Arrêt CJUE62025CC0235

Arrêt CJUE — 62025CC0235

CELEX62025CC0235
TypeArrêt CJUE
Datejeudi 3 septembre 2026

Texte intégral

Édition provisoire

CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL

M. ATHANASIOS RANTOS

présentées le 3 septembre 2026 (1)

Affaire C235/25 [Villeme] (i)

GC

contre

Instituto Nacional de la Seguridad Social (INSS)

[demande de décision préjudicielle formée par le Tribunal Superior de Justicia de Cataluña (Cour supérieure de justice de Catalogne, Espagne)]

« Renvoi préjudiciel – Politique sociale – Directive 2000/78/CE – Égalité de traitement en matière d’emploi et de travail – Interdiction de discrimination fondée sur le handicap – Article 3, paragraphe 1, sous c), et paragraphe 3 – Champ d’application – Notion de “conditions d’emploi et de travail” – Versements effectués par un régime public de sécurité sociale – Article 5 – Aménagements raisonnables – Agent de la police locale – Octroi d’une pension pour incapacité permanente totale d’exercer l’ensemble des fonctions ou les fonctions essentielles de sa profession habituelle en raison d’une maladie non professionnelle – Incompatibilité du bénéfice de cette pension avec l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé – Exception tenant à la reconnaissance aux personnes handicapées, sur la base de l’égalité avec les autres, du droit au travail »






I. Introduction

1. GC, qui exerce la profession habituelle d’agent de la police locale, perçoit une pension pour incapacité permanente totale, accordée à la suite de la reconnaissance de son incapacité à exécuter l’ensemble des fonctions ou les fonctions essentielles de sa profession. Par la suite, son employeur l’a affecté au régime du « service actif modulé », dans le cadre duquel il exerce des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens, distinctes de celles ayant donné lieu à la déclaration d’incapacité. Estimant que l’exercice de telles fonctions était incompatible avec le bénéfice de cette pension, l’Instituto Nacional de la Seguridad Social (INSS) (Institut national de la sécurité sociale, Espagne) a introduit un recours contre GC devant les juridictions nationales.

2. Dans quelle mesure la directive 2000/78/CE (2), lue à la lumière de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte ») et de la convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées, conclue à New York le 13 décembre 2006 (3) et approuvée au nom de la Communauté européenne par la décision 2010/48/CE du Conseil, du 26 novembre 2009 (4) (ci-après la « convention de l’ONU »), conduit à considérer que l’affectation au régime du service actif modulé est de nature à constituer une mesure appropriée dans le cadre des aménagements raisonnables, au sens de l’article 5 de cette directive, permettant ainsi au travailleur concerné de cumuler une pension pour incapacité permanente totale avec la poursuite de son activité professionnelle d’agent de la police locale ? Telle est, en substance, la question posée par le Tribunal Superior de Justicia de Cataluña (Cour supérieure de justice de Catalogne, Espagne).

3. La présente affaire, qui s’inscrit dans le sillage des arrêts HR Rail (5) et Ca Na Negreta (6), amènera la Cour à préciser la portée de l’obligation, pour les États membres, découlant du droit de l’Union et interprétée en conformité avec la convention de l’ONU, de garantir et de favoriser l’exercice du droit au travail des personnes handicapées, notamment en favorisant leur maintien dans l’emploi, y compris lorsqu’elles ont acquis un handicap au cours de leur emploi.

II. Le cadre juridique

A. Le droit international

4. La convention de l’ONU énonce, au point e) de son préambule :

« Reconnaissant que la notion de handicap évolue et que le handicap résulte de l’interaction entre des personnes présentant des incapacités et les barrières comportementales et environnementales qui font obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres. »

5. Selon l’article 1er de cette convention, intitulé « Objet » :

« La présente convention a pour objet de promouvoir, protéger et assurer la pleine et égale jouissance de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales par les personnes handicapées et de promouvoir le respect de leur dignité intrinsèque.

Par personnes handicapées on entend des personnes qui présentent des incapacités physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles durables dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres. »

6. L’article 2 de ladite convention, intitulé « Définitions », prévoit :

« Aux fins de la présente convention :

[...]

On entend par “discrimination fondée sur le handicap” toute distinction, exclusion ou restriction fondée sur le handicap qui a pour objet ou pour effet de compromettre ou réduire à néant la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social, culturel, civil ou autres. La discrimination fondée sur le handicap comprend toutes les formes de discrimination, y compris le refus d’aménagement raisonnable ;

On entend par “aménagement raisonnable” les modifications et ajustements nécessaires et appropriés n’imposant pas de charge disproportionnée ou indue apportés, en fonction des besoins dans une situation donnée, pour assurer aux personnes handicapées la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales ;

[...] »

7. L’article 5 de la même convention, intitulé « Égalité et non-discrimination », stipule, à son paragraphe 3 :

« Afin de promouvoir l’égalité et d’éliminer la discrimination, les États parties prennent toutes les mesures appropriées pour faire en sorte que des aménagements raisonnables soient apportés. »

8. L’article 27 de la convention de l’ONU, intitulé « Travail et emploi », dispose, à son paragraphe 1 :

« Les États parties reconnaissent aux personnes handicapées, sur la base de l’égalité avec les autres, le droit au travail, notamment à la possibilité de gagner leur vie en accomplissant un travail librement choisi ou accepté sur un marché du travail et dans un milieu de travail ouverts, favorisant l’inclusion et accessibles aux personnes handicapées. Ils garantissent et favorisent l’exercice du droit au travail, y compris pour ceux qui ont acquis un handicap en cours d’emploi, en prenant des mesures appropriées, y compris des mesures législatives, pour notamment :

a) interdire la discrimination fondée sur le handicap dans tout ce qui a trait à l’emploi sous toutes ses formes, notamment les conditions de recrutement, d’embauche et d’emploi, le maintien dans l’emploi, l’avancement et les conditions de sécurité et d’hygiène au travail ;

[...]

e) promouvoir les possibilités d’emploi et d’avancement des personnes handicapées sur le marché du travail, ainsi que l’aide à la recherche et à l’obtention d’un emploi, au maintien dans l’emploi et au retour à l’emploi ;

[...]

g) employer des personnes handicapées dans le secteur public ;

[...]

i) faire en sorte que des aménagements raisonnables soient apportés aux lieux de travail en faveur des personnes handicapées ;

[...] »

B. Le droit de l’Union

9. Aux termes des considérants 13, 16, 18, 20, 21 et 28 de la directive 2000/78 :

« (13) La présente directive ne s’applique pas aux régimes de sécurité sociale et de protection sociale dont les avantages ne sont pas assimilés à une rémunération au sens donné à ce terme pour l’application de l’article 141 du traité CE ni aux versements de toute nature effectués par l’État qui ont pour objectif l’accès à l’emploi ou le maintien dans l’emploi.

[...]

(16) La mise en place de mesures destinées à tenir compte des besoins des personnes handicapées au travail remplit un rôle majeur dans la lutte contre la discrimination fondée sur un handicap.

[...]

(18) La présente directive ne saurait, notamment, avoir pour effet d’astreindre les forces armées ainsi que les services de police, pénitentiaires ou de secours à embaucher ou à maintenir dans leur emploi des personnes ne possédant pas les capacités requises pour remplir l’ensemble des fonctions qu’elles peuvent être appelées à exercer au regard de l’objectif légitime de maintenir le caractère opérationnel de ces services.

[...]

(20) Il convient de prévoir des mesures appropriées, c’est-à-dire des mesures efficaces et pratiques destinées à aménager le poste de travail en fonction du handicap, par exemple en procédant à un aménagement des locaux ou à une adaptation des équipements, des rythmes de travail, de la répartition des tâches ou de l’offre de moyens de formation ou d’encadrement.

(21) Afin de déterminer si les mesures en question donnent lieu à une charge disproportionnée, il convient de tenir compte notamment des coûts financiers et autres qu’elles impliquent, de la taille et des ressources financières de l’organisation ou de l’entreprise et de la possibilité d’obtenir des fonds publics ou toute autre aide.

[...]

(28) La présente directive fixe des exigences minimales, ce qui donne aux États membres la possibilité d’adopter ou de maintenir des dispositions plus favorables. [...] »

10. Conformément à l’article 1er de cette directive, intitulé « Objet » :

« La présente directive a pour objet d’établir un cadre général pour lutter contre la discrimination fondée sur la religion ou les convictions, l[e] handicap, l’âge ou l’orientation sexuelle, en ce qui concerne l’emploi et le travail, en vue de mettre en œuvre, dans les États membres, le principe de l’égalité de traitement. »

11. L’article 2 de ladite directive, intitulé « Concept de discrimination », est rédigé de la façon suivante, à ses paragraphes 1 et 2 :

« 1. Aux fins de la présente directive, on entend par “principe de l’égalité de traitement” l’absence de toute discrimination directe ou indirecte, fondée sur un des motifs visés à l’article 1er.

