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AccueilDroit européen62025CC0357
Arrêt CJUE62025CC0357

Conclusions de l'avocat général M. A. Rantos, présentées le 9 juillet 2026.###

CELEX62025CC0357
TypeArrêt CJUE
Datejeudi 9 juillet 2026

Texte intégral

Édition provisoire

CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL

M. ATHANASIOS RANTOS

présentées le 9 juillet 2026 (1)

Affaire C‑357/25

Groupama Asigurări S.A.

contre

Consiliul Concurenței

[demande de décision préjudicielle formée par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie)]

« Renvoi préjudiciel – Concurrence – Ententes – Pratiques concertées – Restriction de la concurrence par objet – Échange d’informations entre les assureurs de responsabilité civile résultant de la circulation de véhicules automoteurs – Qualification d’un tel échange en tant que restriction par objet sans analyse des explications alternatives fournies par l’intéressée – Standard de preuve »






Introduction

1. La présente demande de décision préjudicielle, introduite par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie), porte sur l’interprétation de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, et plus précisément sur la question de la preuve d’une pratique concertée.

2. Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Groupama Asigurări S.A., une société fournissant des services d’assurance (ci-après « Groupama »), au Consiliul Concurenței (Conseil de la concurrence, Roumanie, ci-après le « CC »), au sujet de la décision par laquelle ce dernier a constaté que Groupama avait enfreint l’article 101, paragraphe 1, TFUE et la disposition correspondante en droit roumain, en participant à la mise en œuvre d’une pratique concertée ayant pour objet de restreindre la concurrence sur le marché de l’assurance de la responsabilité civile résultant de la circulation des véhicules automoteurs (ci-après l’« assurance RCA ») en augmentant les tarifs des primes de polices de ce type d’assurance.

3. Dans ce contexte, la juridiction de renvoi invite la Cour à préciser certains aspects de la notion de « pratiques concertées », notamment, d’une part, le degré de précision des informations échangées entre concurrents permettant de déterminer si un échange est susceptible de constituer une telle pratique concertée et, d’autre part, la possibilité, pour une entreprise impliquée, de fournir des explications alternatives quant à son comportement ainsi qu’à ses effets sur le marché.

Le cadre juridique

4. L’article 5, paragraphe 1, de la Legea concurenței nr. 21/1996 (loi no 21/1996 sur la concurrence), du 10 avril 1996 (2), dans sa version applicable au litige au principal (ci-après la « loi sur la concurrence »), est libellé comme suit :

« Sont prohibées toutes [...] pratiques concertées, qui ont pour objet ou pour effet d’empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence sur le marché roumain ou sur une partie de celui-ci, notamment celles qui :

a) fixent de façon directe ou indirecte les prix d’achat ou de vente ou d’autres conditions de transaction ;

[...] »

Le litige au principal, la question préjudicielle et la procédure devant la Cour

5. Par décision du 20 novembre 2018, le CC a constaté que plusieurs sociétés offrant des services d’assurance en Roumanie, dont Groupama, ont participé, pendant plus de quatre années, à une infraction unique et continue à l’article 5, paragraphe 1, de la loi sur la concurrence et à l’article 101, paragraphe 1, TFUE, en mettant en œuvre une pratique concertée ayant pour objet l’augmentation des tarifs des primes des polices d’assurance RCA, au moyen d’échanges d’informations commercialement sensibles (ci-après la « décision litigieuse »). À ce titre, Groupama s’est vu infliger une amende de 35 378 902 lei roumains (RON) (environ 7,58 millions d’euros).

6. Plus précisément, le CC a constaté, par cette décision, que neuf sociétés d’assurance et leur association professionnelle, l’Uniunea Națională a Societăților de Asigurare și Reasigurare din România (union nationale des sociétés d’assurance et de réassurance de Roumanie, ci-après l’« UNSAR »), ont participé à une pratique concertée consistant en des échanges d’informations commercialement sensibles relatifs aux intentions futures d’augmentation des tarifs des contrats d’assurance RCA, intervenus tant lors de réunions de l’UNSAR que par le biais d’annonces dans la presse. Le CC a également relevé que ces sociétés ne s’étaient pas publiquement distanciées de ces échanges, contribuant ainsi à la poursuite de la pratique anticoncurrentielle en cause. Cette infraction unique et continue s’est déroulée du 18 octobre 2012, date de la première réunion de l’UNSAR au cours de laquelle ont eu lieu des discussions sur l’augmentation des tarifs de l’assurance RCA, au 18 novembre 2016, date à laquelle le gouvernement roumain a instauré, pour une durée de six mois, une mesure de plafonnement de ces tarifs.

7. Le CC a indiqué que les échanges d’informations constatés devaient être appréhendés à la lumière du contexte économique dans lequel ils étaient intervenus. D’une part, le marché roumain de l’assurance RCA a connu, au cours des années 2010 à 2012, une forte pression concurrentielle, à savoir une « guerre des prix », se traduisant par une baisse annuelle d’environ 20 % des primes de l’assurance RCA, affectant significativement la rentabilité des sociétés d’assurance. Selon le CC, cette détérioration a posé les bases de la mise en œuvre d’une pratique concertée entre les assureurs proposant cette couverture, les incitant à rechercher des solutions pour rétablir leur équilibre financier. D’autre part, au cours de la même période, les sociétés commercialisant des contrats d’assurance « tous risques » ont accumulé d’importantes créances auprès des sociétés d’assurance proposant principalement des polices d’assurance RCA, en raison des actions récursoires qu’elles pouvaient exercer à l’encontre de ces dernières. Cette situation aurait fait l’objet de discussions lors des réunions des sociétés d’assurance membres de l’UNSAR, dans lesquelles celles-ci ont révélé leurs intentions futures d’augmenter les tarifs de l’assurance RCA.

8. Dans ce contexte, le CC a fondé la décision litigieuse sur les cinq éléments suivants :

– le 18 octobre 2012, lors d’une réunion de l’UNSAR, des discussions ont eu lieu au sujet de l’augmentation des tarifs de l’assurance RCA qui portaient, d’une part, sur la situation des actions récursoires opposant les entreprises proposant des polices d’assurance « tous risques » à celles offrant des polices d’assurance RCA, les premières estimant que l’activité courante ne permettrait pas aux trois sociétés débitrices d’apurer les sommes dues, et, d’autre part, sur l’élaboration d’une réponse que l’UNSAR envisageait de soumettre à la Comisia de Supraveghere a Asigurărilor (Commission roumaine de surveillance des assurances, ci-après la « CSA ») contenant des propositions de modification des règles en matière d’assurance RCA ;

– le 3 décembre 2012, lors d’une réunion tenue avec le régulateur, à savoir la CSA, à laquelle ont participé le directeur général de l’UNSAR et une partie des sociétés d’assurance impliquées dans la pratique concertée, des discussions ont eu lieu sur la nécessité d’une augmentation des tarifs de l’assurance RCA, sur les études d’impact réalisées par deux de ces sociétés ainsi que sur le montant d’une éventuelle augmentation des tarifs des polices d’assurance RCA ;

– en novembre 2013, Generali et Uniunea Națională a Societăților de Intermediere și Consultanță în Asigurări din România (union nationale des sociétés de courtage et de conseil en assurance de Roumanie), l’association professionnelle regroupant les courtiers d’assurance qui coopéraient avec l’ensemble des entreprises impliquées, ont annoncé dans la presse une augmentation comprise entre 10 et 15 % des primes de l’assurance RCA pour l’année 2014 ;

– le 11 janvier 2016, lors d’une réunion de l’UNSAR réunissant l’ensemble des neuf sociétés concernées, Groupama a informé ses concurrents qu’elle avait notifié à l’Autoritatea de Supraveghere Financiară (Autorité de surveillance financière, Roumanie, ci-après l’« ASF ») une indexation des primes à hauteur de 50 %, et,

– en février 2016, Allianz a annoncé dans la presse une augmentation des primes comprise entre 5 et 10 %, qui allait être notifiée à l’ASF à partir de la fin du mois de mars.

