| CELEX | 62024TJ0603 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 10 juin 2026 |
ARRÊT DU TRIBUNAL (huitième chambre)
10 juin 2026 (*)
« Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine – Gel des fonds – Restrictions en matière d’admission sur le territoire des États membres – Liste des personnes, des entités et des organismes auxquels s’applique le gel des fonds et des ressources économiques et faisant l’objet de restrictions en matière d’admission sur le territoire des États membres – Maintien du nom du requérant sur la liste – Obligation de motivation – Erreur d’appréciation – Droit d’être entendu – Citoyenneté de l’Union – Liberté de circulation – Droit de propriété – Proportionnalité – Responsabilité non contractuelle »
Dans l’affaire T‑603/24,
Gennady Nikolayevich Timchenko, demeurant à Moscou (Russie), représenté par Mes T. Bontinck, J. Goffin, S. Bonifassi, E. Fedorova et J. Bastien, avocats,
partie requérante,
contre
Conseil de l’Union européenne, représenté par Mmes D. Laurent, M.-C. Cadilhac et M. J. Rurarz, en qualité d’agents,
partie défenderesse,
LE TRIBUNAL (huitième chambre),
composé de MM. I. Gâlea, président, T. Tóth (rapporteur) et Mme L. Spangsberg Grønfeldt, juges,
greffier : M. L. Ramette, administrateur,
vu la phase écrite de la procédure, notamment :
– la requête, déposée au greffe du Tribunal le 25 novembre 2024,
– le mémoire en adaptation, déposé au greffe du Tribunal le 26 mai 2025,
– à la suite de l’audience du 2 décembre 2025,
vu les observations présentées par le requérant et le Conseil sur les conséquences à tirer pour la présente affaire de l’arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑285/24, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:1083), déposées au greffe du Tribunal le 10 décembre 2025,
rend le présent
Arrêt
1 Par son recours, le requérant, M. Gennady Nikolayevich Timchenko, demande, d’une part, sur le fondement de l’article 263 TFUE, l’annulation, en premier lieu, de la décision (PESC) 2024/2456 du Conseil, du 12 septembre 2024, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2024/2456), et du règlement d’exécution (UE) 2024/2455 du Conseil, du 12 septembre 2024, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2024/2455) (ci-après, pris ensemble, les « actes de septembre 2024 »), et, en second lieu, de la décision (PESC) 2025/528 du Conseil, du 14 mars 2025, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/528), et du règlement d’exécution (UE) 2025/527 du Conseil, du 14 mars 2025, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO L, 2025/527) (ci-après, pris ensemble, les « actes de mars 2025 »), en tant que ces actes (ci-après les « actes attaqués ») le concernent et, d’autre part, sur le fondement de l’article 268 TFUE, la réparation du préjudice moral qu’il aurait subi du fait de l’adoption de ces actes.
Antécédents du litige et faits postérieurs à l’introduction du recours
2 La présente affaire s’inscrit dans le contexte des mesures restrictives adoptées par l’Union européenne eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine.
3 Par la décision (PESC) 2022/337 du Conseil, du 28 février 2022, modifiant la décision 2014/145/PESC concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 59, p. 1), ainsi que le règlement d’exécution (UE) 2022/336 du Conseil, du 28 février 2022, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2022, L 58, p. 1) (ci-après, pris ensemble, les « actes initiaux »), le nom du requérant a été ajouté, respectivement, à la liste annexée à la décision 2014/145/PESC du Conseil, du 17 mars 2014, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2014 , L 78, p. 16) ainsi modifiée et à celle figurant à l’annexe I du règlement (UE) no 269/2014 du Conseil, du 17 mars 2014, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions compromettant ou menaçant l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine (JO 2014 , L 78, p. 6) ainsi modifié (ci-après les « listes en cause »).
4 Par la décision (PESC) 2022/1530 du Conseil, du 14 septembre 2022, modifiant la décision 2014/145 (JO 2022, L 239, p. 149), et le règlement d’exécution (UE) 2022/1529 du Conseil, du 14 septembre 2022, mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2022, L 239, p. 1) (ci-après, pris ensemble, les « actes de septembre 2022 »), la décision (PESC) 2023/572 du Conseil, du 13 mars 2023, modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 75 I, p. 134), et le règlement d’exécution (UE) 2023/571 du Conseil, du 13 mars 2023, mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2023, L 75 I, p. 1), la décision (PESC) 2023/1767 du Conseil, du 13 septembre 2023, modifiant la décision 2014/145 (JO 2023, L 226, p. 104), et le règlement d’exécution (UE) 2023/1765 du Conseil, du 13 septembre 2023, mettant en œuvre le règlement no 269/2014 (JO 2023, L 226, p. 3) (ci-après, pris ensemble, les « actes de septembre 2023 ») et la décision (PESC) 2024/847 du Conseil, du 12 mars 2024, modifiant la décision 2014/145/PESC (JO L, 2024/847), et le règlement d’exécution (UE) 2024/849 du Conseil, du 12 mars 2024, mettant en œuvre le règlement (UE) no 269/2014 (JO L, 2024/849) (ci-après, pris ensemble, les « actes de mars 2024 »), le Conseil a décidé de maintenir le nom du requérant sur les listes en cause, respectivement jusqu’aux 15 mars 2023, 15 septembre 2023, 15 mars 2024 et 15 septembre 2024.
5 L’article 2 de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision (PESC) 2023/1094 du Conseil (JO 2023, L 146, p. 20), prévoit ce qui suit :
« 1. Sont gelés tous les fonds et ressources économiques appartenant :
[…]
d) à des personnes physiques ou morales, des entités ou des organismes qui apportent un soutien matériel ou financier aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine, ou qui tirent avantage de ces décideurs ;
[…]
et à des personnes physiques et morales, des entités ou des organismes qui leur sont associés, de même que tous les fonds et ressources économiques que ces personnes, entités ou organismes possèdent, détiennent ou contrôlent, dont la liste figure en annexe.
2. Aucun fonds ni aucune ressource économique n’est, directement ou indirectement, mis à la disposition des personnes physiques ou morales, des entités ou des organismes dont la liste figure à l’annexe, ou mis à leur profit. […] »
6 L’article 1er, paragraphe 1, de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision 2023/1094, interdit l’entrée ou le passage en transit sur le territoire des États membres des personnes physiques répondant à des critères en substance identiques à ceux énoncés à l’article 2, paragraphe 1, de cette décision.
7 Le règlement no 269/2014, tel que modifié par le règlement (UE) 2023/1089 du Conseil, du 5 juin 2023 (JO 2023, L 146, p. 1), impose l’adoption des mesures de gel des fonds et définit les modalités de ce gel en des termes identiques, en substance, à ceux de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision 2023/1094.
8 Tout au long de la procédure administrative visant les actes initiaux, les actes de septembre 2022, mars 2023, septembre 2023 et mars 2024, le Conseil a communiqué au requérant le dossier de preuves WK 2807/2022 INIT (ci-après le « dossier WK initial »), le dossier WK 12005/2019 INIT, ainsi que des documents répertoriés MD 2015 293, 294, 296 et 297 Kovalchuk (ci-après le « dossier WK initial complémentaire »), le dossier WK 17609/2022 (ci-après le « dossier WK de maintien n° 1 »), le dossier WK 17683/2022 INIT (ci-après le « dossier WK de maintien n° 1 complémentaire »), le dossier WK 5142/2023 INIT (ci-après le « dossier WK de maintien n° 2 »), le dossier WK 5142/2023 ADD 1 (ci-après, pris ensemble, les « dossiers WK de maintien n° 2 additionnels »), le dossier WK 1606/2024 (ci-après le « dossier WK de maintien n° 3 ») et le dossier WK 5142/2023 ADD 2 (ci-après le « dossier WK de maintien n° 3 complémentaire »).
9 Par arrêt du 6 septembre 2023, Timchenko/Conseil (T‑252/22, non publié, EU:T:2023:496), le Tribunal a, notamment, rejeté la demande d’annulation des actes initiaux et des actes de septembre 2022 ainsi que la demande indemnitaire afférente au préjudice moral que le requérant aurait subi du fait de l’adoption de ces actes. Par arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil (C‑702/23 P, EU:C:2025:605), le pourvoi contre l’arrêt susmentionné a été rejeté.
10 Le 31 mai 2024, le requérant a demandé le réexamen des actes de mars 2024.
11 Le 12 septembre 2024, le Conseil a adopté les actes de septembre 2024, lesquels ont eu pour effet de renouveler les mesures à l’égard du requérant jusqu’au 15 mars 2025, pour les motifs suivants :
« [Le requérant] est une connaissance de longue date du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, et il est, dans l’ensemble, présenté comme l’un de ses confidents.
Il tire profit de ses relations avec des décideurs russes. Il est fondateur et actionnaire de Volga Group, un groupe d’investissement disposant d’un portefeuille d’investissements dans des secteurs essentiels de l’économie russe. Volga Group contribue de manière significative à l’économie russe et à son développement.
Il est aussi un actionnaire de Bank Rossiya, qui est considérée comme étant la banque de Poutine et des personnes qui lui sont associées. Depuis l’annexion illégale de la Crimée, Bank Rossiya a ouvert des succursales en Crimée et à Sébastopol, consolidant ainsi son intégration dans la Fédération de Russie.
En outre, Bank Rossiya détient des participations dans le National Media Group, une société holding de médias, qui contrôle 28 entreprises de médias en Russie diffusant activement de la propagande et de la désinformation liées à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine.
[Le requérant] est également le deuxième actionnaire principal de PAO Novatek, l’un des plus grands producteurs de gaz en Russie.
Il est donc un homme d’affaires influent exerçant des activités en Russie ainsi qu’un homme d’affaires ayant une activité dans des secteurs économiques fournissant une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie, qui est responsable de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine. Il est également responsable du soutien apporté à des actions ou politiques qui compromettent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine.
Il est également responsable de l’apport d’un soutien financier ou matériel aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine, et tire avantage de ces décideurs. »
12 Par lettre du 13 septembre 2024, le Conseil a répondu aux observations formulées par le requérant dans sa lettre du 31 mai 2024 et lui a notifié sa décision de maintenir son nom sur les listes en cause.
13 Par lettre du 31 octobre 2024, le requérant a demandé le réexamen des actes de septembre 2024.
14 Le 14 mars 2025, le Conseil a adopté les actes de mars 2025, lesquels ont eu pour effet de renouveler les mesures à l’encontre du requérant jusqu’au 15 septembre 2025, pour des motifs identiques à ceux exposés au point 11 ci-dessus.
15 Par lettre du 17 mars 2025, le Conseil a répondu aux observations formulées par le requérant dans sa lettre du 31 octobre 2024 et lui a notifié sa décision de maintenir son nom sur les listes en cause.
16 Par arrêt du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil (T‑297/23, sous pourvoi, EU:T:2025:352), le Tribunal a rejeté le recours visant les actes de mars et de septembre 2023 dans son intégralité.
17 Par arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑285/24, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:1083), le Tribunal a rejeté le recours visant les actes de mars 2024 dans son intégralité.
Conclusions des parties
18 Le requérant conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :
– annuler les actes attaqués ;
– condamner le Conseil à payer la somme de 1 000 000 d’euros à titre provisionnel au titre de l’indemnisation de son préjudice moral ;
– condamner le Conseil aux dépens.
19 Le Conseil conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :
– rejeter le recours ;
– condamner le requérant aux dépens.
En droit
Sur la demande en annulation
20 À l’appui de ses conclusions en annulation, le requérant invoque sept moyens, tirés, le premier, de l’illégalité de l’article 2, paragraphe 1, sous g), de la décision 2014/145 [ci-après le « critère g) modifié »], en tant que celui-ci vise les « femmes et hommes d’affaires influents exerçant des activités en Russie » [ci-après le « premier volet du critère g) modifié »] et les « femmes et hommes d’affaires […] ayant une activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie » [ci-après le « troisième volet du critère g) modifié »], le deuxième, d’une erreur d’appréciation, le troisième, d’une violation de l’obligation de motivation, le quatrième, d’une violation du droit d’être entendu, le cinquième, d’une violation du principe de proportionnalité, le sixième, d’une violation de ses droits fondamentaux découlant de son statut fondamental de citoyen européen, et, le septième, d’une violation de son droit de propriété et de son droit au respect de la vie privée et familiale et des traditions constitutionnelles communes des États membres. Dans le cadre du mémoire en adaptation, le requérant soulève un huitième moyen, tiré de la violation des formes substantielles des actes de mars 2025 attaqués.
21 Le Tribunal juge opportun d’examiner, dans un premier temps, les huitième, troisième et quatrième moyens, qui ont trait à la légalité externe des actes attaqués, puis, dans un second temps, les deuxième, sixième, septième, cinquième et premier moyens, qui concernent la légalité interne.
