du 31 mai 2024, elle a demandé le réexamen des actes de mars 2024. Le 22 août 2024, la requérante a adressé de nouvelles observations au Conseil.

11 Le 12 septembre 2024, le Conseil a adopté les actes de septembre 2024, lesquels ont eu pour effet de proroger les mesures à l’encontre de la requérante jusqu’au 15 mars 2025, pour les motifs suivants :

« [La requérante] est l’épouse de [M.] Gennady [Nikolayevich] Timchenko, connaissance de longue date du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, et l’un de ses confidents.

Elle dirige, avec son époux, la société immobilière SCI Ruth, et a acquis conjointement avec lui des biens immobiliers, ce qui prouve l’existence d’importants liens patrimoniaux entre eux.

En outre, elle a cofondé avec son époux la Fondation Neva. [La requérante] joue un rôle important et est étroitement associée à son mari au sein de la Fondation Timchenko, qui exerce certaines de ses activités en lien avec le groupe d’investissement Volga Group, dont [M.] Gennady [Nikolayevich] Timchenko est fondateur et actionnaire et qui contribue de manière substantielle à l’économie russe et à son développement.

[La requérante] est par conséquent associée à [M.] Gennady [Nikolayevich] Timchenko, désigné au titre de la décision 2014/145/PESC du Conseil au motif, entre autres, qu’il est responsable de soutenir des actions et des politiques qui compromettent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine et d’apporter un soutien matériel et financier, et qu’il tire avantage des décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine. »

12 Par lettre du 13 septembre 2024, le Conseil a répondu aux observations formulées par la requérante dans ses lettres des 29 mars, 31 mai et 22 août 2024 et lui a notifié sa décision de maintenir son nom sur les listes en cause.

13 Par lettre du 31 octobre 2024, la requérante a demandé le réexamen des actes de septembre 2024.

14 Le 14 mars 2025, le Conseil a adopté les actes de mars 2025, lesquels ont eu pour effet de proroger les mesures à l’encontre de la requérante jusqu’au 15 septembre 2025, pour des motifs identiques à ceux exposés au point 11 ci-dessus.

15 Par lettre du 17 mars 2025, le Conseil a répondu aux observations formulées par la requérante dans sa lettre du 31 octobre 2024 et lui a notifié sa décision de maintenir son nom sur les listes en cause.

16 Par arrêt du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil (T‑298/23, sous pourvoi, EU:T:2025:353), le Tribunal a rejeté le recours visant les actes de mars 2023 dans son intégralité.

17 Par arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑1107/23, non publié, EU:T:2025:1082), le Tribunal a rejeté le recours visant les actes de septembre 2023 et de mars 2024 dans son intégralité.

Conclusions des parties

18 La requérante conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :

– annuler les actes attaqués ;

– condamner le Conseil à payer la somme de 1 000 000 d’euros à titre provisionnel au titre de l’indemnisation du préjudice moral qu’elle aurait subi ;

– condamner le Conseil aux dépens.

19 Le Conseil conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :

– rejeter le recours ;

– condamner la requérante aux dépens.

En droit

Sur la demande en annulation

20 À l’appui de ses conclusions en annulation, la requérante invoque six moyens, tirés, le premier, d’une erreur « manifeste » d’appréciation, le deuxième, d’une violation du droit à une protection juridictionnelle effective et de l’obligation de motivation, le troisième, d’une violation du droit d’être entendu, le quatrième, d’une violation du principe de proportionnalité, le cinquième, d’une violation de ses droits fondamentaux découlant de son statut de citoyenne européenne, et, le sixième, d’une violation de son droit de propriété et de son droit au respect de sa vie privée et familiale. Dans le cadre du mémoire en adaptation, la requérante soulève un septième moyen, tiré de la violation des formes substantielles des actes de mars 2025.

21 Eu égard au contenu de ces moyens, il y a lieu d’examiner, dans un premier temps, les septième, deuxième et troisième moyens, qui ont trait à la légalité externe des actes attaqués, puis, dans un second temps, les premier, cinquième, sixième et quatrième moyens.

Sur le septième moyen, tiré de la violation des formes substantielles des actes de mars 2025

22 La requérante soutient que les actes de mars 2025 seraient entachés d’une violation des formes substantielles.

23 Elle fait valoir, en substance, que, en violation du principe de l’équilibre institutionnel, de l’article 240 TFUE ainsi que de l’article 14 du règlement no 269/2014, tel que modifié, l’examen des observations soumises au Conseil et l’analyse des dossiers de preuves ne s’effectueraient pas au niveau du Conseil lui-même. En effet, elle soutient que, dans la plupart des cas, le Conseil adopterait ses actes juridiques sans discussion, sous la forme de points « A » adoptés sans débats et que, ainsi, ce seraient les instances préparatoires du Conseil, à savoir les groupes de travail du Conseil et le Comité des représentants permanents (Coreper), qui exerceraient de facto des pouvoirs décisionnels sans adoption formelle par le Conseil. Or, la requérante estime que l’adoption de ces actes relèverait de la seule compétence du Conseil, qui devrait lui-même examiner les éléments factuels et les éléments de preuve fondant l’inscription de son nom sur les listes en cause. Elle souligne qu’aucune disposition du droit primaire ne prévoit la possibilité pour le Conseil de déléguer son pouvoir décisionnel au Coreper ou à ses groupes de travail. Elle ajoute qu’il en est de même pour les lettres de réponse aux observations soumises par les personnes dont le nom est inscrit sur les listes en cause, dès lors que celles-ci seraient rédigées par les groupes de travail dénommés « Europe orientale et Asie centrale » (COEST) et « conseillers pour les relations extérieures » (RELEX) et convenues de manière globale par le Coreper.

24 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

25 À titre liminaire, il convient de rappeler que l’article 14, paragraphe 3, du règlement no 269/2014, tel que modifié, dispose que, « [s]i des observations sont formulées ou si de nouveaux éléments de preuve substantiels sont présentés, le Conseil revoit sa décision et en informe la personne physique ou morale, l’entité ou l’organisme en conséquence ».

26 Il ressort de la jurisprudence que les institutions de l’Union, y compris le Conseil, sont autorisées à prendre, en vertu du pouvoir d’organisation interne que leur attribue le traité FUE et dans l’intérêt de la bonne administration, des mesures appropriées en vue d’assurer leur bon fonctionnement et le déroulement de leurs procédures. S’il incombe au juge l’Union de s’assurer que les institutions de l’Union n’ont pas outrepassé la marge d’appréciation qui leur est reconnue dans l’exercice de leurs pouvoirs d’organisation interne, il n’en reste pas moins qu’elles disposent, dans cet exercice, d’une large marge d’appréciation (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 16 novembre 2023, Roos e.a./Parlement, C‑458/22 P, non publié, EU:C:2023:871, point 42 et jurisprudence citée).

27 S’agissant en particulier du Conseil, il ressort de l’article 16, paragraphe 7, TUE et de l’article 240, paragraphe 1, TFUE que le Coreper est responsable de la préparation des travaux du Conseil. À l’article 240, paragraphe 1, TFUE, il est précisé que le Coreper est également responsable de l’exécution des mandats qui lui sont confiés par le Conseil et qu’il peut adopter des décisions de procédure dans les cas prévus par le règlement intérieur du Conseil.

28 Ainsi, l’article 19, paragraphes 2 et 3, du règlement intérieur du Conseil, adopté par une décision du 1er décembre 2009 (JO 2009, L 325, p. 35), prévoit ce qui suit :

« 2. Tous les points inscrits à l’ordre du jour d’une session du Conseil font l’objet d’un examen préalable du Coreper, sauf décision contraire de ce dernier. Le Coreper s’efforce de trouver un accord à son niveau, qui sera soumis à l’adoption du Conseil. Il assure une présentation adéquate des dossiers au Conseil et, le cas échéant, lui présente des orientations, des options ou des propositions de solution. En cas d’urgence, le Conseil peut décider à l’unanimité de délibérer sans que cet examen préalable ait eu lieu.

3. Des comités ou des groupes de travail peuvent être institués par le Coreper, ou avec son aval, pour l’accomplissement de certaines tâches de préparation ou d’études préalablement définies. […] »

29 Au sein du Conseil, des experts provenant de chaque État membre sont chargés, dans des groupes de travail tels que COEST ou RELEX, d’effectuer le travail préparatoire pour les sessions du Conseil et ont la qualité d’instance préparatoire du Conseil, ainsi que cela ressort de l’article 19, paragraphe 3, du règlement intérieur du Conseil (arrêt du 3 septembre 2025, Usmanov/Conseil, T‑1117/23, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:810, point 187). À cet égard, force est d’ailleurs de relever, d’une part, que les membres desdits groupes de travail sont investis d’un mandat des États membres qu’ils représentent et expriment, lors des délibérations sur une proposition législative donnée, la position de leur État membre au sein du Conseil, lorsque ce dernier agit en sa qualité de législateur ou de colégislateur et, d’autre part, que, bien que les groupes de travail ne soient pas autorisés à arrêter la position définitive de cette institution, leurs travaux s’inscrivent dans le jeu normal du processus législatif ou décisionnel (voir, en ce sens, arrêt du 25 janvier 2023, De Capitani/Conseil, T‑163/21, EU:T:2023:15, point 95).

30 Ainsi, dans le cadre du processus décisionnel caractérisant le renouvellement des mesures restrictives, les membres de ces groupes de travail analysent les documents relatifs au maintien du nom d’une personne sur les listes des personnes faisant l’objet de mesures restrictives, et, notamment, les observations et les éléments de preuve produits par une telle personne, afin de vérifier la situation de celle-ci et de fournir au Conseil les éléments lui permettant de se prononcer sur ledit maintien. Le résultat de cette analyse est transmis au Coreper et le Conseil arrête sur cette base sa position définitive, en adoptant les actes pertinents, soit lors d’une de ses sessions, soit par la voie de la procédure écrite conformément à l’article 12 de son règlement intérieur. Le fait que des groupes de travail composés d’experts provenant des délégations des États membres aient été impliqués dans le processus décisionnel ayant précédé l’adoption des actes de mars 2025 ne saurait aucunement être considéré comme une délégation du pouvoir décisionnel par le Conseil aux instances préparatoires instituées en son sein ou au Coreper (voir, en ce sens, arrêt du 3 septembre 2025, Usmanov/Conseil, T‑1117/23, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:810, point 187).

31 Toute autre solution serait non seulement contraire au règlement intérieur du Conseil, mais également aux dispositions de droit primaire qui prévoient, respectivement, à l’article 29 TUE que « le Conseil adopte des décisions qui définissent la position de l’Union sur une question particulière de nature géographique ou thématique » et à l’article 215, paragraphe 2, TFUE que « lorsqu’une décision, adoptée conformément au chapitre 2 du titre V du Traité sur l’Union européenne, le prévoit, le Conseil peut adopter, selon la procédure visée au paragraphe 1, des mesures restrictives à l’encontre de personnes physiques ou morales, de groupes ou d’entités non étatiques » (arrêt du 3 septembre 2025, Usmanov/Conseil, T‑1117/23, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:810, point 187).

32 Or, en l’espèce, il ressort d’annexes produites par le Conseil que les projets d’actes et de lettres de notification ont été examinés par le Coreper dans le cadre d’un point avec discussion lors de ses réunions des 12 et 13 mars 2025, et que les actes de mars 2025 ont été formellement adoptés, et que les lettres de notification ont été formellement approuvées, par le Conseil par la voie de la procédure écrite.

