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AccueilDroit européen62024TO0670
Jurisprudence CJUE62024TO0670

Ordonnance du Tribunal (troisième chambre) du 7 juillet 2026.#Recrytera Srl contre Commission européenne.#Recours en annulation – Marchés publics – Procédure d’appel d’offres – Prestation de services de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’Union – Avis de marché – Décision implicite de ne pas acquérir des services d’épreuves sur ordinateur sur site – Décision d’attribuer le marché – Absence d’intérêt à agir – Irrecevabilité.#Affaires T-670/24 et T-607/25.

CELEX62024TO0670
TypeJurisprudence CJUE
Datemardi 7 juillet 2026

Texte intégral

DOCUMENT DE TRAVAIL

ORDONNANCE DU TRIBUNAL (troisième chambre)

7 juillet 2026 (*)

« Recours en annulation – Marchés publics – Procédure d’appel d’offres – Prestation de services de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’Union – Avis de marché – Décision implicite de ne pas acquérir des services d’épreuves sur ordinateur sur site – Décision d’attribuer le marché – Absence d’intérêt à agir – Irrecevabilité »

Dans les affaires T‑670/24 et T‑607/25,

Recrytera Srl, établie à Chieti (Italie), représentée par Mes F. Sciaudone, D. Fesler et G. Lovaste, avocats,

partie requérante,

contre

Commission européenne, représentée par MM. S. Romoli et T. Van Noyen, en qualité d’agents,

partie défenderesse,

LE TRIBUNAL (troisième chambre),

composé de Mme K. Kowalik‑Bańczyk, présidente, M. R. da Silva Passos (rapporteur) et M. H. Cassagnabère, juges,

greffier : M. V. Di Bucci,

vu la phase écrite de la procédure,

rend la présente

Ordonnance

1 Par ses recours fondés sur l’article 263 TFUE, la requérante, Recrytera Srl, demande l’annulation de plusieurs actes adoptés dans le cadre de la procédure d’appel d’offres EC-EPSO/2024/OP/0016 intitulée « Fourniture de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’U[nion européenne] ».

Antécédents des litiges

2 La requérante, une société à responsabilité limitée de droit italien, est active dans le secteur des services de procédés d’épreuves dédiés aux procédures de sélection de personnel. En particulier, elle a mis au point un procédé numérique de gestion d’épreuves sur site reposant sur des dispositifs informatiques et, à cet égard, sur la mise à disposition de tablettes électroniques à des candidats rassemblés dans des centres d’examens. Un tel procédé ne se prête pas à l’organisation d’épreuves à distance.

3 Le 17 janvier 2022, a été publié un avis de marché no 022587-2022, visant pour l’Office européen de sélection du personnel (EPSO) à acquérir des services de procédés d’épreuves organisées à distance à toutes les étapes des procédures de sélection du personnel. De même, un « Nouveau modèle de concours » privilégiant des épreuves en ligne a été élaboré en janvier 2023 afin, notamment, de répondre à des exigences de « modernité[,] [de] flexibilité et [du] Pacte vert pour l’Europe », de remédier « à la vulnérabilité des épreuves sur site[,] dans le contexte de la crise sanitaire », et de tenir compte du fait que « [la solution d’épreuves] à distance est le mode de prestation d’avenir et répond à l’évolution du marché de sélection du personnel à grande échelle[,] en étant [a]ccessible où que soient les candidats[,] sans frais de déplacement[, p]lus vert[e,] plus moderne[,] en lien avec la digitalisation des institutions[, et] accessible [à tous] ».

4 En octobre 2023, compte tenu de difficultés techniques, relatives notamment à la connexion à la plateforme d’examen et à la disponibilité d’un bureau d’assistance informatique, rencontrées par des candidats au cours de procédures de sélection organisées en exécution de ce marché, ainsi que de préoccupations liées à la protection de leurs données personnelles, l’EPSO a décidé de reprogrammer certaines épreuves et de suspendre temporairement la publication de nouvelles procédures de sélection « jusqu’à ce [que] des conditions adéquates existent », « afin de réévaluer la surveillance automatisée » et d’étudier « d’autres solutions possibles et viables pour garantir une expérience fluide aux candidats ».

