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AccueilDroit européen62025CC0279
Arrêt CJUE62025CC0279

Conclusions de l'avocat général M. J. Richard de la Tour, présentées le 9 juillet 2026.###

CELEX62025CC0279
TypeArrêt CJUE
Datejeudi 9 juillet 2026

Texte intégral

Édition provisoire

CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL

M. JEAN RICHARD DE LA TOUR

présentées le 9 juillet 2026 (1)

Affaire C‑279/25

IC

contre

Land Baden-Württemberg,

en présence de

Vertreterin des Bundesinteresses beim Bundesverwaltungsgericht

[demande de décision préjudicielle formée par le Bundesverwaltungsgericht (Cour administrative fédérale, Allemagne)]

« Renvoi préjudiciel – Citoyenneté de l’Union – Article 21, paragraphe 1, TFUE – Droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres – Citoyen de l’Union possédant la nationalité de deux États membres à la naissance – Citoyen de l’Union se déplaçant entre les États membres dont il est ressortissant – Droit de séjour du ressortissant d’un pays tiers, membre de la famille »






I. Introduction

1. Une personne possédant la nationalité de deux États membres entre lesquels elle a circulé peut-elle exciper de la nationalité de son État membre d’origine A devant les autorités de son État membre d’origine B en faisant valoir qu’elle a exercé le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres que lui confère le droit de l’Union et réclamer le régime juridique qui en découle (2) ?

2. Cette question est d’une importance cruciale. En effet, si la double nationalité était jadis considérée avec suspicion par les États parce que le lien de nationalité devait être exclusif, ce statut est aujourd’hui largement admis (3) et le nombre de citoyens de l’Union possédant la nationalité de deux États membres à leur naissance est toujours plus important. Cette situation résulte de la multiplication des mouvements transfrontaliers de personnes dans l’Union européenne, de la naissance de familles binationales et de l’adoption de législations nationales par lesquelles les États membres reconnaissent le principe de l’égalité des sexes en matière de transmission de la nationalité et autorisent la détention de plusieurs passeports (4).

3. En 2025, 3 612 000 citoyens allemands possédaient la double nationalité. En raison d’une proximité géographique, de liens historiques et d’une coopération étroite renforcée entre la République fédérale d’Allemagne et la République de Pologne, la part des ressortissants allemands disposant également de la nationalité polonaise était la plus représentée sur le territoire allemand puisqu’elle concernait 458 000 personnes, loin devant les ressortissants germano-italiens, germano-roumains, germano-grecs et germano-français (5). Le Gesetz zur Modernisierung des Staatsangehörigkeitsrechts (loi portant modernisation du droit de la nationalité) (6), du 22 mars 2024, qui est entré en vigueur le 27 juin 2024, devrait accentuer ce phénomène à l’avenir dans la mesure où cette loi admet désormais la double nationalité à la naissance et autorise la naturalisation après cinq années de résidence (7).

4. Le présent renvoi préjudiciel s’inscrit dans le cadre d’un litige opposant IC, un ressortissant algérien, aux autorités allemandes au sujet de la légalité d’une décision par laquelle celles-ci ont refusé de lui accorder le bénéfice d’un droit de séjour dérivé qu’il sollicitait en sa qualité de conjoint d’une citoyenne de l’Union possédant la double nationalité allemande et polonaise (ci-après l’« intéressée »). Ces dernières ont considéré que cette citoyenne de l’Union n’avait pas exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres au sens de l’article 21, paragraphe 1, TFUE en se déplaçant de la Pologne vers l’Allemagne.

5. Alors que la double nationalité est aujourd’hui considérée comme le talon d’Achille de la citoyenneté de l’Union (8), la Cour est invitée à préciser sa jurisprudence et notamment à déterminer si les citoyens de l’Union possédant la nationalité de deux États membres et se trouvant sur le territoire de l’un de ces États membres y séjournent sur le fondement du droit national ou sur celui du droit de l’Union ainsi que, en conséquence, quelles sont les règles applicables au séjour des ressortissants de pays tiers qui sont des membres de leur famille.

6. Dans les présentes conclusions, j’exposerai les raisons pour lesquelles je considère qu’un citoyen de l’Union qui, comme l’intéressée, a quitté l’État membre sur le territoire duquel il est né et dont il possède la nationalité depuis la naissance pour se rendre sur le territoire d’un autre État membre, dont il possède également la nationalité depuis la naissance et dans lequel il a fondé et développé sa vie familiale, n’a pas fait usage de son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres au sens de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, malgré le franchissement de la frontière entre ces deux États. En particulier, j’expliquerai que la solution dégagée par la Cour dans l’arrêt du 14 novembre 2017, Lounes (9), ne paraît pas applicable par analogie, dès lors qu’un tel citoyen ne peut revendiquer le bénéfice de droits antérieurement acquis sur le fondement de la directive 2004/38/CE (10).

II. Les faits du litige au principal et la question préjudicielle

7. Le requérant est un ressortissant algérien résidant sur le territoire allemand depuis l’année 2009. Sa demande de protection internationale ayant été rejetée, son séjour est irrégulier, mais il est néanmoins toléré en vertu d’autorisations exceptionnelles. Il est le père de trois enfants qui sont nés en Allemagne respectivement en 2012, 2016 et 2018 et qui résident sur le territoire allemand. La mère de ses enfants, avec laquelle il s’est marié en 2017, est de nationalités allemande et polonaise. Après avoir vécu en Pologne jusqu’en 2008, elle s’est installée à l’âge de douze ans sur le territoire allemand, bénéficiant d’un permis de séjour à durée illimitée avant qu’il ne soit constaté qu’elle avait la nationalité allemande depuis sa naissance, par filiation. À l’exception de séjours sporadiques en Pologne, elle réside de façon permanente sur le territoire allemand depuis lors.

8. Le requérant a fait l’objet de diverses poursuites pénales et s’est trouvé à plusieurs reprises en détention, à titre provisoire ou après condamnation, ainsi que dans le cadre d’un placement d’office en établissement psychiatrique (11). Le requérant et l’intéressée ont divorcé le 18 juin 2021.

9. Dans cet intervalle, en 2018, le requérant a sollicité la délivrance d’une carte de séjour sur le fondement de l’article 5, paragraphe 1, première phrase, du Gesetz über die allgemeine Freizügigkeit von Unionsbürgern (loi sur la libre circulation des citoyens de l’Union) (12), du 30 juillet 2004 (13). Cette carte lui ayant été refusée, le requérant a alors introduit un recours contre ce refus devant le Verwaltungsgericht Sigmaringen (tribunal administratif de Sigmaringen, Allemagne), lequel a été rejeté. Le requérant a fait appel de cette décision devant le Verwaltungsgerichtshof Baden-Württemberg (tribunal administratif supérieur de Bade-Wurtemberg, Allemagne). Cet appel a également été rejeté par décision du 5 juillet 2023. En substance, les autorités judiciaires ont considéré que l’intéressée, épouse du requérant, n’avait pas exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres au sens de l’article 21, paragraphe 1, TFUE en se déplaçant de la Pologne vers l’Allemagne (14).