33 À cet égard, il convient de relever qu’il ressort des annexes E9 et E10 produites par le Conseil que le fait de recourir à la procédure écrite ne faisait pas obstacle à ce qu’un ou plusieurs membres du Conseil s’opposent à l’adoption des actes faisant l’objet de cette procédure, de sorte que le recours à la procédure écrite ne saurait être considéré comme une délégation des pouvoirs du Conseil d’adopter les actes en cause à ses instances préparatoires. De manière analogue, comme expliqué par le Conseil, lorsqu’il adopte un acte en point « A », il fait siennes et valide les analyses et appréciations effectuées par ses instances préparatoires, qui ont permis de lever tous les points de discussion entre les États membres. Ainsi, dans ces cas les accords du Coreper peuvent toujours être remis en cause par le Conseil, qui dispose du pouvoir de décision.

34 Par conséquent, la circonstance que les observations de la requérante et les documents qu’elle a produits aient été transmis aux groupes de travail COEST et RELEX au sein du Conseil implique que ce dernier a agi conformément à ses procédures internes relatives au processus décisionnel au sein du Conseil. Il demeure toutefois que c’est bien le Conseil qui a adopté les actes de mars 2025 et approuvé les lettres de notification et que, contrairement à ce qu’affirme la requérante, le Conseil n’a ainsi nullement délégué son pouvoir décisionnel. Dès lors, doivent être rejetés les arguments de la requérante relatifs aux violations alléguées du principe de l’équilibre institutionnel, de l’article 240 TFUE ainsi que de l’article 14 du règlement no 269/2014, tel que modifié.

35 Partant, il convient d’écarter le septième moyen, tiré de la violation des formes substantielles des actes de mars 2025.

Sur le deuxième moyen, tiré d’une violation du droit à une protection juridictionnelle effective et de l’obligation de motivation

36 La requérante soutient, en substance, que le Conseil n’explique pas ce qu’il entend tirer des allégations factuelles vagues qui figurent dans l’exposé des motifs ni les liens qu’il entend opérer entre ces différentes allégations. Elle ajoute que ces allégations vagues et non étayées ne remplissent pas les exigences de l’obligation de motivation, en particulier celles relatives aux « biens immobiliers » et aux « liens patrimoniaux », qui ne sont accompagnées d’aucun élément concret. Elle indique que le Conseil n’explique pas non plus en quoi le gel des fonds et des ressources économiques et l’interdiction d’entrer et de circuler sur le territoire des États membres seraient susceptibles d’atteindre l’objectif d’exercer une pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie. Elle précise que le considérant 4 de la décision 2014/145, telle que modifiée, et les considérants 3 et 4 du règlement no 269/2014, tel que modifié, ne constituent pas une motivation suffisante pour justifier l’application d’un gel des avoirs et d’une interdiction de circuler à son égard.

37 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

38 Selon la jurisprudence, l’obligation de motiver un acte faisant grief, qui constitue un corollaire du principe du respect des droits de la défense, a pour but, d’une part, de fournir à l’intéressé une indication suffisante pour savoir si l’acte est bien fondé ou s’il est éventuellement entaché d’un vice permettant d’en contester la validité devant le juge de l’Union européenne et, d’autre part, de permettre à ce dernier d’exercer son contrôle sur la légalité de cet acte (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 63 et jurisprudence citée).

39 La motivation exigée par l’article 296 TFUE doit être adaptée à la nature de l’acte en cause et au contexte dans lequel il a été adopté. L’exigence de motivation doit être appréciée en fonction des circonstances de l’espèce, notamment du contenu de cet acte, de la nature des motifs invoqués et de l’intérêt que les destinataires ou d’autres personnes concernées par l’acte au sens de l’article 263, quatrième alinéa, TFUE peuvent avoir à recevoir des explications. Il n’est notamment pas exigé que la motivation spécifie tous les éléments de fait et de droit pertinents, ni qu’elle réponde de manière détaillée aux considérations formulées par l’intéressé lors de sa consultation avant l’adoption du même acte, dans la mesure où le caractère suffisant d’une motivation doit être apprécié au regard non seulement de son libellé, mais aussi de son contexte ainsi que de l’ensemble des règles juridiques régissant la matière concernée (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 64 et jurisprudence citée).

40 Ainsi, d’une part, un acte faisant grief est suffisamment motivé dès lors qu’il est intervenu dans un contexte connu de l’intéressé, qui lui permet de comprendre la portée de la mesure prise à son égard. D’autre part, le degré de précision de la motivation d’un acte doit être proportionné aux possibilités matérielles et aux conditions techniques ou de délai dans lesquelles celui-ci doit intervenir (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 65 et jurisprudence citée).

41 S’agissant spécifiquement des mesures restrictives, la jurisprudence a précisé que la motivation d’un acte du Conseil imposant une mesure restrictive ne devait pas seulement identifier la base juridique de cette mesure, mais également les raisons spécifiques et concrètes pour lesquelles le Conseil considérait, dans l’exercice de son pouvoir discrétionnaire d’appréciation, que l’intéressé devait faire l’objet d’une telle mesure (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 66 et jurisprudence citée).

42 La question de la motivation, qui concerne une formalité substantielle, est distincte de celle de la preuve du comportement allégué, laquelle relève de la légalité au fond de l’acte en cause et implique de vérifier la réalité des faits mentionnés dans cet acte ainsi que la qualification de ces faits comme constituant des éléments justifiant l’application des mesures restrictives à l’égard de la personne concernée (voir arrêt du 6 octobre 2015, Chyzh e.a./Conseil, T‑276/12, non publié, EU:T:2015:748, point 111 et jurisprudence citée).

43 En l’espèce, premièrement, les mesures litigieuses ont été adoptées sur le fondement des actes attaqués qui précisent le contexte, dans le cadre de leurs considérants respectifs, et les fondements juridiques sur lesquels ils ont été adoptés.

44 Deuxièmement, il résulte de manière suffisamment claire de la lecture de la motivation des actes attaqués (voir points 11 et 14 ci-dessus), que le nom de la requérante a été maintenu sur les listes en cause en sa qualité de personne associée à une autre personne faisant l’objet de mesures restrictives, ce qui correspond au critère d’inscription énoncé à l’article 1er, paragraphe 1, in fine, et à l’article 2, paragraphe 1, in fine, de la décision 2014/145, telle que modifiée, et de l’article 3, paragraphe 1, in fine, du règlement no 269/2014, tel que modifié (ci-après le « critère de la personne associée »).

45 De surcroît, il ressort de la motivation des actes de septembre 2024 et mars 2025, qui est identique, que le nom de la requérante a été maintenu sur les listes en cause en raison du fait que, en substance, elle est l’épouse de M. Gennady Nikolayevich Timchenko, qu’elle gère avec son mari, la société immobilière SCI Ruth, qu’elle a acquis conjointement avec celui-ci des biens immobiliers, qu’elle a cofondé avec son mari la Fondation Neva, qu’elle joue un rôle important et est étroitement associée à son mari au sein de la Fondation Timchenko, qui exerce certaines de ses activités en lien avec le groupe d’investissement Volga Group, et qu’ainsi, elle est associée à M. Gennady Nikolayevich Timchenko.

46 Il en résulte que les motifs des actes attaqués permettent non seulement à la requérante d’identifier la base juridique de ces actes et les circonstances spécifiques et concrètes qui ont amené le Conseil à la considérer comme associée à son mari, qui, lui-même, remplit les conditions édictées par, notamment, le critère énoncé à l’article 2, paragraphe 1, sous d), de la décision 2014/145, telle que modifiée, et est inscrit sur les listes en cause à ce titre, mais aussi au Tribunal d’exercer son contrôle sur leur légalité.

47 Quant à l’argumentation selon laquelle la motivation des actes attaqués ne spécifie pas les raisons pour lesquelles le Conseil a estimé qu’il convenait de geler les fonds et les ressources économiques de la requérante et de restreindre sa liberté de circulation au sein de l’Union, il y a lieu de relever qu’il résulte du considérant 4 de la décision 2014/145 et des considérants 3 et 4 du règlement no 269/2014 que, compte tenu de l’aggravation de la situation en Ukraine, l’Union a décidé d’adopter de telles mesures à l’égard, notamment, des personnes associées à celles qui compromettaient ou menaçaient l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine, ce qui était suffisant pour permettre à la requérante de comprendre les raisons pour lesquelles le Conseil avait décidé d’appliquer de telles mesures à son égard.

48 À cet égard, contrairement à ce qu’affirme la requérante, ces considérants indiquent à suffisance les raisons pour lesquelles un gel des avoirs et des restrictions des déplacements peuvent lui être imposées. En effet, le considérant 4 de la décision 2014/145 indique notamment que, « [d]ans les circonstances actuelles, des restrictions des déplacements et un gel des avoirs devraient être imposés à l’encontre des personnes responsables d’actions qui compromettent ou menacent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine, […], et à l’encontre des personnes ou entités qui leur sont associées ».

49 De surcroît, les griefs dont se prévaut la requérante, qui consistent à affirmer, en substance, que le Conseil ne démontre pas comment l’application des mesures adoptées à son égard permettrait d’atteindre l’objectif d’exercer une pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie, reviennent à remettre en cause la justification des actes attaqués, laquelle relève du bien-fondé de ces derniers et non de leur motivation formelle.

50 En outre, une telle motivation expose de façon suffisamment précise les motifs relatifs à la situation individuelle de la requérante et, ainsi qu’il résulte au demeurant du contenu de la requête, de la réplique et du mémoire en adaptation, lui a permis de comprendre les raisons pour lesquelles ces circonstances factuelles étaient de nature, à les supposer établies, à justifier le maintien de son nom sur les listes en cause. Quant aux mentions relatives aux « biens immobiliers » et aux « liens patrimoniaux », il convient de relever qu’il ressort de manière suffisamment claire de l’ensemble des motifs qu’ils ont trait au lien d’association entre la requérante et son mari.

51 Il résulte de ce qui précède qu’il convient de rejeter le deuxième moyen.

Sur le troisième moyen, tiré d’une violation du droit d’être entendu

52 La requérante soutient, en substance, que son droit d’être entendue n’a pas été respecté par le Conseil dans la mesure où celui-ci n’a pas pris en compte les arguments communiqués dans ses différents courriers. En particulier, elle fait valoir qu’elle a présenté des observations par une lettre du 22 août 2024, indiquant que sa situation avait changé. Toutefois, elle soutient que, comme en témoigne la lettre du 13 septembre 2024, ces changements n’ont pas été pris en compte. Elle ajoute que le Conseil ignore certaines observations et preuves produites, ce qui est tout particulièrement le cas concernant les éléments en lien avec la SCI Ruth ou l’implication ou rôle de la requérante au sein des Fondations Neva et Timchenko. Elle précise que, si son droit d’être entendue est respecté sur le plan procédural, celui-ci est en pratique vidé de toute substance, dès lors que le Conseil ignore les éléments qu’elle a apportés et maintient les mesures à son égard de manière automatique.

53 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

54 Il convient de rappeler que l’adoption d’une décision de gel des fonds par laquelle le nom d’une personne ou d’une entité figurant déjà sur la liste des personnes et des entités dont les fonds sont gelés est maintenu sur cette liste doit, en principe, être précédée d’une communication des éléments retenus à charge ainsi que de l’opportunité conférée à la personne ou à l’entité concernée d’être entendue [voir, en ce sens, arrêts du 21 décembre 2011, France/People’s Mojahedin Organization of Iran, C‑27/09 P, EU:C:2011:853, point 62, et du 24 novembre 2021, Assi/Conseil, T‑256/19, EU:T:2021:818, point 72 (non publié)].