5 Le 16 janvier 2024, le Contrôleur européen à la protection des données (CEPD) a, dans un rapport d’audit dédié à l’organisation à distance des procédures de sélection, formulé un certain nombre de recommandations afin d’améliorer la protection des données personnelles et le droit à la vie privée des candidats et d’inviter l’EPSO à conduire une évaluation approfondie de la proportionnalité et de la nécessité des solutions à distance. De même, par une décision du 22 janvier 2024, le Médiateur européen a invité l’EPSO, d’une part, à évaluer la possibilité d’assurer des conditions de passage équitables à tous les candidats au regard des exigences techniques et physiques des épreuves à distance et, dans le cas où il serait impossible de remédier aux implications négatives de telles exigences et d’assurer de telles conditions, de réfléchir à des solutions alternatives, dont celle de leur permettre de choisir de passer les épreuves dans des centres d’examen physiques. D’autre part, il l’a invité à faire en sorte de leur assurer un niveau d’informations suffisant quant à l’obtention d’une aide, notamment en cas de problèmes techniques rencontrés au cours des épreuves.

6 Dans ce contexte, par une communication du 2 avril 2024, l’EPSO a fait part de la fin unilatérale, en février 2024, du contrat cadre de fourniture d’épreuves en cours et de son souhait de vouloir intensifier ses efforts en vue de trouver, en ce qui concerne le long terme, « une solution qui remédierait aux principales difficultés techniques [i]dentifiées [bien qu’]aucun système parfait n’existe ». Dans son rapport annuel d’activité de 2023, du 27 mai 2024, il a fixé comme priorités pour l’année 2024 de mettre en œuvre les recommandations du CEPD et du Médiateur, afin d’améliorer l’organisation à distance des épreuves. Par une communication du 19 juin 2024, il a fait part de l’organisation d’une procédure de sélection à distance, constituant « une amélioration notable en comparaison de [la situation] en 2023 », même si des « réclamations d’ordre technique ont pu être constatées ». Par une communication du 26 juin 2024, il a réitéré son souhait de recourir à une solution de fourniture d’épreuves sur ordinateur. Il a également fait part de son intention d’initier une procédure d’appel d’offres, au titre de laquelle les épreuves sur ordinateur à distance resteraient le mode d’organisation par défaut, bien qu’une option sur site soit envisagée en tant qu’alternative lorsque la fourniture de tels services à distance serait impossible ou inappropriée.

7 Le 16 octobre 2024, par la publication de l’avis de marché no 623940-2024 au Supplément au Journal officiel de l’Union européenne (JO 2024, S 202/2024), la Commission représentée par l’EPSO a initié la procédure d’appel d’offres EC-EPSO/2024/OP/0016, divisée en deux lots, en vue de l’attribution de contrats-cadres multiples de services en cascade pour la fourniture de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’Union européenne.

8 Aux points 2.1 et 5.1 de l’avis de marché no 623940-2024, l’objet de cet appel d’offres était défini comme l’acquisition de services « consist[a]nt à héberger et à livrer les épreuves EPSO sur une plateforme sécurisée accessible aux candidats se connectant à distance ». Il y était également précisé que « [l]e fournisseur devra[it] offrir un procédé de livraison à la fois en ligne et sur site ».

9 De même, pour les deux lots, les points 1.4 et 1.5 de la partie 1, intitulée « Spécifications administratives », du cahier des charges de l’appel d’offres complémentaire à l’avis de marché no 623940-2024 (ci-après le « cahier des charges »), prévoyaient que « les variantes (alternatives à la solution type décrite dans le cahier des charges) n[’étaient] autorisées pour aucun lot » et que « les services couverts par les contrats-cadres ser[ai]nt exécutés et fournis à distance ». En outre, pour les deux lots, les points 1.1 de la partie 2, intitulée « Spécifications techniques », du cahier des charges, définissaient également l’objet de la procédure d’appel d’offres comme « la conclusion de contrats-cadres multiples de services en cascade pour la fourniture de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’Union européenne ». En outre, aux points 2.1 et 2.5 du cahier des charges, les services recherchés étaient décrits comme étant « en lien avec la fourniture d’une large gamme d’épreuves sur ordinateur, comprenant : une plateforme [p]our la réalisation d’épreuves, en ligne, mobilisant les appareils personnels des candidats […] fournies à distance », et selon une surveillance à distance.

10 Le 22 octobre 2024, l’avis de marché no 623940-2024 a fait l’objet d’un premier rectificatif, par l’avis de marché no 638461-2024, publié au Supplément au Journal officiel de l’Union européenne (JO 2024, S 206/2024), ayant reporté la date limite de soumission des offres au 29 novembre suivant. En particulier, a été supprimée des points 2.1 et 5.1 de l’avis de marché no 623940-2024 la mention selon laquelle « [l]e fournisseur devra offrir un procédé de livraison à la fois en ligne et sur site », de telle sorte que l’objet de l’appel d’offres en cause n’était désormais plus défini que par la seule indication selon laquelle il portait sur l’acquisition de services « consist[a]nt à héberger et à livrer les épreuves EPSO sur une plateforme sécurisée accessible aux candidats se connectant à distance ».