2. Aux fins du paragraphe 1 :

a) une discrimination directe se produit lorsqu’une personne est traitée de manière moins favorable qu’une autre ne l’est, ne l’a été ou ne le serait dans une situation comparable, sur la base de l’un des motifs visés à l’article 1er ;

b) une discrimination indirecte se produit lorsqu’une disposition, un critère ou une pratique apparemment neutre est susceptible d’entraîner un désavantage particulier pour des personnes d’une religion ou de convictions, d’un handicap, d’un âge ou d’une orientation sexuelle donnés, par rapport à d’autres personnes, à moins que :

i) cette disposition, ce critère ou cette pratique ne soit objectivement justifié par un objectif légitime et que les moyens de réaliser cet objectif ne soient appropriés et nécessaires, ou que

ii) dans le cas des personnes d’un handicap donné, l’employeur ou toute personne ou organisation auquel s’applique la présente directive ne soit obligé, en vertu de la législation nationale, de prendre des mesures appropriées conformément aux principes prévus à l’article 5 afin d’éliminer les désavantages qu’entraîne cette disposition, ce critère ou cette pratique. »

12. L’article 3 de la même directive, intitulé « Champ d’application », énonce, à son paragraphe 1, sous c), et à son paragraphe 3 :

« 1. Dans les limites des compétences conférées à la Communauté, la présente directive s’applique à toutes les personnes, tant pour le secteur public que pour le secteur privé, y compris les organismes publics, en ce qui concerne :

[...]

c) les conditions d’emploi et de travail, y compris les conditions de licenciement et de rémunération.

[...]

3. La présente directive ne s’applique pas aux versements de toute nature effectués par les régimes publics ou assimilés, y compris les régimes publics de sécurité sociale ou de protection sociale. »

13. L’article 5 de la directive 2000/78, intitulé « Aménagements raisonnables pour les personnes handicapées », prévoit :

« Afin de garantir le respect du principe de l’égalité de traitement à l’égard des personnes handicapées, des aménagements raisonnables sont prévus. Cela signifie que l’employeur prend les mesures appropriées, en fonction des besoins dans une situation concrète, pour permettre à une personne handicapée d’accéder à un emploi, de l’exercer ou d’y progresser, ou pour qu’une formation lui soit dispensée, sauf si ces mesures imposent à l’employeur une charge disproportionnée. Cette charge n’est pas disproportionnée lorsqu’elle est compensée de façon suffisante par des mesures existant dans le cadre de la politique menée dans l’État membre concerné en faveur des personnes handicapées. »

14. L’article 7 de cette directive, intitulé « Action positive et mesures spécifiques », dispose :

« 1. Pour assurer la pleine égalité dans la vie professionnelle, le principe de l’égalité de traitement n’empêche pas un État membre de maintenir ou d’adopter des mesures spécifiques destinées à prévenir ou à compenser des désavantages liés à l’un des motifs visés à l’article 1er.

2. En ce qui concerne les personnes handicapées, le principe d’égalité de traitement ne fait pas obstacle au droit des États membres de maintenir ou d’adopter des dispositions concernant la protection de la santé et de la sécurité sur le lieu de travail ni aux mesures visant à créer ou à maintenir des dispositions ou des facilités en vue de sauvegarder ou d’encourager leur insertion dans le monde du travail. »

15. L’article 8 de ladite directive, intitulé « Prescriptions minimales », est libellé comme suit, à son paragraphe 1 :

« Les États membres peuvent adopter ou maintenir des dispositions plus favorables à la protection du principe de l’égalité de traitement que celles prévues dans la présente directive. »

C. Le droit espagnol

1. La LGSS

16. L’article 194 de la Ley General de la Seguridad Social (loi générale sur la sécurité sociale), dans sa version consolidée approuvée par le Real Decreto Legislativo 8/2015 (décret royal législatif 8/2015), du 30 octobre 2015 (7) (ci-après la « LGSS »), tel qu’il résulte de la vingt-sixième disposition transitoire, énonce, à ses paragraphes 2 et 4 :

« 2. En cas d’accident, qu’il soit ou non professionnel, on entend par profession habituelle la profession normalement exercée par le travailleur au moment de l’accident. En cas de maladie, professionnelle ou non, on entend par profession habituelle la profession à laquelle le travailleur consacrait son activité principale durant la période antérieure au début de l’invalidité déterminée par la réglementation.

[...]

4. Par incapacité permanente totale d’exercer la profession habituelle, on entend l’incapacité qui empêche le travailleur d’exécuter l’ensemble des fonctions ou les fonctions essentielles de cette profession, pour autant que le travailleur puisse se consacrer à une autre profession différente. »

17. Selon l’article 196, paragraphe 2, premier alinéa, de cette loi :

« La prestation financière correspondant à une incapacité permanente totale consiste en une pension viagère, qui peut exceptionnellement être remplacée par une indemnisation forfaitaire lorsque le bénéficiaire est âgé de moins de soixante ans. »

18. L’article 198, paragraphe 1, premier alinéa, de ladite loi prévoit :

« En cas d’incapacité permanente totale, la pension à vie correspondante est compatible avec le salaire que le travailleur est susceptible de percevoir dans la même entreprise ou dans une autre, à la condition que les fonctions soient différentes de celles ayant donné lieu à l’incapacité permanente totale. »

2. La réglementation relative au service actif modulé de la police locale de Catalogne

19. L’article 43 de la Ley 16/1991 de las Policías Locales (loi no 16/1991 relative à la police locale), du 10 juillet 1991 (8), adoptée par la Comunidad Autónoma de Cataluña (Communauté autonome de Catalogne, Espagne) (ci-après la « loi no 16/1991 »), intitulé « Service actif modulé », dispose :

« 1. Les agents de la police locale dont la capacité pour exercer leurs fonctions habituelles est réduite, en vertu d’un avis médical ou en raison de leur âge, lequel ne peut en aucun cas être inférieur à 57 ans, passent en situation de service actif modulé, conformément aux dispositions du règlement municipal pertinent.

2. En règle générale, les agents de la police locale exécutent leur service actif modulé au sein du corps auquel ils appartiennent, en exerçant d’autres fonctions, conformes à leur catégorie ; si cela n’est pas possible, soit en raison de l’absence de postes vacants, soit en raison de leur incapacité, ils peuvent être transférés vers d’autres postes de travail de la même collectivité locale pour exercer d’autres services appropriés à leur catégorie.

3. Le passage au service actif modulé n’entraîne aucune diminution de la rémunération de base ou du grade personnel des agents concernés. »

III. Le litige au principal, les questions préjudicielles et la procédure devant la Cour

20. Depuis le 14 juin 2018, GC, qui exerce la profession habituelle d’agent de la police locale, perçoit une pension pour incapacité permanente totale résultant d’une maladie non professionnelle (9). À compter du 1er décembre 2020, en raison de la diminution de ses capacités physiques, il a été affecté au régime du « service actif modulé » (« segunda actividad »), dans le cadre duquel il continue d’exercer au sein du corps de la police locale. Désormais chargé de fonctions administratives et d’assistance aux citoyens, GC est dispensé des tâches qui requièrent un effort physique et il n’occupe plus de fonctions relevant de la protection de la sécurité publique. Cette affectation s’est accompagnée d’une diminution de son salaire liée à la suppression des compléments afférents au travail de nuit et pendant les week-ends. En outre, GC a été classé dans une catégorie professionnelle de niveau C1, inférieure à celle correspondant à ses fonctions d’origine.

21. Le 10 mars 2021, l’INSS a introduit un recours contre GC devant le Juzgado de lo Social no 3 de Girona (tribunal du travail no 3 de Gérone, Espagne), visant à faire constater que le bénéfice de sa pension pour incapacité permanente totale était incompatible avec l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé, en lui réclamant le remboursement de cette pension à hauteur du montant reçu jusqu’à la date de ce recours, ainsi que celui perçu au cours de l’instance. Par jugement du 13 février 2024, cette juridiction a fait droit audit recours et ordonné la suspension du versement de la pension de GC tant que celui-ci demeurait affecté au service actif modulé, en le condamnant à rembourser les montants reçus au titre de cette pension jusqu’à la date de ce jugement, à savoir 41 955,84 euros, ainsi que ceux perçus jusqu’à la régularisation de la prestation.