55 Le respect des droits de la défense implique que, avant d’adopter une décision portant renouvellement de mesures restrictives imposées à l’égard d’une personne ou d’une entité, le Conseil, même lorsqu’il ne modifie pas les motifs retenus à l’égard de cette personne ou de cette entité, lui communique les éléments nouveaux par lesquels il a procédé, lors du réexamen périodique des mesures en cause, à une actualisation des informations qui avaient justifié l’inscription précédente de son nom sur la liste des personnes et des entités faisant l’objet de telles mesures restrictives, afin de vérifier si une telle inscription demeurait justifiée (voir arrêt du 8 mai 2024, Ismailova/Conseil, T‑234/22, non publié, EU:T:2024:287, point 84 et jurisprudence citée).

56 En effet, cette appréciation actualisée des informations vise à permettre au Conseil d’établir un bilan de l’impact des mesures restrictives dans le cadre de leur réexamen périodique, en vue de déterminer si elles ont permis d’atteindre les objectifs visés par l’inscription initiale des noms des personnes et des entités concernées sur les listes litigieuses ou s’il est toujours possible de tirer la même conclusion concernant lesdites personnes et entités (voir, en ce sens, arrêt du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 59).

57 En outre, lorsque des observations sont formulées par la personne concernée au sujet de l’exposé des motifs, l’autorité compétente de l’Union a l’obligation d’examiner, avec soin et impartialité, le bien-fondé des motifs allégués, à la lumière de ces observations et des éventuels éléments à décharge joints à celles-ci (voir arrêt du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 114 et jurisprudence citée).

58 En l’espèce, en premier lieu, il convient de relever que le Conseil n’a pas modifié les motifs concernant la requérante dans les actes attaqués ou retenu de nouveaux éléments de preuve à leur soutien.

59 En second lieu, s’agissant des actes de septembre 2024, il convient de relever que, le 29 mars 2024, la requérante a présenté des observations sur le courrier du 13 mars 2024 et, par lettre du 31 mai 2024, elle a demandé le réexamen des actes de mars 2024. Le 22 août 2024, la requérante a adressé des observations au Conseil. Par lettre du 13 septembre 2024, le Conseil a répondu aux observations de la requérante et a explicitement visé les lettres du 29 mars, 31 mai et 22 août 2024 de celle-ci.

60 Concernant les actes de mars 2025, la requérante, par lettre du 31 octobre 2024, a demandé le réexamen des actes de septembre 2024. Par lettre du 17 mars 2025, le Conseil a répondu aux observations formulées par la requérante dans sa lettre du 31 octobre 2024.

61 Il ressort également des lettres du 13 septembre 2024 et du 17 mars 2025 que le Conseil a répondu de manière spécifique à différents griefs de la requérante, notamment en ce qui concerne la SCI Ruth, la Fondation Neva ainsi que la Fondation Timchenko. Il a d’ailleurs visé les changements relevés par la requérante concernant son implication dans la Fondation Timchenko, tout en considérant que, malgré ceux-ci, la requérante conservait le statut de fondateur et que ce statut lui conférerait toujours certains pouvoirs.

62 À cet égard, si le respect des droits de la défense et du droit d’être entendu exige que les institutions de l’Union permettent à la personne visée par un acte faisant grief de faire connaître utilement son point de vue, il ne peut leur imposer d’adhérer à celui-ci (voir arrêt du 20 septembre 2023, Mordashov/Conseil, T‑248/22, non publié, EU:T:2023:573, point 65 et jurisprudence citée).

63 Ainsi, le seul fait, en l’espèce, que le Conseil n’ait pas conclu à l’absence de bien-fondé de la prorogation de l’imposition de mesures restrictives en cause, ni même estimé utile de répondre de manière détaillée à l’ensemble des considérations que la requérante avait formulées dans ses lettres, ne saurait impliquer que de telles observations n’ont pas été prises en compte (voir, en ce sens, arrêt du 20 septembre 2023, Mordashov/Conseil, T‑248/22, non publié, EU:T:2023:573, point 66 et jurisprudence citée).

64 Partant, il y a lieu de rejeter le troisième moyen.

Sur le premier moyen, tiré d’une erreur « manifeste » d’appréciation

65 La requérante conteste le bien-fondé du maintien de son nom sur les listes en cause.

66 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

– Considérations liminaires

67 À titre liminaire, il importe de relever que le premier moyen doit être considéré comme tiré d’une erreur d’appréciation et non d’une erreur manifeste d’appréciation. En effet, s’il est certes vrai que le Conseil dispose d’un certain pouvoir d’appréciation pour déterminer, au cas par cas, si les critères juridiques sur lesquels se fondent les mesures restrictives en cause sont remplis, il n’en reste pas moins que les juridictions de l’Union doivent assurer un contrôle, en principe complet, de l’ensemble des actes de l’Union (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 121 et jurisprudence citée).

68 Selon une jurisprudence constante, l’effectivité du contrôle juridictionnel garanti par l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte ») exige, notamment, que le juge de l’Union s’assure que la décision par laquelle des mesures restrictives ont été adoptées ou maintenues, qui revêt une portée individuelle pour la personne ou l’entité concernée, repose sur une base factuelle suffisamment solide. Cela implique une vérification des faits allégués dans l’exposé des motifs qui sous-tend ladite décision, de sorte que le contrôle juridictionnel ne soit pas limité à l’appréciation de la vraisemblance abstraite des motifs invoqués, mais porte sur le point de savoir si ces motifs, ou, à tout le moins, l’un d’eux considéré comme suffisant en soi pour soutenir cette même décision, sont étayés (arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 119, et du 5 novembre 2014, Mayaleh/Conseil, T‑307/12 et T‑408/13, EU:T:2014:926, point 128).

69 Il n’est pas requis que le Conseil produise devant le juge de l’Union l’ensemble des informations et des éléments de preuve inhérents aux motifs allégués dans l’acte dont il est demandé l’annulation. Il importe toutefois que les informations ou les éléments produits étayent les motifs retenus à l’encontre de la personne concernée (voir, en ce sens, arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 122, et du 28 novembre 2013, Conseil/Fulmen et Mahmoudian, C‑280/12 P, EU:C:2013:775, point 67).

70 L’appréciation du caractère suffisamment solide de la base factuelle retenue par le Conseil doit être effectuée en examinant les éléments de preuve et d’information non de manière isolée, mais dans le contexte dans lequel ils s’insèrent. En effet, le Conseil satisfait à la charge de la preuve qui lui incombe s’il fait état devant le juge de l’Union d’un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants permettant d’établir l’existence d’un lien suffisant entre l’entité sujette à une mesure de gel de ses fonds et le régime ou, en général, les situations combattues (voir arrêt du 20 juillet 2017, Badica et Kardiam/Conseil, T‑619/15, EU:T:2017:532, point 99 et jurisprudence citée).

71 C’est à l’autorité compétente de l’Union qu’il appartient, en cas de contestation, d’établir le bien-fondé des motifs retenus à l’égard de la personne ou de l’entité concernée, et non à cette dernière d’apporter la preuve négative de l’absence de bien-fondé desdits motifs (arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 121, et du 3 juillet 2014, National Iranian Tanker Company/Conseil, T‑565/12, EU:T:2014:608, point 57).

72 Par ailleurs, il importe de rappeler que les mesures restrictives ont une nature conservatoire et, par définition, provisoire, dont la validité est toujours subordonnée à la perpétuation des circonstances de fait et de droit ayant présidé à leur adoption ainsi qu’à la nécessité de leur maintien en vue de la réalisation de l’objectif qui leur est associé. C’est ainsi qu’il incombe au Conseil, lors du réexamen périodique de ces mesures restrictives, de procéder à une appréciation actualisée de la situation et d’établir un bilan de l’impact de telles mesures, en vue de déterminer si elles ont permis d’atteindre les objectifs visés par l’inscription initiale des noms des personnes et des entités concernées sur la liste en cause ou s’il est toujours possible de tirer la même conclusion concernant lesdites personnes et entités (voir arrêt du 27 avril 2022, Ilunga Luyoyo/Conseil, T‑108/21, EU:T:2022:253, point 55 et jurisprudence citée ; arrêt du 26 octobre 2022, Ovsyannikov/Conseil, T‑714/20, non publié, EU:T:2022:674, point 67).

73 Pour justifier le maintien du nom d’une personne sur la liste, il n’est pas interdit au Conseil de se fonder sur les mêmes éléments de preuve que ceux ayant justifié l’inscription initiale, la réinscription ou le maintien précédent du nom de la personne concernée sur la liste, pour autant que, d’une part, les motifs d’inscription demeurent inchangés et, d’autre part, le contexte n’a pas évolué d’une manière telle que ces éléments de preuve seraient devenus obsolètes (voir, en ce sens, arrêt du 23 septembre 2020, Kaddour/Conseil, T‑510/18, EU:T:2020:436, point 99). Ledit contexte inclut non seulement la situation du pays à l’égard duquel le système de mesures restrictives a été établi, mais également la situation particulière de la personne concernée [voir, en ce sens, arrêts du 9 juin 2021, Borborudi/Conseil, T‑580/19, EU:T:2021:330, point 60 (non publié) et jurisprudence citée, et du 26 octobre 2022, Ovsyannikov/Conseil, T‑714/20, non publié, EU:T:2022:674, point 78]. De même, le maintien sur la liste est justifié au regard de l’ensemble des circonstances pertinentes et, notamment, au regard du fait que les objectifs visés par les mesures restrictives n’auraient pas été atteints (voir, en ce sens, arrêts du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 84 ; du 27 avril 2022, Boshab/Conseil, T‑103/21, non publié, EU:T:2022:248, point 121, et du 27 avril 2022, Ilunga Luyoyo/Conseil, T‑108/21, EU:T:2022:253, point 56).

74 Conformément à une jurisprudence constante, l’activité du juge de l’Union est régie par le principe de libre appréciation des preuves et le seul critère pour apprécier la valeur des preuves produites réside dans leur crédibilité. À cet égard, pour apprécier la valeur probante d’un document, il faut vérifier la vraisemblance de l’information qui y est contenue en tenant compte, notamment, de l’origine du document, des circonstances de son élaboration ainsi que de son destinataire et se demander si, d’après son contenu, il semble sensé et fiable [voir arrêts du 31 mai 2018, Kaddour/Conseil, T‑461/16, EU:T:2018:316, point 107 et jurisprudence citée, et du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 95 (non publié) et jurisprudence citée].

75 En l’absence de pouvoirs d’enquête dans des pays tiers, l’appréciation des autorités de l’Union doit, de fait, se fonder sur des sources d’information accessibles au public, des rapports, des articles de presse, des rapports des services secrets ou d’autres sources d’information similaires (arrêts du 14 mars 2018, Kim e.a./Conseil et Commission, T‑533/15 et T‑264/16, EU:T:2018:138, point 107, et du 1er juin 2022, Prigozhin/Conseil, T‑723/20, non publié, EU:T:2022:317, point 59).

76 En outre, il importe de relever que la situation de conflit dans lequel la Fédération de Russie et l’Ukraine sont impliquées rend en pratique particulièrement difficile l’accès à certaines sources, l’indication expresse de la source primaire de certaines informations ainsi que l’éventuel recueil de témoignages de la part de personnes acceptant d’être identifiées. Les difficultés d’investigation qui s’ensuivent peuvent ainsi contribuer à faire obstacle à ce que des preuves précises et des éléments d’information objectifs soient apportés (arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 116).