11 La requérante énonce avoir pris connaissance, par la publication de l’avis de marché no 638461-2024, d’une « décision stratégique sous-jacente » de la Commission d’acquérir exclusivement des services d’épreuves sur ordinateur à distance pour la grande majorité des épreuves que l’EPSO organisera à l’avenir valant, en substance, décision implicite de ne pas acquérir pour l’avenir des services d’épreuves sur ordinateur sur site (ci-après la « décision stratégique attaquée »).

12 Le 20 novembre 2024, par le biais d’une question posée au titre de la section « Questions & Réponses » de la procédure d’appel d’offres en cause, la requérante a demandé au pouvoir adjudicateur si un tel changement impliquait que les spécifications techniques devaient être interprétées comme excluant la fourniture d’épreuves sur site de l’objet de cette procédure. Le même jour, ce pouvoir a répondu à la requérante que cet objet était « la fourniture de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’Union européenne » et que, « [s]elon le point 1.5 du cahier des charges[,p]artie 1[,] Spécifications administratives, “ les services couverts par les contrats-cadres seront exécutés et fournis à distance ” ».

13 Le 21 novembre 2024, l’avis de marché no 623940-2024 tel que modifié par l’avis de marché no 638461-2024 a fait l’objet d’un second rectificatif, par l’avis de marché no 709442-2024, publié au Supplément au Journal officiel de l’Union européenne (JO 2024, S 227/2024) (ci-après l’« avis de marché attaqué »), ayant reporté la date limite de soumission des offres au 6 décembre suivant. Dans ce cadre, aucune modification des points 2.1 et 5.1 de l’avis de marché no 623940-2024 tel que modifié par l’avis de marché no 638461-2024 n’est intervenue. À cette date, la requérante n’a pas présenté d’offre.

14 Le 6 juin 2025, la Commission a décidé d’attribuer des contrats-cadres multiples en cascade à deux soumissionnaires retenus pour le premier lot de la procédure d’appel d’offres en cause, intitulé « LOT 1 : Concours pour fonctionnaires JO S 136/2025 18/07/2025 ». Cette décision, portant la référence no 406222-2025 – Résultat, a été publiée le 25 juin suivant au Supplément au Journal officiel de l’Union européenne (JO 2025, S 119/2025) et, par la suite, a été rectifiée par l’avis de modification no 469807-2025 – Résultat, publié le 18 juillet suivant au Supplément au Journal officiel de l’Union européenne (JO 2025, S 136/2025) (ci-après la « décision d’attribution attaquée ».

Procédure et conclusions des parties

15 La requérante conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :

– annuler l’avis de marché attaqué ;

– annuler la décision d’attribution attaquée ;

– annuler la décision stratégique attaquée ;

– condamner la Commission aux dépens.

16 Dans les exceptions d’irrecevabilité, soulevées au titre de l’article 130, paragraphe 1, du règlement de procédure du Tribunal, la Commission conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :

– rejeter les recours comme irrecevables ;

– condamner la requérante aux dépens.

17 Dans ses observations sur les exceptions d’irrecevabilité, la requérante conclut à ce qu’il plaise au Tribunal de rejeter ces exceptions et d’ouvrir à cet égard la phase orale de la procédure ou, à titre subsidiaire, de les joindre au fond. Elle demande également de condamner la Commission aux dépens.

En droit

18 Les parties ayant été entendues, le Tribunal décide de joindre les affaires T‑670/24 et T‑607/25 aux fins de la présente ordonnance, conformément à l’article 68, paragraphe 1, du règlement de procédure.

19 Aux termes de l’article 130, paragraphe 1, du règlement de procédure, si la partie défenderesse le demande, le Tribunal peut statuer sur l’irrecevabilité sans engager le débat au fond. Conformément à l’article 130, paragraphe 7, de ce règlement, le Tribunal statue dans les meilleurs délais sur la demande ou, si des circonstances particulières le justifient, joint l’examen de celle-ci au fond.

20 En l’espèce, la Commission a demandé qu’il soit statué sur l’irrecevabilité des recours. Dans ces conditions, le Tribunal, s’estimant suffisamment éclairé par les pièces du dossier, décide qu’il y a lieu de statuer sur cette demande sans poursuivre la procédure.