9. Le CC a refusé de prendre en considération les explications alternatives quant à l’augmentation des tarifs au cours de la période examinée, présentées par Groupama, au motif que de telles explications seraient seulement pertinentes lorsque l’autorité de concurrence s’appuie uniquement sur le parallélisme dans la conduite des entreprises pour en inférer l’existence d’une pratique concertée.

10. Le 6 mai 2019, Groupama a introduit un recours devant la Curtea de Apel București (cour d’appel de Bucarest, Roumanie) tendant, notamment, à l’annulation de la décision litigieuse.

11. Par jugement du 26 avril 2022, cette juridiction a rejeté ce recours (3). Elle a, en substance, considéré, tout d’abord, que les éléments de preuve retenus dans la décision litigieuse établissaient l’existence d’une pratique concertée d’augmentation des tarifs des primes de l’assurance RCA, mise en œuvre par les sociétés d’assurance, au moyen d’échanges d’informations sensibles, ayant permis de lever l’incertitude sur un marché oligopolistique transparent, caractérisé par une inélasticité de la demande liée au caractère obligatoire de l’assurance RCA, ainsi que par l’absence d’innovation et de pouvoir de négociation des consommateurs. Ensuite, ladite juridiction a constaté que, au cours de la période concernée, les tarifs de l’assurance RCA avaient fait l’objet de modifications fréquentes, qui reposaient généralement non pas sur les calculs internes relatifs à la sinistralité, mais sur une surveillance des tarifs pratiqués par les autres assureurs, en vue d’augmenter la prime moyenne du marché. À cet égard, elle a considéré que, la pratique concertée étant établie par l’existence de contacts entre concurrents, son caractère concerté ne saurait être remis en cause par les conclusions du rapport d’expertise, produit par Groupama, selon lesquelles le calcul de la prime brute était conforme aux techniques actuarielles standard ainsi qu’aux dispositions légales applicables. Enfin, la même juridiction n’a identifié aucune explication plausible à l’augmentation commune des prix que celle résultant de la pratique concertée établie par les éléments de preuve examinés. À cet égard, à l’instar du CC, elle a rejeté les explications avancées par Groupama visant à justifier le contenu et l’objet des discussions susmentionnées et les augmentations tarifaires.

12. Groupama a formé un pourvoi en cassation contre le jugement de la Curtea de Apel București (cour d’appel de Bucarest) devant l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice), la juridiction de renvoi.

13. La juridiction de renvoi observe que la réglementation roumaine relative aux pratiques concertées est analogue à celle prévue à l’article 101, paragraphe 1, TFUE, et que le litige au principal soulève, en substance, deux questions d’interprétation du droit de l’Union.

14. D’une part, la question de savoir si le standard de preuve requis pour constater l’existence d’une pratique concertée suppose la démonstration d’un échange d’informations détaillées et individualisées portant sur la date, l’ampleur et les modalités d’adaptation des comportements en matière de prix, ou s’il suffit de constater l’existence de discussions plus générales entre concurrents, notamment sur les niveaux des tarifs ou sur des modifications législatives susceptibles d’avoir eu une incidence sur ces derniers, en particulier lorsque les entreprises concernées entretiennent des relations économiques étroites, notamment en raison des dettes réciproques importantes. À cet égard, cette juridiction se réfère en particulier à l’arrêt T-Mobile (4), selon lequel un échange d’informations entre concurrents poursuit un objet anticoncurrentiel lorsqu’il est susceptible d’éliminer les incertitudes quant au comportement envisagé par les entreprises concernées et que doit être considéré comme ayant un tel objet un échange d’informations susceptible d’éliminer ces incertitudes quant à la date, à l’ampleur et aux modalités de l’adaptation que l’entreprise concernée doit mettre en œuvre. Selon ladite juridiction, il ressort de cet arrêt que seuls les échanges d’informations d’une certaine envergure et d’une certaine qualité sont pertinents pour constater une pratique concertée. Ainsi, si l’existence d’une telle pratique paraît difficilement contestable en présence d’échanges d’informations détaillées ou individualisées relatives aux intentions futures en matière de prix, à savoir un échange d’informations spécifiques ou concrètes sur la date, l’ampleur et les modalités d’adaptation du comportement futur en matière de prix, tel ne serait pas nécessairement le cas lorsque, comme en l’espèce, les discussions se limitent à des considérations « génériques » sur le prix, qui ne contiennent pas de tels éléments précis.

15. D’autre part, la même juridiction relève que le CC a exclu la possibilité pour Groupama de fournir une explication alternative de son comportement sur le marché, en se fondant sur une jurisprudence du Tribunal (5), selon laquelle l’existence d’une explication alternative des faits est seulement pertinente lorsque la Commission européenne s’appuie uniquement sur la conduite des entreprises concernées sur le marché en cause. Une telle explication serait dépourvue de pertinence dès lors que l’existence de l’infraction n’est pas simplement présumée, mais établie par des éléments de preuve. Or, la juridiction de renvoi considère que cette jurisprudence du Tribunal n’a pas été confirmée par la Cour. En outre, elle estime qu’une telle approche pourrait restreindre l’exercice des droits de la défense de l’entreprise concernée, en la privant de la possibilité de contester les constatations de l’autorité de concurrence au motif qu’elles reposent sur un quelconque moyen de preuve. À cet égard, la Cour aurait jugé, dans l’arrêt Pâte de bois (6), qu’un parallélisme de comportement ne peut être considéré comme apportant la preuve d’une pratique concertée que si la concertation en constitue la seule explication plausible et qu’un parallélisme des prix pourrait trouver une explication satisfaisante, par exemple, en cas de tendances oligopolistiques du marché et de circonstances particulières.

16. Dans ces conditions, l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :

« L’article 101, paragraphe 1, TFUE doit-il être interprété en ce sens que :

a) le respect du standard légal d’une pratique concertée implique uniquement l’existence d’un échange d’informations détaillées ou individualisées sur les intentions futures en matière de prix, afin de le considérer comme susceptible de réduire ou d’éliminer l’incertitude stratégique, à savoir un échange d’informations spécifiques ou concrètes sur la date, l’ampleur et la manière d’adapter le comportement futur en matière de prix,

ou que

b) le standard légal d’une pratique concertée est également respecté lorsqu’il est constaté qu’il existe des discussions génériques entre concurrents sur les tarifs pratiqués par d’autres sociétés d’assurance se trouvant dans des situations particulières (qui ont des dettes importantes envers les autres assureurs) ou sur des modifications législatives ayant une incidence sur les tarifs, sans que l’autorité de la concurrence ne soit tenue d’examiner les explications alternatives sur l’augmentation des tarifs fournies par l’entreprise, qui visent à réfuter l’existence de la pratique concertée ? »

17. Des observations écrites ont été présentées à la Cour par Groupama, le CC, les gouvernements roumain, hellénique, polonais et portugais, ainsi que par la Commission. À l’exception des gouvernements hellénique et polonais, ces parties se sont, en outre, exprimées lors de l’audience de plaidoiries qui s’est tenue le 22 avril 2026.