77 C’est à la lumière de ces considérations qu’il convient d’examiner le présent moyen.

– Sur les éléments de preuve produits par le Conseil

78 En l’espèce, pour justifier le maintien du nom de la requérante sur les listes en cause, le Conseil s’appuie sur l’ensemble des dossiers de preuve transmis à la requérante et, notamment, sur les pièces suivantes :

– la pièce no 2 du dossier WK initial, qui est une capture d’écran de la page de la Fondation Timchenko sur le site Internet LinkedIn, non datée et à laquelle le Conseil a eu accès au mois de mars 2022 ;

– la pièce no 3 du dossier WK initial, qui est un extrait du site Internet TNT Magazine, du 9 mars 2022, à laquelle le Conseil a eu accès au mois de mars 2022 ;

– la pièce no 5 du dossier WK initial, qui est une capture d’écran d’une page, non datée, du site Internet de la Fondation Timchenko, consultée par le Conseil au mois de mars 2022 ;

– la pièce no 6 du dossier WK initial, qui est un extrait du site Internet Foley Hoag LLP, non datée, à laquelle le Conseil a eu accès au mois de mars 2022 ;

– la pièce no 1 du dossier WK de maintien no 1, qui est une capture d’écran d’un article du journal Business Insider, daté du mois de mars 2022 et dont le Conseil a pris connaissance au mois de novembre 2022 ;

– la pièce no 1 du dossier WK de maintien no 3, qui est un extrait du site Internet de la Fondation Timchenko consulté le 31 mai 2023 ;

– la pièce no 1 du dossier WK de maintien no 4, qui est un extrait du site Internet de la Fondation Timchenko consulté le 13 novembre 2023.

– Sur l’application à la requérante du critère de la personne associée dans les actes attaqués

79 À titre liminaire, la requérante soutient, en substance, que, au regard de la jurisprudence, le Conseil ne peut appliquer le critère de la personne associée à un membre de la famille d’une personne inscrite sur les listes en cause au seul motif qu’il existe entre eux un lien familial, indépendamment de son comportement personnel. Elle ajoute qu’il ressort du considérant 7 de la décision 2022/582 que, afin d’établir un lien d’association, il appartient au Conseil de démontrer l’existence d’un avantage tiré de la personne désignée qui soit indu. À cet égard elle conteste l’interprétation qui a été donnée au critère de la personne associée dans l’arrêt du 6 septembre 2023, Timchenko/Conseil (T‑361/22, non publié, EU:T:2023:502), dans la mesure où elle estime que l’interprétation du considérant 7 de la décision 2022/582 est trop large et imprécise. En l’espèce, elle estime que tous les liens allégués entre elle-même et son mari découlent d’une relation matrimoniale et qu’aucun des éléments apportés par le Conseil ne permet d’établir l’existence d’un avantage indu. De surcroît, la requérante soutient que, s’il ressort de la jurisprudence du Tribunal que le juge peut considérer l’un des motifs retenus par le Conseil pour adopter des mesures restrictives est suffisant en soi pour soutenir ces mesures, une telle considération porte manifestement atteinte à la compétence revenant au seul Conseil d’adopter des mesures restrictives en application de l’article 215 TFUE. Elle relève une inégalité des armes entre elle-même et le Conseil, dès lors que ce dernier rejetterait les éléments de preuve qu’elle apporte, mais ne produirait, quant à lui, que des articles de presse.

80 Premièrement, en ce qui concerne la SCI Ruth, la requérante soutient, en substance, que celle-ci n’a plus d’activité, a fortiori commerciale, depuis 2015 et qu’elle n’a pas d’actifs. Elle souligne avoir produit plusieurs documents à l’appui de cette constatation.

81 Deuxièmement, concernant les liens patrimoniaux entre la requérante et son époux, celle-ci soutient, en substance, que le Conseil n’identifie pas de biens immobiliers en question au sein de l’exposé des motifs et qu’il se contente de produire, parmi ses documents de travail, des pièces relatives à certaines entités immobilières. Elle ajoute que, à supposer que le Conseil puisse se fonder sur ces éléments, aucun de ceux-ci ne permet d’établir un lien d’association allant au-delà du seul lien familial.

82 Troisièmement, concernant la Fondation Timchenko, la requérante soutient, en substance, qu’elle a démissionné du conseil fiduciaire depuis le 13 décembre 2023 et que des modifications de la Charte de la Fondation Timchenko (ci-après la « charte de la fondation »), qui prévoient notamment que les fondateurs ne disposent plus du pouvoir de nommer les membres du conseil de surveillance de cette fondation, ont été enregistrées le 16 avril 2024. Elle ajoute que tous les organes de la fondation sont, en application de la charte modifiée, constitués ou dissouts par le conseil de surveillance et toute vacance au sein du conseil de surveillance est remplie par les membres du conseil de surveillance eux-mêmes. Elle souligne que les allégations de « responsabilité personnelle » des époux Timchenko et de « la pratique » qui aurait démontré une implication conjointe de ceux-ci au sein de la fondation éponyme ne sont pas expliquées par le Conseil et sont, en tout état de cause, non fondées. Quant à l’implication de Volga Group, la requérante soutient qu’il ne s’agissait que d’une aide humanitaire ponctuelle fournie dans le cadre de la pandémie de la COVID-19. Elle estime que le Conseil ne saurait fonder le maintien de son nom sur les listes en cause en raison du fait qu’elle dispose en sa qualité de cofondatrice, de la possibilité de modifier la charte de la fondation. Elle précise que les arguments du Conseil selon lesquels la Fondation Timchenko bénéficie à l’image de M. Timchenko ne sont pas fondés.

83 Elle ajoute, dans les observations du 10 décembre 2025, que, aucun des éléments retenus par le Tribunal dans son arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑1107/23, non publié, EU:T:2025:1082), pour conclure à l’existence de pouvoirs « substantiels » ou importants ne persistait à la date des actes attaqués et que la question de l’image des époux au travers de la Fondation Timchenko et l’opération unique dont est déduite une synergie avec Volga Group, n’était pas pertinente.

84 Quatrièmement, concernant la Fondation Neva, la requérante soutient, en substance, que celle-ci a été créée en 2008 par M. Timchenko et qu’elle a, quant à elle, démissionné du conseil de cette dernière par lettre du 13 décembre 2023. Elle précise avoir produit plusieurs éléments de preuve démontrant qu’elle n’a pas cofondé cette fondation et que les éléments de preuve avancés par le Conseil n’ont pas une valeur probante suffisante afin de remettre en cause un tel constat. Elle précise que la référence effectuée par le Conseil portant sur la Fondation Klyuch n’est pas pertinente dès lors qu’elle ne figure pas dans l’exposé des motifs.

85 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

86 À titre liminaire, il convient de rappeler que le nom de la requérante a été inscrit sur les listes en cause au titre du critère de la personne associée, à savoir, en l’espèce, à M. Gennady Nikolayevich Timchenko, et que, par l’arrêt de ce jour, rendu dans le cadre de l’affaire Timchenko/Conseil (T-603/24), le Tribunal a rejeté le recours formé par celui-ci à l’encontre de la décision 2024/2456 et du règlement 2024/2455 ainsi que de la décision 2025/528 et du règlement 2025/527, en vertu desquels son nom a été maintenu sur les listes en cause au titre notamment du critère d).

87 Dans ce contexte, il importe donc de vérifier si, en application de la jurisprudence mentionnée au point 72 ci-dessus, le Conseil pouvait, au terme de son appréciation actualisée de la situation effectuée dans le cadre du réexamen des mesures restrictives en cause, maintenir les mesures restrictives à l’égard de la requérante.

88 Dans la mesure où les motifs des actes de septembre 2024 et de mars 2025 sont identiques, il convient de les examiner ensemble.

89 À cet égard, premièrement, il convient de relever que le contexte général de la situation de l’Ukraine, en ce qui concerne les menaces à son intégrité territoriale, à sa souveraineté et à son indépendance, est resté inchangé depuis l’adoption des actes de mars 2024. De même, les mesures restrictives en cause répondent à l’objectif poursuivi, à savoir faire pression sur le gouvernement russe afin que celui-ci mette fin à ses actions et à ses politiques déstabilisant l’Ukraine.

90 Deuxièmement, s’agissant de la situation individuelle de la requérante, il convient de rappeler que, bien que la notion d’« association » soit souvent employée dans les actes du Conseil relatifs aux mesures restrictives, elle n’est pas en tant que telle définie et sa signification dépend des contextes et des circonstances en cause. Toutefois, il n’en demeure pas moins qu’elle peut être considérée comme visant des personnes physiques ou morales qui sont, de façon générale, liées par des intérêts communs sans pour autant nécessiter un lien par le biais d’une activité économique commune. La notion d’« association » prévue par les dispositions pertinentes de la décision 2014/145, telle que modifiée, et du règlement no 269/2014, tel que modifié, peut donc être interprétée en ce sens qu’elle vise toute personne physique ou morale ou toute entité qui présente un lien, allant au-delà d’une relation familiale, avec une personne qui fait l’objet de mesures restrictives (voir arrêt du 6 septembre 2023, Timchenko/Conseil, T‑361/22, non publié, EU:T:2023:502, point 74 et jurisprudence citée).

91 En l’espèce, il ressort des motifs, tels que rappelés au point 11 ci-dessus, que le nom de la requérante a été maintenu sur les listes en cause en raison, notamment, du fait qu’elle est l’épouse de M. Gennady Nikolayevich Timchenko, connaissance de longue date du président de la Fédération de Russie, M. Vladimir Poutine, et l’un de ses confidents. Par ailleurs, ces motifs mentionnent qu’elle dirige avec son époux la SCI Ruth et qu’elle a acquis conjointement avec lui des biens immobiliers, ce qui prouverait l’existence d’importants liens patrimoniaux entre eux. Les motifs mentionnent encore que la requérante a cofondé avec son époux la Fondation Neva et qu’elle joue un rôle important et est étroitement associée à son mari au sein de la Fondation Timchenko, qui exerce certaines de ses activités en lien avec le groupe d’investissement Volga Group, dont M. Gennady Nikolayevich Timchenko est fondateur et actionnaire et qui contribue de manière substantielle à l’économie russe et à son développement.

92 À titre liminaire, il convient de relever, concernant le considérant 7 de la décision 2022/582, que cette décision n’a ni introduit ni modifié la notion d’« association », de sorte qu’il ne saurait servir de base pour interpréter cette notion. En tout état de cause, le considérant 7 de la décision 2022/582 vise à expliciter, à titre purement indicatif en raison de l’utilisation de l’expression « y compris » et, partant, sans préjudice d’autres formes d’association, la notion d’« association » dans le cas où les deux personnes associées se trouvent unies par une relation familiale. Ce considérant 7 reflète l’idée selon laquelle une personne physique ne peut faire l’objet de mesures restrictives lorsqu’elle n’est pas liée à des personnes faisant elles-mêmes l’objet de telles mesures par des intérêts communs allant objectivement au-delà de la relation familiale qui les unit (voir, en ce sens, arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 50).

93 En outre, concernant le grief soulevé par la requérante selon lequel il existerait une inégalité des armes entre elle-même et le Conseil, il convient de rappeler que le principe d’égalité des armes, qui fait partie intégrante du principe de la protection juridictionnelle effective des droits que les justiciables tirent du droit de l’Union, consacré à l’article 47 de la Charte, en ce qu’il est un corollaire, comme, notamment, le principe du contradictoire, de la notion même de « procès équitable », implique l’obligation d’offrir à chaque partie une possibilité raisonnable de présenter sa cause, y compris ses preuves, dans des conditions qui ne la placent pas dans une situation de net désavantage par rapport à son adversaire (arrêt du 16 octobre 2019, Glencore Agriculture Hungary, C‑189/18, EU:C:2019:861, point 61).

94 Or, le seul fait que le Conseil ne partage pas les conclusions de la requérante en ce qui concerne l’appréciation des preuves qu’elle a produites ne saurait équivaloir à une rupture du principe d’égalité des armes, de sorte que ce grief doit être rejeté.