10. En conséquence, le requérant a saisi le Bundesverwaltungsgericht (Cour administrative fédérale, Allemagne) d’un recours en « Revision », faisant valoir, en substance, que l’intéressée ayant, à l’âge de douze ans, exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres en s’installant en Allemagne, il bénéficie d’un droit de séjour dérivé tiré du statut de citoyenne de l’Union de celle-ci.

11. Ayant des doutes quant à la portée de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, et notamment quant à l’applicabilité des principes dégagés par la Cour dans l’arrêt Lounes, cette juridiction a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :

« L’article 21, paragraphe 1, TFUE s’applique-t-il à un citoyen de l’Union qui possède depuis sa naissance la nationalité de deux États membres et qui a séjourné dans l’un – jusqu’à l’âge de douze ans – puis dans l’autre de ces États, de sorte que ce citoyen de l’Union peut conférer un droit de séjour dérivé à un ressortissant d’un pays tiers avec lequel il a été marié pendant un certain temps et avec lequel il a séjourné dans le second État membre dont il possède la nationalité ? »

12. Des observations écrites ont été déposées par le requérant, par le gouvernement allemand ainsi que par la Commission européenne. Ces parties et intéressés ont participé à l’audience qui s’est tenue le 22 avril 2026, au cours de laquelle ils ont également répondu aux questions pour réponse orale posées par la Cour.

13. Il ressort des débats qui se sont tenus lors de cette audience que le requérant séjourne toujours de manière irrégulière sur le territoire allemand, mais que son séjour reste toléré. Il s’est remarié et est devenu père d’un quatrième enfant.

III. Analyse

A. Observations liminaires

14. Avant d’entamer l’examen de la question préjudicielle, je formulerai deux observations liminaires.

15. La première observation concerne la question du statut juridique de l’intéressée, citoyenne de l’Union, au moment du franchissement de la frontière germano-polonaise. Cette observation est essentielle, car de la réponse à cette question découle l’applicabilité de la directive 2004/38.

16. Dans sa décision de renvoi, le Bundesverwaltungsgericht (Cour administrative fédérale) part du principe que l’intéressée, citoyenne de l’Union, s’est vu conférer la nationalité de deux États membres à la naissance. Cela se traduit dans les termes mêmes de sa question préjudicielle. Pour autant, il se demande si la circonstance selon laquelle la nationalité allemande de l’intéressée n’a été révélée que postérieurement à son installation sur le territoire allemand est susceptible d’avoir une influence sur l’appréciation de l’exercice, par celle-ci, de son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres au sens de l’article 21, paragraphe 1, TFUE.

17. Je considère que cette circonstance ne doit pas être prise en compte aux fins de l’examen de la question préjudicielle. En effet, dans la mesure où la reconnaissance d’un lien de nationalité est un acte déclaratif, cette reconnaissance a produit ses effets rétroactivement depuis la naissance du citoyen de l’Union, de sorte que l’intéressée ne saurait être considérée comme « uniquement polonaise » au moment où elle a franchi la frontière avec la République fédérale d’Allemagne, comme le soutient le requérant. Dès lors, et dans la mesure où l’intéressée, citoyenne de l’Union, a successivement vécu dans les deux États membres dont elle est ressortissante, la directive 2004/38, qui fixe les limitations et les conditions de l’exercice par les citoyens de l’Union de leur droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres prévu à l’article 21, paragraphe 1, TFUE (15), n’a jamais été d’application. Ce point n’est pas contesté dans l’affaire au principal. Je rappelle, en effet, que, selon l’article 3, paragraphe 1, de cette directive, celle-ci s’applique à tout citoyen de l’Union qui se rend ou séjourne dans un État membre autre que celui dont il a la nationalité, ainsi qu’aux membres de sa famille qui l’accompagnent ou le rejoignent. Conformément à la jurisprudence de la Cour, ladite directive n’a donc pas vocation à régir les droits dérivés des membres de la famille de ce citoyen de l’Union au sein d’un État membre dont il possède la nationalité (16).

18. La seconde observation concerne la pertinence de la jurisprudence que la Cour a dégagée à propos des entraves au droit du citoyen de l’Union de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres qui découlent du refus opposé par les autorités nationales de reconnaître ou de modifier son nom patronymique.

19. En effet, la décision de renvoi ainsi que les observations du requérant et de la Commission font référence aux principes dégagés par la Cour dans les arrêts du 2 octobre 2003, Garcia Avello (17), du 8 juin 2017, Freitag (18), et du 25 novembre 2025, Wojewoda Mazowiecki (19). Toutefois, les fins poursuivies par ces acteurs de la procédure sont différentes : si la juridiction de renvoi tend à établir l’existence d’un lien de rattachement avec le droit de l’Union, le requérant et la Commission cherchent, quant à eux, à démontrer l’applicabilité de l’article 21 TFUE et le bénéfice des droits qui y sont attachés à l’égard des citoyens de l’Union possédant la nationalité de deux États membres sur le territoire de l’un de ces États membres.

20. Je ne pense pas que cette jurisprudence puisse être appliquée par analogie. En effet, les règles régissant la reconnaissance, la transcription ou bien encore la modification de données relatives à l’état civil du citoyen de l’Union, telles que le nom patronymique, le genre ou encore l’état matrimonial, et celles gouvernant le droit de séjour des ressortissants de pays tiers, membres de sa famille, si elles participent toutes à la réalisation d’un espace de libre circulation et de séjour dans l’Union, répondent à des objectifs distincts et présentent des particularités structurées autour de principes spécifiques.

21. Par conséquent, je concentrerai mon analyse sur les principes que la Cour a dégagés quant au champ d’application de l’article 21, paragraphe 1, TFUE dans le seul contexte de l’octroi de droits de séjour dérivés aux ressortissants de pays tiers, membres de la famille de citoyens de l’Union.

B. Examen du champ d’application de l’article 21, paragraphe 1, TFUE

22. Par sa question préjudicielle, la juridiction de renvoi demande, en substance, à la Cour si un citoyen de l’Union qui s’est déplacé entre deux États membres dont il possède la nationalité depuis sa naissance pour s’installer durablement dans l’un de ces États a exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres que lui reconnaît l’article 21, paragraphe 1, TFUE, de sorte que le ressortissant d’un pays tiers avec lequel il a créé et développé sa vie de famille dans ce dernier État peut se prévaloir auprès des autorités nationales compétentes d’un droit de séjour dérivé fondé sur les dispositions du droit de l’Union.