Analyse

18. L’unique question préjudicielle adressée à la Cour par la juridiction de renvoi s’articule autour de deux sous-questions : la première, qui découle d’une lecture combinée du point a) et de la première partie du point b) de la question préjudicielle, concerne le degré de détail que doivent présenter les informations échangées entre concurrents pour qu’un tel échange soit susceptible de constituer une pratique concertée, et la seconde, formulée à la dernière partie du point b) de cette question, porte, en substance, sur la portée des explications alternatives invoquées par une entreprise pour justifier son comportement et réfuter l’existence d’une telle pratique concertée.

Sur la première sous-question

19. Par sa première sous-question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 101, paragraphe 1, TFUE doit être interprété en ce sens qu’une « pratique concertée », au sens de cette disposition, suppose nécessairement un échange d’informations détaillées ou individualisées relatives aux intentions futures en matière de prix, telles que des indications spécifiques ou concrètes concernant la date, l’ampleur et les modalités d’adaptation du comportement futur s’agissant des prix, ou si, dans le contexte d’une situation particulière, l’existence de « discussions génériques entre concurrents sur les tarifs pratiqués » peut suffire pour établir une telle pratique concertée.

20. À cet égard, j’observe que la première sous-question préjudicielle comporte, en réalité, deux volets.

21. D’une part, telle que formulée par la juridiction de renvoi à son point a), la première sous-question oppose, d’un côté, les « échanges d’informations détaillées ou individualisées sur les intentions futures [...] » et, de l’autre, les « discussions génériques entre concurrents sur les tarifs pratiqués ». Or, s’agissant des « informations détaillées », la formulation retenue semble clairement inspirée de celle employée par la Cour dans l’arrêt T-MobileT-Mobile, dans lequel elle a indiqué, au point 41, qu’il y a lieu de « considérer comme ayant un objet anticoncurrentiel un échange d’informations susceptible d’éliminer des incertitudes dans l’esprit des intéressés quant à la date, à l’ampleur et aux modalités de l’adaptation que l’entreprise concernée doit mettre en œuvre [...] » (7). Quant aux « informations génériques », la juridiction de renvoi semble viser des échanges d’informations, telles que celles en cause en l’espèce, portant sur une augmentation des tarifs des primes de l’assurance RCA, lesquels, par opposition au premier type d’échanges, ne précisent ni le pourcentage ou le montant de cette augmentation ni la date de référence précise pour sa mise en œuvre (8). Ainsi, il convient de comprendre la première partie de la première sous-question comme tendant, en substance, à préciser la portée du point susmentionné de l’arrêt T-Mobile, notamment, à savoir si seul l’échange des types d’informations visées à ce point est susceptible d’établir l’existence d’une pratique concertée en matière de prix au sens de l’article 101, paragraphe 1, TFUE.

22. D’autre part, par cette même sous-question, en se référant, à la première partie de son point b), aux « situations particulières » (à savoir, l’existence de dettes importantes entre les concurrents et l’incidence des modifications législatives sur les tarifs), la juridiction de renvoi invite la Cour à examiner l’importance devant être accordée aux caractéristiques du marché en cause, y compris au cadre réglementaire applicable, lors de l’appréciation de l’existence d’une pratique concertée.

23. Après la formulation de quelques observations liminaires, ces deux volets de la première sous-question feront l’objet d’une analyse distincte.

Observations liminaires

24. À titre liminaire, je rappelle que, aux termes de l’article 101, paragraphe 1, TFUE, sont incompatibles avec le marché intérieur et interdits tous accords entre entreprises, toutes décisions d’associations d’entreprises et toutes pratiques concertées, qui sont susceptibles d’affecter le commerce entre États membres et qui ont pour objet ou pour effet d’empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence à l’intérieur du marché intérieur. Si cette disposition emploie la notion de « pratique concertée » c’est dans le dessein d’appréhender, sous les interdictions de ladite disposition, différentes formes de coordination et de collusion entre entreprises. Ainsi, les notions d’« accord » et de « pratique concertée » appréhendent des formes de collusion qui partagent la même nature et ne se distinguent que par leur intensité et par les formes dans lesquelles elles se manifestent (9). En effet, une pratique concertée vise une forme de coordination entre entreprises qui, sans avoir été poussée jusqu’à la réalisation d’une convention proprement dite, substitue sciemment une coopération pratique entre elles aux risques de la concurrence (10).

25. Ces critères de coordination et de coopération constitutifs d’une « pratique concertée » doivent être compris à la lumière de la conception inhérente aux dispositions du traité FUE relatives à la concurrence, selon laquelle tout opérateur économique doit déterminer de manière autonome la politique qu’il entend suivre sur le marché (11).

26. Si cette exigence d’autonomie n’exclut pas le droit des opérateurs économiques de s’adapter intelligemment au comportement constaté ou à escompter de leurs concurrents, elle s’oppose cependant rigoureusement à toute prise de contact direct ou indirect entre de tels opérateurs de nature soit à influencer le comportement sur le marché d’un concurrent actuel ou potentiel, soit à dévoiler à un tel concurrent le comportement que l’on est décidé à tenir soi-même sur ce marché ou que l’on envisage d’adopter sur celui-ci, lorsque ces contacts ont pour objet ou pour effet d’aboutir à des conditions de concurrence qui ne correspondraient pas aux conditions normales du marché en cause, compte tenu de la nature des produits ou des prestations fournies, de l’importance et du nombre des entreprises et du volume de ce marché (12).

27. À cet égard, s’agissant des marchés oligopolistiques, ou, à tout le moins, fortement concentrés et caractérisés par des barrières à l’entrée sur le marché, la Cour a considéré que l’échange d’informations est, en principe, de nature à permettre aux entreprises de connaître les positions sur le marché ainsi que la stratégie commerciale de leurs concurrents et, de ce fait, à altérer sensiblement la concurrence qui subsiste (13).

28. Il s’ensuit que l’échange d’informations entre concurrents est susceptible d’être contraire aux règles de la concurrence lorsqu’il atténue ou supprime le degré d’incertitude sur le fonctionnement du marché en cause avec comme conséquence une restriction de la concurrence entre entreprises (14). Tel est le cas, selon la jurisprudence de la Cour, lorsque les informations échangées sont, d’une part, confidentielles, à savoir non déjà connues de tout opérateur économique actif sur le marché concerné, et, d’autre part, stratégiques, à savoir de nature à révéler, le cas échéant, après avoir été combinées avec d’autres informations déjà connues des participants à un échange d’informations, la stratégie que certains de ces participants entendent mettre en œuvre à l’égard de ce qui constitue un ou plusieurs paramètres au vu desquels s’établit la concurrence sur ce marché (15).