Sur le huitième moyen, tiré de la violation des formes substantielles des actes de mars 2025
22 Le requérant soutient que les actes de mars 2025 sont entachés d’une violation des formes substantielles.
23 Il fait valoir, en substance, que, en violation du principe de l’équilibre institutionnel, de l’article 240 TFUE ainsi que de l’article 14 du règlement n° 269/2014, tel que modifié, l’examen des observations soumises au Conseil et l’analyse des dossiers de preuves ne s’effectueraient pas au niveau du Conseil lui-même. En effet, il soutient que, dans la plupart des cas, le Conseil adopterait ses actes juridiques sans discussion, sous la forme de points « A », adoptés sans débats et que, ainsi, ce seraient les instances préparatoires du Conseil, à savoir les groupes de travail du Conseil et le Comité des représentants permanents (Coreper), qui exerceraient de facto des pouvoirs décisionnels sans adoption formelle par le Conseil. Or, le requérant estime que l’adoption de ces actes relèverait de la seule compétence du Conseil, qui devrait lui-même examiner les éléments factuels et les éléments de preuve fondant l’inscription de son nom sur les listes en cause. Il souligne qu’aucune disposition du droit primaire ne prévoit la possibilité pour le Conseil de déléguer son pouvoir décisionnel au Coreper ou à ses groupes de travail. Il ajoute qu’il en est de même pour les lettres de réponse aux observations soumises par les personnes dont le nom est inscrit sur les listes en cause, dès lors que celles-ci seraient rédigées par les groupes de travail dénommés « Europe orientale et Asie centrale » (COEST) et « conseillers pour les relations extérieures » (RELEX) et convenues de manière globale par le Coreper.
24 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
25 À titre liminaire, il convient de rappeler que l’article 14, paragraphe 3, du règlement no 269/2014, tel que modifié, dispose que, « [s]i des observations sont formulées ou si de nouveaux éléments de preuve substantiels sont présentés, le Conseil revoit sa décision et en informe la personne physique ou morale, l’entité ou l’organisme en conséquence ».
26 Il ressort de la jurisprudence que les institutions de l’Union, y compris le Conseil, sont autorisées à prendre, en vertu du pouvoir d’organisation interne que leur attribue le traité FUE et dans l’intérêt de la bonne administration, des mesures appropriées en vue d’assurer leur bon fonctionnement et le déroulement de leurs procédures. S’il incombe au juge l’Union de s’assurer que les institutions de l’Union n’ont pas outrepassé la marge d’appréciation qui leur est reconnue dans l’exercice de leurs pouvoirs d’organisation interne, il n’en reste pas moins qu’elles disposent, dans cet exercice, d’une large marge d’appréciation (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 16 novembre 2023, Roos e.a./Parlement, C‑458/22 P, non publié, EU:C:2023:871, point 42 et jurisprudence citée).
27 S’agissant en particulier du Conseil, il ressort de l’article 16, paragraphe 7, TUE et de l’article 240, paragraphe 1, TFUE que le Coreper est responsable de la préparation des travaux du Conseil. À l’article 240, paragraphe 1, TFUE, il est précisé que le Coreper est également responsable de l’exécution des mandats qui lui sont confiés par le Conseil et qu’il peut adopter des décisions de procédure dans les cas prévus par le règlement intérieur du Conseil.
28 Ainsi, l’article 19, paragraphes 2 et 3, du règlement intérieur du Conseil, adopté par une décision du 1er décembre 2009 (JO 2009, L 325, p. 35), prévoit ce qui suit :
« 2. Tous les points inscrits à l’ordre du jour d’une session du Conseil font l’objet d’un examen préalable du Coreper, sauf décision contraire de ce dernier. Le Coreper s’efforce de trouver un accord à son niveau, qui sera soumis à l’adoption du Conseil. Il assure une présentation adéquate des dossiers au Conseil et, le cas échéant, lui présente des orientations, des options ou des propositions de solution. En cas d’urgence, le Conseil peut décider à l’unanimité de délibérer sans que cet examen préalable ait eu lieu.
3. Des comités ou des groupes de travail peuvent être institués par le Coreper, ou avec son aval, pour l’accomplissement de certaines tâches de préparation ou d’études préalablement définies […] »
29 Au sein du Conseil, des experts provenant de chaque État membre sont chargés, dans des groupes de travail tels que COEST ou RELEX, d’effectuer le travail préparatoire pour les sessions du Conseil et ont la qualité d’instance préparatoire du Conseil, ainsi que cela ressort de l’article 19, paragraphe 3, du règlement intérieur du Conseil (arrêt du 3 septembre 2025, Usmanov/Conseil, T‑1117/23, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:810, point 187). À cet égard, force est d’ailleurs de relever, d’une part, que les membres desdits groupes de travail sont investis d’un mandat des États membres qu’ils représentent et expriment, lors des délibérations sur une proposition législative donnée, la position de leur État membre au sein du Conseil, lorsque ce dernier agit en sa qualité de législateur ou de colégislateur et, d’autre part, que, bien que les groupes de travail ne soient pas autorisés à arrêter la position définitive de cette institution, leurs travaux s’inscrivent dans le jeu normal du processus législatif ou décisionnel (voir, en ce sens, arrêt du 25 janvier 2023, De Capitani/Conseil, T‑163/21, EU:T:2023:15, point 95).
30 Ainsi, dans le cadre du processus décisionnel caractérisant le renouvellement des mesures restrictives, les membres de ces groupes de travail analysent les documents relatifs au maintien du nom d’une personne sur les listes des personnes faisant l’objet de mesures restrictives, et, notamment, les observations et les éléments de preuve produits par une telle personne, afin de vérifier la situation de celle-ci et de fournir au Conseil les éléments lui permettant de se prononcer sur ledit maintien. Le résultat de cette analyse est transmis au Coreper et le Conseil arrête sur cette base sa position définitive, en adoptant les actes pertinents, soit lors d’une de ses sessions, soit par la voie de la procédure écrite conformément à l’article 12 de son règlement intérieur. Le fait que des groupes de travail composés d’experts provenant des délégations des États membres aient été impliqués dans le processus décisionnel ayant précédé l’adoption des actes de mars 2025 ne saurait aucunement être considéré comme une délégation du pouvoir décisionnel par le Conseil aux instances préparatoires instituées en son sein ou au Coreper (voir, en ce sens, arrêt du 3 septembre 2025, Usmanov/Conseil, T‑1117/23, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:810, point 187).
31 Toute autre solution serait non seulement contraire au règlement intérieur du Conseil, mais également aux dispositions de droit primaire qui prévoient, respectivement, à l’article 29 TUE que « le Conseil adopte des décisions qui définissent la position de l’Union sur une question particulière de nature géographique ou thématique » et à l’article 215, paragraphe 2, TFUE que « lorsqu’une décision, adoptée conformément au chapitre 2 du titre V du Traité sur l’Union européenne, le prévoit, le Conseil peut adopter, selon la procédure visée au paragraphe 1, des mesures restrictives à l’encontre de personnes physiques ou morales, de groupes ou d’entités non étatiques » (arrêt du 3 septembre 2025, Usmanov/Conseil, T‑1117/23, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:810, point 187).
32 Or, en l’espèce, il ressort d’annexes produites par le Conseil que les projets d’actes et de lettres de notification ont été examinés par le Coreper dans le cadre d’un point avec discussion lors de ses réunions des 12 et 13 mars 2025, et que les actes de mars 2025 ont été formellement adoptés, et que les lettres de notification ont été formellement approuvées, par le Conseil par la voie de la procédure écrite.
33 À cet égard, il convient de relever qu’il ressort des annexes E9 et E10 produites par le Conseil que le fait de recourir à la procédure écrite ne faisait pas obstacle à ce qu’un ou plusieurs membres du Conseil s’opposent à l’adoption des actes faisant l’objet de cette procédure, de sorte que le recours à la procédure écrite ne saurait être considéré comme une délégation des pouvoirs du Conseil d’adopter les actes en cause à ses instances préparatoires. De manière analogue, comme expliqué par le Conseil, lorsqu’il adopte un acte en point « A », il fait siennes et valide les analyses et appréciations effectuées par ses instances préparatoires, qui ont permis de lever tous les points de discussion entre les États membres. Ainsi, dans ces cas les accords du Coreper peuvent toujours être remis en cause par le Conseil, qui dispose du pouvoir de décision.
34 Par conséquent, la circonstance que les observations du requérant et les documents qu’il a produits aient été transmis aux groupes de travail COEST et RELEX du Conseil implique que ce dernier a agi conformément à ses procédures internes relatives au processus décisionnel du Conseil. Il demeure toutefois que c’est bien le Conseil qui a adopté les actes de mars 2025 et approuvé les lettres de notification et que, contrairement à ce qu’affirme le requérant, le Conseil n’a ainsi nullement délégué son pouvoir décisionnel. Dès lors, doivent être rejetés les arguments du requérant relatifs aux violations alléguées du principe de l’équilibre institutionnel, de l’article 240 TFUE ainsi que de l’article 14 du règlement n° 269/2014, tel que modifié.
35 Partant, il convient d’écarter le septième moyen, tiré de la violation des formes substantielles des actes de mars 2025.
Sur le troisième moyen, tiré de la violation de l’obligation de motivation
36 Le requérant soutient, en substance, que le Conseil n’a pas motivé sa décision de lui appliquer spécifiquement un gel des avoirs et une interdiction d’entrer et de circuler sur le territoire de l’Union et n’a pas clairement identifié les passages des dossiers WK de maintien n° 2 additionnels et de maintien n° 3 complémentaire qui présenteraient une pertinence pour les mesures restrictives adoptées à son égard. Il précise que le considérant 4 de la décision 2014/145, telle que modifiée, les considérants 3 et 4 du règlement n° 269/2014, tel que modifié, et les considérants 10 et 11 de la décision (PESC) 2022/329 du Conseil, du 25 février 2022, modifiant la décision 2014/145 (JO 2022, L 50, p. 1) ne constituent pas une motivation suffisante pour justifier l’application d’un gel des avoirs et d’une interdiction de circuler à son égard.
37 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
38 Selon la jurisprudence, l’obligation de motiver un acte faisant grief, qui constitue un corollaire du principe du respect des droits de la défense, a pour but, d’une part, de fournir à l’intéressé une indication suffisante pour savoir si l’acte est bien fondé ou s’il est éventuellement entaché d’un vice permettant d’en contester la validité devant le juge de l’Union européenne et, d’autre part, de permettre à ce dernier d’exercer son contrôle sur la légalité de cet acte (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 63 et jurisprudence citée).
39 La motivation exigée par l’article 296 TFUE doit être adaptée à la nature de l’acte en cause et au contexte dans lequel il a été adopté. L’exigence de motivation doit être appréciée en fonction des circonstances de l’espèce, notamment du contenu de cet acte, de la nature des motifs invoqués et de l’intérêt que les destinataires ou d’autres personnes concernées par l’acte au sens de l’article 263, quatrième alinéa, TFUE peuvent avoir à recevoir des explications. Il n’est notamment pas exigé que la motivation spécifie tous les éléments de fait et de droit pertinents, ni qu’elle réponde de manière détaillée aux considérations formulées par l’intéressé lors de sa consultation avant l’adoption du même acte, dans la mesure où le caractère suffisant d’une motivation doit être apprécié au regard non seulement de son libellé, mais aussi de son contexte ainsi que de l’ensemble des règles juridiques régissant la matière concernée (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 64 et jurisprudence citée).
40 Ainsi, d’une part, un acte faisant grief est suffisamment motivé dès lors qu’il est intervenu dans un contexte connu de l’intéressé, qui lui permet de comprendre la portée de la mesure prise à son égard. D’autre part, le degré de précision de la motivation d’un acte doit être proportionné aux possibilités matérielles et aux conditions techniques ou de délai dans lesquelles celui-ci doit intervenir (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 65 et jurisprudence citée).
41 S’agissant spécifiquement des mesures restrictives, la jurisprudence a précisé que la motivation d’un acte du Conseil imposant une mesure restrictive ne devait pas seulement identifier la base juridique de cette mesure, mais également les raisons spécifiques et concrètes pour lesquelles le Conseil considérait, dans l’exercice de son pouvoir discrétionnaire d’appréciation, que l’intéressé devait faire l’objet d’une telle mesure (voir arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 66 et jurisprudence citée).
