| CELEX | 62024TJ0661_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 15 juillet 2026 |
Affaire T‑661/24
République tchèque
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (troisième chambre) du 15 juillet 2026
« Responsabilité non contractuelle de l’Union – FEAGA et Feader – Arrêt annulant une décision de la Commission écartant du financement de l’Union certaines dépenses effectuées par les États membres au titre du FEAGA et du Feader – Remboursement par la Commission de la somme indûment perçue – Refus de la Commission de verser des intérêts sur le trop-perçu – Obligation de verser des intérêts – Indemnisation forfaitaire de la privation de la jouissance de la somme indûment payée à la Commission – Article 266 TFUE – Violation suffisamment caractérisée d’une règle de droit conférant des droits aux particuliers »
Ressources propres de l’Union européenne – Paiement d’une créance incombant à la Commission – Intérêts dus – Arrêt annulant une correction financière imposée au titre du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) – Remboursement par la Commission à l’État membre concerné du montant des sommes correspondant à la correction financière – Obligation de payer à cet État membre des intérêts afférents au montant remboursé – Absence
(Art. 266 TFUE ; règlement de la Commission no 908/2014, art. 34, § 8, 2e al.)
(voir points 45, 46, 48-51, 53, 58, 66, 67, 73, 74)
Résumé
Saisi d’un recours en indemnité, qu’il rejette, le Tribunal se prononce sur les mesures d’exécution à prendre par la Commission européenne, conformément à l’article 266, premier alinéa, TFUE, au sujet du paiement par celle-ci d’intérêts liés au règlement d’une somme à un État membre, à la suite d’un arrêt d’annulation d’une décision écartant du financement de l’Union européenne certaines dépenses effectuées par des États membres au titre du Fonds européen agricole de garantie (FEAGA) ainsi que du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) et imposant à cet État une correction financière dans le cadre de ce dernier fonds.
Dans sa décision d’exécution 2018/873 (1) à l’égard de la République tchèque, la Commission avait décidé d’appliquer une correction financière forfaitaire (ci-après la « correction financière litigieuse ») au versement d’un paiement du Feader, en raison de dépenses prétendument effectuées en violation du droit de l’Union. Le Tribunal a annulé cette décision par son arrêt République tchèque/Commission (2), à la suite duquel la Commission a adopté la décision d’exécution 2020/859, actant le remboursement de la somme concernée, sans l’assortir du versement d’intérêts.
Par lettre du 26 novembre 2024, la République tchèque a demandé à la Commission de lui verser des intérêts pour la période comprise entre le 10 août 2018, date de mise en œuvre de la correction financière litigieuse, et le 27 octobre 2020, date de remboursement par la Commission des sommes faisant l’objet de ladite correction (ci-après la « période litigieuse »).
Appréciation du Tribunal
En premier lieu, le Tribunal constate que l’obligation de verser des intérêts, telle que dégagée par la jurisprudence, et notamment par l’arrêt de la Cour Commission/Deutsche Telekom (3), a été tirée dans un contexte distinct du cas d’espèce, où une somme avait été indûment perçue par l’administration auprès d’un administré qui bénéficiait dès lors du droit d’obtenir le versement d’intérêts compensant l’indisponibilité de cette somme. Or, dans le cadre de la gestion partagée, l’exécution du budget de l’Union alloué au Feader et la mise en œuvre de ce fond sont déléguées aux États membres, qui ne sauraient donc être assimilés à des administrés, de sorte que la situation du cas d’espèce diffère des circonstances de l’arrêt susmentionné. Les considérations exposées dans l’arrêt de la Cour Commission/Deutsche Telekom ne tenant pas compte de la nature de la relation entre les États membres et la Commission, ni des spécificités liées à la gestion partagée, ni de la mise à disposition, de manière déléguée, par les États membres des fonds de l’Union, elles ne sont pas directement applicables dans le contexte de l’annulation d’une décision imposant une correction financière à un État membre.