95 S’agissant, premièrement, de la Fondation Timchenko, les motifs des actes attaqués indiquent que la requérante joue un rôle important et est étroitement associée à son mari au sein de la Fondation Timchenko, qui exerce certaines de ses activités en lien avec le groupe d’investissement Volga Group, dont M. Gennady Nikolayevich Timchenko est fondateur et actionnaire et qui contribue de manière substantielle à l’économie russe et à son développement.

96 À cet égard, il ressort des pièces nos 2 et 5 du dossier WK initial, qui sont des captures d’écran, respectivement, de la page de la Fondation Timchenko sur le site Internet LinkedIn et du site Internet de la Fondation Timchenko, consultés en mars 2022, ainsi que de la pièce no 1 du dossier WK de maintien no 1, qui est une capture d’écran d’un article du journal Business Insider, du mois de mars 2022, que les époux Timchenko sont les fondateurs de cette fondation et qu’ils sont impliqués dans celle-ci. Ce constat est confirmé par la pièce no 5 du dossier WK initial, qui prouve que, loin d’être en retrait des activités de ladite fondation, les époux s’y impliquent personnellement, puisque ce sont eux qui ont fait le choix de s’afficher publiquement pour présenter l’activité de l’association aux visiteurs du site Internet de cette fondation. Les pièces no 1 du dossier WK de maintien no 3 et no 1 du dossier WK de maintien no 4 confirment également ces éléments.

97 Toutefois, la requérante fait valoir qu’elle a non seulement démissionné du conseil fiduciaire de cette fondation le 13 décembre 2023, mais que la charte de la fondation a été modifiée le 16 avril 2024, modifiant les droits de ses fondateurs. Elle indique notamment que les fondateurs ne disposent plus du pouvoir de nommer les membres du conseil de surveillance de la Fondation Timchenko.

98 À cet égard, il ressort de la charte de la fondation, telle que modifiée le 16 avril 2024, que les anciens pouvoirs des fondateurs, notamment la possibilité de nommer les membres du conseil de surveillance de ladite fondation, ont été supprimés.

99 Néanmoins, malgré ces modifications, force est de constater que les époux Timchenko ont conservé leur statut de fondateurs de la fondation et que la nouvelle version de cette charte indique notamment, en son article 7.1.1, que les fondateurs peuvent approuver les modifications apportées à ladite charte. Il s’ensuit que la requérante dispose toujours de son statut de fondatrice et de certains pouvoirs au sein de ladite fondation.

100 Or, sa qualité de fondatrice de la Fondation Timchenko, telle que conservée en l’espèce, va au-delà de la simple communauté d’intérêts inhérente à toute relation familiale. En effet, les époux Timchenko ont tous deux conservé concomitamment leur statut de fondateurs de la fondation. Le fait de conserver le statut de fondateurs d’une telle fondation, qui porte d’ailleurs le nom des deux époux et qui, selon la pièce no 2 du dossier WK initial, établit des partenariats à long terme avec des organisations non gouvernementales, des agences gouvernementales et des autorités locales, ne saurait être considéré comme une activité ordinaire d’un couple marié. À cela s’ajoute le fait que les fondateurs de la Fondation Timchenko conservent tous deux certains pouvoirs, à savoir la possibilité d’approuver les modifications apportées à la charte de ladite fondation et que, ainsi que cela ressort de la pièce no 1 du dossier WK de maintien no 4, les époux s’affichent tous deux publiquement sur le site Internet de la Fondation Timchenko pour présenter l’activité de l’association aux visiteurs de ce site. Ainsi, la requérante continue de jouer un rôle important et est étroitement liée à son mari au sein de cette fondation.

101 À cet égard, doit être rejeté l’argument de la requérante portant sur le fait que le Conseil, à la suite de la modification de la charte de la fondation, ne se fonderait plus que sur les liens familiaux entre les époux Timchenko. En effet, participer à une structure de l’ampleur de la Fondation Timchenko, en conservant le statut de fondateur de celle-ci, constitue une participation qui va au-delà d’un simple lien familial avec son époux. L’argument, soulevé lors de l’audience par la requérante, selon lequel il existerait un minimum légal en ce qui concerne les pouvoirs que doivent conserver les fondateurs de la Fondation, indépendamment de sa recevabilité, ne saurait non plus prospérer, dans la mesure où, à la supposer fondée, cette allégation confirmerait, en tout état de cause, l’importance de la qualité de fondatrice de la requérante.

102 Doit également être rejeté l’argument de la requérante relatif à la Fondation Timchenko et au Volga Group. En effet, il ressort de l’annexe A. 22 jointe à la requête que M. Gennady Nikolayevich Timchenko est, à l’instar de son épouse, pleinement associé, sur un plan opérationnel, à l’activité de leur fondation éponyme en ce que, notamment, lors de la crise sanitaire liée à la pandémie de la COVID-19, il a associé les entreprises du groupe d’investissement Volga Group à l’activité de la fondation, en lui apportant un soutien financier, logistique et relationnel caractérisé, en l’espèce, notamment, par la réalisation de liaisons aériennes avec la République Populaire de Chine aux fins d’achat et de distribution de divers matériels médicaux pour le compte de cette fondation.

103 À cet égard, il importe peu que les actions entreprises par la Fondation Timchenko et Volga Group soient intervenues dans le contexte spécifique de la pandémie de la COVID-19. En effet, une telle intervention reste de nature à établir que la Fondation Timchenko et Volga Group, dont M. Gennady Nikolayevich Timchenko est l’unique actionnaire ainsi que cela a été constaté aux points 132 et 166 de l’arrêt du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil (T‑297/23, sous pourvoi, EU:T:2025:352), et ainsi que cela ressort des pièces nos 3 et 6 du dossier de preuves WK initial, ont déjà exercé des activités ensemble. De plus, il y a lieu de constater que M. Gennady Nikolayevich Timchenko, qui est l’un des principaux hommes d’affaires de la Fédération de Russie, communique sur de telles actions et le fait savoir à l’opinion publique russe, pour le plus grand bénéfice de son image.

104 Or, participer à une structure de l’ampleur de la Fondation Timchenko, qui développe de nombreuses activités caritatives à l’échelle de la Fédération de Russie et qui, pour atteindre ce but, a déjà bénéficié de l’implication des entreprises de Volga Group, constitue, indépendamment de l’ampleur de la fortune des époux concernés, une participation qui va au-delà d’un simple lien familial. Cette analyse est d’autant plus justifiée que cette fondation contribue à donner une image valorisée de ces époux, notamment celle de M. Gennady Nikolayevich Timchenko, aux yeux de l’opinion publique russe. Cela implique que la Fondation Timchenko peut être considérée comme un outil de communication au service de l’image publique des époux Timchenko, ce qui constitue une entreprise qui va au-delà d’une simple relation familiale.

105 Partant, de tels éléments sont suffisants pour établir l’existence d’une association au sens des dispositions pertinentes de la décision 2014/145, telle que modifiée, et du règlement no 269/2014, tel que modifié.

106 Au vu de ce qui précède, il y a lieu de considérer que c’est sans commettre d’erreur d’appréciation que le Conseil a constaté que la requérante était associée à son époux M. Gennady Nikolayevich Timchenko.

107 Or, selon la jurisprudence, s’agissant du contrôle de la légalité d’une décision adoptant des mesures restrictives, et eu égard à leur nature préventive, si le juge de l’Union considère que, à tout le moins, l’un des motifs mentionnés est suffisamment précis et concret, qu’il est étayé et qu’il constitue en soi une base suffisante pour soutenir cette décision, la circonstance que d’autres de ces motifs ne le seraient pas ne saurait justifier l’annulation de ladite décision (voir arrêt du 28 novembre 2013, Conseil/Manufacturing Support & Procurement Kala Naft, C‑348/12 P, EU:C:2013:776, point 72 et jurisprudence citée).

108 Partant, dans la mesure où l’un des motifs tirés de ce que la situation de la requérante satisfait au critère de la personne associée constitue une base suffisante pour proroger les mesures restrictives, le premier moyen doit être rejeté, sans qu’il soit besoin, contrairement à ce que soutient la requérante, d’examiner le bien-fondé des autres motifs fondant les actes attaqués.

Sur le cinquième moyen, tiré d’une violation des droits fondamentaux de la requérante découlant de son statut de citoyenne de l’Union

109 La requérante soutient, en substance, premièrement, que l’atteinte à sa liberté de circulation est fondée sur une disposition illégale au regard des traités, de la Charte et des traditions constitutionnelles communes aux États membres et constitue, en tout état de cause, une ingérence illégale dans sa liberté de circulation. Elle excipe ainsi de l’illégalité de l’article 1er de la décision 2014/145, telle que modifiée.

110 En effet, en premier lieu, elle fait valoir que, le Conseil ne serait pas compétent pour adopter, sur base de l’article 29 TUE, des mesures limitant la liberté de circulation de citoyens de l’Union, et que de telles mesures seraient contraires aux traités, en particulier l’article 21 TFUE, et à la Charte. La requérante soutient, à cet égard, que, contrairement à ce qui a déjà été jugé dans l’arrêt du 5 novembre 2014, Mayaleh/Conseil (T‑307/12 et T‑408/13, EU:T:2014:926), les mesures restrictives prises sur le fondement de l’article 29 TUE ne sauraient être considérées comme étant une lex specialis et comme pouvant déroger aux textes normatifs adoptés sur la base de l’article 21 TFUE, dont, notamment, la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) no 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE, 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE (JO 2004, L 158, p. 77), dont l’article 27 permet de limiter, dans le respect du principe de proportionnalité, la liberté de circulation uniquement pour des raisons d’ordre public, de sécurité publique ou de santé publique.

111 En second lieu, elle fait valoir que l’analyse de la législation de divers États de l’Union met en évidence qu’il existe une tradition constitutionnelle commune aux États membres, en vertu de laquelle la liberté de circulation ne peut être restreinte que pour des raisons d’ordre public, de sécurité publique et de santé publique et sous un contrôle judiciaire strict. Elle en conclut que la contradiction existant entre la pratique de l’Union et ladite tradition constitutionnelle commune implique que les actes attaqués violent l’article 21 TFUE et les articles 45 et 52 de la Charte.

112 Deuxièmement, la requérante soutient, à titre subsidiaire, que, si le Tribunal devait considérer que l’article 1er de la décision 2014/145, telle que modifiée, n’est pas illégal, il devrait néanmoins reconnaître que l’ingérence faite dans son droit à la liberté de circulation est illégale. En effet, elle estime que cette ingérence ne remplit pas les conditions de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, dans la mesure où elle n’est pas proportionnée. Elle estime que le Conseil n’identifie pas un comportement personnel de sa part et qu’il ne serait pas possible, dans une situation équivalente au sein des États membres qu’elle a identifiés, de se contenter de renvoyer à l’effet collectif que les mesures restrictives chercheraient à atteindre, sans même identifier comment les mesures individuelles contribuent à cet objectif.

113 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

114 À cet égard, il y a lieu de rappeler que, selon l’article 277 TFUE, toute partie peut, à l’occasion d’un litige mettant en cause un acte de portée générale adopté par une institution, un organe ou un organisme de l’Union, se prévaloir des moyens prévus à l’article 263, deuxième alinéa, TFUE pour invoquer devant la Cour de justice de l’Union européenne l’inapplicabilité de cet acte.