42 La question de la motivation, qui concerne une formalité substantielle, est distincte de celle de la preuve du comportement allégué, laquelle relève de la légalité au fond de l’acte en cause et implique de vérifier la réalité des faits mentionnés dans cet acte ainsi que la qualification de ces faits comme constituant des éléments justifiant l’application des mesures restrictives à l’égard de la personne concernée (voir arrêt du 6 octobre 2015, Chyzh e.a./Conseil, T‑276/12, non publié, EU:T:2015:748, point 111 et jurisprudence citée).
43 En l’espèce, premièrement, les mesures litigieuses ont été adoptées sur le fondement des actes attaqués qui précisent le contexte, dans le cadre de leurs considérants respectifs, et les fondements juridiques sur lesquels ils ont été adoptés.
44 Deuxièmement, il résulte de manière suffisamment claire de la lecture de la motivation des actes attaqués, exposée au point 11 ci-dessus, que le nom du requérant a été maintenu sur les listes en cause au titre des critères énoncés à l’article 2, paragraphe 1, sous a) [ci-après le « critère a) »] et d) [ci-après le « critère d) »], et des premier et troisième volets du critère g) modifié de la décision 2014/145, telle que modifiée.
45 De surcroît, s’agissant du critère a), le Conseil a, dans les motifs des actes attaqués repris au point 11 ci-dessus, notamment relevé, en premier lieu, que le requérant était actionnaire de la Bank Rossiya, qui a ouvert des succursales en Crimée et à Sébastopol (Ukraine), consolidant ainsi l’intégration de cette région dans la Fédération de Russie et, en second lieu, qu’il était fondateur et actionnaire de Volga Group qui « contribu[ait] de manière significative à l’économie russe », pour en tirer la conclusion qu’il était « responsable [du soutien à] des actions ou des politiques qui compromett[ai]ent l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine ».
46 En ce qui concerne le critère d), le Conseil a, dans les motifs des actes attaqués, relevé, d’une part, que le requérant était « une connaissance de longue date du président de la Fédération de Russie » et, d’autre part, que la Bank Rossiya, dont il était actionnaire, était « considérée comme étant la banque de [M. Vladimir] Poutine et des personnes qui lui [étaient] associées », pour en tirer la conclusion que le requérant « [apportait] un soutien financier ou matériel aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine et [tirait] avantage de ces décideurs ».
47 S’agissant du critère g) modifié, le Conseil a, dans les motifs des actes attaqués, notamment relevé que le requérant était une connaissance de longue date du président de la Fédération de Russie, qu’il était actionnaire de la Bank Rossiya, qu’il « [était] fondateur et actionnaire de Volga Group, un groupe d’investissement disposant d’un portefeuille d’investissements dans des secteurs essentiels de l’économie russe [et qui] contribu[ait] de manière significative à l’économie russe et à son développement » et qu’il était le deuxième actionnaire principal de PAO Novatek, l’un des plus grands producteurs de gaz en Russie, pour en tirer la conclusion qu’il était un homme d’affaires influent exerçant des activités en Russie et un homme d’affaires ayant une activité dans des secteurs économiques qui fournissent une source substantielle de revenus au gouvernement de la Fédération de Russie.
48 En outre, il résulte du considérant 4 de la décision 2014/145, des considérants 3 et 4 du règlement no 269/2014 ainsi que des considérants 10 et 11 de la décision 2022/329 que le Conseil a considéré que, pour les personnes relevant des critères d’inscription prévus par la décision 2014/145, l’interdiction de pénétrer sur le territoire de l’Union ainsi que le gel de leurs fonds et de leurs ressources économiques constituaient des mesures nécessaires pour atteindre les objectifs poursuivis par la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). De plus, les considérants 10 et 11 de la décision 2022/329 ainsi que les considérants 3 et 4 de la décision 2023/1094 mentionnent, en substance, que l’élargissement du champ d’application personnel des mesures restrictives a été jugé nécessaire eu égard à l’évolution du conflit, afin d’apporter une réponse progressive et graduée à l’aggravation de la situation en Ukraine, dans le but ultime d’exercer une pression sur les autorités russes, afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine ainsi qu’à l’agression militaire subie par ce pays, ce qui était suffisant, contrairement à ce qu’affirme le requérant, pour permettre à ce dernier de comprendre les raisons pour lesquelles le Conseil avait décidé d’appliquer de telles mesures à son égard.
49 Quant aux arguments du requérant relatifs aux dossiers WK de maintien n° 2 additionnels et de maintien n° 3 complémentaire, il y a lieu de relever que ces derniers relèvent du bien-fondé des actes attaqués et non de leur motivation formelle. En tout état de cause, il convient de relever, en ce qui concerne ces derniers et le grief du requérant relatif à leur pertinence, qu’il s’agit de « dossiers horizontaux » qui ont pour but de fournir une documentation concernant l’environnement des affaires et la réalité économique en Russie.
50 Il en résulte que les motifs des actes attaqués permettent non seulement au requérant d’identifier la base juridique de ces actes et les circonstances spécifiques et concrètes qui ont amené le Conseil à maintenir son nom sur les listes en cause, mais aussi au Tribunal d’exercer son contrôle sur leur légalité.
51 Il résulte de ce qui précède qu’il convient de rejeter le troisième moyen.
Sur le quatrième moyen, tiré d’une violation du droit d’être entendu
52 Le requérant soutient, en substance, que le Conseil n’a pas respecté son droit d’être entendu. En effet, le requérant lui aurait adressé ses observations sur chaque projet de renouvellement et introduit des demandes de réexamen auprès de lui, mais n’aurait reçu qu’une réponse sommaire et partielle auxdites observations et demandes de réexamen. Il soutient que le Conseil n’a pas pris en compte les différents éléments qu’il lui a transmis et renouvelle de manière automatique les mesures à son égard. Il ajoute que, si, d’un point de vue procédural, son droit d’être entendu est respecté, dans la mesure où la possibilité de formuler des observations lui est offerte et où ces observations sont effectivement communiquées aux délégations des États membres, ce droit est en pratique vidé de toute substance, dès lors que le Conseil ignore les éléments documentés qu’il apporte.
53 Dans le mémoire en adaptation, le requérant précise que la lettre du 17 mars 2025 du Conseil est de nouveau lacunaire et souligne que le Conseil n’a pas examiné ses observations, mais s’est contenté de déléguer leur analyse et la tâche d’y répondre aux groupes de travail.
54 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
55 En premier lieu, s’agissant de la prétendue violation du droit d’être entendu, il convient de rappeler que, lorsque le maintien du nom de la personne ou de l’entité concernée sur une liste de personnes ou d’entités visées par des mesures restrictives est fondé sur les mêmes motifs que ceux qui ont justifié l’adoption de l’acte initial sans que de nouveaux éléments aient été retenus à son égard, le Conseil n’est pas tenu, pour respecter son droit d’être entendu, de lui communiquer à nouveau les éléments retenus à charge. La communication des éléments à charge s’impose, en revanche, lorsqu’il existe des éléments nouveaux par lesquels le Conseil réactualise les informations concernant la situation personnelle de la personne ou de l’entité concernée ou la situation politique et sécuritaire du pays à l’encontre duquel le régime de mesures restrictives a été adopté (voir arrêt du 22 juin 2022, Haswani/Conseil, T‑479/21, non publié, EU:T:2022:383, point 85 et jurisprudence citée).
56 Or, s’agissant des actes de septembre 2024 et de mars 2025, il y a lieu de constater que les motifs desdits actes sont identiques à ceux des actes de mars 2024, ayant donné lieu à l’arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑285/24, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:1083), sans que de nouveaux éléments aient été retenus à son égard.
57 Le requérant ne saurait donc valablement soutenir que le Conseil a violé, concernant les actes de septembre 2024 et de mars 2025, son droit d’être entendu.
58 En second lieu, s’agissant de l’argument du requérant selon lequel son droit d’être entendu serait respecté sur le plan procédural, mais vidé de toute substance, le Conseil ignorant les éléments documentés qu’il a apportés dans le cadre de son réexamen périodique, il convient de rappeler que, lorsque des observations sont formulées par la personne concernée au sujet de l’exposé des motifs, l’autorité compétente de l’Union a l’obligation d’examiner, avec soin et impartialité, le bien-fondé des motifs allégués, à la lumière de ces observations et des éventuels éléments à décharge joints à celles-ci (voir arrêt du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 114 et jurisprudence citée).
59 Toutefois, si le respect des droits de la défense et du droit d’être entendu exige que les institutions de l’Union permettent à la personne visée par un acte faisant grief de faire connaître utilement son point de vue, il ne peut leur imposer d’adhérer à celui-ci (arrêts du 7 juillet 2017, Arbuzov/Conseil, T‑221/15, non publié, EU:T:2017:478, point 84, et du 27 septembre 2018, Ezz e.a./Conseil, T‑288/15, EU:T:2018:619, point 330).
60 Dès lors, le seul fait que le Conseil n’a pas conclu à l’absence de bien-fondé de la prorogation de l’imposition de mesures restrictives contre des personnes, ni même jugé utile de procéder à des vérifications au vu des observations présentées par elles, ne saurait impliquer que de telles observations n’ont pas été prises en compte (voir, en ce sens, arrêt du 27 septembre 2018, Ezz e.a./Conseil, T‑288/15, EU:T:2018:619, point 331).
61 Or, en l’espèce, concernant les actes de septembre 2024, il convient de relever que, dans la lettre du 13 septembre 2024, le Conseil a répondu aux observations formulées par le requérant dans sa lettre du 31 mai 2024 contenant une demande de réexamen. S’agissant des actes de mars 2025, dans la lettre du 17 mars 2025, le Conseil a répondu aux observations formulées par le requérant dans sa lettre du 31 octobre 2024 contenant une demande de réexamen. Dans ces deux lettres, le Conseil a répondu de manière spécifique à différents griefs du requérant en indiquant notamment à celui-ci que les éléments ayant été pris en compte par le Tribunal dans l’arrêt du 6 septembre 2023, Timchenko/Conseil (T‑252/22, non publié, EU:T:2023:496), étaient toujours d’actualité.
62 Ainsi, le seul fait, en l’espèce, que le Conseil n’ait pas conclu à l’absence de bien-fondé de la prorogation de l’imposition de mesures restrictives en cause, ni même estimé utile de répondre de manière détaillée à l’ensemble des considérations que le requérant avait formulées dans ses lettres, ne saurait impliquer que de telles observations n’ont pas été prises en compte (voir, en ce sens, arrêt du 20 septembre 2023, Mordashov/Conseil, T‑248/22, non publié, EU:T:2023:573, point 66 et jurisprudence citée).
63 Partant, il y a lieu de rejeter le quatrième moyen.
Sur le deuxième moyen, tiré d’une erreur d’appréciation
64 Le requérant soutient que le Conseil a commis une erreur d’appréciation en considérant, dans les actes attaqués, que les critères a) et d), ainsi que le critère g) modifié, dans ses premier et troisième volets, étaient remplis.
65 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
– Considérations liminaires
66 À titre liminaire, il convient de rappeler que l’effectivité du contrôle juridictionnel garanti par l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte ») exige notamment que le juge de l’Union s’assure que la décision par laquelle des mesures restrictives ont été adoptées ou maintenues, qui revêt une portée individuelle pour la personne ou l’entité concernée, repose sur une base factuelle suffisamment solide. Cela implique une vérification des faits allégués dans l’exposé des motifs qui sous-tend ladite décision, de sorte que le contrôle juridictionnel ne soit pas limité à l’appréciation de la vraisemblance abstraite des motifs invoqués, mais porte sur la question de savoir si ces motifs, ou à tout le moins l’un d’eux considéré comme étant suffisant en soi pour soutenir cette même décision, sont étayés (arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 119, et du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 122).
67 Il n’est pas requis que le Conseil produise devant le juge de l’Union l’ensemble des informations et des éléments de preuve inhérents aux motifs allégués dans l’acte dont il est demandé l’annulation. Il importe toutefois que les informations ou les éléments produits étayent les motifs retenus à l’égard de la personne concernée (voir, en ce sens, arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 122, et du 28 novembre 2013, Conseil/Fulmen et Mahmoudian, C‑280/12 P, EU:C:2013:775, point 67).
68 L’appréciation du caractère suffisamment solide de la base factuelle retenue par le Conseil doit être effectuée en examinant les éléments de preuve et d’information non de manière isolée, mais dans le contexte dans lequel ils s’insèrent. En effet, le Conseil satisfait à la charge de la preuve qui lui incombe s’il fait état devant le juge de l’Union d’un faisceau d’indices suffisamment concrets, précis et concordants permettant d’établir l’existence d’un lien suffisant entre l’entité sujette à une mesure de gel de ses fonds et le régime ou, en général, les situations combattues (voir arrêt du 20 juillet 2017, Badica et Kardiam/Conseil, T‑619/15, EU:T:2017:532, point 99 et jurisprudence citée).