29. S’agissant du caractère stratégique des informations échangées relatives aux prix, celles-ci sont généralement considérées comme sensibles sur le plan commercial, le prix constituant en effet, dans la plupart des cas, l’un des éléments essentiels de la stratégie d’une entreprise (16). Par ailleurs, la Cour a précisé que, si tout échange d’informations portant sur des prix futurs, ou certains des facteurs déterminant ces derniers, est intrinsèquement anticoncurrentiel au vu, notamment, du risque de dommage à la concurrence qu’il comporte, la notion d’« information stratégique » est plus large et inclut toute donnée non déjà connue des opérateurs économiques qui, dans le contexte entourant un tel échange, est de nature à réduire l’incertitude des participants à celui-ci quant au comportement futur des autres participants à l’égard de ce qui constitue, en raison de la nature des biens ou des services en cause, des conditions réelles du fonctionnement du marché et de la structure de celui-ci, un ou plusieurs paramètres au vu desquels s’établit la concurrence sur le marché en cause (17). Ainsi, en ce qui concerne un échange d’informations tarifaires, la Cour a jugé que, pour qu’une pratique concertée puisse relever de la notion de « restriction par objet », il suffit que l’échange porte sur une seule des plusieurs composantes du prix (18). Il s’ensuit que, indépendamment de sa qualification de restriction de la concurrence « par objet » ou « par effet », une pratique concertée peut constituer une restriction de la concurrence bien qu’elle n’ait pas de lien direct avec les prix finaux à la consommation (19).

30. C’est à la lumière de cette jurisprudence de la Cour qu’il convient d’apporter des éléments de réponse aux deux volets de la première sous-question que soulève la juridiction de renvoi.

Sur l’importance accordée au degré de spécificité des informations échangées aux fins de l’établissement d’une pratique concertée

31. S’agissant de l’importance accordée au degré de spécificité des informations échangées, je tiens, en premier lieu, à souligner que, d’une part, ainsi qu’il découle de la jurisprudence de la Cour citée aux points 24 à 29 des présentes conclusions, tout échange d’informations confidentielles sur les prix entre concurrents est, en principe, susceptible de relever d’une pratique concertée interdite par l’article 101, paragraphe 1, TFUE, dès lors que le prix constitue, en règle générale, un paramètre essentiel au vu duquel s’établit la concurrence, ces informations présentant ainsi un caractère stratégique. Partant, il convient de privilégier une approche pragmatique, centrée non sur le degré de spécificité des informations tarifaires échangées de manière abstraite, mais sur leur contenu et leur aptitude à atténuer ou à éliminer l’incertitude quant au comportement des opérateurs sur le marché, compte tenu notamment des caractéristiques de ce marché (20).

32. D’autre part, il n’en demeure pas moins que le degré de spécificité des informations échangées constitue un élément pertinent dans l’appréciation de cette aptitude à réduire, voire à supprimer, l’incertitude concurrentielle. En effet, plus les informations communiquées sont détaillées et spécifiques quant aux paramètres déterminants de la concurrence sur le marché concerné, plus elles sont susceptibles de revêtir un caractère stratégique et d’exercer une influence significative sur le comportement des opérateurs (21).

33. Dans cette optique, en deuxième lieu, j’estime que la référence au point 41 de l’arrêt T-Mobile doit être appréciée à la lumière du contexte factuel dans lequel s’inscrit cet arrêt. En effet, la référence à « la date, à l’ampleur et aux modalités de l’adaptation que l’entreprise concernée doit mettre en œuvre » renvoie aux informations que les entreprises concernées avaient, selon les éléments du dossier soumis à la Cour, échangées lors d’une réunion (22). Il ne saurait donc être déduit dudit arrêt que seul l’échange d’informations présentant un tel degré de précision est susceptible d’établir l’existence d’une pratique concertée (23).

34. Par ailleurs, il y a lieu de constater que la formulation figurant au point 41 de l’arrêt T-Mobile a été reprise par des arrêts postérieurs, notamment afin d’illustrer, à l’instar de cet arrêt, un exemple typique d’échange ayant un objet anticoncurrentiel (24), ou encore afin de préciser le degré minimal d’incertitude dans lequel une entreprise doit se trouver pour que le marché fonctionne dans des conditions normales (25). Or, il ne ressort nullement de ces références qu’un échange d’informations ne contenant pas d’éléments spécifiques relatifs à la date, à l’ampleur ou aux modalités du comportement futur ne pourrait pas, par principe, être qualifié de « pratique concertée ». Une telle approche serait, au demeurant, contraire à l’approche pragmatique exposée au point 31 des présentes conclusions.

35. En troisième et dernier lieu, dès lors que, dans le cadre de l’appréciation de l’existence d’une pratique concertée, ce qui importe est le contenu même de l’information au regard de sa capacité à réduire l’incertitude sur le marché, et non son degré de précision, il peut être soutenu qu’un échange portant sur la simple éventualité de futures hausses de prix, non individualisées et limitées à des tendances générales sans indication de hausses concrètes, ne paraît pas, en raison de sa faible aptitude à influencer le comportement des entreprises, de nature à réduire effectivement l’incertitude sur le marché, ni à affecter leur comportement concurrentiel. Un tel échange ne devrait donc pas, en principe, être qualifié d’infraction aux règles de la concurrence. Tel peut, notamment, être le cas sur des marchés où la concurrence s’exerce principalement sur des paramètres autres que le prix, notamment lorsque le marché en cause est réglementé, ou encore lorsque des facteurs externes au contrôle des entreprises rendent notoire et prévisible une hausse générale des prix, en particulier à la suite de l’augmentation du coût d’un intrant essentiel, tel que des produits pétroliers ou de l’électricité. Dans de telles circonstances, un échange d’informations générales relatif à une augmentation imminente des prix, par son caractère notoire, ne saurait être considéré comme étant confidentiel et ne suffirait pas, à lui seul, à caractériser l’existence d’une pratique concertée interdite (26).

Sur l’importance accordée aux caractéristiques du marché aux fins de la caractérisation d’une pratique concertée

36. S’agissant des caractéristiques du marché aux fins de la caractérisation d’une pratique concertée, il ressort clairement de l’analyse qui précède que la probabilité qu’un échange d’informations conduise à une collusion de nature à atténuer ou à éliminer l’incertitude quant au comportement des opérateurs sur le marché en cause dépend étroitement des caractéristiques de ce dernier (27). Cette approche s’inscrit dans le sillage de la jurisprudence constante de la Cour, selon laquelle les pratiques concertées doivent être appréciées à la lumière de leur teneur, du contexte économique et juridique dans lequel elles s’insèrent, ainsi que des objectifs qu’elles poursuivent, que ce soit, comme en l’espèce, dans le cadre de l’examen d’une restriction par objet ou d’une restriction par effet (28). Or, si la Cour a identifié certains éléments pertinents, tenant notamment à la nature des produits ou des prestations fournies, au nombre d’entreprises, au volume du marché, ainsi qu’aux conditions réelles de son fonctionnement et de sa structure (29), une liste de tels éléments ne saurait être exhaustive, d’autres caractéristiques du marché pouvant également s’avérer pertinentes (30).

37. En l’occurrence, il ressort de la décision de renvoi que la juridiction de première instance a considéré que l’échange d’informations en cause avait permis de lever l’incertitude sur le marché, en tenant compte, notamment, de la nature oligopolistique et transparente du marché en cause, de la faible élasticité de la demande liée au caractère obligatoire de l’assurance RCA, ainsi que de l’absence d’innovation et du pouvoir limité de négociation des consommateurs. La juridiction de renvoi estime néanmoins nécessaire la prise en compte d’autres aspects du marché, qu’elle qualifie de « situations particulières », à savoir l’incidence des modifications législatives sur les tarifs et l’existence de dettes importantes entre concurrents.