22. GC a interjeté appel dudit jugement devant le Tribunal Superior de Justicia de Cataluña (Cour supérieure de justice de Catalogne), la juridiction de renvoi. Au soutien de son appel, il a indiqué reconnaître que, selon la jurisprudence du Tribunal Supremo (Cour suprême, Espagne), interprétant la législation nationale en matière de sécurité sociale, le bénéfice d’une pension pour incapacité permanente totale accordée pour la profession habituelle d’agent de la police locale est incompatible avec l’exercice d’une fonction rémunérée effectuée sous le régime du service actif modulé, même si les fonctions remplies diffèrent de celles ayant donné lieu à la reconnaissance de l’incapacité (ci-après la « jurisprudence nationale visée »). GC a cependant soutenu que cette jurisprudence est contraire aux articles 1er, 3 et 7 de la directive 2000/78 ainsi qu’aux articles 5 et 27 de la convention de l’ONU. Il a, en conséquence, demandé l’annulation du même jugement au motif que la déclaration d’incompatibilité du bénéfice de sa pension avec l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé ainsi que la demande de remboursement de cette pension constituaient une discrimination fondée sur le handicap. Devant cette juridiction, l’INSS a, pour sa part, fait valoir que le jugement du Juzgado de lo Social no 3 de Girona (tribunal du travail no 3 de Gérone) devait être confirmé, le litige ayant déjà été tranché par le Tribunal Supremo (Cour suprême).

23. La juridiction de renvoi indique, en premier lieu, qu’elle nourrit des doutes quant à l’applicabilité de la directive 2000/78 au litige au principal. À cet égard, elle relève que, selon la jurisprudence nationale visée, un travailleur qui s’est vu attribuer une pension pour incapacité permanente totale doit cesser d’exercer son activité de policier pour continuer à bénéficier de cette prestation, et mettre ainsi fin à son emploi public. Selon cette jurisprudence, une telle cessation d’activité pourrait être exigée dans la situation où le policier exerce désormais sous le régime du service actif modulé, y compris lorsque ce changement de fonctions s’est accompagné d’une diminution de son salaire, comme en l’espèce. Dans ces conditions, cette juridiction estime que les garanties prévues par cette directive sont susceptibles de s’appliquer, conformément à l’article 3, paragraphe 1, sous c), de celle-ci, dès lors qu’une telle obligation concerne les conditions d’emploi et de travail, parmi lesquelles figure le licenciement, entendu comme toute cessation du contrat de travail non voulue par le travailleur.

24. Ladite juridiction souligne également que, en droit national, la pension pour incapacité permanente totale vise à compenser la perte de revenus résultant de l’impossibilité, pour le travailleur déclaré inapte, de continuer à exercer les tâches correspondant à sa profession habituelle. Cette pension à vie, versée au titre du système public de sécurité sociale, serait calculée sur la base des cotisations afférentes aux rémunérations perçues par l’intéressé au cours des 96 derniers mois, divisées par 112, auxquelles s’applique, en règle générale, un taux de 55 %. Partant, il pourrait être considéré, aux fins de l’article 3, paragraphe 3, de ladite directive, que la pension pour incapacité permanente totale est versée au bénéficiaire en raison de son activité professionnelle auprès de son employeur, de sorte que la même directive serait applicable à l’affaire au principal.

25. En second lieu, dans l’hypothèse où la directive 2000/78 trouverait à s’appliquer en l’occurrence, la même juridiction estime, tout d’abord, qu’un travailleur tel que GC peut être considéré comme une « personne handicapée », au sens de la jurisprudence de la Cour (10). À cet égard, elle expose que celui-ci souffre d’une limitation physique chronique l’empêchant d’exercer ses fonctions habituelles de protection de la sécurité publique et que, en conséquence, il s’est vu reconnaître le statut de bénéficiaire d’une pension pour incapacité permanente totale.

26. Ensuite, dans le cadre de son service actif modulé, GC se limiterait à remplir des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens, sans exercer de fonctions de protection de la sécurité publique. Il aurait ainsi cessé de bénéficier de compléments de salaire, tout en subissant un déclassement quant à la catégorie professionnelle à laquelle il est désormais affecté.

27. Enfin, conformément à la jurisprudence nationale visée, il conviendrait d’ordonner la suspension de la pension de GC et le remboursement de toutes les sommes déjà perçues à ce titre. En effet, même si les fonctions qu’il exerce dans le cadre du service actif modulé diffèrent de celles ayant donné lieu à la reconnaissance de son incapacité permanente totale et que le montant de sa pension est équivalent à environ la moitié de son ancien salaire, le bénéfice de cette pension serait incompatible avec le salaire perçu pour ses nouvelles fonctions. Il s’ensuivrait que ce travailleur handicapé devrait renoncer soit à l’exercice de son emploi public, tel qu’il l’occupe désormais, soit au bénéfice de la pension qui lui a été accordée.

28. Partant, la juridiction de renvoi estime que la jurisprudence nationale visée pourrait porter atteinte à l’effet utile de l’article 5 de la directive 2000/78, interprété conformément aux articles 21 et 26 de la Charte ainsi qu’à l’article 2 et à l’article 27, paragraphe 1, de la convention de l’ONU. En effet, ces dispositions tendraient à favoriser, dans toute la mesure du possible, l’intégration professionnelle des personnes handicapées en prévenant les désavantages et les exclusions du marché du travail en raison de leur handicap. Or, une jurisprudence nationale imposant à un travailleur handicapé, qui a été affecté à des fonctions différentes, accompagnées d’une rémunération inférieure, de renoncer à cet emploi afin de pouvoir continuer à percevoir sa pension pour incapacité permanente totale serait susceptible de constituer une discrimination fondée sur le handicap, au sens de l’article 2 de la convention de l’ONU, en privant ce travailleur de l’exercice de ses droits à l’emploi et à la sécurité sociale.

29. Dans ces conditions, le Tribunal Superior de Justicia de Cataluña (Cour supérieure de justice de Catalogne) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :

« 1) L’article 3, paragraphe 1, sous c), et paragraphe 3, de la directive [2000/78] doit-il être interprété en ce sens que cette directive s’applique à un cas dans lequel un agent de la police locale, qui a obtenu une pension pour incapacité permanente totale en raison d’un handicap physique et qui travaille désormais sous le régime de service actif modulé, dans le cadre duquel il exerce des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens différentes de celles qui ont donné lieu à la déclaration d’invalidité, est tenu de quitter son emploi public d’agent de la police locale pour pouvoir bénéficier de cette pension ?

2) L’article 5 de la directive 2000/78, interprété à la lumière des articles 21 et 26 de la Charte ainsi que de l’article 2 et de l’article 27, paragraphe 1, de la [convention de l’ONU], doit-il être interprété en ce sens qu’il s’oppose à une jurisprudence nationale en vertu de laquelle un agent de la police locale travaillant en régime de service actif modulé, qui s’est vu octroyer une pension pour incapacité permanente totale, doit quitter son emploi public en tant qu’agent de la police locale pour pouvoir bénéficier de cette pension, alors qu’il assume désormais d’autres fonctions que celles qui ont donné lieu à la déclaration d’incapacité et qu’il a subi de ce fait une réduction de son salaire ? »

30. Des observations écrites ont été présentées à la Cour par GC, l’INSS, les gouvernements espagnol et grec ainsi que par la Commission européenne.

IV. Analyse

31. Par ses deux questions préjudicielles, que je propose d’examiner ensemble, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 3, paragraphe 1, sous c), et paragraphe 3, ainsi que l’article 5 de la directive 2000/78, lus à la lumière des articles 21 et 26 de la Charte ainsi que des articles 2 et 27 de la convention de l’ONU, doivent être interprétés en ce sens qu’ils s’opposent à une jurisprudence nationale selon laquelle un travailleur exerçant la profession habituelle d’agent de la police locale, auquel une pension pour incapacité permanente totale d’exécuter l’ensemble des fonctions ou les fonctions essentielles de sa profession a été octroyée en raison de la survenance, au cours de la relation de travail, d’un handicap, n’est plus en droit de percevoir cette pension lorsqu’il est affecté par son employeur au régime du service actif modulé, dans le cadre duquel il se limite à remplir des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens.

A. Sur la recevabilité des questions préjudicielles

32. Le gouvernement espagnol fait valoir que les questions préjudicielles doivent être déclarées irrecevables au motif que l’interprétation du droit de l’Union sollicitée par la juridiction de renvoi est dépourvue de rapport avec l’objet du litige au principal.

33. D’une part, il découlerait des faits au principal, tels qu’exposés dans la décision de renvoi, que le recours introduit le 10 mars 2021 par l’INSS contre GC visait à faire constater l’incompatibilité du bénéfice de sa pension pour incapacité permanente totale avec l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé. L’INSS demanderait ainsi uniquement qu’il soit mis fin au versement de cette pension et le remboursement des sommes reçues à ce titre. Or, selon les termes des questions préjudicielles, GC serait tenu de quitter son emploi d’agent public de la police locale. Ces questions présenteraient, dès lors, un caractère hypothétique dans la mesure où l’interrogation de cette juridiction ne correspond pas à la situation faisant l’objet du litige au principal.