69 C’est à l’autorité compétente de l’Union qu’il appartient, en cas de contestation, d’établir le bien-fondé des motifs retenus à l’égard de la personne ou de l’entité concernée, et non à cette dernière d’apporter la preuve négative de l’absence de bien-fondé desdits motifs (arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 121, et du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 123).
70 Conformément à une jurisprudence constante, l’activité du juge de l’Union est régie par le principe de libre appréciation des preuves et le seul critère pour apprécier la valeur des preuves produites réside dans leur crédibilité. À cet égard, pour apprécier la valeur probante d’un document, il faut vérifier la vraisemblance de l’information qui y est contenue en tenant compte, notamment, de l’origine du document, des circonstances de son élaboration ainsi que de son destinataire et se demander si, d’après son contenu, il semble sensé et fiable [voir arrêts du 31 mai 2018, Kaddour/Conseil, T‑461/16, EU:T:2018:316, point 107 et jurisprudence citée, et du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 95 (non publié) et jurisprudence citée].
71 En l’absence de pouvoirs d’enquête dans des pays tiers, l’appréciation des autorités de l’Union doit, de fait, se fonder sur des sources d’information accessibles au public, des rapports, des articles de presse, des rapports des services secrets ou d’autres sources d’information similaires (arrêts du 14 mars 2018, Kim e.a./Conseil et Commission, T‑533/15 et T‑264/16, EU:T:2018:138, point 107, et du 1er juin 2022, Prigozhin/Conseil, T‑723/20, non publié, EU:T:2022:317, point 59).
72 En outre, il importe de relever que la situation de conflit dans lequel la Fédération de Russie et l’Ukraine sont impliquées rend en pratique particulièrement difficile l’accès à certaines sources, l’indication expresse de la source primaire de certaines informations ainsi que l’éventuel recueil de témoignages de la part de personnes acceptant d’être identifiées. Les difficultés d’investigation qui s’ensuivent peuvent ainsi contribuer à faire obstacle à ce que des preuves précises et des éléments d’information objectifs soient apportés (arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 116).
73 Par ailleurs, les mesures restrictives ont une nature conservatoire et, par définition, provisoire, dont la validité est toujours subordonnée à la perpétuation des circonstances de fait et de droit ayant présidé à leur adoption ainsi qu’à la nécessité de leur maintien en vue de la réalisation de l’objectif qui leur est associé. C’est ainsi qu’il incombe au Conseil, lors du réexamen périodique de ces mesures restrictives, de procéder à une appréciation actualisée de la situation et d’établir un bilan de l’impact de telles mesures en vue de déterminer si elles ont permis d’atteindre les objectifs visés par l’inscription initiale des noms des personnes et des entités concernées sur les listes en cause ou s’il est toujours possible de tirer la même conclusion concernant lesdites personnes et entités (voir arrêt du 26 octobre 2022, Ovsyannikov/Conseil, T‑714/20, non publié, EU:T:2022:674, point 67 et jurisprudence citée).
74 Pour justifier le maintien du nom d’une personne sur les listes en cause, il n’est pas interdit au Conseil de se fonder sur les mêmes éléments de preuve que ceux ayant justifié l’inscription initiale, la réinscription ou le maintien précédent du nom de la personne concernée sur ces listes, pour autant que, d’une part, les motifs d’inscription demeurent inchangés et que, d’autre part, le contexte n’a pas évolué d’une manière telle que ces éléments de preuve seraient devenus obsolètes. Ledit contexte inclut non seulement la situation du pays à l’égard duquel le système de mesures restrictives a été établi, mais également la situation particulière de la personne concernée. De même, le maintien sur les listes en cause est justifié au regard de l’ensemble des circonstances pertinentes et, notamment, au regard du fait que les objectifs visés par les mesures restrictives n’auraient pas été atteints (voir, en ce sens, arrêt du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, point 169 et jurisprudence citée).
75 C’est à l’aune de ces considérations que seront analysés les arguments avancés par le requérant à l’égard des actes attaqués.
– Sur les éléments de preuve produits par le Conseil
76 En l’espèce, pour justifier le maintien du nom du requérant sur les listes en cause, le Conseil s’appuie sur l’ensemble des dossiers de preuves qu’il lui a transmis et, notamment sur les pièces suivantes :
– la pièce n° 6 du dossier WK initial, qui est une capture d’écran du site Internet de Volga Group, non datée, à laquelle le Conseil a eu accès au mois de février 2022 ;
– la pièce n° 7 du dossier WK initial, qui est une capture d’écran du site Internet d’une organisation non gouvernementale (ONG), publiée au mois de juillet 2017, à laquelle le Conseil a eu accès au mois de février 2022 ;
– la pièce n° 4 du dossier WK initial complémentaire, qui est une capture d’écran du site Internet de l’agence TASS, non datée, mais relatant des événements postérieurs au 1er mars 2014 et à laquelle le Conseil a eu accès le 23 février 2015 ;
– la pièce n° 7 du dossier WK initial complémentaire, qui est une capture d’écran du site Internet du média russe Novaya Gazeta et qui concerne un article intitulé « 15 ans des lacs les plus opaques du monde », à laquelle le Conseil a eu accès au mois de février 2015 ;
– la pièce n° 8 du dossier WK de maintien n° 1, tirée du site Internet « eastwest.eu » et présentant un article intitulé « La Bank Rossiya, la banque de Poutine », publiée au mois de juin 2016 et à laquelle le Conseil a eu accès au mois de novembre 2022 ;
– la pièce n° 9 du dossier WK de maintien n° 1, tirée du site Internet de l’Organised Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), publiée au mois de juin 2022 et à laquelle le Conseil a eu accès au mois de novembre 2022 ;
– la pièce n° 9 du dossier WK de maintien n° 1 complémentaire, qui est une version plus longue de la pièce n° 9 du dossier WK de maintien n° 1 susmentionné.
77 Le Conseil se fonde également sur des extraits du rapport du Centre for Eastern Studies (Centre d’études orientales) rédigé par Mme Iwona Wisniewska, publié au mois d’octobre 2018, intitulé Priceless Friendship (Amitié sans prix), auquel le Conseil a eu accès au mois d’avril 2023, dans le dossier WK de maintien n° 2.
78 Enfin, le Conseil s’est également appuyé sur un article de presse paru dans le quotidien The Guardian, daté du mois d’avril 2016, intitulé « Découvert : la piste des 2 milliards de dollars offshore qui mène à Vladimir Poutine », figurant à l’annexe B 15.
79 En l’espèce, il y a lieu de relever que le requérant ne conteste la valeur probante d’aucun des documents mentionnés aux points 76 à 78 ci-dessus.
80 Toutefois, à supposer même que le requérant, par ses arguments invoqués dans le cadre du premier moyen, conteste la fiabilité du dossier WK de maintien n° 2 dans le cadre également du présent moyen, il convient de relever qu’il ressort de la jurisprudence citée aux points 70 à 72 ci-dessus que, d’une part, le fait que les documents le composant ne soient pas des analyses ou des rapports réalisés par le Conseil lui-même, mais des compilations de documents ne saurait les priver de toute valeur probante. En effet, les preuves utilisées par le Conseil proviennent de sources variées et sont constituées notamment d’articles de presse, ces preuves étant toutes accessibles au public. D’autre part, en ce qui concerne plus particulièrement la partie « Reports and Books » dont proviennent les extraits du rapport du Centre for Eastern Studies (Centre d’études orientales) rédigé par Mme Iwona Wisniewska, publié au mois d’octobre 2018, intitulé Priceless Friendship (Amitié sans prix), il a été jugé que ce centre d’études était un institut de recherche indépendant établi dans un État membre, à Varsovie (Pologne), et que rien ne permettait de mettre en doute la crédibilité des articles qu’il publie (voir, en ce sens, arrêt du 15 janvier 2025, MegaFon/Conseil, T‑193/23, sous pourvoi, EU:T:2025:7, point 133).
– Sur l’application au requérant du critère d)
81 S’agissant du critère d), qu’il convient d’examiner d’abord, le requérant soutient, en substance, en premier lieu, d’une part, que sa relation privée avec le président Poutine ne saurait le rendre responsable d’apporter « un soutien matériel ou financier » à ce dernier, dans la mesure où celui-ci n’est jamais intervenu dans ses affaires. D’autre part, il soutient que le Conseil n’a pas démontré que, par son comportement personnel, il apportait un soutien matériel ou financier concret aux décideurs russes et qu’il n’exerce pas une « influence très importante, voire déterminante » sur la Bank Rossiya. Il ajoute que les allégations concernant la Bank Rossiya reposent notamment sur la pièce n° 9 du dossier WK de maintien n° 1 complémentaire, dont il ressortirait qu’un certain nombre de sociétés auraient utilisé le même nom de domaine d’une personne tierce, ce qui ne démontrerait pas, toutefois, que la Bank Rossiya serait liée aux autres entreprises mentionnées dans l’article et que les utilisateurs de ce nom de domaine fassent partie d’un empire commercial existant au profit du président Poutine.
82 En second lieu, il soutient que le Conseil ne démontre pas comment il tirerait profit de ses relations avec les décideurs russes, dans la mesure où sa relation avec le président Poutine ne pourrait permettre de démontrer qu’il tire un tel avantage. En outre, il soutient que les allégations du Conseil qui ne ressortent pas de l’exposé des motifs, à savoir, notamment, le fait qu’il aurait bénéficié d’avantages fiscaux à la suite de l’adoption d’une loi en 2017, sont, en tout état de cause, infondées et doivent être écartées.
83 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
84 En ce qui concerne le critère d), il convient d’observer que celui-ci n’exige pas que les personnes ou entités concernées apportent un soutien qui est directement ou indirectement lié à l’annexion de la Crimée ou à la déstabilisation de l’Ukraine ou qu’elles tirent personnellement avantage de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine. Il suffit qu’elles apportent un soutien matériel ou financier quantitativement ou qualitativement important aux décideurs russes responsables de ces actions ou qu’elles tirent avantage de ces décideurs (arrêt du 5 mars 2025, Ponomarenko/Conseil, T‑249/22, non publié, EU:T:2025:202, point 118 ; voir également, par analogie, arrêts du 1er mars 2016, National Iranian Oil Company/Conseil, C‑440/14 P, EU:C:2016:128, point 85, et du 7 avril 2016, Central Bank of Iran/Conseil, C‑266/15 P, EU:C:2016:208, point 44).
85 À cet égard, l’expression « décideurs russes », placée dans le contexte des mesures restrictives en cause, fait référence aux hauts fonctionnaires de la Fédération de Russie, y compris le président de ladite Fédération et les membres du gouvernement russe (arrêt du 20 septembre 2023, Mordashov/Conseil, T‑248/22, non publié, EU:T:2023:573, point 92).
86 À titre liminaire, il convient de relever que, au point 34 de l’arrêt du 1er août 2025, Timchenko/Conseil (C‑702/23 P, EU:C:2025:605), il a été jugé que le Tribunal n’avait pas commis d’erreur de droit en jugeant qu’il existait des indices suffisamment précis, concrets et concordants permettant d’établir que, par l’intermédiaire de la Bank Rossiya, qui est la banque personnelle des hauts fonctionnaires de la Fédération de Russie, le requérant apportait un soutien financier aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine, au sens du critère d). Il a également été considéré au point 41 de cet arrêt qu’il ne saurait être reproché au Tribunal d’avoir raisonné par présomption, dès lors que, en substance, ce dernier s’était fondé sur plusieurs éléments de preuve afin de démontrer que l’actionnariat majoritaire de la Bank Rossiya, composé du requérant et de trois autres personnes, était stable et que ses membres entretenaient des liens d’amitié ou de solidarité tant entre eux qu’à l’égard de M. Poutine.
87 En l’espèce, les motifs des actes attaqués relatifs au critère d), tels que mentionnés au point 46 ci-dessus, sont identiques à ceux des actes de mars 2024, ayant fait l’objet de l’arrêt du 3 décembre 2025, Timchenko/Conseil (T‑285/24, non publié, sous pourvoi, EU:T:2025:1083).
88 Dans ce contexte, il importe donc de vérifier si, en application de la jurisprudence mentionnée au point 73 ci-dessus, le Conseil pouvait, au terme de son appréciation actualisée de la situation effectuée dans le cadre du réexamen des mesures restrictives en cause, maintenir les mesures restrictives à l’égard du requérant.
89 Dans la mesure où les motifs des actes de septembre 2024 et mars 2025 sont identiques, il convient de les examiner ensemble.
90 À cet égard, premièrement, il convient de relever que le contexte général de la situation de l’Ukraine, en ce qui concerne les menaces à son intégrité territoriale, à sa souveraineté et à son indépendance, est resté inchangé depuis l’adoption des actes de mars 2024. De même, les mesures restrictives en cause répondent à l’objectif poursuivi, à savoir de faire pression sur le gouvernement russe afin que celui-ci mette fin à ses actions et à ses politiques déstabilisant l’Ukraine.