38. À cet égard, et sans préjudice de l’appréciation qui incombe à cette juridiction, seule compétente pour déterminer si les informations échangées étaient de nature à atténuer ou à éliminer l’incertitude sur le marché de l’assurance RCA, je considère que les éléments suivants peuvent être utiles aux fins de l’interprétation de ces deux aspects.

39. En premier lieu, s’agissant de la nature et du cadre réglementaire du marché de l’assurance RCA, j’observe, tout d’abord, qu’il est constant que celui-ci est oligopolistique et concentré (les neuf sociétés en cause au principal détenant entre 80 % et 97 % du marché roumain de l’assurance RCA), ainsi que transparent (permettant une surveillance aisée des politiques tarifaires des concurrents, notamment par l’intermédiaire des plateformes des courtiers). Ainsi qu’il a été rappelé au point 27 des présentes conclusions, l’échange d’informations sur un tel marché est, en principe, de nature à permettre aux entreprises de connaître les positions et les stratégies commerciales de leurs concurrents et, partant, à altérer sensiblement la concurrence.

40. Ensuite, je relève que ce marché est caractérisé par une certaine inélasticité de la demande liée au caractère obligatoire de l’assurance RCA. En effet, les conducteurs sont tenus de souscrire une assurance RCA afin de pouvoir circuler légalement, ce qui limite fortement les possibilités de substitution ou de non-consommation. Dans ces conditions, une augmentation générale des primes appliquée par la quasi-totalité des compagnies offrant ce type d’assurance n’entraînera qu’une diminution limitée de la demande globale et de la clientèle qui est captive, dans la mesure où les assurés ne peuvent se dispenser de cette couverture.

41. En outre, il ressort également du dossier soumis à la Cour que la concurrence sur le marché de l’assurance RCA tend à s’exercer de manière significative sur le niveau de prix des primes, étant donné que le preneur de la police d’assurance RCA supporte le coût de la prime sans être le bénéficiaire direct des prestations d’indemnisation, celles-ci étant destinées aux tiers lésés. Cette dissociation entre le payeur et le bénéficiaire tend à pousser le premier à choisir l’option la moins coûteuse. Le prix de la prime d’une assurance RCA constitue dès lors un paramètre central sur lequel s’exerce la concurrence, par rapport aux autres paramètres, tels que la qualité des services offerts.

42. À cet égard, il y a toutefois lieu de tenir compte de la nature hétérogène des services d’assurance en cause. En effet, il ressort des observations de Groupama que ce marché se caractérise par une tarification largement fondée sur une évaluation individualisée du risque, reposant sur une pluralité de critères actuariels propres à chaque société d’assurance et conduisant à une forte différenciation des primes selon les profils des assurés. Dans ce contexte, il incombera à la juridiction de renvoi d’apprécier si, malgré cette complexité dans la formation des prix des polices d’assurance RCA, des échanges d’informations génériques et non-individualisées portant sur des tendances à la hausse des primes sont susceptibles de réduire l’incertitude stratégique et de faciliter une convergence des comportements tarifaires, notamment en ce qui concerne les paramètres communs de fixation des prix ou les ajustements moyens des grilles tarifaires (31).

43. Enfin, il découle de la décision de renvoi que le marché de l’assurance RCA en Roumanie est soumis à un encadrement réglementaire ainsi qu’à une surveillance de l’ASF, et que les interventions législatives sont susceptibles d’influer sur la fixation des primes. Dans ces conditions, il appartiendra à la juridiction de renvoi de vérifier si le cadre réglementaire applicable pendant la période infractionnelle laissait aux sociétés d’assurance une marge d’autonomie suffisante dans la détermination de leurs tarifs, de sorte à conclure que le prix constitue un paramètre pertinent de la concurrence. À cet égard, il résulte de la décision de renvoi que les entreprises concernées disposaient, en pratique, d’une certaine marge d’autonomie en matière tarifaire, dans la mesure où, avant la période infractionnelle, elles s’étaient livrées à une « guerre des prix » et où, durant cette période, les prix n’étaient pas directement réglementés, le plafonnement des primes n’étant entré en vigueur que postérieurement à la fin de la période infractionnelle. Ces éléments paraissent ainsi indiquer que, malgré l’existence d’un encadrement réglementaire, le prix constituait effectivement un paramètre de concurrence sur le marché en cause.

44. Toutefois, il incombera à la juridiction de renvoi de prendre également en compte l’effet cumulatif des mesures législatives adoptées avant et durant la période infractionnelle, qui visaient à soutenir la solvabilité financière des sociétés d’assurance et ont, incontestablement, eu pour effet de provoquer des hausses de prix (32). En effet, si le CC et le gouvernement roumain admettent que ces mesures ont entraîné une augmentation des primes de l’assurance RCA, il reviendra à cette juridiction de déterminer si l’ampleur d’une telle augmentation pouvait être, en tout ou en partie, imputable également aux échanges d’informations entre concurrents.

45. En second lieu, s’agissant de l’existence de dettes importantes entre les concurrents sur le marché de l’assurance RCA, il ressort du dossier transmis à la Cour que, entre les années 2010 et 2012, le marché roumain de l’assurance RCA aurait été marqué par de graves dysfonctionnements reconnus par le CC, caractérisés par des pratiques de prix artificiellement bas ayant conduit à une segmentation du marché entre les « assureurs spécialisés en RCA », qui étaient confrontés à des problèmes de solvabilité, et les assureurs principalement actifs en assurance « tous risques », souvent intégrés à des groupes internationaux. Certains des premiers auraient progressivement fait faillite en raison de leur incapacité à maintenir ces niveaux tarifaires et à honorer leurs obligations d’indemnisation. Cette situation aurait également affecté les seconds, qui, bien que solvables, auraient subi des pertes importantes en raison de l’impossibilité de recouvrer les créances au moyen d’actions récursoires et de la migration de profils à haut risque vers leurs portefeuilles. Ces circonstances auraient dès lors entraîné une augmentation des primes de l’assurance RCA afin de compenser les déséquilibres du marché. Ce serait donc dans le cadre d’un objectif légitime de faire face à une telle situation d’endettement qu’une éventuelle augmentation des primes de l’assurance RCA aurait été discutée, notamment, dans le cadre de la réunion du 18 octobre 2012.

46. À cet égard, tout en étant sensible au fait que cet endettement a notamment conduit à la faillite de certaines entreprises d’assurance roumaines peu après la fin de la période infractionnelle, je doute que ce contexte particulier puisse, à lui seul, exclure le caractère éventuellement anticoncurrentiel des échanges en cause. En effet, selon la jurisprudence de la Cour, l’intention ayant poussé les entreprises concernées à procéder à l’échange d’informations ne constitue pas un élément nécessaire pour établir le caractère restrictif d’une pratique concertée. Au contraire, ni l’absence d’intention subjective d’empêcher, de restreindre ou de fausser la concurrence ni la poursuite d’objectifs légitimes ne sont déterminantes aux fins de l’application de l’article 101, paragraphe 1, TFUE (33).