34. D’autre part, l’article 198, paragraphe 1, premier alinéa, de la LGSS, tel qu’interprété par la jurisprudence nationale visée, interdirait le cumul d’une pension pour incapacité permanente totale et d’un salaire afférent à l’exercice de la profession au titre de laquelle cette incapacité a été reconnue. Or, il ressortirait notamment du libellé de la seconde question préjudicielle que ladite juridiction considère que GC « assume désormais d’autres fonctions que celles qui ont donné lieu à la déclaration d’incapacité ». La même juridiction devrait, dès lors, conclure, sur le fondement du droit national, que la perception par GC de cette pension n’est pas incompatible avec l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé, de sorte que le droit de l’Union ne serait pas applicable au litige au principal. En outre, entre la reconnaissance, le 14 juin 2018, de l’incapacité de GC et le 1er décembre 2020, date à laquelle il a repris ses fonctions en qualité d’agent de la police locale dans le cadre du service actif modulé, la possibilité de cumuler ladite pension avec une activité professionnelle ne serait pas contestée puisque les fonctions exercées étaient différentes de celles ayant donné lieu à la reconnaissance de cette incapacité.

35. Par ailleurs, sans soulever formellement une exception d’irrecevabilité des questions préjudicielles, l’INSS soutient que la décision de renvoi comporte plusieurs affirmations inexactes.

36. À cet égard, premièrement, jusqu’au 2 mars 2023, GC n’aurait pas disposé du statut légal de « personne handicapée » au sens de la législation espagnole, notamment aux fins de l’application de la protection conférée par le droit du travail national. En effet, jusqu’à cette date, postérieure à la reconnaissance de son incapacité, il n’apparaîtrait pas qu’il ait justifié d’un taux de handicap égal ou supérieur à 33 %, seul critère valable permettant d’obtenir ce statut.

37. Deuxièmement, si l’INSS partage la position de la juridiction de renvoi selon laquelle le travailleur auquel une pension d’incapacité permanente totale a été accordée doit cesser d’exercer sa profession habituelle pour continuer à bénéficier de cette pension, il conteste le caractère automatique de la fin de la relation de travail en cas de reconnaissance de l’incapacité. En effet, cette reconnaissance pourrait, selon le choix du travailleur, soit entraîner la suspension du versement de sa pension lorsque celui-ci décide de continuer à exercer la même profession, soit conduire à la suspension de la relation de travail s’il souhaite conserver le bénéfice de cette pension.

38. Troisièmement, le Tribunal Supremo (Cour suprême) aurait établi une jurisprudence selon laquelle les fonctions exercées dans le cadre du service actif classique (« primera actividad ») et dans celui du service actif modulé (« segunda actividad ») au sein de la police locale relèvent de la même profession et des mêmes fonctions aux fins de la détermination du degré d’incapacité permanente totale. Par conséquent, GC n’exercerait pas, dans le cadre du service actif modulé, des fonctions distinctes de celles pour lesquelles l’incapacité permanente totale lui a été reconnue. Ainsi, serait erronée l’affirmation de la juridiction de renvoi selon laquelle, pour bénéficier d’une pension d’incapacité permanente totale, le travailleur est tenu de mettre fin à son emploi d’agent de la police locale même s’il remplit désormais des fonctions différentes de celles ayant donné lieu à la reconnaissance de cette incapacité. L’INSS souligne à cet égard que, depuis l’octroi de sa pension, GC a été employé par des entreprises privées, pour exercer une profession différente, avant d’être affecté au régime du service actif modulé.

39. Quatrièmement, l’INSS s’oppose à l’interprétation de la juridiction de renvoi quant à la méthode de calcul de la pension pour incapacité permanente totale (11). En effet, selon la réglementation nationale applicable, cette pension serait également calculée en fonction d’un critère que cette juridiction n’a pas mentionné, à savoir l’effort de cotisation du travailleur tout au long de sa vie professionnelle, en prenant en considération, à cet effet, la période pendant laquelle il n’aura pas cotisé, comprise entre la date de la reconnaissance de son incapacité et celle à laquelle il atteindra l’âge légal de la retraite, et en tenant compte des cotisations versées auprès de l’ensemble des employeurs pour lesquels il a travaillé.

40. À cet égard, selon une jurisprudence constante de la Cour, les questions relatives à l’interprétation du droit de l’Union posées par le juge national dans le cadre réglementaire et factuel qu’il définit sous sa propre responsabilité, et dont il n’appartient pas à la Cour de vérifier l’exactitude, bénéficient d’une présomption de pertinence. La juridiction de renvoi étant seule compétente pour interpréter et appliquer le droit national, il incombe à la Cour de prendre en compte le contexte réglementaire dans lequel s’insèrent les questions préjudicielles, tel que défini par la décision de renvoi. Le rejet par la Cour d’une demande formée par une juridiction nationale n’est possible que s’il apparaît de manière manifeste que l’interprétation sollicitée du droit de l’Union n’a aucun rapport avec la réalité ou l’objet du litige au principal, lorsque le problème est de nature hypothétique ou encore lorsque la Cour ne dispose pas des éléments de fait et de droit nécessaires pour répondre de façon utile aux questions qui lui sont posées (12).

41. En l’occurrence, la juridiction de renvoi a exposé de manière suffisamment claire le contexte juridique et factuel dans lequel s’inscrit le litige au principal, la première question préjudicielle visant spécifiquement à déterminer si celui-ci relève du champ d’application matériel du droit de l’Union. Dans ce cadre, cette juridiction a notamment considéré que GC était tenu de quitter son emploi public d’agent de la police locale afin de continuer à percevoir sa pension pour incapacité permanente totale. Or, la question de savoir si les prémisses sur lesquelles se fonde ladite juridiction dans le cadre de ses questions sont erronées ou non constitue une question relevant du cadre factuel dont il n’appartient pas à la Cour de vérifier l’exactitude (13).

42. En outre, la même juridiction a indiqué à suffisance de droit les raisons l’ayant conduite à s’interroger sur l’interprétation des dispositions du droit de l’Union mentionnées dans ses questions, dont elle estime la réponse nécessaire pour être en mesure de rendre son jugement, notamment en soulignant que, bien que les fonctions de GC aient changé dans le cadre de son affectation au régime du service actif modulé, la jurisprudence nationale visée – que ce travailleur soutient être contraire au droit de l’Union – ne lui permet pas de continuer à bénéficier de sa pension pour incapacité permanente totale. Partant, il ne saurait être considéré que l’interprétation sollicitée du droit de l’Union n’a pas de rapport avec la réalité ou l’objet du litige au principal ou serait de nature hypothétique. Dans ces conditions, la présomption de pertinence rappelée au point 40 des présentes conclusions ne saurait être remise en cause.

43. Il s’ensuit que les questions préjudicielles sont recevables.

B. Sur le fond

44. À titre liminaire, je rappelle que la directive 2000/78 concrétise, dans le domaine qu’elle couvre, le principe général de non-discrimination consacré à l’article 21 de la Charte, qui interdit toute discrimination fondée, notamment, sur un handicap. En outre, l’article 26 de la Charte prévoit que l’Union européenne reconnaît et respecte le droit des personnes handicapées à bénéficier de mesures visant à assurer leur autonomie, leur intégration sociale et professionnelle ainsi que leur participation à la vie de la communauté (14).

45. En l’occurrence, il résulte de la décision de renvoi que, en vertu de l’article 43 de la loi no 16/1991, les agents de la police locale dont la capacité pour exercer leurs fonctions habituelles est réduite en vertu d’un avis médical passent en situation de service actif modulé et que, en règle générale, ils exécutent ce service au sein du corps auquel ils appartiennent, en exerçant d’autres fonctions, conformes à leur catégorie. La juridiction de renvoi précise que, dans le cadre de son service actif modulé, GC se limite à remplir des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens, sans exercer de fonctions de protection de la sécurité publique.

46. À cet égard, j’observe que, conformément à son considérant 18, la directive 2000/78 ne saurait, notamment, avoir pour effet d’astreindre les services de police à maintenir dans leur emploi des personnes ne possédant pas les capacités requises pour remplir l’ensemble des fonctions qu’elles peuvent être appelées à exercer au regard de l’objectif légitime de maintenir le caractère opérationnel de ces services (15). Par conséquent, l’article 43 de la loi no 16/1991 a établi un régime au bénéfice des agents de la police locale en situation d’incapacité d’exercer l’ensemble de leurs fonctions, qui n’est pas imposé par cette directive.