En deuxième lieu, le Tribunal relève que l’automaticité et l’inconditionnalité de l’obligation de verser des intérêts, telle que dégagée dans l’arrêt de la Cour Commission/Deutsche Telekom, reposent implicitement, mais nécessairement, sur la prémisse selon laquelle, à la suite de l’annulation d’une décision imposant un paiement à une institution, le destinataire de cette décision subit un dommage réel et certain du fait de la privation de jouissance de la somme devant lui être remboursée. Or, une correction financière telle que celle en cause s’inscrit dans un ensemble complexe de flux financiers s’étalant sur toute la durée de la mise en œuvre du programme de développement rural. Ainsi, à la différence des situations visées dans l’arrêt Commission/Deutsche Telekom, il n’est pas certain que l’annulation d’une décision relative à une correction financière implique automatiquement une telle privation de jouissance pour l’État membre de la somme concernée.
À cet égard, le Tribunal souligne, premièrement, que les États membres bénéficient d’un préfinancement pour effectuer les dépenses du Feader de sorte qu’ils ne sont, en principe, pas tenus de mobiliser leurs propres ressources financières pour effectuer ces dépenses. Deuxièmement, une correction financière n’implique pas nécessairement que l’État membre doive procéder à un versement à la Commission directement à partir de ses ressources nationales. En effet, le montant de la correction financière est déduit des paiements intermédiaires ou du paiement du solde effectués par la Commission en remboursement d’autres dépenses effectuées par l’État membre dans le cadre du programme de développement rural (4).
Par conséquent, le Tribunal constate que compte tenu de l’absence de certitude quant à l’incidence d’une correction financière sur les ressources nationales de l’État membre, il ne saurait ressortir de la jurisprudence que la Commission serait soumise à une obligation de principe, absolue et inconditionnelle, de verser automatiquement des intérêts en exécution d’un arrêt annulant une décision imposant une correction financière au titre du Feader.
En troisième lieu, le Tribunal souligne que, en l’espèce, le montant mis à la disposition de la République tchèque par la Commission au titre du préfinancement, réduit à concurrence du montant de la correction financière litigieuse, était, en principe, resté disponible pendant la période litigieuse, durant laquelle ladite correction financière était mise en œuvre, puisque la procédure d’apurement du préfinancement (5) n’a commencé qu’en 2023. Par ailleurs, il n’a été apporté aucun élément démontrant l’indisponibilité ou l’insuffisance du préfinancement ni aucun élément démontrant le recours effectif à des ressources nationales pour compenser le remboursement des dépenses momentanément déclarées non éligibles au titre de la correction financière litigieuse.
Dans ces conditions et en dépit de l’absence de recouvrement auprès des bénéficiaires des sommes ayant fait l’objet de la correction financière litigieuse, il ne peut être constaté que cette dernière a impliqué une mobilisation effective des ressources nationales de l’État membre concerné ni, a fortiori, une privation de jouissance pour celui-ci de la somme correspondant à cette correction financière.
Par conséquent, le Tribunal conclut que le versement d’intérêts ne constituait pas une mesure d’exécution devant être prise par la Commission à la suite de l’arrêt du 19 décembre 2019, République tchèque/Commission, conformément aux obligations qui lui incombent au titre de l’article 266, premier alinéa, TFUE.
1 Décision d’exécution (UE) 2018/873 de la Commission, du 13 juin 2018, écartant du financement de l’Union européenne certaines dépenses effectuées par les États membres au titre du Fonds européen agricole de garantie (FEAGA) et du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) (JO 2018, L 152, p. 29).
2 Arrêt du 19 décembre 2019, République tchèque/Commission (T‑509/18, EU:T:2019:876).
3 Arrêt du 11 juin 2024, Commission/Deutsche Telekom (C‑221/22 P, EU:C:2024:488).
4 Conformément à l’article 34, paragraphe 8, deuxième alinéa, du règlement d’exécution (UE) no 908/2014 de la Commission, du 6 août 2014, portant modalités d’application du règlement (UE) no 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les organismes payeurs et autres entités, la gestion financière, l’apurement des comptes, les règles relatives aux contrôles, les garanties et la transparence (JO 2014, L 255, p. 59).
5 Prévue à l’article 35, paragraphe 4, du règlement (UE) no 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 17 décembre 2013, relatif au financement, à la gestion et au suivi de la politique agricole commune et abrogeant les règlements (CEE) no 352/78, (CE) no 165/94, (CE) no 2799/98, (CE) no 814/2000, (CE) no 1290/2005 et (CE) no 485/2008 du Conseil, et modifiée par le règlement (UE) 2021/2116 du Parlement européen et du Conseil, du 2 décembre 2021 (JO 2021, L 435, p. 187).
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