115 L’article 277 TFUE constitue l’expression d’un principe général assurant à toute partie le droit de contester, par voie incidente, en vue d’obtenir l’annulation d’un acte contre lequel elle peut former un recours, la validité des actes de portée générale qui forment la base juridique d’un tel acte, si cette partie ne disposait pas du droit d’introduire, en vertu de l’article 263 TFUE, un recours direct contre ces actes, dont elle subit ainsi les conséquences sans avoir été en mesure d’en demander l’annulation. L’acte général dont l’illégalité est soulevée doit être applicable, directement ou indirectement, à l’espèce qui fait l’objet du recours et il doit exister un lien juridique direct entre l’acte attaqué et l’acte général dont la légalité est contestée (voir arrêt du 17 février 2017, Islamic Republic of Iran Shipping Lines e.a./Conseil, T‑14/14 et T‑87/14, EU:T:2017:102, point 55 et jurisprudence citée ; voir également, en ce sens, arrêt du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 145 et jurisprudence citée).

116 Selon une jurisprudence constante, les juridictions de l’Union doivent, conformément aux compétences dont elles sont investies en vertu du traité FUE, assurer un contrôle, en principe complet, de la légalité de l’ensemble des actes de l’Union au regard des droits fondamentaux faisant partie intégrante de l’ordre juridique de l’Union. Cette exigence est expressément consacrée à l’article 275, second alinéa, TFUE (voir, en ce sens, arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 97 et jurisprudence citée, et du 28 novembre 2013, Conseil/Manufacturing Support & Procurement Kala Naft, C‑348/12 P, EU:C:2013:776, point 65 et jurisprudence citée).

117 Il n’en demeure pas moins que le Conseil dispose d’un large pouvoir d’appréciation en ce qui concerne la définition générale et abstraite des critères de désignation et des modalités d’adoption des mesures restrictives (voir, en ce sens, arrêt du 21 avril 2015, Anbouba/Conseil, C‑605/13 P, EU:C:2015:248, point 41 et jurisprudence citée). Par conséquent, les règles de portée générale définissant ces critères et ces modalités font l’objet d’un contrôle juridictionnel restreint, se limitant à la vérification du respect des règles de procédure et de motivation, de l’exactitude matérielle des faits, de l’absence d’erreur de droit ainsi que de l’absence d’erreur manifeste dans l’appréciation des faits et de détournement de pouvoir [voir, en ce sens, arrêts du 29 avril 2015, Bank of Industry and Mine/Conseil, T‑10/13, EU:T:2015:235, point 75 et jurisprudence citée, et du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 149 (non publié)].

118 C’est à l’aune de ces considérations que doit être examiné le cinquième moyen.

119 Il y a lieu de relever que le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, consacré par l’article 45, paragraphe 1, de la Charte, s’exerce, conformément à l’article 52, paragraphe 2, de celle-ci, dans les conditions et limites définies par les traités. Ainsi qu’il résulte des explications relatives à la Charte (JO 2007, C 303, p. 17), le droit garanti par l’article 45, paragraphe 1, de la Charte est le droit garanti par l’article 20, paragraphe 2, sous a), TFUE. La portée de ce droit est explicitée à l’article 21 TFUE.

120 En vertu de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, la liberté de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres s’exerce sous réserve des limitations et conditions prévues par les traités et par les dispositions prises pour leur application. Ladite réserve, formulée dans le second membre de phrase de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, faisant référence aux traités, au pluriel, elle inclut également le traité UE et les dispositions prises pour son application. Il s’ensuit que des limitations à l’exercice du droit à la libre circulation et au séjour des citoyens de l’Union consacré à l’article 45, paragraphe 1, de la Charte peuvent être apportées par les décisions relevant de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) qui sont adoptées sur le fondement de l’article 29 TUE (voir, en ce sens et par analogie, arrêts du 5 novembre 2014, Mayaleh/Conseil, T‑307/12 et T‑408/13, EU:T:2014:926, points 195 et 196, et du 4 décembre 2015, Sarafraz/Conseil, T‑273/13, non publié, EU:T:2015:939, points 194 et 195).

121 À cet égard, il y a lieu de relever que, dans le domaine de la PESC, l’article 29 TUE, dont le libellé est rédigé en des termes larges, donne compétence au Conseil pour adopter des décisions qui définissent la position de l’Union sur une question particulière de nature géographique ou thématique, en poursuivant les objectifs visés à l’article 21, paragraphe 2, TUE, même s’il en résulte une limitation de la liberté de circulation des citoyens de l’Union sur le territoire d’États membres dont ils ne sont pas ressortissants. Cela implique que cette liberté peut, en application des dispositions de cet article, être restreinte pour des motifs autres que ceux prévus par la directive 2004/38.

122 Or, tel est le cas en l’espèce dès lors que les mesures restrictives en cause visent à exercer une pression sur les autorités russes, afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine. En effet, il s’agit là d’un objectif d’intérêt général qui relève de ceux poursuivis dans le cadre de la PESC et visés à l’article 21, paragraphe 2, sous b) et c), TUE, tels que la consolidation et le soutien de la démocratie, de l’État de droit, des droits de l’homme et des principes de droit international, ainsi que la préservation de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale et de la protection des populations civiles (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 30 novembre 2016, Rotenberg/Conseil, T‑720/14, EU:T:2016:689, point 176).

123 Cependant, pour être conformes au droit de l’Union, des limitations à l’exercice des droits consacrés à l’article 45, paragraphe 1, de la Charte doivent répondre aux conditions énoncées à l’article 52, paragraphe 1, de celle-ci, ce qui implique qu’elles doivent être prévues par la loi, respecter le contenu essentiel desdits droits, viser un objectif d’intérêt général, reconnu comme tel par l’Union, et ne pas être disproportionnées. Cette considération s’applique également aux droits reconnus par la Charte qui font l’objet de dispositions dans les traités (voir, en ce sens, arrêt du 6 octobre 2015, Delvigne, C‑650/13, EU:C:2015:648, point 46, et conclusions de l’avocat général Szpunar dans l’affaire Agenzia delle dogane e dei monopoli et Ministero dell’Economia e delle Finanze, C‑452/20, EU:C:2021:855, point 60). Dès lors, les limitations à l’exercice du droit consacré à l’article 45, paragraphe 1, de la Charte, apportées dans le cadre de la mise en œuvre de la PESC, doivent répondre auxdites conditions.

124 Or, selon la jurisprudence, des limitations, telles que celles en cause en l’espèce, du droit de circuler librement d’une personne faisant l’objet de mesures restrictives sont prévues par la loi, respectent le contenu essentiel de ce droit et visent un objectif d’intérêt général (arrêts du 26 février 2025, Melnichenko/Conseil, T‑498/22, sous pourvoi, EU:T:2025:180, points 123 à 126, et du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil, T‑298/23, sous pourvoi, EU:T:2025:353, points 99 à 102).

125 Enfin, s’agissant du caractère proportionné des limitations, il convient de rappeler que le principe de proportionnalité, en tant que principe général du droit de l’Union, exige que les actes des institutions de l’Union ne dépassent pas les limites de ce qui est approprié et nécessaire à la réalisation des objectifs poursuivis par la réglementation en cause. Ainsi, lorsqu’un choix s’offre entre plusieurs mesures appropriées, il convient de recourir à la moins contraignante et les inconvénients causés ne doivent pas être démesurés par rapport aux buts visés (voir arrêt du 30 novembre 2016, Rotenberg/Conseil, T‑720/14, EU:T:2016:689, point 178 et jurisprudence citée).

126 En ce qui concerne le caractère approprié des limitations en cause du droit de circuler librement sur le territoire des États membres, il convient de relever que celles-ci sont aptes à atteindre l’objectif d’intérêt général visant à exercer une pression sur les autorités russes afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine, en ce qu’elles contribuent à sa réalisation. En ce qui concerne le caractère nécessaire de ces limitations, il convient de constater que la requérante est restée en défaut de démontrer que le Conseil pouvait envisager d’adopter des mesures moins contraignantes, mais tout autant appropriées que celles prévues. Par ailleurs, l’application des mesures restrictives en cause est entourée d’un régime de dérogations visé à l’article 1er, paragraphe 6, de la décision 2014/145, telle que modifiée, qui autorise les États membres à déroger aux mesures imposées au paragraphe 1 du même article, notamment lorsque le déplacement d’une personne se justifie pour des raisons humanitaires urgentes. Le fait que, selon la requérante, ces dérogations ne seraient pas nombreuses ne saurait remettre en cause le caractère nécessaire des limitations en cause du droit de circuler librement sur le territoire des États membres.

127 En outre, il convient de rappeler que l’imposition de mesures restrictives à des personnes associées à d’autres personnes faisant elles-mêmes l’objet de telles mesures vise à éviter le risque de contournement de ces dernières (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 32).

128 En effet, le critère de l’association dépend uniquement de l’existence d’un lien entre la personne concernée et la personne à laquelle elle est associée et qui fait elle-même l’objet de mesures restrictives au titre d’un autre critère d’inscription (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 61).

129 Par ailleurs, l’importance des objectifs poursuivis par un acte de l’Union établissant un régime de mesures restrictives est de nature à justifier des conséquences négatives, même considérables, pour certaines personnes, y compris pour celles qui, à l’instar de personnes associées à une personne ou à une entité faisant l’objet de mesures restrictives, n’ont aucune responsabilité quant à la situation ayant conduit à l’adoption des mesures concernées (voir arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 62 et jurisprudence citée).

130 Ainsi, tout en reconnaissant les conséquences négatives résultant de l’application des mesures restrictives en cause, il y a lieu de considérer que, au regard de l’importance des objectifs poursuivis par lesdites mesures, les limitations visées en l’espèce au droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres ne sont pas démesurées.

131 Enfin, il y a lieu de relever que, contrairement à ce que soutient la requérante, les traditions constitutionnelles communes aux États membres ne consacrent pas un droit des citoyens de l’Union de circuler sur le territoire d’un État membre autre que celui dont ils ont la nationalité. Il en résulte que la requérante n’est pas fondée à soutenir que lesdites traditions seraient de nature à limiter la compétence du Conseil pour adopter, dans le cadre de la PESC, des restrictions à la liberté de circulation des citoyens pour des motifs autres que l’ordre public, la sécurité publique et la santé publique.

132 Il s’ensuit que les limitations au droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres respectent les conditions prévues par les traités. Partant, l’exception d’illégalité soulevée par la requérante doit être rejetée.

133 Quant aux arguments de la requérante, formulés à titre subsidiaire, relatifs à la proportionnalité des limitations à son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, en sus de ce qui précède et tout en reconnaissant les conséquences négatives résultant de l’application des mesures restrictives en cause pour la requérante telles que décrites par cette dernière, il y a lieu de considérer que, au regard de l’importance des objectifs poursuivis par lesdites mesures, lesdites limitations ne sont pas démesurées (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 14 octobre 2009, Bank Melli Iran/Conseil, T‑390/08, EU:T:2009:401, point 71).

134 Par ailleurs, quant au fait que les mesures restrictives concernant la requérante ne seraient pas temporaires, il convient de rappeler que, en vertu de l’article 6 de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision 2022/329, les listes en cause font l’objet d’un réexamen périodique afin que les noms des personnes ne répondant plus aux critères d’inscription soient radiés. De surcroît, lesdites limitations ne remettent pas en cause ce droit en tant que tel, puisqu’elles ont pour effet de suspendre temporairement, dans des conditions spécifiques et en raison de la situation individuelle de certaines personnes, leur droit de circuler librement sur le territoire des États membres, pour autant que lesdites conditions continuent à être remplies (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 6 octobre 2015, Delvigne, C‑650/13, EU:C:2015:648, point 48). Or, le fait que les mesures aient été renouvelées à son égard démontre seulement qu’il a été considéré qu’elle remplissait toujours, à la date d’adoption des actes de maintien successifs, les conditions du critère de la personne associée.

135 Ainsi, doit également être rejeté l’argument de la requérante selon lequel lesdites limitations, dans son cas particulier, seraient en tout état de cause disproportionnées et violeraient les articles 45 et 52 de la Charte et l’article 21 TFUE.