47. Selon moi, ce régime ne relève pas de l’article 7, paragraphe 2, de ladite directive, relatif à l’action positive, dans la mesure où il vise toute personne dont la capacité de travail est réduite, et non spécifiquement les travailleurs atteints d’un handicap, au sens de la même directive. En effet, selon la jurisprudence de la Cour, cette disposition permet d’instaurer une distinction fondée sur le handicap, à condition que cette dernière fasse partie de dispositions relatives à la protection de la santé et de la sécurité sur le lieu de travail ou de mesures visant à créer ou à maintenir des dispositions ou des facilités en vue de sauvegarder ou d’encourager l’insertion des personnes handicapées dans le monde du travail (16).

48. Par ailleurs, l’article 8, paragraphe 1, de la directive 2000/78, lu à la lumière du considérant 28 de celle-ci, dispose que les États membres peuvent adopter ou maintenir des dispositions plus favorables à la protection du principe de l’égalité de traitement que celles prévues par cette directive (17). Je suis d’avis que l’article 43 de la loi no 16/1991 peut être considéré comme une disposition plus favorable, au sens de cet article 8, paragraphe 1. À cet égard, la circonstance que les États membres ne soient pas tenus de maintenir ou d’adopter des mesures telles que celles prévues à cette disposition, mais disposent d’un pouvoir discrétionnaire à ce titre ne permet pas de considérer qu’une règle adoptée par les États membres, telle que celle en cause au principal, se situe en dehors du champ d’application du droit de l’Union (18). En d’autres termes, si une marge d’appréciation est reconnue aux États membres, il incombe néanmoins à ceux-ci, lors de la mise en œuvre de leur réglementation nationale, de veiller à prévenir toute discrimination fondée sur le handicap, sous peine de porter atteinte à l’effet utile du cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail mis en place par ladite directive (19).

49. Il découle également de la décision de renvoi que l’article 198, paragraphe 1, premier alinéa, de la LGSS prévoit que, en cas d’incapacité permanente totale, la pension à vie correspondante est compatible avec le salaire que le travailleur est susceptible de percevoir dans la même entreprise ou dans une autre, à la condition que les fonctions soient différentes de celles ayant donné lieu à l’incapacité permanente totale. La juridiction de renvoi indique que la jurisprudence nationale visée a interprété cette disposition en ce sens que l’octroi d’une pension pour incapacité permanente totale d’exercer la profession habituelle d’agent de la police locale est incompatible avec le versement d’un salaire lorsque le travailleur occupe, sous le régime du service actif modulé, des fonctions différentes, en pratique, de celles ayant donné lieu à la reconnaissance de l’incapacité permanente (20). Cette juridiction en déduit que le travailleur auquel une telle pension a été octroyée est tenu de cesser d’exercer sa profession habituelle pour continuer à bénéficier de cette pension, en mettant fin à son emploi public ou privé, même si ses fonctions sont désormais différentes, en subissant une diminution de son salaire.

50. Dans ce contexte, ladite juridiction cherche à savoir si la directive 2000/78 est applicable à une situation telle que celle au principal et, dans l’affirmative, si cette directive, lue à la lumière des articles 21 et 26 de la Charte ainsi que de l’article 2 et de l’article 27, paragraphe 1, de la convention de l’ONU, s’oppose à une jurisprudence nationale telle que celle décrite dans la décision de renvoi.

51. S’agissant de l’applicabilité de ladite directive, je rappelle que la notion de « handicap », au sens de la même directive, doit être entendue comme visant une limitation de la capacité, résultant, notamment, d’atteintes physiques, mentales ou psychiques durables, dont l’interaction avec différentes barrières peut faire obstacle à la pleine et effective participation de la personne concernée à la vie professionnelle à égalité avec les autres travailleurs. Si une maladie curable ou incurable entraîne une telle limitation de la capacité de la personne et si cette limitation est de longue durée, une telle maladie peut relever de la notion de « handicap », conformément à la directive 2000/78. À cet égard, le caractère durable d’une telle limitation doit être examiné au regard de l’état d’incapacité, en tant que tel, de la personne concernée à la date à laquelle l’acte prétendument discriminatoire est adopté à l’égard de celle-ci. Parmi les indices permettant de considérer qu’une limitation de la capacité est durable, figurent notamment le fait que, à la date du fait prétendument discriminatoire, l’incapacité de la personne concernée ne présentait pas une perspective bien délimitée quant à son achèvement à court terme ou le fait que cette incapacité était susceptible de se prolonger significativement avant le rétablissement de ladite personne (21).

52. En l’espèce, la juridiction de renvoi expose que GC souffre d’une limitation physique chronique l’empêchant d’exercer ses fonctions habituelles de protection de la sécurité publique, raison pour laquelle il s’est vu reconnaître le droit à une pension pour incapacité permanente totale résultant d’une maladie non professionnelle.

53. Selon une jurisprudence constante de la Cour, le fait que la personne concernée soit reconnue comme étant une personne handicapée, en vertu du droit national, ne préjuge pas qu’elle soit atteinte d’un handicap, au sens de la directive 2000/78 (22). Inversement, la circonstance que GC n’aurait acquis le statut légal de « personne handicapée », en application de la législation espagnole, qu’à compter du 2 mars 2023, comme le soutient l’INSS dans ses observations écrites (23), ne présente pas davantage un caractère déterminant à cet égard.

54. Il appartient, dès lors, à la juridiction de renvoi de vérifier si, dans l’affaire au principal, la limitation de la capacité de GC remplissait, à la date du recours introduit par l’INSS le 10 mars 2021, les conditions énoncées au point 51 des présentes conclusions. Dans l’affirmative, GC doit être considéré comme ayant été atteint d’un handicap, au sens de la directive 2000/78, à cette date.

55. Si tel est le cas, il ressort de l’article 3, paragraphe 1, sous c), de cette directive que celle-ci s’applique, dans les limites des compétences conférées à l’Union, « à toutes les personnes, tant pour le secteur public que pour le secteur privé, y compris les organismes publics », en ce qui concerne, notamment, « les conditions d’emploi et de travail, y compris les conditions de licenciement et de rémunération ». Cela étant, le champ d’application de ladite directive doit s’entendre, à la lumière de l’article 3, paragraphe 3, de la même directive, lu en combinaison avec le considérant 13 de celle-ci, comme ne couvrant pas les régimes de sécurité sociale et de protection sociale dont les avantages ne sont pas assimilés à une rémunération, au sens donné à ce terme pour l’application de l’article 157, paragraphe 2, TFUE (24).

56. En l’occurrence, la juridiction de renvoi considère que la pension pour incapacité permanente totale dont bénéficie GC, calculée sur la base des cotisations afférentes aux rémunérations perçues par l’intéressé au cours des 96 derniers mois, lui a été accordée en raison de son activité professionnelle auprès de son employeur. Elle en déduit que cette pension constitue une « rémunération », au sens de l’article 157 TFUE, et que, dès lors, elle ne relève pas de l’article 3, paragraphe 3, de la directive 2000/78. De son côté, l’INSS fait valoir dans ses observations écrites que ladite pension n’a pas été conçue en faveur d’une catégorie particulière de travailleurs et qu’elle ne dépend pas d’une relation d’emploi avec son dernier employeur. Ainsi, la même pension ne saurait être assimilée à une « rémunération », au sens de l’article 157 TFUE, ni être qualifiée de « condition d’emploi », telle que visée par cette directive.

57. Cependant, je suis d’avis que l’affaire au principal porte sur la relation entre le bénéfice de la pension pour incapacité permanente totale et l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé. Partant, cette affaire concerne les conditions dans lesquelles un travailleur handicapé peut, après s’être vu accorder une telle pension, continuer à exercer son activité professionnelle d’agent de la police locale.

58. Or, selon la jurisprudence de la Cour, l’interprétation en vertu de laquelle la protection conférée par la directive 2000/78 s’étend à la relation professionnelle concernée dans son intégralité répond à l’objectif de cette directive consistant à établir un cadre général pour lutter contre des discriminations fondées, notamment, sur le handicap en matière d’emploi et de travail, de sorte que les notions qui, à l’article 3 de ladite directive, précisent le champ d’application de celle-ci ne sauraient faire l’objet d’une interprétation restrictive. Ainsi, il résulte d’une interprétation téléologique de l’article 3, paragraphe 1, sous c), de la même directive que la notion de « conditions d’emploi et de travail » y figurant vise, au sens large, les conditions applicables à toute forme d’activité salariée et non salariée, quelle que soit la forme juridique sous laquelle celle-ci est exercée. En ce sens, la notion de « licenciement » ne figure à cette disposition qu’en tant qu’exemple de la notion de « conditions d’emploi et de travail » (25).