91 Deuxièmement, s’agissant de la situation individuelle du requérant, il y a lieu de relever qu’il ne ressort pas du dossier que sa situation aurait évolué, en ce que, notamment, il demeure un actionnaire indirect important de la Bank Rossiya, pas plus qu’il n’a été mis en évidence que cette banque aurait cessé son soutien financier en faveur du président de la Fédération de Russie ou encore que le requérant ne tirait pas avantage, au sens du critère d), de décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine.
92 À cet égard, il résulte de la lecture combinée de la pièce n° 7 du dossier WK initial, de la pièce n° 8 du dossier WK de maintien n° 1 et de l’annexe B 15 que la Bank Rossiya est connue pour être un établissement bancaire très proche de l’entourage de M. Poutine, ce qui est confirmé par la composition de son actionnariat (un premier actionnaire la détient à hauteur de 37 %, un deuxième à hauteur de 9,64 % et un troisième à hauteur de 3,03 %). Ainsi que cela résulte de la pièce n° 4 du dossier WK initial complémentaire, ce cercle de personnes constitue depuis plus de dix ans un groupe d’actionnaires stables de la Bank Rossiya, dont la capitalisation s’élevait en 2010 à 231 milliards de roubles russes (RUB) (environ 3 milliards d’euros). À cet égard, la pièce n° 7 du dossier WK initial complémentaire, qui est un article de la Novaya Gazeta intitulé « 15 ans des lacs les plus opaques du monde », s’il a été rédigé antérieurement à l’invasion de la Crimée par la Fédération de Russie, comporte toutefois des éléments d’information pertinents. Il met en effet en évidence le fait que les liens unissant le cercle rapproché des amis du président de la Fédération de la Russie, plus communément surnommé le « cercle de la Dacha Ozéro », dont font notamment partie ou sont proches le requérant ainsi que les actionnaires détenant 37 % et 9,64 % de l’actionnariat de la Bank Rossiya, s’appuient sur une amitié ancienne qui structure l’ensemble du capitalisme russe depuis près de trente ans. Il ressort également de l’annexe B 15, que les actionnaires détenant 37 % et 3,03 % de l’actionnariat de la Bank Rossiya sont connus pour leur proximité avec M. Poutine et que l’actionnaire détenant 3,03 % est décrit comme étant le meilleur ami de M. Poutine.
93 Il résulte également de la pièce n° 9 du dossier WK de maintien n° 1 complémentaire que « […] la banque Rossiya relie des milliards d’actifs, provenant du cercle restreint de Poutine, d’une manière qui semble profiter au président lui-même ». Quant aux arguments du requérant portant sur la pièce précitée et notamment le fait que l’article en question se fonderait sur la circonstance qu’un même nom de domaine aurait été utilisé par un certain nombre de sociétés supposées être liées au président Poutine et que la même allégation aurait été étendue erronément à d’autres sociétés, dont la Bank Rossiya, il suffit de relever, que, en tout état de cause, il ressort du même article que la « Bank Rossiya est connue pour être l’endroit où Poutine et ses acolytes détiennent leurs actifs ».
94 S’il est certes vrai que la participation du requérant au sein de la Bank Rossiya est indirecte, il y a lieu de relever qu’il reconnaît lui-même être l’actionnaire unique de Volga Group, lequel détient 100 % de Transoil, société qui détient à son tour 10,323 % de la Bank Rossiya. Or, un tel schéma de détention capitalistique implique que l’interposition de Transoil entre le requérant et la Bank Rossiya est sans influence sur le fait que, dans les faits et compte tenu de la détention de Transoil à hauteur de 100 %, le requérant peut être considéré comme étant détenteur de 10,323 % des actions de Bank Rossiya, ce qui fait de lui le deuxième plus grand actionnaire de cette banque.
95 Ainsi, il ressort de ces éléments que, par l’intermédiaire de la Bank Rossiya, qui est la banque personnelle des hauts fonctionnaires de la Fédération de Russie, le requérant apporte un soutien financier aux décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine, au sens du critère d).
96 En outre, il convient de relever que les extraits du rapport intitulé Priceless Friendship (Amitié sans prix) du dossier WK de maintien n° 2 mettent en évidence que, à la suite des sanctions prononcées contre lui, le requérant a, au mois d’avril 2017, bénéficié d’une loi qualifiée par certains de « loi Timchenko », par laquelle il a bénéficié d’exemptions fiscales. Ces mêmes extraits font, de surcroît, état du fait que les sociétés Novatek et Sakhatrans ont reçu des aides de la part du gouvernement de la Fédération de Russie, respectivement, en 2015, à hauteur de 150 milliards de RUB (environ 2,2 milliards d’euros de l’époque) et, en 2016, à hauteur de 1,5 milliard de RUB (environ 20 millions d’euros de l’époque). Or, il ressort de la pièce n° 6 du dossier WK initial que le requérant est, par l’intermédiaire de Volga Group, qu’il détient à hauteur de 100 %, actionnaire de l’une et de l’autre de ces sociétés à hauteur, respectivement, de 23 % et de 89 %, sans qu’il démontre le contraire.
97 Ces éléments mettent ainsi en évidence que le requérant tire avantage, au sens du critère d), de décideurs russes responsables de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine.
98 Partant, le Conseil a pu considérer, à la date des actes attaqués, sans commettre d’erreur d’appréciation, que le requérant a, en sa qualité d’actionnaire important de la Bank Rossiya, soutenu financièrement et tiré avantage du président de la Fédération de Russie, et en tirer comme conséquence qu’il remplissait les conditions édictées par le critère d).
99 Cette conclusion ne saurait être remise en cause par les autres arguments du requérant.
100 Premièrement, le requérant soutient que l’existence d’une relation avec le président Poutine ne constitue pas un « soutien matériel ou financier aux décideurs russes ». À cet égard, il convient toutefois de rappeler, ainsi que cela est indiqué au point 68 ci-dessus, que l’appréciation du caractère suffisamment solide de la base factuelle retenue par le Conseil doit être effectuée en examinant les éléments de preuve et d’information non de manière isolée, mais dans le contexte dans lequel ils s’insèrent. Ainsi, la relation existant entre le requérant et le président Poutine, au demeurant non contestée, fait partie du contexte dans lequel s’insèrent les activités de la Bank Rossiya, dont le requérant, bien qu’indirectement, est le deuxième actionnaire principal.
101 Deuxièmement, le requérant soutient que le Conseil ne démontre pas un comportement personnel de sa part ou encore son influence au sein de la Bank Rossiya. À cet égard, d’une part, il ressort de plusieurs éléments de preuve produits par le Conseil que des liens étroits existent entre la Bank Rossiya et le président Poutine (pièce n° 7 du dossier WK initial, pièces n°s 8 et 9 du dossier WK de maintien n° 1, annexe B 15). Or, à l’instar du Conseil, il convient de relever que la nature financière du soutien apporté par la Bank Rossiya à M. Poutine découle du fait que cette entité est un établissement bancaire. D’autre part, en ce qui concerne les arguments du requérant relatifs à son influence au sein de la Bank Rossiya et à la personnalité morale de cette banque, il convient de relever que la notion de « soutien financier » au sens du critère d), eu égard aux objectifs poursuivis par ce critère, ne saurait exclure des actionnaires tels que le requérant, qui, comme dans le cas d’espèce, est le deuxième actionnaire principal de cette société et fait partie d’un noyau stable d’actionnaires majoritaires. En outre, contrairement à ce qu’affirme le requérant, le Conseil ne s’est pas défait de toute charge probatoire. En effet, le Conseil, à qui incombe la charge de la preuve, a apporté des éléments de preuve démontrant l’existence de liens étroits entre la Bank Rossiya et le président Poutine (pièce n° 7 du dossier WK initial, et pièces n°s 8 et 9 du dossier WK de maintien n° 1, annexe B 15).
102 Quant aux allégations du requérant soulevées lors de l’audience relatives aux objectifs poursuivis par les mesures à son égard, qui viseraient à le pousser à vendre ses parts, ce qui aurait pour seule conséquence que celles-ci soient rachetées, ou à se prononcer contre le régime, ce qui porterait atteinte à sa liberté d’expression, il convient de relever, indépendamment de la recevabilité de ces derniers arguments, que ceux-ci ne sont pas de nature à démontrer une erreur d’appréciation dans l’évaluation de sa situation individuelle au regard du critère d). À supposer que le requérant, par de tels arguments, vise la proportionnalité desdites mesures à son égard, il convient de renvoyer au cinquième moyen.
103 Troisièmement, en ce qui concerne le fait que le requérant aurait bénéficié d’exemptions fiscales par le biais d’une loi qualifiée par certains de « loi Timchenko » et l’argument du requérant selon lequel cet élément ne se rattacherait pas aux motifs des actes attaqués, il convient de relever que ceux-ci se réfèrent au fait que le requérant est proche du président Poutine et qu’il tire profit de ses relations avec les décideurs russes, de sorte que les éléments relatifs à la « loi Timchenko » se rattachent à suffisance auxdits motifs. Quant à l’argument du requérant selon lequel le Conseil n’aurait pas démontré qu’il aurait personnellement perçu un avantage relatif à cette loi, il convient de renvoyer au point 96 ci-dessus.
104 Enfin, s’agissant de l’argument du requérant selon lequel le Conseil aurait commis une erreur d’appréciation concernant le choix des mesures restrictives adoptées à son égard, à savoir le gel de ses fonds et de ses ressources économiques et l’interdiction d’entrer ou de transiter sur le territoire des États membres, il convient de relever que cet argument relève en réalité de l’examen de la proportionnalité des mesures en cause, de sorte qu’il sera examiné dans le cadre du cinquième moyen.
105 Il résulte de tout ce qui précède que c’est sans commettre d’erreur d’appréciation que le Conseil a considéré, dans les actes attaqués, que le requérant remplissait les conditions du critère d).
106 Or, selon la jurisprudence, s’agissant du contrôle de la légalité d’une décision adoptant des mesures restrictives, et eu égard à leur nature préventive, si le juge de l’Union considère que, à tout le moins, l’un des motifs mentionnés est suffisamment précis et concret, qu’il est étayé et qu’il constitue en soi une base suffisante pour soutenir cette décision, la circonstance que d’autres de ces motifs ne le seraient pas ne saurait justifier l’annulation de ladite décision (voir arrêt du 28 novembre 2013, Conseil/Manufacturing Support & Procurement Kala Naft, C‑348/12 P, EU:C:2013:776, point 72 et jurisprudence citée).
107 Par conséquent, il convient de rejeter les arguments du requérant concernant le critère d), et, partant, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres griefs du requérant portant sur les critères a) et les premier et troisième volets du critère g) modifié, eu égard à la jurisprudence citée au point 106 ci-dessus, le deuxième moyen dans son ensemble.
Sur le sixième moyen, tiré de la violation des droits fondamentaux du requérant découlant de son statut de citoyen européen
108 Premièrement, le requérant soutient, en substance, que l’atteinte à sa liberté de circulation est fondée sur une disposition illégale au regard des traités, de la Charte et des traditions constitutionnelles communes aux États membres et constitue, en tout état de cause, une ingérence illégale dans sa liberté de circulation. Il excipe ainsi de l’illégalité de l’article 1er de la décision 2014/145, telle que modifiée.
109 En effet, en premier lieu, il fait valoir que le Conseil ne serait pas compétent pour adopter, sur base de l’article 29 TUE, des mesures limitant la liberté de circulation de citoyens de l’Union, et que de telles mesures seraient contraires aux traités, en particulier l’article 21 TFUE, et à la Charte. Le requérant soutient, à cet égard, que, contrairement à ce qui a déjà été jugé dans l’arrêt du 5 novembre 2014, Mayaleh/Conseil (T‑307/12 et T‑408/13, EU:T:2014:926), les mesures restrictives prises sur le fondement de l’article 29 TUE ne sauraient être considérées comme étant une lex specialis et comme pouvant déroger aux textes adoptés sur la base de l’article 21 TFUE, dont, notamment, la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) n° 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE, 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE (JO 2004, L 158, p. 77), dont l’article 27 permet de limiter, dans le respect du principe de proportionnalité, la liberté de circulation uniquement pour des raisons d’ordre public, de sécurité publique ou de santé publique.