21 Premièrement, la Commission estime que l’avis de marché attaqué ne constitue pas un acte attaquable au sens de l’article 263 TFUE, puisqu’il s’agit d’un acte non définitif qui ne ferait pas grief à la requérante et, ainsi, qui ne produirait pas d’effets juridiques obligatoires de nature à affecter ses intérêts. À cet égard, elle ajoute que la requérante ne fournit pas les services, visés par cet avis, d’organisation d’épreuves à distance sur une plateforme sécurisée accessible aux candidats se connectant avec leurs propres appareils, et qu’elle ne saurait ainsi se prévaloir d’avoir été exclue de la procédure de passation de marché en cause.

22 Deuxièmement, la Commission avance que la requérante, qui n’a pas présenté d’offre et n’est donc pas un soumissionnaire réel, n’a ni intérêt à agir ni qualité à agir contre l’avis de marché attaqué et la décision d’attribution attaquée. À cet égard, compte tenu du large pouvoir d’appréciation du pouvoir adjudicateur en vue de définir l’objet d’un marché public en fonction de ses besoins, les documents de marché en l’espèce ne présenteraient pas de spécifications discriminatoires. Selon elle, si la requérante n’a pas soumis d’offre, c’est uniquement parce qu’elle ne fournit pas les services à distance en cause. Ainsi, cette dernière ne bénéficierait d’aucun avantage à obtenir l’annulation de cet avis et de cette décision et ne saurait se prévaloir d’un intérêt hypothétique ou de celui des tiers. De plus, à défaut d’avoir démontré être active sur le marché de ces services, elle ne serait ni directement ni individuellement affectée par ces actes non réglementaires. Par ailleurs, la rectification d’un oubli dans la description desdits services, par l’avis de marché no 623940-2024, appréciée à la lumière de leur définition claire dans les spécifications techniques et administratives, ne modifierait pas cette conclusion.

23 Troisièmement, en ce qui concerne la décision stratégique attaquée, la Commission considère qu’aucune décision produisant des effets juridiques obligatoires n’existe au sens de l’article 263 TFUE. En effet, la procédure de passation de marché en cause ne saurait être interprétée comme une décision de l’EPSO d’utiliser exclusivement des épreuves à distance pour de futures procédures de sélection ou comme une renonciation de recourir à des épreuves sur site. Par conséquent, selon elle, le recours dans l’affaire T‑670/24, s’agissant de cette décision, doit être rejeté comme irrecevable, à titre principal, en ce qu’il est dirigé contre un acte hypothétique dont l’existence n’est pas établie par la requérante et, à titre subsidiaire, sur le fondement de l’article 76, sous d), du règlement de procédure, à défaut de précision suffisante quant à l’identification de cet acte.

24 La requérante estime, au contraire, que l’avis de marché attaqué, la décision stratégique attaquée et la décision d’attribution attaquée sont des actes attaquables produisant des effets juridiques obligatoires portant directement et individuellement atteinte à ses intérêts, dès lors que leurs substances et l’intention de leur auteur révèleraient l’existence d’une décision définitive et non équivoque d’exclure les fournisseurs de solutions d’épreuves sur site ainsi que les services et les solutions techniques qu’ils proposent. Ces actes adoptés selon elle sur la base de spécifications du cahier des charges discriminatoires auraient ainsi modifié sa situation juridique, en l’ayant définitivement privée, à l’aune de l’interprétation du cahier des charges, de la possibilité de soumissionner pour les services de fourniture de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel de l’Union européenne, couverts par l’objet de l’appel d’offres en cause. Cette exclusion vaudrait également pour l’avenir, compte tenu de l’importance de l’engagement financier de l’EPSO dans le cadre de ce marché, de sa durée et, ainsi, de sa décision de s’appuyer quasi exclusivement sur des services à distance. Selon elle, l’annulation desdits actes entraînerait l’obligation pour la Commission de réexaminer la nature des services en cause et, cette dernière étant tenue d’admettre des solutions d’épreuves sur site ou hybrides à la lumière du contenu de l’avis de marché no 623940-2024, il lui serait alors permis de soumissionner y compris dans le cadre d’un consortium. Admettre la recevabilité des recours s’imposerait donc afin de préserver, notamment, son droit à une protection juridictionnelle effective.