47. Toutefois, je relève également que, s’il était démontré que les discussions ayant eu lieu lors de la première réunion du 18 octobre 2012 concernaient exclusivement la problématique des régressions et les difficultés rencontrées par les entreprises concernées de payer leurs créances, et que la question de l’augmentation tarifaire avait donc été mentionnée comme l’une des modalités de recouvrement des dettes, à savoir un objectif tout à fait légitime, il pourrait être soutenu que les références à une telle augmentation relevaient d’échanges d’informations portant sur l’état général du marché de l’assurance RCA et sur son environnement réglementaire, catégories d’informations qui ne sont généralement pas considérées comme commercialement sensibles (34).

48. Eu égard à ce qui précède, je propose de répondre à la première sous-question préjudicielle que l’article 101, paragraphe 1, TFUE doit être interprété en ce sens qu’une pratique concertée, au sens de cette disposition, n’implique pas nécessairement un échange d’informations détaillées ou individualisées sur les intentions futures en matière de prix, telles que des informations spécifiques ou concrètes sur la date, l’ampleur et les modalités d’adaptation du comportement futur, étant précisé que des échanges d’informations qui ne présentent pas de tels éléments peuvent, selon les circonstances, être qualifiés de pratique concertée, ou ne pas l’être, en fonction de leur aptitude à atténuer ou à éliminer l’incertitude quant au comportement des opérateurs sur le marché en cause, eu égard notamment aux caractéristiques de ce marché.

Sur la seconde sous-question

49. Par sa seconde sous-question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 101, paragraphe 1, TFUE doit être interprété en ce sens qu’une autorité de concurrence est tenue d’examiner les explications alternatives fournies par une entreprise mise en cause pour sa participation à une pratique concertée relatives à l’augmentation des prix appliqués et visant à réfuter l’existence d’une telle pratique.

50. D’emblée, je rappelle que, dans le droit de la concurrence, en cas de litige sur l’existence d’une infraction, il appartient à l’autorité de concurrence de rapporter la preuve des infractions qu’elle constate et d’établir les éléments de preuve propres à démontrer, à suffisance de droit, l’existence des faits constitutifs d’une infraction (35).

51. Pour répondre à cette sous-question, il convient, selon moi, d’opérer une distinction entre, d’une part, le cas d’un parallélisme de comportement sur le marché et, d’autre part, une pratique concertée (36).

52. D’une part, s’agissant du parallélisme de comportement sur le marché, la Cour a de longue date reconnu que celui-ci ne revêt pas, en tant que tel, un caractère anticoncurrentiel. En effet, dans l’arrêt Pâte de bois, elle a jugé, en substance, d’une part, qu’un parallélisme de comportement ne peut être considéré comme apportant la preuve d’une concertation que si celle-ci en constitue la « seule explication plausible » et, d’autre part, que, si l’article 101 TFUE interdit toute forme de collusion de nature à fausser le jeu de la concurrence, il n’exclut pas le droit des opérateurs de s’adapter intelligemment au comportement constaté ou à escompter de leurs concurrents (37).

53. Certes, si une autorité de la concurrence constate une infraction en se fondant sur la supposition que les faits établis ne peuvent pas être expliqués autrement qu’en fonction de l’existence d’un comportement anticoncurrentiel, cette décision devra être annulée lorsque les entreprises concernées avancent une argumentation qui donne un éclairage différent aux faits établis par cette autorité et qui permet ainsi de substituer une autre explication plausible des faits à celle retenue par ladite autorité pour conclure à l’existence d’une infraction. Dans un tel cas, il ne saurait être considéré que l’autorité de la concurrence a apporté la preuve de l’existence d’une infraction au droit de la concurrence (38). En d’autres termes, l’autorité de la concurrence compétente peut inférer l’existence d’une pratique concertée du simple parallélisme de comportement sur le marché uniquement si la concertation constitue la « seule explication plausible » de ce parallélisme. La charge de la preuve pèse sur cette autorité. L’entreprise concernée peut, quant à elle, avancer une « explication alternative » de son comportement qui devra être prise en compte par ladite autorité.

54. À cet égard, le Tribunal a jugé, ainsi que l’a relevé la juridiction de renvoi, au point 51 de son arrêt Siemens, que « [...] l’existence d’une explication alternative des faits est seulement pertinente lorsque la Commission s’appuie uniquement sur la conduite des entreprises en cause sur le marché. Ainsi, une telle explication est-elle sans pertinence à partir du moment où l’existence de l’infraction n’est pas simplement présumée, mais est établie par des preuves. Par ailleurs, en vertu du principe de libre administration des preuves [...], tous les moyens de preuve sont admissibles pour prouver une infraction, de sorte que l’existence d’une explication alternative est sans pertinence lorsqu’une infraction est prouvée, à suffisance de droit, par des preuves autres que des preuves documentaires ».

55. C’est cette jurisprudence qui a conduit la juridiction de renvoi à s’interroger sur le bienfondé du refus du CC de prendre en compte les explications alternatives avancées par Groupama concernant son comportement sur le marché en cause. Pour rappel, le CC a écarté, comme dépourvues de pertinence, ces explications alternatives, en se fondant sur l’arrêt Siemens du Tribunal, précité, au motif que la pratique concertée en cause aurait été établie non seulement sur la base d’un parallélisme de comportement observé sur le marché, mais également à partir d’autres éléments de preuve. La juridiction de renvoi considère toutefois que ladite jurisprudence n’a pas été entérinée par la Cour et nourrit ainsi des doutes quant à sa conformité avec les droits de la défense des entreprises souhaitant invoquer une telle explication alternative.

56. À cet égard, je constate que, contrairement à ce qu’indique la juridiction de renvoi, l’arrêt Siemens du Tribunal a été confirmé, en substance, sur pourvoi. En effet, la Cour a affirmé que « lorsque le Tribunal considère que la Commission a réussi à réunir des preuves à l’appui de l’infraction alléguée et que ces preuves apparaissent suffisantes pour démontrer l’existence d’un accord de nature anticoncurrentielle, il n’est pas nécessaire d’examiner la question de savoir s’il existe une explication alternative plausible des comportements incriminés » et que « dès lors que la Commission ne s’était ainsi pas uniquement appuyée sur la conduite des entreprises en cause pour démontrer l’infraction reprochée, l’explication alternative avancée par [les entreprises concernées] ne suffisait pas à établir l’inexistence de l’arrangement commun et était, partant, dépourvue de pertinence » (39). En outre, en l’occurrence, la présente affaire ne paraît pas relever du cas de figure visé aux points 52 et 53 des présentes conclusions, dès lors qu’il ressort des éléments fournis par la juridiction de renvoi que l’existence d’une concertation a été constatée sur la base d’un échange d’informations entre les entreprises concernées, et non déduite du seul parallélisme de comportement sur le marché. Partant, cette jurisprudence n’apparaît pas pertinente en l’espèce.