110 En second lieu, il fait valoir que l’analyse de la législation de divers États de l’Union met en évidence qu’il existe une tradition constitutionnelle commune aux États membres, en vertu de laquelle la liberté de circulation ne peut être restreinte que pour des raisons d’ordre public, de sécurité publique et de santé publique et sous un contrôle judiciaire strict. Il en conclut que la contradiction entre la pratique de l’Union et ladite tradition constitutionnelle commune implique que les actes attaqués violent l’article 21 TFUE et les articles 45 et 52 de la Charte.
111 Deuxièmement, le requérant soutient, à titre subsidiaire, que, si le Tribunal devait considérer que l’article 1er de la décision 2014/145, telle que modifiée, n’est pas illégal, il devrait néanmoins reconnaître que l’ingérence faite dans son droit à la liberté de circulation est illégale. En effet, il estime que cette ingérence ne remplit pas les conditions de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, dans la mesure où elle n’est pas proportionnée. Il soutient que le Conseil n’identifie pas un comportement personnel de sa part et qu’il ne serait pas possible, dans une situation équivalente au sein des États membres qu’il a identifiés, de se contenter de renvoyer à l’effet collectif que les mesures restrictives chercheraient à atteindre, sans même identifier comment les mesures individuelles contribuent à cet objectif.
112 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
113 À cet égard, il y a lieu de rappeler que, selon l’article 277 TFUE, toute partie peut, à l’occasion d’un litige mettant en cause un acte de portée générale adopté par une institution, un organe ou un organisme de l’Union, se prévaloir des moyens prévus à l’article 263, deuxième alinéa, TFUE pour invoquer devant la Cour de justice de l’Union européenne l’inapplicabilité de cet acte.
114 L’article 277 TFUE constitue l’expression d’un principe général assurant à toute partie le droit de contester, par voie incidente, en vue d’obtenir l’annulation d’un acte contre lequel elle peut former un recours, la validité des actes de portée générale qui forment la base juridique d’un tel acte, si cette partie ne disposait pas du droit d’introduire, en vertu de l’article 263 TFUE, un recours direct contre ces actes, dont elle subit ainsi les conséquences sans avoir été en mesure d’en demander l’annulation. L’acte général dont l’illégalité est soulevée doit être applicable, directement ou indirectement, à l’espèce qui fait l’objet du recours et il doit exister un lien juridique direct entre l’acte attaqué et l’acte général dont la légalité est contestée [voir arrêt du 17 février 2017, Islamic Republic of Iran Shipping Lines e.a./Conseil, T‑14/14 et T‑87/14, EU:T:2017:102, point 55 et jurisprudence citée ; voir également, en ce sens, arrêt du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 145 (non publié) et jurisprudence citée].
115 Selon une jurisprudence constante, les juridictions de l’Union doivent, conformément aux compétences dont elles sont investies en vertu du traité FUE, assurer un contrôle, en principe complet, de la légalité de l’ensemble des actes de l’Union au regard des droits fondamentaux faisant partie intégrante de l’ordre juridique de l’Union. Cette exigence est expressément consacrée à l’article 275, second alinéa, TFUE (voir, en ce sens, arrêts du 18 juillet 2013, Commission e.a./Kadi, C‑584/10 P, C‑593/10 P et C‑595/10 P, EU:C:2013:518, point 97 et jurisprudence citée, et du 28 novembre 2013, Conseil/Manufacturing Support & Procurement Kala Naft, C‑348/12 P, EU:C:2013:776, point 65 et jurisprudence citée).
116 Il n’en demeure pas moins que le Conseil dispose d’un large pouvoir d’appréciation en ce qui concerne la définition générale et abstraite des critères de désignation et des modalités d’adoption des mesures restrictives (voir, en ce sens, arrêt du 21 avril 2015, Anbouba/Conseil, C‑605/13 P, EU:C:2015:248, point 41 et jurisprudence citée). Par conséquent, les règles de portée générale définissant ces critères et ces modalités font l’objet d’un contrôle juridictionnel restreint, se limitant à la vérification du respect des règles de procédure et de motivation, de l’exactitude matérielle des faits, de l’absence d’erreur de droit ainsi que de l’absence d’erreur manifeste dans l’appréciation des faits et de détournement de pouvoir [voir, en ce sens, arrêts du 29 avril 2015, Bank of Industry and Mine/Conseil, T‑10/13, EU:T:2015:235, point 75 et jurisprudence citée, et du 12 février 2020, Amisi Kumba/Conseil, T‑163/18, EU:T:2020:57, point 149 (non publié)].
117 C’est à l’aune de ces considérations que doit être examiné le sixième moyen.
118 Il y a lieu de relever que le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, consacré par l’article 45, paragraphe 1, de la Charte, s’exerce, conformément à l’article 52, paragraphe 2, de celle-ci, dans les conditions et limites définies par les traités. Ainsi qu’il résulte des explications relatives à la Charte (JO 2007, C 303, p. 17), le droit garanti par l’article 45, paragraphe 1, de la Charte est le droit garanti par l’article 20, paragraphe 2, sous a), TFUE. La portée de ce droit est explicitée à l’article 21 TFUE.
119 En vertu de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, la liberté de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres s’exerce sous réserve des limitations et conditions prévues par les traités et par les dispositions prises pour leur application. Ladite réserve, formulée dans le second membre de phrase de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, faisant référence aux traités, au pluriel, elle inclut également le traité UE et les dispositions prises pour son application. Il s’ensuit que des limitations à l’exercice du droit à la libre circulation et au séjour des citoyens de l’Union consacré à l’article 45, paragraphe 1, de la Charte peuvent être apportées par les décisions relevant de la PESC qui sont adoptées sur le fondement de l’article 29 TUE (voir, en ce sens et par analogie, arrêts du 5 novembre 2014, Mayaleh/Conseil, T‑307/12 et T‑408/13, EU:T:2014:926, points 195 et 196, et du 4 décembre 2015, Sarafraz/Conseil, T‑273/13, non publié, EU:T:2015:939, points 194 et 195).
120 À cet égard, il y a lieu de relever que, dans le domaine de la PESC, l’article 29 TUE, dont le libellé est rédigé en des termes larges, donne compétence au Conseil pour adopter des décisions qui définissent la position de l’Union sur une question particulière de nature géographique ou thématique, en poursuivant les objectifs visés à l’article 21, paragraphe 2, TUE, même s’il en résulte une limitation de la liberté de circulation des citoyens de l’Union sur le territoire d’États membres dont ils ne sont pas ressortissants. Cela implique que cette liberté peut, en application des dispositions de cet article, être restreinte pour des motifs autres que ceux prévus par la directive 2004/38.
121 Or, tel est le cas en l’espèce dès lors que les mesures restrictives en cause visent à exercer une pression sur les autorités russes, afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine. En effet, il s’agit là d’un objectif d’intérêt général qui relève de ceux poursuivis dans le cadre de la PESC et visés à l’article 21, paragraphe 2, sous b) et c), TUE, tels que la consolidation et le soutien de la démocratie, de l’État de droit, des droits de l’homme et des principes de droit international, ainsi que la préservation de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale et de la protection des populations civiles (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 30 novembre 2016, Rotenberg/Conseil, T‑720/14, EU:T:2016:689, point 176).
122 Cependant, pour être conformes au droit de l’Union, des limitations à l’exercice des droits consacrés à l’article 45, paragraphe 1, de la Charte doivent répondre aux conditions énoncées à l’article 52, paragraphe 1, de celle-ci, ce qui implique qu’elles doivent être prévues par la loi, respecter le contenu essentiel desdits droits, viser un objectif d’intérêt général, reconnu comme tel par l’Union, et ne pas être disproportionnées. Cette considération s’applique également aux droits reconnus par la Charte qui font l’objet de dispositions dans les traités (voir, en ce sens, arrêt du 6 octobre 2015, Delvigne, C‑650/13, EU:C:2015:648, point 46, et conclusions de l’avocat général Szpunar dans l’affaire Agenzia delle dogane e dei monopoli et Ministero dell’Economia e delle Finanze, C‑452/20, EU:C:2021:855, point 60). Dès lors, les limitations à l’exercice du droit consacré à l’article 45, paragraphe 1, de la Charte, apportées dans le cadre de la mise en œuvre de la PESC, doivent répondre auxdites conditions.
123 Or, selon la jurisprudence, des limitations, telles que celles en cause en l’espèce, du droit de circuler librement d’une personne faisant l’objet de mesures restrictives sont prévues par la loi, respectent le contenu essentiel de ce droit et visent un objectif d’intérêt général (arrêts du 26 février 2025, Melnichenko/Conseil, T‑498/22, sous pourvoi, EU:T:2025:180, points 123 à 126, et du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil, T‑297/23, sous pourvoi, EU:T:2025:352, points 184 à 187).
124 Enfin, s’agissant du caractère proportionné des limitations en cause au droit de circuler librement, il convient de rappeler que le principe de proportionnalité exige que les actes des institutions de l’Union ne dépassent pas les limites de ce qui est approprié et nécessaire à la réalisation des objectifs poursuivis par la réglementation en cause. Ainsi, lorsqu’un choix s’offre entre plusieurs mesures appropriées, il convient de recourir à la moins contraignante et les inconvénients causés ne doivent pas être démesurés par rapport aux buts visés (voir arrêt du 30 novembre 2016, Rotenberg/Conseil, T‑720/14, EU:T:2016:689, point 178 et jurisprudence citée).
125 En ce qui concerne le caractère approprié des limitations en cause de circuler librement sur le territoire des États membres, il convient de relever que celles-ci sont aptes à atteindre l’objectif d’intérêt général visant à exercer une pression sur les autorités russes afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine, en ce qu’elles contribuent à sa réalisation. En ce qui concerne le caractère nécessaire de ces limitations, il convient de constater que le requérant est resté en défaut de démontrer que le Conseil pouvait envisager d’adopter des mesures moins contraignantes, mais tout autant appropriées que celles prévues. Par ailleurs, l’application des mesures restrictives en cause est entourée d’un régime de dérogations visé à l’article 1er, paragraphe 6, de la décision 2014/145, telle que modifiée, qui autorise les États membres à déroger aux mesures imposées au paragraphe 1 du même article, notamment lorsque le déplacement d’une personne se justifie pour des raisons humanitaires urgentes. Le fait que, selon le requérant, ces dérogations ne seraient pas nombreuses ne saurait remettre en cause le caractère nécessaire des limitations en cause du droit de circuler librement sur le territoire des États membres.
126 De plus, tout en reconnaissant les conséquences négatives résultant de l’application des mesures restrictives en cause, il y a lieu de considérer que, au regard de l’importance des objectifs poursuivis par lesdites mesures, les limitations visées au point 123 ci-dessus ne sont pas démesurées.
127 Enfin, il y a lieu de relever que, contrairement à ce que soutient le requérant, les traditions constitutionnelles communes aux États membres ne consacrent pas un droit des citoyens de l’Union de circuler sur le territoire d’un État membre autre que celui dont ils ont la nationalité. Il en résulte que le requérant n’est pas fondé à soutenir que lesdites traditions seraient de nature à limiter la compétence du Conseil pour adopter, dans le cadre de la PESC, des restrictions à la liberté de circulation des citoyens pour des motifs autres que l’ordre public, la sécurité publique et la santé publique.
128 Il s’ensuit que les limitations en cause au droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres respectent les conditions prévues par les traités. Partant, l’exception d’illégalité soulevée par le requérant doit être rejetée.
129 Quant aux arguments du requérant, formulés à titre subsidiaire, relatifs à la proportionnalité des limitations à son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, en sus de ce qui précède et tout en reconnaissant les conséquences négatives résultant de l’application des mesures restrictives en cause pour le requérant telles que décrites par ce dernier, il y a lieu de considérer que, au regard de l’importance des objectifs poursuivis par lesdites mesures, lesdites limitations ne sont pas démesurées (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 14 octobre 2009, Bank Melli Iran/Conseil, T‑390/08, EU:T:2009:401, point 71).
130 Par ailleurs, quant au fait que les mesures restrictives concernant le requérant ne seraient pas temporaires, il convient de rappeler que, en vertu de l’article 6 de la décision 2014/145, telle que modifiée par la décision 2022/329, les listes en cause font l’objet d’un réexamen périodique afin que les noms des personnes ne répondant plus aux critères d’inscription soient radiés. De surcroît, lesdites limitations ne remettent pas en cause ce droit en tant que tel, puisqu’elles ont pour effet de suspendre temporairement, dans des conditions spécifiques et en raison de la situation individuelle de certaines personnes, leur droit de circuler librement sur le territoire des États membres, pour autant que lesdites conditions continuent à être remplies (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 6 octobre 2015, Delvigne, C‑650/13, EU:C:2015:648, point 48). Or, le fait que les mesures aient été renouvelées à son égard démontre seulement qu’il a été considéré qu’il remplissait toujours, à la date d’adoption des actes de maintien successifs, les conditions d’inscription sur les listes en cause.