25 En particulier, s’agissant de l’avis de marché attaqué et de la décision d’attribution attaquée, la requérante avance que la suppression, à compter de l’avis de marché no 623940-2024, de la mention d’un « procédé de livraison en ligne et sur site » au titre de la description du marché ne saurait être qualifiée de simple erreur, compte tenu des limites d’une solution à distance examinées dans le rapport d’audit du CEPD, du 16 janvier 2024, et dans une décision du Médiateur, du 22 janvier 2024, ainsi que des déficiences techniques signalées lors de procédures de sélection à distance antérieures et de l’engagement de l’EPSO, du 26 juin 2024, quant à une solution sur site. Cette suppression et l’interdiction de variantes impliqueraient que cet avis et cette décision seraient fondés sur des spécifications techniques discriminatoires et disproportionnées excluant, sans justification, des solutions techniques alternatives. Selon la requérante, cela va à l’encontre de son droit initial, en tant que soumissionnaire potentiel actif sur le marché concerné, de participer à la procédure d’appel d’offres en cause. Elle estime que, puisque, dans ces conditions, elle est directement et individuellement affectée par ledit avis et ladite décision, elle a le droit de les contester malgré l’absence de présentation d’une offre et malgré le large pouvoir d’appréciation reconnu au pouvoir adjudicateur à cet égard.

26 S’agissant de la décision stratégique attaquée, la requérante affirme que la limitation aux services d’épreuves à distance, imposée après l’initiation de la procédure de marché, témoigne d’une décision de l’EPSO de recourir exclusivement à des épreuves sur ordinateur à distance pour la plupart de ses procédures de sélection. Selon elle, l’existence d’une telle décision est par ailleurs confirmée dans un courriel du directeur de l’EPSO du 26 mai 2025, de telle sorte que son intérêt concernant cette situation juridique certaine est démontré.

En ce qui concerne l’avis de marché attaqué et la décision d’attribution attaquée

27 Il convient de rappeler que, selon une jurisprudence constante, un recours en annulation intenté par une personne physique ou morale n’est recevable que dans la mesure où cette dernière a un intérêt à voir l’acte attaqué annulé. Un tel intérêt suppose que l’annulation de cet acte soit susceptible, par elle-même, d’avoir des conséquences juridiques et que le recours puisse ainsi, par son résultat, procurer un bénéfice à la partie qui l’a intenté (voir arrêt du 20 décembre 2017, Binca Seafoods/Commission, C‑268/16 P, EU:C:2017:1001, point 44 et jurisprudence citée).

28 À cet égard, la participation à une procédure de passation d’un marché peut, en principe, valablement constituer une condition dont la satisfaction est requise pour établir que la personne concernée justifie d’un intérêt à obtenir le marché en cause ou risque de subir un préjudice du fait du caractère prétendument illégal de la décision d’attribution dudit marché (voir arrêt du 28 novembre 2018, Amt Azienda Trasporti e Mobilità e.a., C‑328/17, EU:C:2018:958, point 46 et jurisprudence citée). Toutefois, dans l’hypothèse où une entreprise n’a pas présenté une offre en raison de la présence de certaines spécifications qu’elle ne pouvait pas respecter dans les documents relatifs à l’appel d’offres ou dans le cahier des charges, lesquelles auraient manifestement pour objet ou pour effet de l’évincer du marché en la mettant dans l’impossibilité de fournir l’ensemble des prestations demandées, il serait excessif d’exiger d’elle qu’elle présente, avant l’introduction d’un recours à l’encontre de ces spécifications, une offre dans le cadre de la procédure de passation du marché en cause, alors même que ses chances de se voir attribuer ce marché seraient nulles en raison de l’existence desdites spécifications (voir, en ce sens, arrêts du 28 novembre 2018, Amt Azienda Trasporti e Mobilità e.a., C‑328/17, EU:C:2018:958, point 47 et jurisprudence citée, et du 26 janvier 2022, Leonardo/Frontex, T‑849/19, EU:T:2022:28, point 26).

29 En outre, dans la mesure où ce n’est qu’à titre exceptionnel qu’un droit de recours peut être reconnu à un opérateur qui n’a pas soumis d’offre, il ne saurait être considéré comme excessif d’exiger de celui-ci qu’il démontre que les clauses de l’appel d’offres rendent impossible la formulation même d’une offre (arrêts du 28 novembre 2018, Amt Azienda Trasporti e Mobilità e.a., C‑328/17, EU:C:2018:958, point 53, et du 26 janvier 2022, Leonardo/Frontex, T‑849/19, EU:T:2022:28, point 27).

30 Dans ce cadre, afin par ailleurs d’assurer le respect du droit à une protection juridictionnelle effective de cet opérateur, il convient d’apprécier une telle démonstration de manière circonstanciée, en tenant compte de l’ensemble des éléments pertinents qui caractérisent le contexte dans lequel s’inscrit l’affaire (voir, en ce sens, arrêt du 28 novembre 2018, Amt Azienda Trasporti e Mobilità e.a., C‑328/17, EU:C:2018:958, point 55). À ce titre, il peut notamment être tenu compte des raisons pour lesquelles le pouvoir adjudicateur a estimé préférable d’acquérir certains services ainsi que de la liberté du pouvoir adjudicateur dans l’appréciation de ses besoins (voir, en ce sens, arrêt du 28 novembre 2018, Amt Azienda Trasporti e Mobilità e.a., C‑328/17, EU:C:2018:958, point 57).