59. Partant, à supposer que GC soit considéré comme une personne atteinte d’un handicap, au sens de la directive 2000/78, à la date de l’introduction du recours par l’INSS le 10 mars 2021, l’affaire au principal relève des conditions d’emploi et de travail visées à l’article 3, paragraphe 1, sous c), de cette directive et entre, dès lors, dans le champ d’application matériel de celle-ci (26).

60. Dans l’hypothèse où la Cour ne partagerait pas cette analyse, je rappelle que, selon une jurisprudence établie de la Cour, une pension pour incapacité permanente totale attribuée à la suite d’une maladie non professionnelle, au sens de la LGSS, constitue une pension légale de sécurité sociale et qu’elle ne saurait être considérée comme une condition d’emploi (27). Or, toujours selon cette jurisprudence, s’il est constant que le droit de l’Union respecte la compétence des États membres pour aménager leurs systèmes de sécurité sociale et que, en l’absence d’une harmonisation au niveau de l’Union, il appartient à la législation de chaque État membre de déterminer les conditions d’octroi des prestations en matière de sécurité sociale, il demeure toutefois que, dans l’exercice de cette compétence, les États membres doivent respecter le droit de l’Union. Ainsi, une réglementation nationale en matière de sécurité sociale ne saurait méconnaître, notamment, l’article 5 de la directive 2000/78 (28).

61. Il convient par conséquent d’examiner si, comme l’estime la juridiction de renvoi, la jurisprudence nationale visée est susceptible de porter atteinte à l’effet utile de cet article 5, lu à la lumière des articles 21 et 26 de la Charte ainsi que des articles 2 et 27 de la convention de l’ONU.

62. Aux termes dudit article 5, afin de garantir le respect du principe de l’égalité de traitement à l’égard des personnes handicapées, des aménagements raisonnables doivent être prévus, ce qui signifie que l’employeur prend les mesures appropriées, en fonction des besoins dans une situation concrète, pour permettre à une personne handicapée d’accéder à un emploi, de l’exercer ou d’y progresser, ou pour qu’une formation lui soit dispensée, sauf si ces mesures imposent à l’employeur une charge disproportionnée. Cette charge n’est pas disproportionnée lorsqu’elle est compensée de façon suffisante par des mesures existant dans le cadre de la politique menée dans l’État membre concerné en faveur des personnes handicapées.

63. Il ressort du même article 5, lu à la lumière du considérant 20 de la directive 2000/78, que les mesures appropriées sont des mesures efficaces et pratiques destinées à aménager le poste de travail en fonction du handicap, par exemple en procédant à un aménagement des locaux ou à une adaptation des équipements, des rythmes de travail, de la répartition des tâches ou de l’offre de moyens de formation ou d’encadrement. Ce considérant 20 procède à une énumération non exhaustive des mesures appropriées, ces dernières pouvant être d’ordre physique, organisationnel et/ou éducatif (29).

64. Par ailleurs, il importe de préciser que les stipulations de la convention de l’ONU peuvent être invoquées afin d’interpréter les dispositions de la directive 2000/78, de sorte que cette dernière doit faire l’objet, dans la mesure du possible, d’une interprétation conforme à cette convention (30).

65. Selon l’article 2 de ladite convention, on entend par « discrimination fondée sur le handicap » toute distinction, exclusion ou restriction fondée sur le handicap qui a pour objet ou pour effet de compromettre ou réduire à néant la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social, culturel, civil ou autres. La discrimination fondée sur le handicap comprend toutes les formes de discrimination, y compris le refus d’aménagement raisonnable. Selon cet article 2, il y a également lieu d’entendre par « aménagement raisonnable » « les modifications et ajustements nécessaires et appropriés n’imposant pas de charge disproportionnée ou indue apportés, en fonction des besoins dans une situation donnée, pour assurer aux personnes handicapées la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales ».

66. Partant, l’article 5 de la directive 2000/78, lu à la lumière de la convention de l’ONU, préconise une définition large de la notion d’« aménagements raisonnables », laquelle doit être entendue comme visant l’élimination des diverses barrières qui entravent la pleine et effective participation des personnes handicapées à la vie professionnelle sur la base de l’égalité avec les autres travailleurs (31).

67. Toutefois, aux termes de cet article 5, « l’employeur prend les mesures appropriées, en fonction des besoins dans une situation concrète ». Afin d’apporter les aménagements raisonnables nécessaires pour permettre au travailleur handicapé d’accéder à un emploi, de l’exercer ou d’y progresser, au sens dudit article 5, il est donc nécessaire de connaître concrètement les besoins propres à la situation de ce travailleur ainsi que les difficultés et les obstacles que celui-ci rencontre dans l’accès à son travail et l’exercice de celui-ci (32).

68. Ainsi, la Cour a déjà jugé que, lorsqu’un travailleur devient définitivement inapte à occuper son poste en raison de la survenance d’un handicap, sa réaffectation à un autre poste de travail est susceptible de constituer une mesure appropriée dans le cadre des aménagements raisonnables, au sens de l’article 5 de la directive 2000/78, dès lors qu’elle permet à ce travailleur de conserver son emploi, en assurant sa pleine et effective participation à la vie professionnelle sur le fondement du principe d’égalité avec les autres travailleurs. Dans ce contexte, il importe de relever que cet article 5 ne saurait obliger l’employeur à prendre des mesures qui lui imposeraient une charge disproportionnée. À cet égard, il découle du considérant 21 de cette directive que, afin de déterminer si les mesures en question donnent lieu à une charge disproportionnée, il convient de tenir compte, notamment, des coûts financiers qu’elles impliquent, de la taille et des ressources financières de l’organisation ou de l’entreprise et de la possibilité d’obtenir des fonds publics ou toute autre aide. En outre, il y a lieu de préciser que, en tout état de cause, la possibilité d’affecter une personne handicapée à un autre poste de travail n’existe qu’en présence d’au moins un poste vacant que le travailleur concerné est susceptible d’occuper (33).

69. Dans ce cadre jurisprudentiel, la Cour a conclu dans l’arrêt Ca Na Negreta qu’une réglementation nationale en vertu de laquelle un travailleur handicapé est contraint de subir le risque de perdre son emploi aux fins de pouvoir bénéficier d’une prestation de sécurité sociale porte atteinte à l’effet utile de l’article 5 de ladite directive, lu à la lumière de l’article 27, paragraphe 1, de la convention de l’ONU, selon lequel il y a lieu de garantir et de favoriser l’exercice du droit au travail, y compris pour ceux qui ont acquis un handicap en cours d’emploi, ainsi que le maintien dans l’emploi (34). La Cour a dès lors dit pour droit que cet article 5 s’oppose à une réglementation nationale qui prévoit que l’employeur peut mettre fin au contrat de travail au motif que le travailleur est dans l’incapacité permanente d’exécuter les tâches qui lui incombent en vertu de ce contrat, en raison de la survenance, au cours de la relation de travail, d’un handicap, sans que l’employeur soit tenu, au préalable, de prévoir ou de maintenir des aménagements raisonnables en vue de permettre à ce travailleur de conserver son emploi, ni de démontrer, le cas échéant, que de tels aménagements constitueraient une charge disproportionnée (35).

70. Il découle de cette jurisprudence de la Cour, appliquée par analogie à l’affaire au principal, que l’affectation d’un agent de la police locale à des fonctions compatibles avec son état de santé, qu’il est en mesure d’effectuer dans le cadre du service actif modulé à la suite de la survenance de son handicap, est de nature à constituer une mesure appropriée dans le cadre des aménagements raisonnables, au sens de l’article 5 de la directive 2000/78. En l’occurrence, l’employeur de GC a procédé à un tel aménagement, consistant en une adaptation des rythmes de travail et de la répartition des tâches, tels que visés au considérant 20 de cette directive, en l’affectant à des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens pour lesquelles il dispose des compétences, des capacités et des disponibilités requises, qui diffèrent de celles ayant donné lieu à la reconnaissance de son incapacité. J’ajoute que la circonstance que l’incapacité permanente totale est reconnue sur demande du travailleur et qu’elle lui donne droit à une prestation de sécurité sociale, à savoir une indemnité mensuelle, tout en conservant la possibilité de se livrer à l’exercice d’autres fonctions, est sans incidence sur l’obligation d’adopter des aménagements raisonnables (36).

71. À la différence de l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Ca Na Negreta, l’affaire au principal ne concerne pas une situation de « licenciement », au sens de ladite directive (37). En effet, il ressort de la législation nationale, telle qu’interprétée par la jurisprudence nationale visée, qu’un agent de la police locale atteint d’un handicap peut conserver son emploi sous le régime du service actif modulé s’il renonce à la perception de sa pension pour incapacité permanente totale.