136 Eu égard à ce qui précède, il convient de rejeter le cinquième moyen.

Sur le sixième moyen, tiré d’une violation du droit de propriété de la requérante et du droit au respect de sa vie privée et familiale

137 La requérante soutient, en substance, que les mesures restrictives dont elle fait l’objet violent les articles 7 et 17 de la Charte, qui protègent le droit au respect de la vie privée et le droit de propriété.

138 En ce qui concerne son droit de propriété, en premier lieu, la requérante fait valoir que le gel des fonds qui la concerne comporte une restriction à ce droit et que cette ingérence ne respecte pas les conditions de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte. Elle fait notamment valoir que la violation du droit de propriété découlerait de la nature particulièrement vague du critère de la personne associée et que l’ingérence dans ses droits serait non nécessaire et disproportionnée. Elle soutient que l’atteinte à son droit de propriété a été renforcée par l’adoption par le Conseil, le 3 juin 2022, du règlement (UE) 2022/880 modifiant le règlement n° 269/2014 (JO 2022, L 153, p. 75), lequel a modifié l’article 15, paragraphe 1, dudit règlement, qui créerait un risque de confiscation de ses biens et avoirs. En outre, elle fait valoir que, au regard de la pratique du Conseil et de la prorogation quasi systématique des mesures restrictives, elle risque de voir ses fonds gelés pendant plusieurs années, ce qui serait de nature à remettre en cause le caractère conservatoire des mesures restrictives dont elle fait l’objet.

139 En second lieu, la requérante soutient que l’atteinte portée au droit de propriété par les mesures restrictives constitue une ingérence illégale, au regard des traditions constitutionnelles communes aux États membres. À cet effet, elle indique que les droits nationaux n’autorisent un gel des biens et avoirs qu’à la condition qu’il existe un lien de causalité entre le comportement personnel de l’individu et le bien ou l’avoir gelé.

140 Concernant son droit au respect de sa vie privée et familiale, elle soutient que les mesures restrictives dont elle fait l’objet portent atteinte à sa réputation. À cet effet, elle fait valoir qu’elle a été associée aux agissements de son mari et liée, aux yeux de l’opinion publique, aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine, alors même qu’elle n’est pas liée aux situations combattues par l’Union. Elle souligne que les mesures restrictives ont jeté le discrédit sur les Fondations Timchenko et Neva et sur elle-même. Elle ajoute que ces mesures l’ont contrainte à quitter son lieu de résidence en Suisse et son poste de gérante d’une société propriétaire d’hôtels en France. Elle précise que le seul moyen dont elle semble pouvoir disposer pour obtenir la levée des mesures restrictives la concernant serait de mettre un terme à sa vie commune avec son mari, ce qui porterait nécessairement atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

141 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

142 À titre liminaire, il y a lieu de rejeter l’argument de la requérante selon lequel l’atteinte portée au droit de propriété aurait été renforcée par l’article 15, paragraphe 1, du règlement 269/2014, tel que modifié par le règlement 2022/880. En effet, il ressort de la jurisprudence que la sanction de confiscation du produit des infractions, en ce qu’elle est uniquement susceptible de s’appliquer en cas de non-respect des obligations prévues par l’article 9, paragraphe 2, du règlement no 269/2014, tel que modifié par le règlement (UE) 2022/1273 du Conseil, du 21 juillet 2022 (JO 2022, L 194, p. 1), ne saurait se confondre avec les mesures restrictives en tant que telles, lesquelles conservent leur caractère conservatoire et temporaire. À cet égard, force est de constater que l’objet de la confiscation, prévue par l’article 15, paragraphe 1, du règlement no 269/2014, tel que modifié par le règlement 2022/880, en ce qu’il s’applique seulement aux « produits [des] infractions », diffère de l’objet des mesures restrictives, qui porte sur les fonds et ressources économiques tels que déterminés par l’article 2, paragraphe 1, du règlement no 269/2014 (arrêt du 11 septembre 2024, Timchenko et Timchenko/Conseil, T‑644/22, EU:T:2024:621, point 104).

143 Il convient de rappeler que le droit au respect de la vie privée et familiale et le droit de propriété sont consacrés aux articles 7 et 17 de la Charte. En l’espèce, les mesures restrictives en cause constituent des mesures conservatoires qui n’ont pas pour objet de priver les personnes concernées de leur droit à la propriété et de leur droit au respect de leur vie privée et familiale. Toutefois, les mesures concernées entraînent incontestablement en l’espèce une limitation desdits droits fondamentaux (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 12 mars 2014, Al Assad/Conseil, T‑202/12, EU:T:2014:113, point 115 et jurisprudence citée).

144 Cependant, selon une jurisprudence constante, les droits fondamentaux consacrés aux articles 7 et 17 de la Charte ne jouissent pas, dans le droit de l’Union, d’une protection absolue, mais doivent être pris en considération par rapport à leur fonction dans la société (voir arrêt du 12 mars 2014, Al Assad/Conseil, T‑202/12, EU:T:2014:113, point 113 et jurisprudence citée).

145 À cet égard, il convient de rappeler que, aux termes de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, d’une part, « [t]oute limitation de l’exercice des droits et libertés reconnus par la [C]harte doit être prévue par la loi et respecter le contenu essentiel desdits droits et libertés » et, d’autre part, « [d]ans le respect du principe de proportionnalité, des limitations ne peuvent être apportées que si elles sont nécessaires et répondent effectivement à des objectifs d’intérêt général reconnus par l’Union ou au besoin de protection des droits et libertés d’autrui ».

146 À cet égard, il convient de rappeler que la limitation d’un droit consacré par la Charte est subordonnée au respect des quatre conditions énoncées au point 123 ci-dessus.

147 Or, selon la jurisprudence, des limitations, telles que celles en cause en l’espèce, du droit de propriété et du droit au respect de la vie privée et familiale d’une personne faisant l’objet de mesures restrictives sont prévues par la loi, respectent le contenu essentiel de ce droit et visent un objectif d’intérêt général (voir, en ce sens, arrêts du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, points 196 à 198, et du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil, T‑298/23, sous pourvoi, EU:T:2025:353, points 121 à 123).

148 Enfin, s’agissant du caractère proportionné de ces limitations, tout d’abord, il convient de relever, s’agissant de leur caractère approprié que celles-ci sont aptes à atteindre l’objectif d’intérêt général visant à exercer une pression sur les autorités russes afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine, en ce qu’elles contribuent à sa réalisation. Ensuite, en ce qui concerne leur caractère nécessaire, il convient de constater que la requérante n’invoque pas de mesures alternatives et moins contraignantes qui permettraient d’atteindre de manière aussi efficace les objectifs poursuivis. Enfin, il s’agit de restrictions temporaires et réversibles, et qui prévoient des possibilités de dérogations. Le seul fait que les mesures restrictives visant la requérante aient été prorogées à plusieurs reprises ne saurait, en tant que tel, remettre en cause le caractère temporaire et réversible desdites mesures. Partant, il y a lieu de constater que les inconvénients causés à la requérante ne sont pas démesurés par rapport à l’importance de l’objectif poursuivi par ces actes.

149 En outre, quant à l’argument de la requérante relatif au fait qu’elle aurait été contrainte de quitter son domicile en Suisse en raison des actes attaqués, il y a lieu de relever que celui-ci est inopérant, étant donné que les mesures qui l’ont visée en Suisse émanent d’un État tiers. S’agissant du fait qu’elle aurait quitté son poste de gérante d’une société propriétaire d’hôtels en France, soulevé au soutien du droit au respect de la vie privée et familiale, il convient de relever, à l’instar du Conseil, que la requérante n’a pas démontré en quoi cela affecterait son droit au respect de sa vie privée et familiale.

150 Par ailleurs, concernant l’argument de la requérante selon lequel l’adoption des actes attaqués aurait jeté le discrédit sur les Fondations Timchenko et Neva et sur elle-même, ainsi que celui relatif au fait que l’ingérence dans ses droits serait disproportionnée et non nécessaire, tout en reconnaissant les conséquences négatives pour la requérante, telles que décrites par cette dernière, qui résultent de l’application des mesures restrictives en cause, il y a lieu de considérer que, au regard de l’importance des objectifs poursuivis par lesdites mesures, les limitations à l’exercice par la requérante de son droit au respect de la vie privée et familiale ainsi que de son droit à la propriété ne sont pas démesurées (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 14 octobre 2009, Bank Melli Iran/Conseil, T‑390/08, EU:T:2009:401, point 71). Il en est de même concernant le fait qu’elle ne puisse pas jouir des propriétés immobilières qu’elle détient dans l’Union du fait de la restriction à la liberté de circulation (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 14 octobre 2009, Bank Melli Iran/Conseil, T‑390/08, EU:T:2009:401, point 71).

151 De surcroît, s’agissant de l’argument de la requérante selon lequel elle serait contrainte de mettre fin à sa vie commune avec son mari, il y a lieu de rejeter celui-ci, dans la mesure où, ainsi que cela est mentionné au point 90 ci-dessus, le critère de la personne associée vise toute personne physique ou morale ou toute entité qui présente un lien, allant au-delà d’une relation familiale, avec une personne qui fait l’objet de mesures restrictives.

152 Il convient également d’écarter l’argumentation de la requérante selon laquelle la violation de son droit de propriété découlerait de la nature particulièrement vague du critère de la personne associée. En effet, il convient de rappeler que le principe de sécurité juridique, qui exige que les règles de droit soient claires et précises et que leur application soit prévisible pour les justiciables, en particulier lorsqu’elles peuvent avoir des conséquences défavorables, ne saurait être compris comme imposant au législateur ou au juge de l’Union, dans le cadre d’une norme que le premier adopte et le second interprète, de mentionner les différentes hypothèses concrètes dans lesquelles une norme abstraite est susceptible de s’appliquer, dans la mesure où toutes ces hypothèses ne peuvent pas être déterminées à l’avance (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 33).

153 Or, il a été considéré, en substance, aux points 33 et 34 de l’arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil (C‑703/23 P, EU:C:2025:608), que, en interprétant la notion d’association de la manière exposée au point 90 du présent arrêt, le Tribunal n’avait pas méconnu le principe de sécurité juridique.

154 Enfin, il convient d’écarter l’argumentation de la requérante fondée sur l’existence de traditions constitutionnelles communes aux États membres relatives au droit de propriété. En effet, outre le fait que la requérante se fonde sur un nombre limité d’analyses du droit national des États membres, il y a lieu de relever qu’elle n’a pas démontré que ces droits nationaux exigeraient le respect de conditions substantiellement différentes de celles prévues à l’article 52, paragraphe 1, de la Charte.

155 Eu égard à ce qui précède, il convient de rejeter le sixième moyen.

Sur le quatrième moyen, tiré d’une violation du principe de proportionnalité

156 La requérante fait valoir, en substance, que les mesures en cause violent le principe de proportionnalité en ce qu’elles ne sont ni appropriées ni nécessaires. Elle ajoute que l’interprétation donnée par le Conseil de la notion d’« association » est trop large, dans la mesure où elle n’est pas impliquée dans des actions ou politiques qui compromettent ou menacent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine et qu’elle n’exerce aucune influence sur les politiques qui mènent à de telles actions.