31 À cet égard, il convient de tenir compte du fait que la finalité de la procédure de passation du marché est de satisfaire aux meilleures conditions possibles les besoins du pouvoir adjudicateur. Par conséquent, le pouvoir adjudicateur doit pouvoir définir librement l’objet d’un marché public en fonction de ses besoins (arrêt du 13 septembre 2011, Dredging International et Ondernemingen Jan de Nul/EMSA, T‑8/09, EU:T:2011:461, point 68, et ordonnance du 7 décembre 2020, Militos Symvouleftiki/Commission, T‑536/19, non publiée, EU:T:2020:588, point 45). Dès lors, selon une jurisprudence constante, un pouvoir adjudicateur dispose d’un large pouvoir d’appréciation quant aux éléments à prendre en considération en vue de l’adoption d’une décision de passer un marché sur appel d’offres. Il jouit donc de ce pouvoir d’appréciation étendu pour déterminer tant le contenu que la mise en œuvre des règles applicables à la passation, pour son propre compte, d’un marché public par appel d’offres, en prenant en considération la nature, l’objet et les spécificités propres à chaque marché (voir, en ce sens, arrêts du 20 septembre 2011, Evropaïki Dynamiki/BEI, T‑461/08, EU:T:2011:494, point 137, et du 26 janvier 2017, TV1/Commission, T‑700/14, non publié, EU:T:2017:35, point 98). En particulier, cette marge d’appréciation du pouvoir adjudicateur dans le cadre de la formulation des spécifications techniques d’un marché est justifiée par le fait qu’il est celui qui connait le mieux les fournitures dont il a besoin et qui est le mieux à même de déterminer les exigences auxquelles il doit être satisfait afin d’obtenir les résultats souhaités (voir, en ce sens et par analogie, arrêt du 25 octobre 2018, Roche Lietuva, C‑413/17, EU:C:2018:865, points 29 et 30).

32 En outre, la phase d’évaluation et de définition des besoins est, en règle générale, unilatérale dans le cadre de la passation d’un marché public ordinaire. Le pouvoir adjudicateur se contente, en effet, de lancer un appel d’offres mentionnant les spécifications qu’il a lui-même arrêtées (arrêts du 4 juin 2020, Remondis, C‑429/19, EU:C:2020:436, point 33, et du 26 janvier 2022, Leonardo/Frontex, T‑849/19, EU:T:2022:28, point 32).

33 Néanmoins, la réglementation applicable pose certaines limites que le pouvoir adjudicateur doit respecter. Notamment, il est exigé à l’article 17.1 de l’annexe I du règlement (UE, Euratom) 2024/2509 du Parlement européen et du Conseil, du 23 septembre 2024, relatif aux règles financières applicables au budget général de l’Union (JO L, 2024/2509), que les spécifications techniques donnent aux opérateurs économiques une égalité d’accès à la procédure de passation de marché et qu’elles n’aient pas pour effet de créer des obstacles injustifiés à l’ouverture des marchés publics à la concurrence.

34 Ainsi que la Cour l’a jugé, les principes d’égalité de traitement, de non-discrimination et de transparence revêtent une importance cruciale en ce qui concerne les spécifications techniques, eu égard aux risques de discrimination liés soit au choix de celles-ci soit à la manière de les formuler (voir, par analogie, arrêt du 25 octobre 2018, Roche Lietuva, C‑413/17, EU:C:2018:865, point 34 et jurisprudence citée).

35 C’est à la lumière de ces considérations qu’il convient de déterminer si, en l’espèce, la requérante a établi avoir été empêchée de déposer une offre en raison de clauses et de spécifications techniques, dans l’avis de marché attaqué et le cahier des charges qui, ainsi qu’elle le prétend, seraient relatives à des modalités d’épreuves organisées à distance discriminatoires à son égard et auraient eu alors manifestement pour objet ou pour effet de l’évincer du marché en la mettant dans l’impossibilité de fournir l’ensemble des prestations demandées et, partant, si elle justifie d’un intérêt à agir.