23. Pour les raisons que je vais à présent exposer, je pense que l’article 21, paragraphe 1, TFUE ne s’applique pas à une telle situation. Si le requérant et la Commission tendent à démontrer que la solution que la Cour a dégagée dans l’arrêt Lounes à propos d’un citoyen de l’Union ayant acquis une seconde nationalité à la suite de sa naturalisation dans l’État membre d’accueil peut être étendue à celle d’un citoyen de l’Union possédant la nationalité de deux États membres depuis la naissance, je démontrerai qu’il existe des différences substantielles entre ces deux situations qui s’opposent, à mon sens, à ce que la Cour suive une telle proposition.

1. Les principes dégagés dans l’arrêt McCarthy

24. Je rappelle que, dans l’arrêt du 5 mai 2011, McCarthy (20), la Cour a jugé, en substance, que l’article 21 TFUE n’est pas applicable à un citoyen de l’Union qui n’a jamais fait usage de son droit de libre circulation, qui a toujours séjourné dans un État membre dont il possède la nationalité et qui jouit, par ailleurs, de la nationalité d’un autre État membre. Dans l’affaire ayant donné lieu à cet arrêt, Mme Shirley McCarthy, une citoyenne de l’Union, avait introduit une demande de droit de séjour sur le fondement du droit de l’Union auprès du Royaume-Uni, dont elle possédait la nationalité et où elle avait toujours résidé. Elle possédait également la nationalité irlandaise. Cette demande visait à conférer à M. McCarthy, ressortissant d’un pays tiers, un droit de séjour au titre de la directive 2004/38, en tant que membre de sa famille, étant donné qu’un droit de séjour analogue ne résultait pas de l’application de la réglementation du Royaume-Uni sur l’immigration (21).

25. Dans son arrêt, la Cour a commencé par rappeler que les règles du traité en matière de libre circulation des personnes et les actes pris en exécution de celles-ci ne peuvent être appliqués à des situations qui ne présentent aucun facteur de rattachement à l’une quelconque des situations envisagées par le droit de l’Union et dont l’ensemble des éléments pertinents se cantonnent à l’intérieur d’un seul État membre (22). À cet égard, elle a également rappelé que la seule circonstance que la citoyenne de l’Union possède la nationalité de deux États membres ne suffit pas, en soi, pour considérer que sa situation relève de l’article 21 TFUE (23). Afin d’apprécier l’existence d’un lien de rattachement avec le droit de l’Union dans une situation dans laquelle Mme McCarthy n’avait pas fait usage de sa liberté de circulation, la Cour a examiné si le refus de droit de séjour opposé à son époux l’affectait dans son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres et, plus largement, dans les droits attachés à son statut de citoyenne de l’Union (24). En l’absence d’une telle atteinte, la Cour en a conclu que sa situation ne présentait aucun facteur de rattachement à l’une quelconque des situations envisagées par le droit de l’Union et que l’ensemble des éléments pertinents de celle-ci se cantonnaient à l’intérieur d’un seul État membre (25).

26. Dans la présente affaire, le fait que l’intéressée se soit déplacée entre les deux États membres dont elle possède la nationalité modifie-t-il cette conclusion ? Je ne le pense pas.

27. Il n’est pas contesté que l’intéressée, en tant qu’elle est ressortissante de deux États membres, à savoir la République de Pologne, sur le territoire de laquelle elle est née et a séjourné jusqu’à l’âge de douze ans, et la République fédérale d’Allemagne, sur le territoire de laquelle elle s’est rendue et a construit sa vie familiale, jouit du statut de citoyenne de l’Union. L’article 20, paragraphe 1, TFUE dispose en effet que toute personne ayant la nationalité d’un État membre jouit de ce statut, et que celui-ci s’ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas (26). Selon une jurisprudence constante, le statut de citoyen de l’Union constitue le statut fondamental des ressortissants des États membres (27). En cette qualité, l’intéressée peut donc se prévaloir, tant à l’égard de la République fédérale d’Allemagne qu’à l’égard de la République de Pologne, des droits afférents à ce statut, notamment du droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, tel que conféré par l’article 21, paragraphe 1, TFUE (28).

28. Toutefois, si l’intéressée a manifesté un certain degré de mobilité au sein de l’Union, je ne suis pas convaincu que ce mouvement transfrontalier entre des États membres dont elle possède la nationalité depuis sa naissance suffise, à lui seul, pour considérer qu’elle a exercé le droit que lui confère l’article 21, paragraphe 1, TFUE, aucun élément du dossier n’indiquant qu’elle a circulé ou séjourné sur le territoire d’un autre État membre que ceux de la République de Pologne et de la République fédérale d’Allemagne.

29. L’une des règles fondamentales du droit de l’Union en matière de liberté de circulation et de séjour est que cette liberté ne peut, en principe, être invoquée que par le ressortissant d’un État membre qui, en sa qualité de citoyen de l’Union, a circulé et a séjourné dans un État membre autre que son État membre d’origine, conformément à l’article 21 TFUE et dans les conditions énoncées par la directive 2004/38. La Cour a ainsi expressément jugé que le « droit à la libre circulation comprend [...] le droit pour les citoyens de l’Union [...] d’entrer dans un État membre autre que celui dont ils sont originaires » (29). Cela est conforme au principe selon lequel la citoyenneté de l’Union présente un caractère dérivé par rapport à la nationalité, celle-ci renvoyant à un statut juridique et politique qui est reconnu aux ressortissants d’un État membre au-delà de leur communauté politique étatique (30). La Cour a également jugé que ce droit peut être assorti des limitations et des restrictions prévues par le traité FUE ainsi que par les dispositions prises pour son application, celle-ci soulignant ainsi expressément, dans l’arrêt du 17 novembre 2011, Gaydarov (31), qu’il « n’est pas inconditionnel » (32).

30. Par conséquent, en l’état actuel du droit de l’Union, l’article 21 TFUE ne comprend pas le droit pour les citoyens de l’Union d’entrer et de séjourner sur le territoire de leur État membre d’origine, puisque ce droit est attaché à leur statut de ressortissant national. Ils tirent ledit droit non pas du droit de l’Union, mais de leur droit national. Contrairement au droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres attaché au statut de citoyen de l’Union, le même droit ne peut faire l’objet d’aucune limite ni restriction. La Cour a ainsi itérativement jugé que, en vertu d’un principe de droit international, un État membre ne saurait refuser à ses propres ressortissants le droit d’entrer sur son territoire et d’y demeurer et que ceux-ci y jouissent donc d’un droit de séjour inconditionnel (33).