72. En l’espèce, comme le relève la Commission dans ses observations écrites, une réglementation nationale établissant une incompatibilité entre le bénéfice d’une pension pour incapacité permanente totale et l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé, qui ouvrent droit à un salaire, ne paraît pas porter atteinte, en elle-même, à l’effet utile de l’article 5 de la directive 2000/78. À cet égard, les États membres disposent d’une large marge d’appréciation lors du choix des mesures susceptibles de réaliser les objectifs de leur politique sociale (38). Ils demeurent ainsi, en principe, compétents pour déterminer les conditions dans lesquelles une personne handicapée bénéficiant d’une pension pour incapacité de travail peut ou non continuer à occuper un emploi.

73. Par ailleurs, je n’ignore pas l’argument du gouvernement espagnol selon lequel la pension pour incapacité permanente totale vise à compenser la perte de revenus résultant de la cessation de l’exercice de la profession habituelle, de sorte qu’un travailleur ne saurait continuer à percevoir cette pension tout en étant rémunéré pour l’exercice des fonctions qu’il a été déclaré incapable de remplir. De son côté, l’INSS fait valoir que, dans l’hypothèse où le bénéfice de ladite pension serait compatible avec l’exercice de la même profession, cette situation assurerait au travailleur des revenus globaux supérieurs à ceux qu’il percevait avant la reconnaissance de son incapacité, en méconnaissance du principe de solidarité inhérent aux systèmes de sécurité sociale fondés sur la répartition (39).

74. Néanmoins, je rappelle que, aux termes de l’article 26 de la Charte, l’Union reconnaît et respecte le droit des personnes handicapées à bénéficier de mesures visant à assurer leur autonomie, leur intégration sociale et professionnelle et leur participation à la vie de la communauté. Par ailleurs, ainsi qu’il résulte de l’article 27, paragraphe 1, de la convention de l’ONU, les États parties reconnaissent aux personnes handicapées, sur la base de l’égalité avec les autres, le droit au travail, notamment à la possibilité de gagner leur vie en accomplissant un travail librement choisi ou accepté sur un marché du travail et dans un milieu de travail ouverts, favorisant l’inclusion et accessibles aux personnes handicapées. En outre, ils doivent garantir et favoriser l’exercice du droit au travail, y compris pour ceux qui ont acquis un handicap en cours d’emploi, en prenant des mesures appropriées, parmi lesquelles des mesures législatives, pour, notamment, interdire la discrimination fondée sur le handicap dans tout ce qui a trait à l’emploi sous toutes ses formes, promouvoir les possibilités d’emploi des personnes handicapées sur le marché du travail et l’aide au maintien dans l’emploi, ainsi qu’employer des personnes handicapées dans le secteur public (40).

75. Dans ces conditions, comme il ressort de la jurisprudence de la Cour, afin d’apporter les aménagements raisonnables nécessaires pour permettre au travailleur handicapé d’accéder à un emploi, de l’exercer ou d’y progresser, il importe de connaître concrètement les besoins propres à la situation du travailleur handicapé ainsi que les difficultés et les obstacles que celui-ci rencontre dans l’accès à son travail et l’exercice de celui-ci (41), en examinant, en l’occurrence, si la législation nationale, telle qu’elle est interprétée et appliquée, contraint ce travailleur à cesser toute activité professionnelle.

76. Notamment, ainsi que l’a souligné la Commission dans ses observations écrites, dans l’hypothèse où l’incompatibilité entre le bénéfice d’une pension pour incapacité permanente totale et l’exercice d’un travail relevant du service actif modulé porte sur la totalité des fonctions relevant de la profession habituelle et que celles-ci présentent une grande diversité, comme c’est le cas pour un agent de la police locale (42), une telle incompatibilité peut avoir pour conséquence d’exclure, parmi les fonctions susceptibles d’être proposées par l’employeur au travailleur dans le cadre des aménagements raisonnables, au sens de l’article 5 de la directive 2000/78, celles relevant de sa profession habituelle qu’il est encore en mesure d’exécuter, pour lesquelles il dispose déjà des compétences requises et qui permettraient son maintien dans l’emploi après la survenance de son handicap.

77. En d’autres termes, si un agent de la police locale ne peut cumuler le bénéfice d’une pension pour incapacité permanente totale avec l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé au seul motif que ces fonctions sont, en droit, présumées relever de sa profession habituelle, une telle situation est susceptible de porter atteinte à l’effet utile de cet article 5 dès lors qu’il peut être privé de la possibilité de conserver son emploi ou d’occuper un autre poste de travail qui comporterait une ou des fonctions qu’il a remplies en sa qualité d’agent de police.

78. En outre, l’incompatibilité entre le bénéfice d’une pension pour incapacité permanente totale et l’exercice de fonctions relevant du service actif modulé doit être appréciée au regard des conséquences financières concrètes qu’elle emporte pour le travailleur concerné. En effet, si le salaire versé au titre du service actif modulé est inférieur au montant de cette pension ou si l’écart entre ces deux revenus n’est pas suffisamment significatif pour compenser la sécurité offerte par la perception d’une telle pension et les difficultés liées à un changement de profession, le travailleur handicapé peut être dissuadé d’occuper un emploi relevant du service actif modulé proposé par son employeur au titre des aménagements raisonnables.

79. Compte tenu notamment de ces éléments, il appartient à la juridiction de renvoi d’apprécier concrètement si, et dans quelle mesure, la législation nationale, telle qu’interprétée par la jurisprudence nationale visée, est susceptible de porter atteinte à l’effet utile de l’article 5 de la directive 2000/78, lu à la lumière des articles 21 et 26 de la Charte ainsi que des articles 2 et 27 de la convention de l’ONU, dans la situation de GC, en faisant obstacle à son maintien dans l’emploi (43).

80. Eu égard à tout ce qui précède, je suis d’avis que l’article 3, paragraphe 1, sous c), et paragraphe 3, ainsi que l’article 5 de la directive 2000/78, lus à la lumière des articles 21 et 26 de la Charte ainsi que des articles 2 et 27 de la convention de l’ONU, doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne s’opposent pas à une jurisprudence nationale selon laquelle un travailleur exerçant la profession habituelle d’agent de la police locale, auquel une pension pour incapacité permanente totale d’exécuter l’ensemble des fonctions ou les fonctions essentielles de sa profession a été octroyée en raison de la survenance, au cours de la relation de travail, d’un handicap, n’est plus en droit de percevoir cette pension lorsqu’il est affecté par son employeur au régime du service actif modulé, dans le cadre duquel il se limite à remplir des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens, différentes de celles qui ont donné lieu à la déclaration d’incapacité, pour autant qu’il ne soit pas porté atteinte à l’effet utile de ces dispositions, selon lesquelles l’exercice du droit au travail pour les personnes handicapées, ainsi que leur maintien dans l’emploi, doit être garanti et favorisé, dans les conditions prévues par lesdites dispositions.

V. Conclusion

81. Au vu des considérations qui précèdent, je propose à la Cour de répondre aux questions préjudicielles posées par le Tribunal Superior de Justicia de Cataluña (Cour supérieure de justice de Catalogne, Espagne) de la manière suivante :

L’article 3, paragraphe 1, sous c), et paragraphe 3, ainsi que l’article 5 de la directive 2000/78/CE du Conseil, du 27 novembre 2000, portant création d’un cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail, lus à la lumière des articles 21 et 26 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ainsi que des articles 2 et 27 de la convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées, conclue à New York le 13 décembre 2006 et approuvée au nom de la Communauté européenne par la décision 2010/48/CE du Conseil, du 26 novembre 2009,

doivent être interprétés en ce sens que :

ils ne s’opposent pas à une jurisprudence nationale selon laquelle un travailleur exerçant la profession habituelle d’agent de la police locale, auquel une pension pour incapacité permanente totale d’exécuter l’ensemble des fonctions ou les fonctions essentielles de sa profession a été octroyée en raison de la survenance, au cours de la relation de travail, d’un handicap, n’est plus en droit de percevoir cette pension lorsqu’il est affecté par son employeur au régime du service actif modulé, dans le cadre duquel il se limite à remplir des fonctions administratives et d’assistance aux citoyens, différentes de celles qui ont donné lieu à la déclaration d’incapacité, pour autant qu’il ne soit pas porté atteinte à l’effet utile de ces dispositions, selon lesquelles l’exercice du droit au travail pour les personnes handicapées, ainsi que leur maintien dans l’emploi, doit être garanti et favorisé, dans les conditions prévues par lesdites dispositions.


1 Langue originale : le français.


i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.


2 Directive du Conseil du 27 novembre 2000 portant création d’un cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail (JO 2000, L 303, p. 16).