36 Premièrement, il importe de relever que, au titre des spécifications techniques du cahier des charges, la procédure d’appel d’offres en cause a été justifiée par sa conformité avec le nouveau modèle de concours destiné, notamment, à réduire la durée des procédures de sélection, en cohérence avec les « principes [de] précision ([par l’]utilisa[t]ion [du] type adapté d’épreuves pour le type adapté de profils), [d’]agilité ([par l’]adapt[ation] aux besoins évolutifs [d]es institutions) et [de] rapidité ([par la conservation de] procédures aussi brèves que possible) » et dans l’objectif de leur amélioration « avec la transition dans le temps des épreuves en format papier à celles sur ordinateur dans les centres d’examens puis à un format entièrement à distance ». En outre, y est rappelé l’objectif de « sauvegarder la confidentialité et l’intégrité des données des candidats », « en explorant des opportunités d’étendre les options d’épreuves afin d’atteindre un large panel de candidats [e]t en s’adaptant [à ceux ayant] des besoins spécifiques ». De plus, les services recherchés devaient inclure des informations et un support technique pour ceux-ci et le moins possible de conditions techniques pour accéder à la plateforme, avec une attention particulière au respect des règles applicables dans l’Union en matière d’intelligence artificielle et de protection des données personnelles et la mise en place d’un bureau d’assistance informatique accessible lors des épreuves.

37 Il ressort de ces éléments, appréciés à la lumière du contexte factuel plus général dans lequel s’inscrit la procédure d’appel d’offres en cause, rappelé aux points 3 à 6 à ci-dessus, que l’objet de l’avis de marché attaqué et les spécifications techniques du cahier des charges ont été définis par l’EPSO de manière justifiée et dans un contexte connu de la requérante : à savoir, la redéfinition progressive et diligente par ce dernier du périmètre de ses besoins en matière d’organisation d’épreuves de sélection du personnel et le développement d’un nouveau modèle de concours, selon une démarche d’évaluation échelonnée sur plusieurs années, marquée par des phases de suspension et de réévaluation afin de tenir compte de retours d’expériences et d’apprécier, au regard des objectifs poursuivis, l’opportunité, la nécessité et la proportionnalité d’un mode de sélection à distance. En outre, cette redéfinition graduelle en faveur de services d’épreuves organisées à distance visait, pour l’EPSO, à améliorer pour les candidats les conditions des procédures de sélection, à remédier aux difficultés rencontrées sur site et à celles identifiées pour les solutions à distance, notamment techniques et relatives aux données personnelles, et, dans ce cadre, à tenir compte des recommandations du CEPD et du Médiateur.

38 Ainsi, eu égard à la liberté du pouvoir adjudicateur dans l’appréciation de ses besoins et la définition de l’objet d’un marché public en fonction de ceux-ci, il ne saurait être a priori exclu que la procédure d’appel d’offres en cause a été conçue par l’EPSO en vue de répondre à des besoins légitimes, et non en ayant manifestement pour objet ou pour effet de favoriser indûment les fournisseurs de services de procédés d’épreuves à distance ou d’évincer indûment les fournisseurs de tels services sur site.

39 Par ailleurs, dans de telles circonstances et compte tenu de cette liberté du pouvoir adjudicateur, d’une part, l’existence d’une réflexion de l’EPSO au mois de juin 2024, quant à l’organisation d’une alternative sur site, ne saurait être considérée comme une prise de position définitive de sa part à cet égard, dès lors que l’appréciation progressive de ses besoins pouvait encore l’amener à estimer que les difficultés techniques identifiées, s’agissant d’une solution à distance, pouvaient être surmontées. D’autre part, la mention contradictoire qui figurait aux points 2.1 et 5.1 de l’avis de marché no 623940-2024, relative à un procédé de livraison à la fois en ligne et sur site, peut s’analyser comme une simple erreur au regard du contenu constant, précis et clair du cahier des charges (voir points 8 et 9 ci-dessus) et, en particulier, des points 1.4 et 1.5 de la partie 1, prévoyant l’interdiction de variantes ainsi que l’exécution et la fourniture des services couverts à distance, et du point 2.1 de la partie 2, prévoyant le recours à une plateforme d’épreuves en ligne mobilisant les appareils personnels des candidats et à distance. De surcroît, il importe de constater que cette erreur a été rectifiée par la suite par l’avis de marché no 638461-2024 et, ainsi, qu’elle n’a pas intégré le périmètre finalisé de l’avis de marché attaqué.

40 Dans ces conditions, les deux éléments factuels mentionnés au point 39 ci-dessus ne sauraient a priori être interprétés comme mettant en évidence un comportement de l’EPSO ayant manifestement pour objet ou pour effet de restreindre indûment l’objet de l’appel d’offres en cause aux fins d’en évincer les opérateurs de services sur site et, plus spécifiquement, la requérante.