31. Dans l’arrêt McCarthy, la Cour en a ainsi déduit que, étant donné que le séjour d’une personne résidant dans l’État membre de sa nationalité ne peut pas être soumis à conditions, la directive 2004/38, concernant les conditions d’exercice du droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, ne saurait avoir vocation à s’appliquer à un citoyen de l’Union qui jouit d’un droit de séjour inconditionnel en raison du fait qu’il séjourne dans l’État membre de sa nationalité (34). Je pense que ce raisonnement est applicable à l’article 21, paragraphe 1, TFUE, qui en constitue le fondement.

32. En l’occurrence, l’intéressée, citoyenne de l’Union, a quitté le territoire de la République de Pologne dont elle est ressortissante pour se rendre et séjourner sur le territoire de la République fédérale d’Allemagne, dont elle a également la nationalité, non pas dans le cadre de l’exercice de son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres que lui reconnaît l’article 21, paragraphe 1, TFUE, mais sur le fondement du droit autonome et inconditionnel d’accès et de séjour que lui confère sa nationalité (35). En l’absence d’une telle prémisse, et parce que les éventuels droits conférés aux ressortissants de pays tiers sont non pas des droits propres à ces derniers, mais des droits dérivés de ceux dont jouit le citoyen de l’Union (36), on ne saurait exiger de la République fédérale d’Allemagne qu’elle accorde au requérant, en sa qualité de membre de la famille d’une citoyenne de l’Union, un droit de séjour qui serait directement fondé sur l’article 21, paragraphe 1, TFUE, alors que l’ensemble des éléments pertinents se cantonne à l’intérieur de cet État membre, le couple s’étant rencontré et ayant fondé sa vie familiale sur le territoire allemand avant de la développer et d’y mettre fin sur ce même territoire.

33. Ainsi, malgré le mouvement transfrontalier de l’intéressée, j’estime que cette citoyenne de l’Union qui s’est déplacée entre les États membres dont elle possède la nationalité depuis sa naissance et sur le territoire desquels elle a toujours résidé n’a pas fait usage de son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres au sens de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, de sorte que le requérant ne saurait tirer un droit de séjour qui serait directement fondé sur cette disposition.

34. En outre, le requérant ne saurait davantage bénéficier, à mon sens, d’un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE. Comme le rappelle la Cour, la finalité et la justification des droits dérivés de ceux dont jouit le citoyen de l’Union se fondent sur la constatation que le refus de leur reconnaissance est de nature à porter atteinte à la liberté de circulation et de séjour du citoyen de l’Union (37). Or, je ne pense pas que la situation en cause soit assimilable aux situations très particulières dans lesquelles les États membres, malgré l’absence de mouvement transfrontalier du citoyen de l’Union, sont tenus de reconnaître un tel droit de séjour sous peine de priver ce dernier de la jouissance effective de l’essentiel des droits que lui confère son statut de citoyen de l’Union (38).

35. Conformément à une jurisprudence constante, que la Cour a dégagée dans l’arrêt du 8 mars 2011, Ruiz Zambrano (39), il existe en effet des situations dans lesquelles, « en dépit du fait que le droit dérivé de l’Union relatif au droit de séjour des ressortissants de pays tiers n’est pas applicable et que le citoyen de l’Union concerné n’a pas fait usage de sa liberté de circulation et de séjour, un droit de séjour dérivé au titre de l’article 20 TFUE doit être accordé à un ressortissant d’un pays tiers, membre de la famille de ce citoyen, sous peine de méconnaître l’effet utile de la citoyenneté de l’Union, si, comme conséquence du refus d’un tel droit, ledit citoyen se voyait obligé, en fait, de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble, le privant ainsi de la jouissance effective de l’essentiel des droits conférés par [son statut de citoyen de l’Union] » (40).

36. Comme l’a rappelé la Cour dans l’arrêt Safi, ces situations sont caractérisées par le fait que, même si elles sont régies par des réglementations relevant a priori de la compétence des États membres, à savoir celles concernant le droit d’entrée et de séjour des ressortissants de pays tiers en dehors du champ d’application des dispositions du droit dérivé de l’Union, lesdites situations ont tout de même un rapport intrinsèque avec la liberté de circulation et de séjour d’un citoyen de l’Union, qui s’oppose à ce que ce droit d’entrée et de séjour soit refusé auxdits ressortissants dans l’État membre où réside ce citoyen, afin de ne pas porter atteinte à cette liberté (41). Toutefois, le refus d’accorder un tel droit de séjour n’est susceptible de mettre en cause l’effet utile de la citoyenneté de l’Union que s’il existe, entre le ressortissant d’un pays tiers concerné et le citoyen de l’Union, membre de sa famille, une relation de dépendance telle qu’elle aboutirait à ce que ce dernier soit contraint d’accompagner le ressortissant d’un pays tiers en cause et de quitter le territoire de l’Union, pris dans son ensemble (42).

37. Or, contrairement à la situation qui était en cause dans les affaires ayant donné lieu à l’arrêt du 8 mars 2011, Ruiz Zambrano (43), ou encore aux arrêts du 10 mai 2017, Chavez-Vilchez e.a. (44), et du 8 mai 2018, K.A. e.a. (Regroupement familial en Belgique) (45), aucun élément de la situation de l’intéressée, telle qu’elle est exposée dans la décision de renvoi, ne fait apparaître que le refus de droit de séjour opposé au requérant risquerait de la priver, elle ou ses enfants mineurs, de la jouissance effective de l’essentiel des droits que leur confère leur statut de citoyens de l’Union (46). En effet, rien n’indique que, en conséquence de ce refus, ces derniers ont été contraints de quitter le territoire de l’Union ou qu’ils ont été entravés dans leur droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire d’autres États membres dont ils ne possèdent pas la nationalité. Le requérant a toujours bénéficié sur le territoire allemand d’un régime de tolérance administrative et, malgré le rejet de sa demande de titre de séjour, les membres de sa famille ont toujours séjourné sur le territoire allemand. En outre, ce risque peut raisonnablement être écarté aujourd’hui dans la mesure où, premièrement, il ressort de la décision de renvoi que le couple a divorcé en 2021, deuxièmement, il ressort des constatations dressées par le Verwaltungsgerichtshof Baden-Württemberg (tribunal administratif supérieur de Bade-Wurtemberg) qu’il n’existe pas de dépendance effective entre le requérant et les enfants nés de son union avec l’intéressée (47) et, troisièmement, le représentant du requérant a indiqué lors de l’audience que ce dernier avait désormais fondé un nouveau foyer.