157 Dans la réplique, en premier lieu, la requérante ajoute, en substance, que le Conseil a agi ultra vires, dès lors qu’il reconnaît que les personnes et entités qui n’ont aucun impact sur les actions et politiques combattues peuvent être désignées, appliquant ainsi les mesures restrictives de manière arbitraire et sans aucune limite et violant le principe de proportionnalité. En deuxième lieu, quant à l’application du critère de la personne associée à son cas particulier, elle relève que celle-ci est disproportionnée, dès lors qu’elle s’appuie uniquement sur un rôle limité dans une fondation caritative et sur son patrimoine immobilier ainsi que celui de son époux et de leurs enfants, qui ne vont pas au-delà d’une relation familiale normale. Elle ajoute que le seul moyen dont elle dispose afin que les mesures restrictives qui la concernent soient levées est de mettre fin à sa vie commune avec son époux. Elle souligne que, eu égard à ces éléments, la manière dont le Conseil lui applique le critère de la personne associée « n’est pas conçue pour avoir une incidence sur la situation appréhendée par la PESC », telle que visée par le Conseil. Elle soulève ainsi une violation du principe de légalité, de protection de la confiance légitime et l’obligation de respecter les droits de l’homme. En troisième lieu, elle soutient que le Conseil n’explique pas comment les mesures restrictives adoptées à son égard pourraient concrètement permettre d’atteindre les objectifs qu’il poursuit.

158 Le Conseil conteste les arguments de la requérante, étant précisé qu’il considère que les allégations relatives à la violation du principe de protection de la confiance légitime et de l’obligation de respecter les droits de l’homme sont irrecevables.

159 À cet égard, tout d’abord, il y a lieu de relever que, pour les raisons déjà mentionnées aux points 125 à 134 et 148 à 151 ci-dessus, les mesures restrictives en cause sont nécessaires et appropriées et ne contreviennent pas au principe de proportionnalité.

160 En ce qui concerne plus précisément les griefs de la requérante relatifs à l’interprétation trop large, par le Conseil, du critère de la personne associée, il résulte de ce qui précède que, dès lors que le Conseil a pu, sans commettre d’erreur d’appréciation et sans retenir une interprétation trop large du critère de la personne associée, valablement considérer qu’elle était associée à son mari par l’intermédiaire de la Fondation Timchenko, il pouvait adopter à son égard les mesures restrictives en cause.

161 En ce qui concerne le grief de la requérante selon lequel le Conseil aurait agi ultra vires, dès lors qu’il reconnaîtrait que des personnes qui ne sont pas responsables des actions et politiques menées par le gouvernement russe à l’encontre de l’Ukraine peuvent être désignées et que la manière dont le Conseil lui applique le critère de la personne associée « n’est pas conçue pour avoir une incidence sur la situation appréhendée par la PESC », il convient de rappeler, à titre liminaire, et ainsi que cela déjà été évoqué au point 127 ci-dessus, que l’imposition de mesures restrictives à des personnes associées à d’autres personnes faisant elles-mêmes l’objet de telles mesures vise à éviter le risque de contournement de ces dernières (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 32).

162 En effet, le critère de l’association dépend uniquement de l’existence d’un lien entre la personne concernée et la personne à laquelle elle est associée et qui fait elle-même l’objet de mesures restrictives au titre d’un autre critère d’inscription (arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 61).

163 En outre, l’importance des objectifs poursuivis par un acte de l’Union établissant un régime de mesures restrictives est de nature à justifier des conséquences négatives, même considérables, pour certaines personnes, y compris pour celles qui, à l’instar de personnes associées à une personne ou à une entité faisant l’objet de mesures restrictives, n’ont aucune responsabilité quant à la situation ayant conduit à l’adoption des mesures concernées (voir arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil, C‑703/23 P, EU:C:2025:608, point 62 et jurisprudence citée).

164 Quant aux autres arguments de la requérante relatifs aux fondations caritatives dans lesquelles elle est impliquée, les biens immobiliers communs avec son mari, et le fait qu’elle devrait mettre un terme à sa vie commune avec ce dernier afin que son nom ne soit plus sur les listes en cause, il convient de renvoyer aux points 150 et 151 ci-dessus, qui répondent à suffisance auxdits griefs.

165 Enfin, concernant les allégations de la requérante relatives à une violation du principe de protection de la confiance légitime ainsi que l’obligation de respecter les droits de l’homme, autres que le droit de propriété et le droit au respect de la vie privée et familiale, qui font l’objet d’un moyen distinct, il importe de rappeler que, conformément aux dispositions mentionnées à l’article 21 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, lu conjointement avec l’article 53 dudit statut, et à l’article 76, sous d), du règlement de procédure, toute requête doit contenir l’objet du litige, les moyens et arguments invoqués ainsi qu’un exposé sommaire desdits moyens et les conclusions de la partie requérante. Ces éléments doivent être exposés de façon suffisamment claire et précise pour permettre à la partie défenderesse de préparer sa défense et au Tribunal de statuer sur le recours, le cas échéant sans avoir à solliciter d’autres informations. Afin de garantir la sécurité juridique et une bonne administration de la justice, il est nécessaire, pour qu’un recours soit recevable, que les éléments essentiels de fait et de droit sur lesquels celui-ci se fonde ressortent, à tout le moins sommairement, mais d’une façon cohérente et compréhensible, du texte de la requête elle-même (voir, en ce sens, arrêts du 4 décembre 2015, Sarafraz/Conseil, T‑273/13, non publié, EU:T:2015:939, point 46 et jurisprudence citée, et du 15 juin 2017, Kiselev/Conseil, T‑262/15, EU:T:2017:392, point 138 et jurisprudence citée).

166 En l’espèce, force est de constater que les griefs tirés de la violation du principe de protection de la confiance légitime et de l’obligation de respecter les droits de l’homme ne sont pas clairs et précis, de sorte qu’ils doivent être écartés comme irrecevables.

167 Quant au principe de légalité invoqué par la requérante, il convient de rappeler la condition selon laquelle toute limitation de l’exercice d’un droit fondamental doit être « prévue par la loi », ce qui implique que la base légale qui permet l’ingérence dans ledit droit doit définir elle-même, de manière claire et précise, la portée de la limitation de son exercice (arrêt du 16 juillet 2020, Facebook Ireland et Schrems, C‑311/18, EU:C:2020:559, point 175). Or, les mesures restrictives en cause sont énoncées dans des actes ayant notamment une portée générale, à savoir la décision 2014/145 et le règlement n° 269/2014, et disposent d’une base juridique claire dans le droit de l’Union, à savoir, respectivement, l’article 29 TUE et l’article 215 TFUE.

168 En outre, les limitations de l’exercice des droits fondamentaux garantis aux articles 7 et 17 de la Charte, dont la violation est alléguée par la requérante dans le cadre du sixième moyen, sont définies de manière claire et précise par la décision 2014/145 et par le règlement no 269/2014 eux-mêmes. En effet, de telles mesures restrictives ne peuvent être édictées qu’à l’égard de catégories de personnes et d’entités qui répondent aux critères figurant aux articles 1er et 2 de la décision 2014/145 ainsi qu’à l’article 3 du règlement no 269/2014. De plus, l’article 1er, paragraphes 2, 3, 4, 6 et 6 bis, de la décision 2014/145 précise les cas dans lesquels une personne est susceptible de bénéficier d’une dérogation à la mesure d’interdiction d’entrée et de passage en transit sur le territoire de l’Union dont elle fait l’objet, tandis que l’article 2, paragraphes 3 à 5, 7 et 8, de cette décision ainsi que les articles 4 à 6 ter du règlement no 269/2014 prévoient dans quels cas les fonds et ressources économiques d’une personne qui ont été gelés peuvent être débloqués.

169 Partant, les arguments de la requérante relatifs au principe de légalité doivent être rejetés.

170 Il s’ensuit que la requérante n’a pas démontré une violation du principe de proportionnalité.

171 Compte tenu de ce qui précède, le quatrième moyen doit être rejeté ainsi que, partant, la demande en annulation dans son ensemble.

Sur la demande indemnitaire

172 La requérante soutient, en substance, que l’adoption des mesures restrictives la visant lui a causé un préjudice moral et en demande l’indemnisation, à hauteur de 1 000 000 d’euros, à titre provisionnel. Elle fait valoir que le Conseil a commis de nombreuses illégalités et que l’adoption et le maintien des mesures à son égard ont causé un préjudice à son droit au respect de sa vie privée et familiale, et notamment au droit au respect de sa réputation, et que ses activités caritatives ont été qualifiées comme impliquant des avantages indus, ce qui jetterait un doute sur la nature desdites activités et porterait atteinte à sa réputation. Elle ajoute que, plus généralement, la simple désignation d’une personne sur les listes en cause affecte sa réputation dans l’esprit du public.

173 Le Conseil conteste les arguments de la requérante.

174 Il y a lieu de rappeler que, en vertu de l’article 340, deuxième alinéa, TFUE, en matière de responsabilité non contractuelle, l’Union doit réparer, conformément aux principes généraux communs aux droits des États membres, les dommages causés par ses institutions ou par ses agents dans l’exercice de leurs fonctions.

175 Il ressort de la jurisprudence que l’engagement de la responsabilité non contractuelle de l’Union, au sens de l’article 340, deuxième alinéa, TFUE, pour comportement illicite de ses institutions ou de ses agents, est subordonné à la réunion d’un ensemble de conditions, à savoir l’existence d’une violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers, la réalité du dommage et l’existence d’un lien de causalité entre la violation de l’obligation qui incombe à l’auteur de l’acte et le dommage subi par les personnes lésées (voir arrêt du 10 septembre 2019, HTTS/Conseil, C‑123/18 P, EU:C:2019:694, point 32 et jurisprudence citée).

176 Les conditions pour l’engagement de la responsabilité non contractuelle de l’Union, au sens de l’article 340, deuxième alinéa, TFUE, que le juge de l’Union n’est pas tenu d’examiner dans un ordre déterminé, sont cumulatives, si bien qu’il suffit que l’une d’entre elles fasse défaut pour rejeter la demande dans son ensemble (voir, en ce sens, arrêt du 13 décembre 2018, Union européenne/Kendrion, C‑150/17 P, EU:C:2018:1014, point 118 et jurisprudence citée).

177 Il ressort de l’examen de la demande d’annulation des actes attaqués que la requérante n’a établi aucune illégalité entachant lesdits actes, de sorte que l’une des conditions cumulatives d’engagement de la responsabilité non contractuelle de l’Union, à savoir l’existence d’une illégalité, n’est pas remplie.

178 En outre, la requérante n’a pas démontré que les motifs non examinés dans le cadre de l’examen de la demande en annulation lui causeraient un préjudice distinct et autonome de celui résultant de l’inscription de son nom sur les listes en cause.

179 Dès lors, il y a lieu de rejeter les conclusions indemnitaires de la requérante comme étant non fondées.

180 Partant, il convient de rejeter le recours dans son intégralité.

Sur les dépens

181 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens. En l’espèce, la requérante ayant succombé, il y a lieu de la condamner aux dépens, conformément aux conclusions du Conseil.

Par ces motifs,

LE TRIBUNAL (huitième chambre)

déclare et arrête :

1) Le recours est rejeté.

2) Mme Elena Petrovna Timchenko supportera ses propres dépens ainsi que ceux exposés par le Conseil de l’Union européenne.

Gâlea

Tóth

Spangsberg Grønfeldt

Ainsi prononcé en audience publique à Luxembourg, le 10 juin 2026.

Le greffier

La présidente

V. Di Bucci

S. Kingston


* Langue de procédure : le français.

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Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#LH contre OTP banka d.d., anciennement NOVA KREDITNA BANKA MARIBOR.#Renvoi préjudiciel – Rapprochement des législations – Services financiers – Accès à un compte de paiement assorti de prestations de base – Directive 2014/92/UE – Article 16, paragraphe 4 – Prévention de l’utilisation du système financier aux fins du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme – Directive (UE) 2015/849 – Consommateur figurant sur la liste de l’Office du contrôle des actifs étrangers du Trésor américain – Refus d’ouverture d’un tel compte de paiement.#Affaire C-81/24.

11/06/2026

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