41 Deuxièmement, la requérante n’établit pas que l’objet du marché en cause ainsi que les spécifications techniques du cahier des charges lui ont été appliqués différemment par rapport aux autres opérateurs économiques actifs sur le marché de la fourniture de procédés d’épreuves sur ordinateur et de services connexes pour la sélection du personnel ni, d’une manière plus générale, avoir fait l’objet d’un traitement différent, alors qu’elle se trouvait dans une situation analogue à celle des autres opérateurs économiques de ce marché. À cet égard, si elle affirme que sa participation a été empêchée du fait du choix de l’EPSO d’acquérir des services d’épreuves à distance, à la lumière des considérations qui figurent aux points 36 à 40 ci-dessus, cette affirmation ne saurait en tant que telle démontrer un quelconque traitement discriminatoire à son égard. Comme le relève à juste titre l’EPSO, une telle affirmation suggère seulement que l’impossibilité pour la requérante de déposer une offre tenait davantage à une cause qui lui est propre qu’à des prescriptions techniques discriminatoires, à savoir le fait qu’elle fournit des services d’épreuves selon une formule « qui ne se prête pas aux épreuves à distance ».

42 Troisièmement, la requérante ne saurait valablement se prévaloir du caractère prétendument discriminatoire de solutions d’épreuves organisées à distance pour les candidats aux concours, dans la mesure où, selon une jurisprudence constante, l’intérêt à agir doit être personnel et une partie requérante ne peut pas introduire un recours en annulation dans l’intérêt général des tiers ou de la légalité (voir, en ce sens, ordonnance du 28 février 2012, Schneider España de Informática/Commission, T‑153/10, EU:T:2012:94, point 40 et jurisprudence citée).

43 Ainsi, dans la mesure où la requérante ne rapporte pas la preuve que l’avis de marché attaqué revêtait un caractère discriminatoire, du fait d’un comportement de l’EPSO ayant manifestement pour objet ou pour effet d’en restreindre indûment l’objet aux fins d’en évincer les opérateurs de services sur site et, plus spécifiquement, la requérante, force est de constater que cette dernière ne justifie pas d’un intérêt à agir aux fins d’obtenir l’annulation de l’avis de marché attaqué et celle de la décision d’attribution attaquée.

En ce qui concerne la décision stratégique attaquée

44 Il importe de relever que la décision stratégique attaquée est définie par la requérante comme « sous-jacente » à l’avis de marché attaqué, en ce qu’elle se rapporterait à l’acquisition par la Commission et pour l’EPSO de services d’épreuves sur ordinateur à distance, qui seraient exclusifs de toute autre modalité de passation d’épreuves, notamment les passations d’épreuves sur site. Dans cette mesure, cette décision se confond en réalité avec l’objet de l’appel d’offres en cause et, partant, n’est pas dissociable de l’avis de marché attaqué.

45 Dans ces conditions, et pour les mêmes raisons que celles exposées au points 35 à 43 ci-dessus, transposables à la décision stratégique attaquée, il convient de conclure que la requérante n’a pas non plus justifié d’un intérêt à agir contre cette décision.

46 Eu égard à ce qui précède, les conclusions aux fins d’annulation de l’avis de marché attaqué, de la décision d’attribution attaquée et de la décision stratégique attaquée doivent être rejetées comme irrecevables, à défaut d’intérêt à agir de la requérante contre ces actes, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les exigences relatives à l’existence d’actes attaquables et à la qualité à agir de la requérante, et sans que le droit de celle-ci à un recours effectif au sens de l’article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ne puisse être invoqué pour faire échec à l’application des règles de recevabilité des recours (voir, en ce sens, arrêt du 30 avril 2020, Izba Gospodarcza Producentów i Operatorów Urządzeń Rozrywkowych/Commission, C‑560/18 P, EU:C:2020:330, point 62 et jurisprudence citée, et ordonnance du 26 octobre 2023, Tomac/Conseil, T‑48/23, EU:T:2023:684, point 37 et jurisprudence citée).

Sur les dépens

47 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens. La requérante ayant succombé, il y a lieu de la condamner aux dépens, conformément aux conclusions de la Commission.

Par ces motifs,

LE TRIBUNAL (troisième chambre)

ordonne :

1) Les affaires T‑670/24 et T-607/25 sont jointes aux fins de l’ordonnance.

2) Les recours sont rejetés comme irrecevables.

3) Recrytera Srl est condamnée aux dépens.

Fait à Luxembourg, le 7 juillet 2026.

Le greffier

La présidente

V. Di Bucci

K. Kowalik‑Bańczyk


* Langue de procédure : l’anglais.

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