38. Par conséquent, la situation en cause ne saurait être qualifiée de « situation très particulière » justifiant que la République fédérale d’Allemagne octroie à titre exceptionnel un droit de séjour dérivé à un ressortissant d’un pays tiers, membre de la famille d’un citoyen de l’Union, sur le fondement de l’article 20 TFUE afin de garantir l’effet utile de la citoyenneté de l’Union.

2. Les principes dégagés dans l’arrêt Lounes

39. La solution dégagée par la Cour dans l’arrêt Lounes (48), confirmée depuis dans l’arrêt Chief Appeals Officer e.a., ne me paraît pas applicable à une situation telle que celle en cause.

40. Je dois reconnaître que l’idée d’étendre cette solution se présente assez spontanément à l’esprit en raison d’une analogie factuelle. Cette analogie tient au fait que, dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Lounes, comme dans l’affaire au principal, la citoyenne de l’Union s’est déplacée entre deux États membres dont elle possédait la nationalité au moment où elle a créé et développé sa vie familiale avec un ressortissant d’un pays tiers.

41. L’affaire ayant donné lieu à l’arrêt Lounesconcernait plus particulièrement la situation d’une ressortissante espagnole, Mme Ormazabal, qui après s’être rendue, dans l’exercice de sa liberté de circulation, et avoir séjourné pendant plusieurs années sur le territoire du Royaume-Uni dont elle ne possédait pas la nationalité, en vertu et dans le respect de l’article 7, paragraphe 1, ou de l’article 16, paragraphe 1, de la directive 2004/38, a acquis la nationalité de cet État par la voie de la naturalisation sans renoncer à sa nationalité espagnole. Plusieurs années plus tard, elle a épousé un ressortissant d’un pays tiers, lequel a sollicité auprès des autorités du Royaume-Uni un titre de séjour dérivé sur le fondement de l’article 21 TFUE.

42. Dans cette hypothèse, la Cour a jugé que le citoyen de l’Union devait pouvoir « continuer à jouir, dans l’État membre d’accueil, des droits tirés de [l’article 21, paragraphe 1, TFUE], après avoir acquis la nationalité de cet État membre » (49) pour trois motifs : garantir la cohérence du système qui repose sur une logique d’intégration du citoyen de l’Union, assurer l’effet utile de l’article 21 TFUE et promouvoir l’égalité de traitement entre les citoyens de l’Union.

43. Plus précisément, la Cour a jugé qu’il serait contraire à la logique d’intégration progressive favorisée par l’article 21 TFUE qu’un tel citoyen, qui s’était vu conférer des droits en vertu de cet article du fait de l’exercice de sa liberté de circulation, soit tenu de renoncer au bénéfice de ces droits, notamment de celui de mener une vie familiale dans l’État membre d’accueil, au motif qu’il avait recherché, par la voie de la naturalisation dans cet État membre, une insertion plus poussée dans la société de celui‑ci (50). La Cour a ainsi souligné que les droits conférés à un citoyen de l’Union dans l’État membre d’accueil, notamment celui de mener une vie de famille avec un ressortissant d’un pays tiers, se réduiraient à mesure de son insertion dans la société de cet État membre et en fonction du nombre de nationalités dont il dispose (51).

44. La Cour a également relevé que l’effet utile des droits conférés aux citoyens de l’Union par l’article 21, paragraphe 1, TFUE exigeait qu’un citoyen dans une telle situation puisse continuer à jouir, dans l’État membre d’accueil, des droits tirés de cette disposition, après avoir acquis la nationalité de cet État membre en sus de sa nationalité d’origine, et, en particulier, puisse développer une vie de famille avec son conjoint ressortissant d’un pays tiers, par l’octroi d’un droit de séjour dérivé à ce dernier (52). Ainsi, alors que la Cour exige du citoyen de l’Union de retour dans son pays d’origine qu’il soit accompagné par le ressortissant d’un pays tiers, en revanche, elle révoque ici une telle exigence, le citoyen de l’Union pouvant bénéficier des droits conférés par la directive 2004/38, même s’il crée et développe sa vie familiale postérieurement à son arrivée sur le territoire de l’État membre dont il a acquis la nationalité (53).

45. Enfin, la Cour a relevé que, à défaut, un citoyen de l’Union ayant exercé sa liberté de circulation et ayant acquis la nationalité de l’État membre d’accueil en sus de sa nationalité d’origine serait, en ce qui concerne sa vie de famille, traité moins favorablement qu’un citoyen de l’Union ayant également exercé cette liberté mais ne possédant que sa nationalité d’origine (54).

46. Cette jurisprudence ne me paraît pas être applicable par analogie à la situation d’un citoyen de l’Union qui possède depuis sa naissance la nationalité de l’État membre sur le territoire duquel il réside.

47. Premièrement, une telle extension exigerait d’admettre que le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres visé à l’article 21 TFUE comprendrait aussi le droit pour les citoyens de l’Union d’entrer et de séjourner dans leur État membre d’origine. Or, je rappelle que, compte tenu de la nature et de la portée du lien de nationalité, le droit d’entrer et de séjourner dans son propre État membre ne peut être assorti des « limitations et conditions » auxquelles tant l’article 20, paragraphe 2, que l’article 21, paragraphe 1, TFUE renvoient expressément (55).

48. Deuxièmement, une telle interprétation reviendrait à limiter encore davantage la compétence des États membres s’agissant des conditions de séjour des ressortissants de pays tiers, membres de la famille d’un citoyen de l’Union, et aboutirait finalement à la reconnaissance sans limites de droits attachés à la citoyenneté de l’Union, alors qu’aucune disposition des traités ne le prévoit expressément, la citoyenneté de l’Union présentant un caractère dérivé et complémentaire par rapport à la nationalité d’un État membre au regard des termes de l’article 20, paragraphe 1, TFUE. En effet, sur la base de cette interprétation, sur le seul fondement de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, même lu à la lumière de l’article 7 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, les États membres seraient tenus d’accorder à leurs ressortissants possédant également la nationalité d’un autre État membre les droits et les avantages attachés à l’exercice du droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, parmi lesquels figure le droit de séjour dérivé, alors que la directive 2004/38 n’aurait jamais été d’application.

49. C’est ici à mon sens que réside la différence la plus importante avec les affaires ayant donné lieu aux arrêts Lounes et Chief Appeals Officer e.a., et que se loge la principale difficulté pour admettre l’extension de la solution dégagée par la Cour dans ces arrêts.