57. D’autre part, s’agissant des pratiques concertées, il ressort des termes mêmes de l’article 101, paragraphe 1, TFUE que la notion de « pratique concertée » implique, outre la concertation entre les entreprises concernées (première condition), un comportement sur le marché faisant suite à cette concertation (deuxième condition) et un lien de cause à effet entre ces deux éléments (troisième condition). À cet égard, la Cour a considéré, en ce qui concerne cette troisième condition, qu’il y a lieu de présumer, sous réserve de preuve contraire, qu’il incombe aux opérateurs intéressés de rapporter que les entreprises participant à la concertation et qui demeurent actives sur le marché tiennent compte des informations échangées avec leurs concurrents pour déterminer leur comportement sur ce marché. En particulier, la Cour a conclu qu’une telle pratique concertée relève de l’article 101, paragraphe 1, TFUE même en l’absence d’effets anticoncurrentiels sur le marché (40). Il s’ensuit que les entreprises concernées doivent pouvoir renverser cette présomption, en établissant qu’elles n’ont pas tenu compte des informations échangées avec leurs concurrents pour déterminer leur comportement sur ce marché, ou, autrement dit, que la concertation n’avait influencé d’aucune manière son propre comportement sur le marché (41). Ainsi, à la différence du cas de figure d’un simple parallélisme de comportement, dans le cas d’une concertation établie sur la base de preuves ou d’indices, la charge de la preuve pèse sur l’entreprise concernée, à laquelle il appartient de renverser la présomption de lien de causalité entre l’échange d’informations et le comportement sur le marché.

58. Or, en l’occurrence, il ressort du dossier communiqué à la Cour que Groupama conteste non seulement l’existence même de la concertation entre les entreprises concernées (première condition), dans la mesure où le caractère générique de l’échange d’informations ne saurait démontrer l’existence d’une concertation, mais aussi le prétendu comportement sur le marché faisant suite à cette concertation (donc, en substance, les deuxième et troisième conditions), en faisant valoir, pour l’essentiel, au moyen de différents rapports économiques, que ses décisions tarifaires au cours de la période examinée étaient le produit d’une adaptation indépendante au contexte du marché, sans aucun rapport avec la concertation alléguée.

59. Partant, contrairement à ce que soutiennent le CC et la juridiction de première instance, il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un cas de figure dans lequel l’entreprise concernée se borne à invoquer une « explication alternative » afin de renverser la présomption selon laquelle, en demeurant active sur le marché, elle n’aurait pas tenu compte des informations échangées. Au contraire, Groupama cherche, preuves à l’appui, à contester l’existence même de la concertation, en faisant valoir que les informations échangées étaient telles qu’elles ne pouvaient constituer la preuve d’une quelconque concertation tarifaire.

60. À ce titre, j’estime que les différents arguments et éléments de preuve avancés par Groupama (42), indépendamment de leur valeur probante, auraient dû être déclarés recevables et examinés par le CC au stade de la phase administrative de la procédure, à deux égards. En effet, d’une part, la prise en compte de tels éléments de preuve apparaît pertinente tant pour établir l’existence même de la concertation, compte tenu du caractère générique des informations échangées (première condition), que pour démontrer le lien de causalité entre cette concertation et le comportement adopté sur le marché, notamment dans le cadre du renversement de la présomption réfragable susmentionnée (troisième condition) (43). D’autre part, en l’absence d’éléments de preuves suffisants établissant une telle pratique concertée, le seul élément de preuve dont disposerait le CC serait le parallélisme de comportement, de sorte que l’examen d’explications alternatives s’imposerait conformément à la jurisprudence Pâte de bois. Cette analyse ne paraît pas incompatible avec l’arrêt Siemens du Tribunal. Ainsi qu’il ressort du point 56 des présentes conclusions, la Cour, sur pourvoi, a jugé, en substance, que l’examen d’une explication alternative plausible des comportements incriminés n’est pas requis lorsque la Commission est parvenue à « réunir des preuves suffisantes » de l’existence d’une concertation anticoncurrentielle. Or, c’est précisément l’existence de telles preuves suffisantes qui constitue le principal objet de la contestation soulevée par Groupama.

61. Eu égard à ce qui précède, je propose de répondre à la seconde sous-question préjudicielle que, dès lors qu’une entreprise impliquée dans une pratique concertée demeure active sur le marché en cause, il n’est pas exclu, compte tenu des circonstances tenant à la nature générique de l’échange d’informations en cause et à des doutes quant à son caractère intrinsèquement anticoncurrentiel, que cette entreprise puisse renverser la présomption du lien de causalité entre la concertation et le comportement de ladite entreprise sur ce marché en démontrant que la même entreprise n’a pas tenu compte de l’échange d’informations dans le cadre de ses opérations sur ledit marché, l’autorité de concurrence compétente étant tenue à cet égard de prendre en compte l’ensemble des éléments de preuve avancés par la même entreprise à cette fin.

Conclusion

62. Au vu de ce qui précède, je propose à la Cour de répondre à la question préjudicielle posée par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie) de la manière suivante :

L’article 101, paragraphe 1, TFUE

doit être interprété en ce sens que :

– une pratique concertée, au sens de cette disposition, n’implique pas nécessairement un échange d’informations détaillées ou individualisées sur les intentions futures en matière de prix, telles que des informations spécifiques ou concrètes sur la date, l’ampleur et les modalités d’adaptation du comportement futur, étant précisé que des échanges d’informations qui ne présentent pas de tels éléments peuvent, selon les circonstances, être qualifiés de pratique concertée, ou ne pas l’être, en fonction de leur aptitude à atténuer ou à éliminer l’incertitude quant au comportement des opérateurs sur le marché en cause, eu égard notamment aux caractéristiques de ce marché ; et

– dès lors qu’une entreprise impliquée dans une pratique concertée demeure active sur le marché en cause, il n’est pas exclu, compte tenu des circonstances tenant à la nature générique de l’échange d’informations en cause et à des doutes quant à son caractère intrinsèquement anticoncurrentiel, que cette entreprise puisse renverser la présomption du lien de causalité entre la concertation et le comportement de ladite entreprise sur ce marché en démontrant que la même entreprise n’a pas tenu compte de l’échange d’informations dans le cadre de ses opérations sur ledit marché, l’autorité de concurrence compétente étant tenue à cet égard de prendre en compte l’ensemble des éléments de preuve avancés par la même entreprise à cette fin.


1 Langue originale : le français.


2 Monitorul Oficial al României, partie I, no 88 du 30 avril 1996.


3 Il ressort du dossier de l’affaire que la juridiction de renvoi est la seule, parmi les huit juridictions saisies dans le cadre de litiges parallèles, à confirmer la décision litigieuse, les sept autres juridictions ayant conclu que les échanges d’informations sur lesquels se fondait cette décision ne pouvaient pas être qualifiés d’anticoncurrentiels. Or, à l’exception du jugement rendu par la juridiction de renvoi, qui portait sur la participation de l’UNSAR en tant que facilitateur de la pratique concertée, à ce stade, aucune décision définitive n’a encore été rendue confirmant l’existence d’une pratique concertée entre les entreprises sanctionnées, les différents litiges pendants devant la juridiction de renvoi ayant été suspendus dans l’attente de la réponse à la présente demande de décision préjudicielle.


4 Arrêt du 4 juin 2009, T-Mobile Netherlands e.a. (C‑8/08, ci-après l’« arrêt T-Mobile », EU:C:2009:343, point 41).


5 À savoir, arrêt du 3 mars 2011, Siemens/Commission (T‑110/07, ci-après l’« arrêt Siemens du Tribunal », EU:T:2011:68, point 51 et jurisprudence du Tribunal citée).