3 Recueil des traités des Nations unies, vol. 2515, p. 3.


4 JO 2010, L 23, p. 35.


5 Arrêt du 10 février 2022 (C‑485/20, EU:C:2022:85).


6 Arrêt du 18 janvier 2024 (C‑631/22, ci-après l’« arrêt Ca Na Negreta », EU:C:2024:53).


7 BOE n° 261, du 31 octobre 2015, p. 103291, et rectificatif BOE n° 36, du 11 février 2016, p. 10898.


8 BOE no 190 du 9 août 1991.


9 Ainsi que la Cour l’a relevé, la réglementation espagnole établit une distinction entre l’« incapacité permanente totale », laquelle ne concerne que les fonctions habituelles, et l’« incapacité permanente absolue », qui désigne une inaptitude à tout travail (voir arrêt Ca Na Negreta, point 50).


10 À cet égard, la juridiction de renvoi se réfère, notamment, à l’arrêt du 1er décembre 2016, Daouidi (C‑395/15, EU:C:2016:917, point 45).


11 Voir, s’agissant de l’interprétation retenue par la juridiction de renvoi, point 24 des présentes conclusions.


12 Voir arrêt du 29 janvier 2026, Fondazione Teatro alla Scala di Milano (C‑668/24, EU:C:2026:60, point 35 et jurisprudence citée).


13 Voir arrêt du 21 mai 2026, Across Fiduciaria e.a. (C‑684/24 et C‑685/24, EU:C:2026:410, point 36 ainsi que jurisprudence citée).


14 Voir arrêt Ca Na Negreta (point 40 et jurisprudence citée).


15 J’indique que l’affaire Consell Insular de Mallorca (C‑65/26), actuellement pendante devant la Cour, porte notamment sur la question de l’application de l’article 5 de la directive 2000/78 à un agent public titulaire, membre du corps des pompiers, en particulier au regard du considérant 18 de cette directive.


16 Voir arrêt du 9 mars 2017, Milkova (C‑406/15, EU:C:2017:198, point 46).


17 Voir arrêt du 23 avril 2020, Associazione Avvocatura per i diritti LGBTI (C‑507/18, EU:C:2020:289, point 62).


18 Voir, par analogie, arrêt du 9 mars 2017, Milkova (C‑406/15, EU:C:2017:198, point 52 et jurisprudence citée).


19 Voir, en ce sens, arrêt du 13 octobre 2022, S.C.R.L. (Vêtement à connotation religieuse) (C‑344/20, EU:C:2022:774, point 54).


20 Dans ses observations écrites, l’INSS soutient que le Tribunal Supremo (Cour suprême) a jugé que, aux fins de la qualification de l’« incapacité permanente », il y a lieu de prendre en considération toutes les fonctions qui relèvent objectivement de la « profession » et que, dans le cas des agents de la police locale, le domaine professionnel à évaluer couvre l’ensemble des fonctions, qui comprennent des tâches telles que la patrouille, le maintien de l’ordre public, la régulation de la circulation, outre des tâches administratives ou de surveillance statique, de sorte que, lors de la détermination de la perte de rendement dont pourrait souffrir le demandeur, il convient de tenir compte de l’ensemble des activités qui entrent dans le cadre de sa « profession habituelle ».


21 Voir, en ce sens, arrêt du 11 septembre 2025, Pauni (C‑5/24, EU:C:2025:689, points 25, 29 et 30 ainsi que jurisprudence citée).


22 Voir arrêt du 11 septembre 2025, Pauni (C‑5/24, EU:C:2025:689, point 28 et jurisprudence citée).


23 Voir point 36 des présentes conclusions.


24 Voir, en ce sens, arrêt du 19 septembre 2018, Bedi (C‑312/17, EU:C:2018:734, point 30 et jurisprudence citée). La notion de « rémunération » est définie à l’article 157, paragraphe 2, TFUE comme visant « le salaire ou traitement ordinaire de base ou minimum, et tous autres avantages payés directement ou indirectement, en espèces ou en nature, par l’employeur au travailleur en raison de l’emploi de ce dernier ». Ainsi qu’il ressort de la jurisprudence de la Cour, cette notion doit être interprétée dans un sens large et elle comprend, notamment, tous les avantages en espèces ou en nature, actuels ou futurs, pourvu qu’ils soient consentis, fût-ce indirectement, par l’employeur au travailleur en raison de l’emploi de ce dernier, que ce soit en vertu d’un contrat de travail, de dispositions législatives ou à titre volontaire [voir arrêt du 22 février 2024, Randstad Empleo e.a. (C‑649/22, EU:C:2024:156, point 44 ainsi que jurisprudence citée)].


25 Voir, en ce sens, arrêt du 12 janvier 2023, TP (Monteur audiovisuel pour la télévision publique) (C‑356/21, EU:C:2023:9, points 57, 58 et 62 ainsi que jurisprudence citée).


26 Aux termes de l’article 3, paragraphe 4, de la directive 2000/78, « [l]es États membres peuvent prévoir que la présente directive ne s’applique pas aux forces armées pour ce qui concerne les discriminations fondées sur l[e] handicap et l’âge ». Aucune des parties ayant présenté des observations dans la présente affaire ne soutient que cette dérogation s’appliquerait aux services de police en Espagne.


27 Voir arrêt du 14 avril 2015, Cachaldora Fernández (C‑527/13, EU:C:2015:215, point 38). La même interprétation a été retenue s’agissant d’une pension pour incapacité permanente totale résultant d’un accident du travail [voir, notamment, arrêt du 10 avril 2025, Alcampo e.a. (C‑584/23, EU:C:2025:261, points 24 et 25)]. La juridiction de renvoi se réfère à l’arrêt du 12 septembre 2002, Niemi (C‑351/00, EU:C:2002:480, point 47), dans lequel la Cour a considéré qu’un régime de retraite relève de la notion de « rémunération », au sens de l’article 157 TFUE, dès lors qu’il répond à trois critères, à savoir que la pension de retraite prévue par ce régime n’intéresse qu’une catégorie particulière de travailleurs, qu’elle est directement fonction du temps de service accompli et que son montant est calculé sur la base du dernier traitement. Or, notamment, il ne ressort pas du dossier soumis à la Cour que la pension pour incapacité permanente totale dont bénéficie GC n’intéresse qu’une catégorie particulière de travailleurs.


28 Voir, en ce sens, arrêt Ca Na Negreta (points 51 et 52 ainsi que jurisprudence citée).


29 Voir, notamment, arrêts du 11 avril 2013, HK Danmark (C‑335/11 et C‑337/11, EU:C:2013:222, point 49), ainsi que du 12 mars 2026, Zirvatta (C‑597/24, ci-après l’« arrêt Zirvatta », EU:C:2026:198, point 49 et jurisprudence citée).


30 Arrêt Zirvatta (point 50 et jurisprudence citée).


31 Voir, en ce sens, arrêt Zirvatta (point 49 et jurisprudence citée).


32 Voir, en ce sens, arrêt Zirvatta (points 55 et 56).


33 Arrêt Ca Na Negreta (points 44 et 45 ainsi que jurisprudence citée).


34 Arrêt Ca Na Negreta (point 50).


35 Arrêt Ca Na Negreta (point 53).


36 Voir, en ce sens, arrêt Ca Na Negreta (point 49).


37 Selon la jurisprudence de la Cour, la notion de « licenciement » vise, notamment, la cessation unilatérale de toute activité mentionnée à l’article 3, paragraphe 1, sous a), de la directive 2000/78. Ainsi, cette notion doit être interprétée en ce sens qu’elle englobe toute cessation du contrat de travail non voulue par le travailleur, et donc sans son consentement (voir arrêt Ca Na Negreta, point 36 et jurisprudence citée).


38 Voir, en ce sens, arrêt du 27 février 2025, AEON NEPREMIČNINE e.a. (C‑674/23, EU:C:2025:113, point 62 ainsi que jurisprudence citée).


39 L’INSS se réfère à cet égard à l’article 43, paragraphe 3, de la loi no 16/1991, selon lequel le passage au service actif modulé n’entraîne aucune diminution de la rémunération de base ou du grade personnel des agents concernés. La juridiction de renvoi relève cependant que, en pratique, l’affectation de GC au service actif modulé s’est accompagnée d’une diminution de son salaire liée à la suppression des compléments afférents au travail de nuit et pendant les week-ends.


40 Voir, également, arrêt Ca Na Negreta (point 50).


41 Voir, en ce sens, arrêt Zirvatta (point 56).


42 Voir, à cet égard, note en bas de page 20 des présentes conclusions.


43 Comme je l’ai souligné dans mes conclusions dans l’affaire HR Rail (C‑485/20, EU:C:2021:916, point 68), la société ne peut pas progresser si elle laisse de côté les personnes handicapées, notamment en ce qui concerne l’emploi et le travail et, en ce sens, les aménagements raisonnables constituent une mesure préventive pour maintenir l’emploi des personnes handicapées.