50. En effet, dans chacune de ces affaires, la ressortissante nationale a « activé » le jeu de la citoyenneté de l’Union en exerçant son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres dans les conditions posées par la directive 2004/38, préalablement à sa naturalisation dans l’État membre d’accueil. Cela a eu pour conséquence de faire entrer ab initio son statut juridique, notamment sa situation personnelle et familiale, dans le champ d’application du droit de l’Union puisqu’elle est devenue titulaire de droits nouveaux découlant du droit de l’Union (56). Selon la doctrine, la citoyenneté de l’Union crée ainsi un cercle supplémentaire de droits pour les ressortissants nationaux. Elle ajoute au premier groupe de droits liés à la nationalité dont jouit le ressortissant national un second cercle de droits nouveaux dont jouissent les ressortissants de tous les États membres conformément aux dispositions prévues par les traités (57). Ainsi, c’est en raison même de l’exercice de son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres dans les conditions posées par la directive 2004/38 et de l’« intégration progressive » qui en a résulté dans l’État membre d’accueil, que Mme Ormazabal a acquis sa nationalité britannique et c’est uniquement en lien avec les droits acquis antérieurement que la Cour a admis une « application par analogie » de cette directive à son séjour au Royaume-Uni (58). Il était dès lors essentiel pour la Cour que les droits qu’elle avait acquis antérieurement au titre de ladite directive, notamment son droit au regroupement familial, soient maintenus sur le territoire britannique par le prisme de l’article 21, paragraphe 1, TFUE. Il importait peu que l’on considère la citoyenneté espagnole ou la citoyenneté britannique de l’intéressée puisque celle-ci se présentait avant tout comme une citoyenne de l’Union ayant exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres et dont le droit au regroupement familial qui lui avait été reconnu devait être protégé (59). Il en allait non seulement de l’effet utile de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, mais aussi de l’autonomie et de l’autorité de l’ordre juridique de l’Union.

51. Or, dans une situation telle que celle en cause au principal, le citoyen de l’Union ne peut jamais revendiquer le bénéfice de droits antérieurement acquis grâce à l’« activation » de la directive 2004/38 puisque, ainsi que la Cour l’a itérativement jugé, celle-ci ne lui est jamais applicable dès lors qu’il circule et séjourne sur le territoire d’États membres dont il possède la nationalité. Étant donné qu’il lui est impossible d’acquérir ces droits, ces derniers ne peuvent, par conséquent, pas être maintenus (60).

52. En l’état actuel du droit de l’Union et sauf à vouloir étendre le champ d’application de l’article 21, paragraphe 1, TFUE, l’intéressée se trouve donc, quant aux conditions de séjour du membre de sa famille, ressortissant d’un pays tiers, dans une situation juridique comparable à celle d’un citoyen allemand « statique » qui a toujours vécu en Allemagne et qui a créé et développé sa vie familiale dans ce même État.

53. Il est vrai qu’une telle solution aboutit à introduire une différence de traitement entre les citoyens de l’Union possédant la nationalité de deux États membres, selon la manière dont ils se sont vus conférer cette double nationalité. D’un côté, il y a le citoyen de l’Union qui, comme l’intéressée, possède la nationalité de deux États membres depuis la naissance et que l’on doit considérer comme « statique », parce qu’il s’est toujours déplacé et a toujours séjourné dans les États membres dont il possède la nationalité. D’un autre côté, il y a le citoyen de l’Union qui, comme Mme Ormazabal, a acquis la nationalité d’un deuxième État membre par la voie de la naturalisation et que l’on doit considérer comme « mobile ». À sa première nationalité s’est ajoutée une seconde qu’il a pu acquérir parce qu’il a exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres (61).

54. Toutefois, la situation juridique de l’intéressée et de Mme Ormazabal doit être distinguée puisque seule cette dernière a usé des droits tirés de la directive 2004/38.

55. Cette différence de traitement me semble donc comparable à celle que l’on admet entre un ressortissant national « statique », qui a toujours séjourné dans son État membre d’origine, et un ressortissant national « mobile » qui a fait usage de son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres en se déplaçant dans un État membre autre que son État membre d’origine.

56. À cet égard, il est important de relever qu’une extension de la solution dégagée par la Cour dans l’arrêt Lounes aboutirait à introduire une différence de traitement entre les ressortissants nationaux, selon qu’ils possèdent ou non une autre nationalité. En effet, le ressortissant national « statique » qui possède uniquement la nationalité de l’État membre sur le territoire duquel il a toujours résidé avec sa famille relève de la seule législation nationale sur l’immigration, alors que le ressortissant qui possède la nationalité de deux États membres qui, comme l’intéressée, a également fondé et développé sa vie de famille sur ce même territoire pourrait se prévaloir de dispositions plus favorables en matière de droit d’entrée et de séjour. Or, du point de vue des règles en matière de droit d’entrée et de séjour des membres de leur famille ressortissants de pays tiers, leur situation personnelle et familiale me semble tout à fait comparable. Une telle interprétation pourrait alors être contraire aux termes de l’article 17, paragraphe 1, de la convention européenne sur la nationalité en vertu duquel « [l]es ressortissants d’un État Partie possédant une autre nationalité doivent avoir, sur le territoire de cet État Partie dans lequel ils résident, les mêmes droits et devoirs que les autres ressortissants de cet État Partie ».

57. Au regard de l’ensemble de ces éléments, je considère que l’article 21, paragraphe 1, TFUE n’est pas applicable à la situation d’un citoyen de l’Union qui n’a pas exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres dans les conditions posées par la directive 2004/38 en se déplaçant entre deux États membres dont il possède la nationalité depuis sa naissance et qui a développé sa vie familiale avec un ressortissant d’un pays tiers, alors qu’il était déjà installé durablement sur le territoire de l’un de ces États. En l’occurrence, cet article ne s’oppose donc pas à ce que les autorités administratives allemandes examinent la demande de droit de séjour introduite par le requérant conformément aux dispositions du droit national régissant le droit de séjour du membre de la famille, ressortissant d’un pays tiers, de l’intéressée.

58. Je proposerai, par conséquent, à la Cour de dire pour droit que l’article 21, paragraphe 1, TFUE n’est pas applicable à un citoyen de l’Union qui a toujours séjourné dans l’un ou l’autre des États membres dont il possède la nationalité depuis sa naissance et n’a ainsi pas exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, pour autant que la situation de ce citoyen ne comporte pas l’application de mesures d’un État membre qui auraient pour effet de le priver de la jouissance effective de l’essentiel des droits conférés par son statut de citoyen de l’Union ou d’entraver l’exercice de ce droit.