131 Ainsi, doit également être rejeté l’argument du requérant selon lequel lesdites limitations, dans son cas particulier, seraient en tout état de cause disproportionnées et violeraient les articles 45 et 52 de la Charte et l’article 21 TFUE.
132 Eu égard à ce qui précède, il convient de rejeter le sixième moyen.
Sur le septième moyen, tiré d’une violation du droit de propriété du requérant et de son droit au respect de la vie privée et familiale et des traditions constitutionnelles communes des États membres
133 Le requérant soutient, en substance, que les mesures restrictives dont il fait l’objet violent les articles 7 et 17 de la Charte, qui protègent le droit au respect de la vie privée et familiale ainsi que le droit de propriété.
134 En ce qui concerne son droit de propriété, en premier lieu, le requérant fait valoir que le gel des fonds qui le concerne comporte incontestablement une restriction à ce droit et que cette ingérence ne respecte pas les conditions de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, dans la mesure où, elle n’est pas prévue par la loi et qu’elle n’est pas nécessaire et proportionnée. Il ajoute que l’atteinte portée au droit de propriété a été renforcée par l’article 15, paragraphe 1, du règlement n° 269/2014, tel que modifié par le règlement (UE) 2022/880 du Conseil, du 3 juin 2022 (JO 2022, L 153, p. 75), qui l’expose à une confiscation de ses biens et avoirs. En outre, il fait valoir que, au regard de la pratique du Conseil et de la prorogation quasi systématique des mesures restrictives, il risque de voir ses fonds gelés pendant plusieurs années, ce qui serait de nature à remettre en cause le caractère conservatoire des mesures restrictives dont il fait l’objet.
135 En second lieu, le requérant soutient que l’atteinte portée au droit de propriété par les mesures restrictives constitue une ingérence illégale, au regard des traditions constitutionnelles communes aux États membres. À cet effet, il indique que les droits nationaux n’autorisent un gel des biens et avoirs qu’à la condition qu’il existe un lien de causalité entre le comportement personnel de l’individu et le bien ou l’avoir gelé, ce qui peut être le cas, par exemple, lorsqu’un actif a permis la réalisation d’une infraction ou constitue le produit de cette infraction.
136 En ce qui concerne son droit au respect de sa vie privée et familiale, le requérant soutient que les mesures restrictives dont il fait l’objet portent atteinte à sa réputation et, par conséquent, impliquent une violation du droit au respect de sa vie privée. À cet égard, il fait valoir que les mesures restrictives adoptées à son égard nuisent à sa réputation non seulement sur le plan privé, mais également sur le plan professionnel, dans la mesure où elles jettent le discrédit sur sa personne aux yeux de ses associés et des partenaires actuels et potentiels. Il ajoute que ses activités économiques s’en trouvent inévitablement affectées. Il estime que cette atteinte est contraire à l’article 7 de la Charte et à l’article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950.
137 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
138 À titre liminaire, il y a lieu de rejeter l’argument du requérant selon lequel l’atteinte portée au droit de propriété aurait été renforcée par l’article 15, paragraphe 1, du règlement n° 269/2014, tel que modifié par le règlement 2022/880. En effet, il ressort de la jurisprudence que la sanction de confiscation du produit des infractions, en ce qu’elle est uniquement susceptible de s’appliquer en cas de non-respect des obligations prévues par l’article 9, paragraphe 2, du règlement no 269/2014, tel que modifié par le règlement (UE) 2022/1273 du Conseil, du 21 juillet 2022 (JO 2022, L 194, p. 1), ne saurait se confondre avec les mesures restrictives en tant que telles, lesquelles conservent leur caractère conservatoire et temporaire. À cet égard, force est de constater que l’objet de la confiscation prévue par l’article 15, paragraphe 1, du règlement no 269/2014, tel que modifié par le règlement 2022/880, en ce qu’il s’applique seulement aux « produits [des] infractions », diffère de l’objet des mesures restrictives, qui porte sur les fonds et ressources économiques tels que déterminés par l’article 2, paragraphe 1, du règlement no 269/2014 (arrêt du 11 septembre 2024, Timchenko et Timchenko/Conseil, T‑644/22, EU:T:2024:621, point 104).
139 Il convient de rappeler que le droit au respect de la vie privée et familiale et le droit de propriété sont consacrés aux articles 7 et 17 de la Charte. En l’espèce, les mesures restrictives en cause constituent des mesures conservatoires qui n’ont pas pour objet de priver les personnes concernées de leur droit à la propriété et de leur droit au respect de leur vie privée et familiale. Toutefois, les mesures concernées entraînent incontestablement en l’espèce une limitation desdits droits fondamentaux (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 12 mars 2014, Al Assad/Conseil, T‑202/12, EU:T:2014:113, point 115 et jurisprudence citée).
140 Cependant, selon une jurisprudence constante, les droits fondamentaux consacrés aux articles 7 et 17 de la Charte ne jouissent pas, dans le droit de l’Union, d’une protection absolue, mais doivent être pris en considération par rapport à leur fonction dans la société (voir arrêt du 12 mars 2014, Al Assad/Conseil, T‑202/12, EU:T:2014:113, point 113 et jurisprudence citée).
141 À cet égard, il convient de rappeler que, aux termes de l’article 52, paragraphe 1, de la Charte, d’une part, « [t]oute limitation de l’exercice des droits et libertés reconnus par la [C]harte doit être prévue par la loi et respecter le contenu essentiel desdits droits et libertés » et, d’autre part, « [d]ans le respect du principe de proportionnalité, des limitations ne peuvent être apportées que si elles sont nécessaires et répondent effectivement à des objectifs d’intérêt général reconnus par l’Union ou au besoin de protection des droits et libertés d’autrui ».
142 À cet égard, il convient de rappeler que la limitation d’un droit consacré par la Charte est subordonnée au respect des quatre conditions énoncées au point 122 ci-dessus.
143 Or, selon la jurisprudence, des limitations, telles que celles en cause en l’espèce, du droit de propriété et du droit au respect de la vie privée et familiale d’une personne faisant l’objet de mesures restrictives sont prévues par la loi, respectent le contenu essentiel de ce droit et visent un objectif d’intérêt général (arrêts du 15 novembre 2023, OT/Conseil, T‑193/22, EU:T:2023:716, points 196 à 198, et du 2 avril 2025, Timchenko/Conseil, T‑297/23, sous pourvoi, EU:T:2025:352, points 205 à 208).
144 Enfin, s’agissant du caractère proportionné de ces limitations, tout d’abord, il convient de relever, s’agissant de leur caractère approprié que celles-ci sont aptes à atteindre l’objectif d’intérêt général visant à exercer une pression sur les autorités russes afin que celles-ci mettent fin à leurs actions et à leurs politiques déstabilisant l’Ukraine, en ce qu’elles contribuent à sa réalisation. Ensuite, en ce qui concerne leur caractère nécessaire, il convient de constater que le requérant n’invoque pas les mesures alternatives et moins contraignantes qui permettraient d’atteindre de manière aussi efficace les objectifs poursuivis. Enfin, il s’agit de restrictions temporaires et réversibles et qui prévoient des possibilités de dérogations. Partant, il y a lieu de constater que les inconvénients causés au requérant ne sont pas démesurés par rapport à l’importance de l’objectif poursuivi par ces actes.
145 En outre, il convient d’écarter l’argumentation du requérant fondée sur l’existence de traditions constitutionnelles communes aux États membres relatives au droit de propriété. En effet, outre le fait que le requérant se fonde sur un nombre limité d’analyses du droit national des États membres, il y a lieu de relever qu’il n’a pas démontré que ces droits nationaux exigeraient le respect de conditions substantiellement différentes de celles prévues à l’article 52, paragraphe 1, de la Charte.
146 Quant au fait que le requérant ne pourrait pas jouir des biens qu’il détient dans l’Union du fait de la restriction à la liberté de circulation dont il fait l’objet, il y a lieu de renvoyer aux points 113 à 132 ci-dessus, qui répondent à suffisance audit grief.
147 Eu égard à ce qui précède, il convient de rejeter le septième moyen.
Sur le cinquième moyen, tiré de la violation du principe de proportionnalité
148 Le requérant fait valoir, en substance, que les mesures en cause violent le principe de proportionnalité en ce qu’elles ne sont ni appropriées ni nécessaires. Premièrement, il soutient que l’interprétation donnée par le Conseil des critères a) et d) est trop large, dans la mesure où ces critères doivent cibler le comportement personnel de la personne concernée, et que, en l’espèce, une simple abstention, notamment une absence de distanciation de la politique de Bank Rossiya, n’est pas suffisante pour remplir lesdits critères. Deuxièmement, il fait valoir que l’interprétation par le Conseil du critère g) modifié ne permet pas d’identifier un comportement personnel de la personne concernée ou son influence sur le gouvernement de la Fédération de Russie, de sorte qu’il ne saurait permettre d’atteindre les objectifs poursuivis par les mesures restrictives. Troisièmement, il soutient que le Conseil ne démontre pas en quoi le gel de ses fonds et l’interdiction de se rendre sur le territoire de l’Union pourraient contribuer à faire pression sur le gouvernement de la Fédération de Russie.
149 Dans la réplique, en premier lieu, le requérant ajoute, en substance, que le Conseil a agi ultra vires, dès lors qu’il reconnaît que les personnes et entités qui n’ont aucun impact sur les actions et politiques combattues peuvent être désignées, appliquant ainsi les mesures restrictives de manière arbitraire et sans aucune limite, et violant le principe de proportionnalité. En second lieu, quant à l’application des critères a) et d) à son cas particulier, il relève que celle-ci est disproportionnée, dès lors que l’interprétation du Conseil de ces critères en l’espèce ne démontre pas comment il pourrait influencer la situation combattue par les mesures restrictives en cause. Il soulève ainsi une violation du principe de légalité, de protection de la confiance légitime et de l’obligation de respecter les droits de l’homme.
150 Le Conseil conteste les arguments du requérant, étant précisé qu’il considère que les allégations relatives à la violation du principe de protection de la confiance légitime et de l’obligation de respecter les droits de l’homme sont irrecevables.
151 À cet égard, tout d’abord, il y a lieu de relever que, pour les raisons déjà mentionnées aux points 124 à 130 et 144 ci-dessus, les mesures restrictives en cause sont nécessaires et appropriées et ne contreviennent pas au principe de proportionnalité.
152 Par ailleurs, s’agissant des griefs du requérant portant sur l’interprétation trop large notamment du critère d) et le fait que le Conseil aurait agi ultra vires appliquant ainsi les mesures restrictives de manière arbitraire, ainsi que cela est rappelé au point 84 ci-dessus, en ce qui concerne le critère d), il convient d’observer que celui-ci n’exige pas que les personnes ou entités concernées apportent un soutien qui est directement ou indirectement lié à l’annexion de la Crimée ou à la déstabilisation de l’Ukraine ou qu’elles tirent personnellement avantage de l’annexion de la Crimée ou de la déstabilisation de l’Ukraine. Il suffit qu’elles apportent un soutien matériel ou financier quantitativement ou qualitativement important aux décideurs russes responsables de ces actions ou qu’elles tirent avantage de ces décideurs (arrêt du 5 mars 2025, Ponomarenko/Conseil, T‑249/22, non publié, EU:T:2025:202, point 118 ; voir également, par analogie, arrêts du 1er mars 2016, National Iranian Oil Company/Conseil, C‑440/14 P, EU:C:2016:128, point 85, et du 7 avril 2016, Central Bank of Iran/Conseil, C‑266/15 P, EU:C:2016:208, point 44).
153 De surcroît, ce critère, tel qu’interprété en l’espèce par le Conseil, vise bien des activités qui sont propres à la personne du requérant et constituent ainsi un comportement personnel, ainsi qu’il résulte notamment des points 86 à 107 ci-dessus.
154 En outre, indépendamment du fait que le requérant conteste être à l’origine des actions ou politiques menées par les dirigeants de la Fédération de Russie ou pouvoir exercer une quelconque influence sur leur personne, il y a lieu de constater que les restrictions de la liberté de circuler dans les États membres de l’Union, tout comme le gel des fonds ou des ressources économiques de personnes dont le nom est inscrit sur les listes en cause, sont de nature à exercer une pression non seulement sur ces personnes, mais aussi sur le fonctionnement général de l’économie russe et, au final, au moins une pression indirecte sur les dirigeants de la Fédération de Russie, ce qui est conforme à l’objectif poursuivi par les mesures restrictives, ainsi que cela est mentionné au point 121 ci-dessus. À cet égard, le requérant n’invoque pas les mesures alternatives et moins contraignantes qui permettraient d’atteindre de manière aussi efficace les objectifs poursuivis.