IV. Conclusion

59. Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, je propose à la Cour de répondre à la question préjudicielle posée par le Bundesverwaltungsgericht (Cour administrative fédérale, Allemagne) de la manière suivante :

L’article 21, paragraphe 1, TFUE n’est pas applicable à un citoyen de l’Union qui a toujours séjourné dans l’un ou l’autre des États membres dont il possède la nationalité depuis sa naissance et n’a ainsi pas exercé son droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, pour autant que la situation de ce citoyen ne comporte pas l’application de mesures d’un État membre qui auraient pour effet de le priver de la jouissance effective de l’essentiel des droits conférés par son statut de citoyen de l’Union ou d’entraver l’exercice de ce droit.


1 Langue originale : le français.


2 Il existe en droit français une expression selon laquelle « nul ne peut se prévaloir de son extranéité ». Cela signifie qu’un Français ne peut pas exciper d’une autre nationalité pour échapper, en France, à ses obligations juridiques.


3 Pour une approche historique, voir Kochenov, D., « Double Nationality in the EU : An Argument for Tolerance », European Law Journal, no 3, Blackwell, Oxford, 2011, p. 323 à 343, en particulier p. 326 et suiv.


4 Voir de Groot, D., « Free Movement of Dual EU Citizens », dans Cambien, N., Kochenov, D., et Muir, E., European Citizenship under Stress : Social Justice, Brexit and Other Challenges, Brill Nijhoff, Leyde, 2020, p. 67 à 109.


5 Voir document intitulé « Population in private households by migrant background and dual citizenship » de Destatis, Statistisches Bundesamt, l’office fédéral des statistiques allemand, disponible à l’adresse Internet suivante : https://www.destatis.de/EN/Themes/Society-Environment/Population/Migration-Integration/Tables/migrant-status-dual-citizenships.html. Le nombre de ressortissants germano-italiens s’élevait à 194 000, de germano-roumains à 151 000, de germano-grecs à 104 000 et de germano-français à 91 000.


6 BGBl. 2024 I, no 104, et rectificatif BGBl. 2025 I, no 98.


7 S’agissant des points essentiels de cette réforme, voir précisions disponibles à l’adresse Internet suivante : https://www.bundesregierung.de/breg-de/aktuelles/droit-nationalite-2254386.


8 Voir Szpunar, M, et Blas López, M. E., « Some Reflections on Member State Nationality : A Prerequisite of EU Citizenship and an Obstacle to Its Enjoyment », dans Kochenov, D., EU Citizenship and Federalism : The Role of Rights, Cambridge University Press, Cambridge, 2017, p. 107 à 124, en particulier p. 108 et 122. Sur les rapports entre la nationalité d’un État membre et la citoyenneté de l’Union, voir conclusions de l’avocat général Poiares Maduro dans l’affaire Rottmann (C‑135/08, EU:C:2009:588, point 23).


9 C‑165/16, ci-après l’« arrêt Lounes », EU:C:2017:862.


10 Directive du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) no 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE, 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE (JO 2004, L 158, p. 77, ainsi que rectificatifs JO 2004, L 229, p. 35, et JO 2005, L 197, p. 34).


11 Il ressort des pièces du dossier national que le requérant a purgé différentes peines de prison entre le mois de juin 2012 et le mois de septembre 2022, en raison de sept condamnations pénales pour des délits de détérioration de biens, de vol, de coups et blessures volontaires, de fraude, de complicité d’agression sexuelle, de trafic illicite de stupéfiants ainsi que de conduite sans permis. Une procédure d’expulsion initiée par l’administration allemande au mois de mai 2016 a été suspendue pour raisons familiales au mois de février 2020.


12 BGBl. 2004 I, p. 1986.


13 Dans sa version issue de la loi du 20 avril 2023 (BGBl. 2023 I, p. 106). L’article 5, paragraphe 1, première phrase, de ladite loi dispose que, « [d]ans les six mois suivant la communication des informations nécessaires, les membres de la famille qui bénéficient de la libre circulation sans être citoyens de l’Union se voient délivrer d’office une carte de séjour de membre de la famille d’un citoyen de l’Union, valable pendant cinq ans ».


14 Dans sa décision du 5 juillet 2023, le Verwaltungsgerichtshof Baden-Württemberg (tribunal administratif supérieur de Bade-Wurtemberg) a constaté qu’il n’existait pas de dépendance effective entre le requérant et ses enfants (point 25).


15 Voir arrêt du 22 février 2024, Direcţia pentru Evidenţa Persoanelor şi Administrarea Bazelor de Date (C‑491/21, EU:C:2024:143, point 27).


16 Voir arrêt du 21 décembre 2023, Chief Appeals Officer e.a. (C‑488/21, ci-après l’« arrêt Chief Appeals Officer e.a. », EU:C:2023:1013, point 43 et jurisprudence citée).


17 C‑148/02, EU:C:2003:539.


18 C‑541/15, EU:C:2017:432.


19 C‑713/23, EU:C:2025:917.


20 C‑434/09, ci-après l’« arrêt McCarthy », EU:C:2011:277.


21 Voir arrêt McCarthy (point 23).


22 Voir arrêt McCarthy (point 45 et jurisprudence citée).


23 Voir arrêt McCarthy (point 54).


24 Voir arrêt McCarthy (points 46 et 48 à 54).


25 Voir arrêt McCarthy (point 55).


26 Voir, également, article 9 TUE.


27 Voir arrêt du 4 juin 2026, Safi (C‑147/24, ci-après l’« arrêt Safi », EU:C:2026:442, point 32 et jurisprudence citée).


28 Voir arrêt Lounes (point 51). Plus récemment, ce principe a été réaffirmé par la Cour dans le contexte particulier de la reconnaissance, de la transcription ou encore de la modification de données relatives à l’état civil du citoyen de l’Union. Voir, notamment, arrêt du 12 mars 2026, Shipova (C‑43/24, EU:C:2026:183, point 33 et jurisprudence citée).


29 Voir arrêt du 17 novembre 2011, Gaydarov (C‑430/10, EU:C:2011:749, point 25 et jurisprudence citée). Italique ajouté par mes soins.


30 Voir, sur ce point, réflexions de Szpunar, M., et Blas López, M. E., op. cit., ainsi que conclusions de l’avocat général Poiares Maduro dans l’affaire Rottmann (C‑135/08, EU:C:2009:588, point 23).


31 C‑430/10, EU:C:2011:749.


32 Voir arrêt du 17 novembre 2011, Gaydarov (C‑430/10, EU:C:2011:749, point 29 et jurisprudence citée). Voir, également, en ce sens, arrêt Safi (point 33).


33 Voir arrêts du 22 juin 2023, Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (Mère thaïlandaise d’un enfant mineur néerlandais) (C‑459/20, EU:C:2023:499, point 41 et jurisprudence citée), ainsi que Chief Appeals Officer e.a. (point 43). Voir, également, arrêt Safi (point 47 et jurisprudence citée).