155 Quant à la violation du principe de protection de la confiance légitime ainsi que l’obligation de respecter les droits de l’homme, invoqués dans le cadre de ce moyen par le requérant, autres que le droit de propriété et le droit au respect de la vie privée et familiale, qui font l’objet d’un moyen distinct, il importe de rappeler que, conformément aux dispositions mentionnées à l’article 21 du statut de la Cour de justice de l’Union européenne, lu conjointement avec l’article 53 dudit statut, et à l’article 76, sous d), du règlement de procédure du Tribunal, toute requête doit contenir l’objet du litige, les moyens et arguments invoqués ainsi qu’un exposé sommaire desdits moyens et les conclusions de la partie requérante. Ces éléments doivent être exposés de façon suffisamment claire et précise pour permettre à la partie défenderesse de préparer sa défense et au Tribunal de statuer sur le recours, le cas échéant sans avoir à solliciter d’autres informations. Afin de garantir la sécurité juridique et une bonne administration de la justice, il est nécessaire, pour qu’un recours soit recevable, que les éléments essentiels de fait et de droit sur lesquels celui-ci se fonde ressortent, à tout le moins sommairement, mais d’une façon cohérente et compréhensible, du texte de la requête elle-même (voir, en ce sens, arrêts du 4 décembre 2015, Sarafraz/Conseil, T‑273/13, non publié, EU:T:2015:939, point 46 et jurisprudence citée, et du 15 juin 2017, Kiselev/Conseil, T‑262/15, EU:T:2017:392, point 138 et jurisprudence citée).
156 En l’espèce, force est de constater que les griefs tirés de la violation du principe de protection de la confiance légitime et de l’obligation de respecter les droits de l’homme ne sont pas clairs et précis, de sorte qu’ils doivent être écartés comme irrecevables.
157 Quant au principe de légalité invoqué par le requérant, il convient de rappeler la condition selon laquelle toute limitation de l’exercice d’un droit fondamental doit être « prévue par la loi », ce qui implique que la base légale qui permet l’ingérence dans ledit droit doit définir elle-même, de manière claire et précise, la portée de la limitation de son exercice (arrêt du 16 juillet 2020, Facebook Ireland et Schrems, C-311/18, EU:C:2020:559, point 175). Or, les mesures restrictives en cause sont énoncées dans des actes ayant notamment une portée générale, à savoir la décision 2014/145 et le règlement n° 269/2014, et disposent d’une base juridique claire dans le droit de l’Union, à savoir, respectivement, l’article 29 TUE et l’article 215 TFUE.
158 En outre, les limitations de l’exercice des droits fondamentaux garantis aux articles 7 et 17 de la Charte, dont la violation est alléguée par le requérant dans le cadre du septième moyen, sont définies de manière claire et précise par la décision 2014/145 et par le règlement no 269/2014 eux-mêmes. En effet, de telles mesures restrictives ne peuvent être édictées qu’à l’égard de catégories de personnes et d’entités qui répondent aux critères figurant aux articles 1er et 2 de la décision 2014/145 ainsi qu’à l’article 3 du règlement no 269/2014. De plus, l’article 1er, paragraphes 2, 3, 4, 6 et 6 bis, de la décision 2014/145 précise les cas dans lesquels une personne est susceptible de bénéficier d’une dérogation à la mesure d’interdiction d’entrée et de passage en transit sur le territoire de l’Union dont elle fait l’objet, tandis que l’article 2, paragraphes 3 à 5, 7 et 8, de cette décision ainsi que les articles 4 à 6 ter du règlement no 269/2014 prévoient dans quels cas les fonds et ressources économiques d’une personne qui ont été gelés peuvent être débloqués.
159 Partant, les arguments du requérant relatifs au principe de légalité doivent être rejetés.
160 Il s’ensuit que le requérant n’a pas démontré une violation du principe de proportionnalité.
161 Compte tenu de ce qui précède, le cinquième moyen doit être rejeté.
Sur le premier moyen, tiré d’une exception d’illégalité
162 Le requérant soulève, par la voie d’une exception, l’illégalité des premier et troisième volets du critère g) modifié.
163 Toutefois, eu égard aux conclusions tirées quant à l’examen de l’application du critère d) aux points 105 à 107 ci-dessus, ce moyen doit être écarté comme étant inopérant.
164 Partant, il convient de rejeter la demande en annulation dans son ensemble.
Sur la demande indemnitaire
165 Le requérant soutient, en substance, que l’adoption des mesures restrictives le visant lui a causé un préjudice moral et en demande l’indemnisation, à hauteur de 1 000 000 d’euros, à titre provisionnel. Il précise que l’adoption et le maintien des mesures restrictives à son égard ont causé un préjudice à sa réputation, dès lors qu’il est visé par les critères a) et d), qui renverraient implicitement à une influence indue sur des décisions politiques. Il ajoute que, plus généralement, l’inscription du nom d’une personne sur les listes en cause affecte sa réputation dans l’esprit du public en général et de la communauté des hommes d’affaires en particulier.
166 Le Conseil conteste les arguments du requérant.
167 Il ressort de la jurisprudence que l’engagement de la responsabilité non contractuelle de l’Union, au sens de l’article 340, deuxième alinéa, TFUE, pour comportement illicite de ses institutions ou de ses organes, est subordonné à la réunion d’un ensemble de conditions, à savoir l’existence d’une violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers, la réalité du dommage et l’existence d’un lien de causalité entre la violation de l’obligation qui incombe à l’auteur de l’acte en cause et le dommage subi par la personne lésée (voir arrêt du 10 septembre 2019, HTTS/Conseil, C‑123/18 P, EU:C:2019:694, point 32 et jurisprudence citée). Selon une jurisprudence constante, les conditions pour l’engagement de la responsabilité non contractuelle de l’Union sont cumulatives, de sorte qu’il suffit que l’une d’entre elles fasse défaut pour rejeter le recours dans son ensemble (voir, en ce sens, arrêt du 7 juillet 2021, HTTS/Conseil, T‑692/15 RENV, EU:T:2021:410, point 52 et jurisprudence citée). En outre, le juge de l’Union n’est pas tenu d’examiner ces conditions dans un ordre déterminé (voir arrêt du 13 décembre 2018, Union européenne/Kendrion, C‑150/17 P, EU:C:2018:1014, point 118 et jurisprudence citée).
168 Or, il résulte de ce qui précède que les arguments que le requérant a fait valoir afin de démontrer l’illégalité des actes attaqués, par lesquels son nom a été maintenu sur les listes en cause, au titre notamment du critère d), doivent être rejetés, de sorte que la première des conditions rappelées au point 167 ci-dessus, tenant à l’existence d’une violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit ayant pour objet de conférer des droits aux particuliers, n’est pas remplie en l’espèce s’agissant du critère d).
169 En outre, il convient de relever que le requérant, quoique de manière tout à fait laconique, fait valoir avoir subi un dommage moral à sa réputation résultant du maintien de son nom sur les listes en cause au titre du critère a), dont la légalité n’a pas été appréciée dans le cadre du présent recours, pour les raisons exposées aux points 106 et 107 ci-dessus, et que, de manière plus générale, la seule inscription du nom d’une personne sur les listes en cause affecte sa réputation dans l’esprit du public en général et de la communauté des hommes d’affaires.
170 Il y a donc lieu de vérifier si, dans le cadre de sa demande en indemnité, le requérant a valablement établi que la publication au Journal officiel de l’Union européenne des motifs justifiant le maintien de son nom sur les listes en cause au titre du critère a) a, à lui seul, nui à sa réputation, lui causant ainsi un préjudice moral.
171 À cet égard, il doit être rappelé, d’une part, que la responsabilité non contractuelle de l’Union ne saurait être engagée que si la partie requérante a effectivement subi un préjudice « réel et certain » et, d’autre part, qu’il incombe à celle-ci d’apporter des preuves concluantes tant de l’existence que de l’étendue du préjudice allégué (voir, en ce sens, arrêt du 30 mai 2017, Safa Nicu Sepahan/Conseil, C‑45/15 P, EU:C:2017:402, points 61 et 62).
172 Par ailleurs, l’existence d’un préjudice réel et certain ne saurait être envisagée de manière abstraite par le juge de l’Union, mais doit être appréciée en fonction des circonstances de fait précises qui caractérisent chaque espèce soumise à ce dernier (voir arrêt du 30 mai 2017, Safa Nicu Sepahan/Conseil, C‑45/15 P, EU:C:2017:402, point 79 et jurisprudence citée).
173 S’agissant, plus particulièrement, de la réalité du préjudice immatériel prétendument subi, il convient de rappeler que, si la présentation de preuves ou d’offres de preuve n’est pas nécessairement considérée comme une condition de la reconnaissance d’un tel préjudice, il incombe tout au moins à la partie requérante d’établir que le comportement reproché à l’institution concernée était de nature à lui causer ce préjudice (voir arrêt du 2 juillet 2019, Fulmen/Conseil, T‑405/15, EU:T:2019:469, point 188 et jurisprudence citée).
174 En l’espèce, force est de constater que le requérant s’est borné à faire valoir que les allégations du Conseil relatives au critère a) et, plus généralement, l’inscription de son nom sur les listes en cause auraient de graves conséquences sur sa réputation, sans toutefois produire aucun commencement de preuve de l’existence et de l’étendue d’un tel préjudice.
175 Partant, la condition relative à la réalité du dommage n’est, en l’espèce, pas remplie.
176 Eu égard aux considérations qui précèdent, il y a lieu de rejeter les conclusions indemnitaires du requérant comme étant non fondées et, partant, de rejeter le recours dans son intégralité.
Sur les dépens
177 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens.
178 En l’espèce, le requérant ayant succombé, il y a lieu de le condamner aux dépens, conformément aux conclusions du Conseil.
Par ces motifs,
LE TRIBUNAL (huitième chambre)
déclare et arrête :
1) Le recours est rejeté.
2) M. Gennady Nikolayevich Timchenko supportera ses propres dépens ainsi que ceux exposés par le Conseil de l’Union européenne.
| Gâlea | Tóth | Spangsberg Grønfeldt |
Ainsi prononcé en audience publique à Luxembourg, le 10 juin 2026.
| Le greffier | La présidente |
| V. Di Bucci | S. Kingston |
* Langue de procédure : le français.
Ordonnance du président du Tribunal du 12 juin 2026.#Elettra 1938 SpA contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Décision de la Commission infligeant une amende – Garantie bancaire – Demande de mesures provisoires – Fumus boni juris – Urgence – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-140/26 R.
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Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#NKO AO National Settlement Depository (NSD) contre Conseil de l'Union européenne.#Pourvoi – Mesures restrictives prises au regard de l’agression militaire contre l’Ukraine – Décision 2014/145/PESC – Article 2, paragraphe 1, sous f) – Règlement (UE) no 269/2014 – Article 3, paragraphe 1, sous f) – Gel de fonds et de ressources économiques – Notion de “soutien matériel ou financier au gouvernement de la Fédération de Russie” – Obligation de motivation – Interprétation – Droit de propriété – Limitations – Principe de proportionnalité – Prise en compte de la situation des clients de la requérante et de leurs intérêts économiques.#Affaire C-801/24 P.
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Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#Centro Petroli Roma Srl contre Agenzia delle Dogane e dei Monopoli.#Renvoi préjudiciel – État de droit – Indépendance des juges – Article 267 TFUE – Obligation de renvoi préjudiciel des juridictions nationales statuant en dernier ressort – Responsabilité individuelle des juges – Fiscalité – Régime général d’accise – Directive 2008/118/CE – Article 16, paragraphe 1 – Entrepôt fiscal – Ouverture et exploitation – Autorisation – Conditions – Fixation par la réglementation nationale – Distinction selon la capacité de stockage des entrepôts – Critère tenant à l’existence de “réelles nécessités opérationnelles et [d’un] besoin effectif d’approvisionnement de l’installation” pour tous les entrepôts – Critère supplémentaire tenant à la livraison d’une quantité minimale de produits sur une période de référence ou à la dépendance à un autre entrepôt fiscal pour les entrepôts de petite capacité – Justification – Principe de proportionnalité.#Affaire C-386/24.
11/06/2026
Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 11 juin 2026.#LH contre OTP banka d.d., anciennement NOVA KREDITNA BANKA MARIBOR.#Renvoi préjudiciel – Rapprochement des législations – Services financiers – Accès à un compte de paiement assorti de prestations de base – Directive 2014/92/UE – Article 16, paragraphe 4 – Prévention de l’utilisation du système financier aux fins du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme – Directive (UE) 2015/849 – Consommateur figurant sur la liste de l’Office du contrôle des actifs étrangers du Trésor américain – Refus d’ouverture d’un tel compte de paiement.#Affaire C-81/24.
11/06/2026