34 Voir arrêt McCarthy (point 34).


35 Dans son arrêt du 29 avril 2025, Commission/Malte (Citoyenneté par investissement) (C‑181/23, EU:C:2025:283), la Cour a rappelé le fondement du lien de nationalité d’un État membre, lequel réside « dans le rapport particulier de solidarité et de loyauté entre cet État et ses ressortissants ainsi que la réciprocité de droits et de devoirs » (point 96 et jurisprudence citée). Voir, également, Kochenov, D., « Double Nationality in the EU : An Argument for Tolerance », op. cit.


36 Voir arrêt Safi (point 35 et jurisprudence citée).


37 Voir arrêt Safi (point 35 et jurisprudence citée).


38 Voir arrêt Safi (point 34 et jurisprudence citée).


39 C‑34/09, EU:C:2011:124. Dans l’affaire ayant donné lieu à cet arrêt, le parent de ressortissants belges mineurs faisait l’objet d’un ordre de quitter le territoire belge et les autorités compétentes avaient rejeté sa demande de permis de travail. La Cour a jugé que ces décisions auraient pour effet de priver les enfants de M. Gerardo Ruiz Zambrano de la jouissance effective des droits découlant de l’article 20 TFUE. Les décisions en cause dans cette affaire auraient eu pour conséquence d’obliger les enfants, des citoyens de l’Union, à quitter le territoire de l’Union (points 43 et 44).


40 Arrêt Safi (point 41). Voir, également, arrêt du 8 mai 2025, Stadt Wuppertal (C‑130/24, EU:C:2025:340, point 27 et jurisprudence citée).


41 Voir arrêt Safi (point 42 et jurisprudence citée).


42 Voir arrêt Safi (point 43 à 47). Voir, également, arrêt du 8 mai 2025, Stadt Wuppertal (C‑130/24, EU:C:2025:340, point 28 et jurisprudence citée).


43 C‑34/09, EU:C:2011:124.


44 C‑133/15, EU:C:2017:354.


45 C‑82/16, EU:C:2018:308.


46 Voir, également, arrêts du 8 novembre 2012, Iida (C‑40/11, EU:C:2012:691, point 71) ; du 8 mai 2013, Ymeraga e.a. (C‑87/12, EU:C:2013:291, point 36) ; du 10 octobre 2013, Alokpa et Moudoulou (C‑86/12, EU:C:2013:645, point 32) ; du 13 septembre 2016, Rendón Marín (C‑165/14, EU:C:2016:675, point 74), et du 13 septembre 2016, CS (C‑304/14, EU:C:2016:674, point 29).


47 Voir note en bas de page 14 des présentes conclusions.


48 Pour des commentaires de cet arrêt, voir, notamment, Benlolo Carabot, M., « Cour de justice, gde ch., 14 novembre 2017, Toufik Lounes c/ Secretary of State for the Home Department, aff. C-165/16, ECLI:EU:C:2017:862 », Jurisprudence de la CJUE 2017 : décisions et commentaires, Bruylant, Bruxelles, 2018, p. 255 à 266.


49 Voir arrêt Lounes (point 60). Italique ajouté par mes soins.


50 Voir arrêt Lounes (point 58).


51 Voir arrêt Lounes (point 59).


52 Voir arrêt Lounes (point 60). Voir, également, arrêt Chief Appeals Officer e.a. (point 45).


53 Concernant la jurisprudence relative au retour des citoyens de l’Union dans leur pays d’origine, voir, notamment, situations visées dans les arrêts du 11 décembre 2007, Eind (C‑291/05, EU:C:2007:771) ; du 12 mars 2014, O. et B. (C‑456/12, EU:C:2014:135), et du 27 juin 2018, Altiner et Ravn (C‑230/17, EU:C:2018:497). Les affaires ayant donné lieu à ces arrêts concernaient, en effet, la situation d’un citoyen de l’Union qui retournait dans son État membre d’origine après avoir séjourné d’une manière effective dans un État membre dont il ne possédait pas la nationalité dans les conditions posées par la directive 2004/38 et où il avait développé ou consolidé une vie familiale avec un ressortissant d’un pays tiers. Dans de tels cas de figure, la Cour a jugé que l’effet utile des droits que le citoyen de l’Union concerné tire de l’article 21, paragraphe 1, TFUE exigeait que cette vie familiale, qui s’est développée lors de l’exercice de la liberté de circulation et de séjour dans l’État membre d’accueil, puisse être poursuivie lors de son retour dans l’État membre dont il possédait la nationalité, exigeant dès lors de ce dernier qu’il délivre un droit de séjour dérivé au membre de la famille concerné, ressortissant d’un pays tiers. La Cour a considéré que, en l’absence d’un tel droit de séjour, ce citoyen de l’Union pourrait être dissuadé de quitter son État membre d’origine pour exercer son droit de séjour dans un autre État membre ou de retourner dans cet État membre d’origine après avoir exercé ce droit, en raison du fait qu’il n’avait pas la certitude de pouvoir poursuivre dans celui-ci la vie de famille qu’il a développée ou consolidée dans l’État membre d’accueil.


54 Voir arrêt Lounes (point 59).


55 Voir point 29 des présentes conclusions.


56 Voir Closa, C., « Citizenship of the Union and nationality of member States », Common Market Law Review, no 2, Wolters Kluwer, Leyde, 1995, p. 487 à 518, en particulier p. 487.


57 Voir Closa, C., op. cit., en particulier p. 493 et 494.


58 Voir arrêt Lounes (points 56 et 57).


59 Heymann, J., « Citoyenneté de l’Union et conflit positif de nationalités », Revue Trimestrielle de Droit européen, no 3, Dalloz, Paris, 2018, p. 587 à 596, en particulier point 13.


60 Voir document de travail préparé par David de Groot au mois de novembre 2024 pour le Parlement européen, intitulé « Right to return and dual citizens in free movement case law ».


61 L’article 5, paragraphe 2, de la convention européenne sur la nationalité, signée à Strasbourg le 6 novembre 1997 dans le cadre du Conseil de l’Europe et entrée en vigueur le 1er mars 2000, à laquelle de nombreux États membres sont parties, dispose que « [c]haque État Partie doit être guidé par le principe de la non-discrimination entre ses ressortissants, qu’ils soient ressortissants à la naissance ou aient acquis sa nationalité ultérieurement ». Toutefois, ainsi que cela ressort de son rapport explicatif, cet article ne concerne que l’application des règles en matière de nationalité entre les ressortissants de naissance et les autres ressortissants, y compris les personnes naturalisées (point 46 de ce rapport).

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