6 Arrêt du 31 mars 1993, Ahlström Osakeyhtiö e.a./Commission (C‑89/85, C‑104/85, C‑114/85, C‑116/85, C‑117/85 et C‑125/85 à C‑129/85, ci-après l’« arrêt Pâte de bois », EU:C:1993:120, points 71 et 126).


7 Mise en italique par mes soins. En effet, ces termes sont repris dans le libellé de la première partie du point a) de la question préjudicielle.


8 La juridiction de renvoi relève que ni la décision litigieuse ni le jugement rendu en première instance ne font apparaître un pourcentage concret ou un montant déterminé ou déterminable de l’augmentation tarifaire en cause, ni une date de référence précise pour sa mise en œuvre. Cette appréciation est toutefois contestée par le CC qui fait valoir que, même en l’absence de fixation explicite d’un niveau de prix déterminé, les informations échangées visaient des augmentations futures déterminables, les annonces publiées dans la presse comportant des indications tant sur l’ampleur approximative de l’augmentation que sur sa date de mise en œuvre (voir point 8 des présentes conclusions). Or, cette juridiction a expressément précisé, dans sa décision de renvoi, qu’elle appréciera ultérieurement si les échanges visés par la décision litigieuse ont constitué un « échange d’informations détaillées ou spécifiques » ou des « discussions génériques ». En outre, il ne saurait être exclu que, pour ladite juridiction, le seul contact pertinent aux fins de la preuve de la pratique concertée serait celui de la première réunion du 18 octobre 2012, au cours de laquelle il est constant que les discussions sont restées génériques. Partant, il n’apparaît pas utile, dans le cadre de la présente analyse, de modifier l’hypothèse factuelle retenue par la même juridiction dans sa question.


9 Voir, en ce sens, arrêt du 8 juillet 1999, Commission/Anic Partecipazioni (C‑49/92 P, EU:C:1999:356, points 112 et 131 ainsi que jurisprudence citée)


10 Voir arrêts T-Mobile (point 26 et jurisprudence citée), ainsi que du 14 janvier 2021, Kilpailu- ja kuluttajavirasto (C‑450/19, EU:C:2021:10, point 22). La notion de « pratique concertée » a été consacrée de manière prétorienne dans l’arrêt du 14 juillet 1972, Imperial Chemical Industries/Commission (48/69, EU:C:1972:70, points 64 et 65), avant que ses contours ne soient davantage précisés dans l’arrêt du 16 décembre 1975, Suiker Unie e.a./Commission (40/73 à 48/73, 50/73, 54/73 à 56/73, 111/73, 113/73 et 114/73, EU:C:1975:174, points 173 à 174).


11 Voir arrêts T-Mobile (point 32 et jurisprudence citée), ainsi que du 12 janvier 2023, HSBC Holdings e.a./Commission (C‑883/19 P, ci-après l’« arrêt HSBC », EU:C:2023:11, point 113).


12 Voir arrêts T-Mobile (point 33 et jurisprudence citée), ainsi que HSBC (point 114).


13 Voir, en ce sens, arrêts T-Mobile(point 34 et jurisprudence citée), ainsi que du 29 juillet 2024, Banco BPN/BIC Português e.a. (C‑298/22, ci-après l’« arrêt Banco BPN », EU:C:2024:638, points 58 et 59).


14 Voir arrêts T-Mobile(point 35 et jurisprudence citée), ainsi que HSBC (point 115).


15 Voir arrêt Banco BPN (points 62 et 63 ainsi que jurisprudence citée).


16 Voir, en ce sens, point 385 de la communication de la Commission, du 21 juillet 2023, contenant les lignes directrices sur l’applicabilité de l’article 101 [TFUE] aux accords de coopération horizontale (JO 2023, C 259, p. 1, ci-après les « lignes directrices sur les accords horizontaux »).


17 Voir arrêt Banco BPN (point 64), ainsi que mes conclusions dans l’affaire Banco BPN/BIC Português e.a. (C‑298/22, EU:C:2023:738, points 69 et 70).


18 Voir, en ce sens, arrêt Banco BPN (point 89 et jurisprudence citée), ainsi que mes conclusions dans l’affaire Banco BPN/BIC Português e.a. (C‑298/22, EU:C:2023:738, points 74 et 75). En effet, le libellé de l’article 101, paragraphe 1, sous a), TFUE, confirme qu’une pratique concertée peut porter atteinte à la concurrence si elle consiste à fixer « de façon directe ou indirecte les prix d’achat ou de vente ou d’autres conditions de transaction » (mise en italique par mes soins).


19 Voir arrêt du 19 mars 2015, Dole Food et Dole Fresh Fruit Europe/Commission (C‑286/13 P, ci-après l’« arrêt Dole Food », EU:C:2015:184, point 123).


20 En effet, il ressort clairement de la jurisprudence de la Cour que, dans le cadre de l’analyse d’une restriction de la concurrence, y compris par objet, le contenu même de l’échange d’informations demeure important afin d’établir si l’échange présente des caractéristiques le rattachant à une forme de coordination propre à créer des conditions de concurrence qui ne correspondent pas aux conditions normales du marché en cause [voir arrêt Banco BPN (point 52)]. Ainsi, les pratiques concertées pouvant revêtir de nombreuses formes différentes, il convient de veiller à ne pas prédéfinir ni à limiter ce qui peut ou ne peut pas constituer une telle pratique.


21 Voir, à cet égard, également, point 390 des lignes directrices sur les accords horizontaux, dans lequel il est indiqué que « [l]e caractère commercialement sensible des informations dépend de leur utilité pour les concurrents. En général, les informations qui contiennent beaucoup de détails et qui permettent d’identifier l’entreprise ou les entreprises qui les ont fournies sont plus commercialement sensibles [...] ». De même, la version précédente de ces mêmes lignes directrices, qui était en vigueur à l’époque des faits au principal, précise, au point 74, que constitue une restriction de la concurrence par objet les « échanges, entre concurrents, de données individualisées concernant les futurs prix ou quantités envisagés » (mise en italique par mes soins) (JO 2011, C 11, p. 1).


22 Voir, à cet égard, conclusions de l’avocate générale Kokott dans l’affaire T-Mobile Netherlands e.a. (C‑8/08, EU:C:2009:110, points 67 et 68), dans lesquelles il est précisé que « [l]es informations échangées au cours de la réunion de juin 2001 avaient en effet pour objet [...] la façon dont cette adaptation serait menée par les diverses entreprises, c’est-à-dire la date, l’ampleur et les modalités de la réduction de la commission standard des revendeurs » (mise en italique par mes soins).


23 Au contraire, il ressort des points 32 à 35 ainsi que 41 et 42 du même arrêt que la Cour a fondé son analyse sur le critère général de l’atténuation ou de l’élimination de l’incertitude quant au fonctionnement du marché en cause.


24 Voir, notamment, arrêts Dole Food (point 122), et HSBC (point 116), dans lesquels la Cour emploie la locution adverbiale « en particulier » pour rappeler le caractère anticoncurrentiel que revêt un tel échange d’informations.


25 Voir arrêt Banco BPN (point 54), dans lequel la Cour se réfère « en ce sens » au point 41 de l’arrêt T-Mobile au soutien de la proposition selon laquelle, pour qu’un marché fonctionne dans des conditions normales, chaque opérateur doit « être dans l’incertitude à tout le moins quant à la date, à l’ampleur et aux modalités de modification future du comportement de ses concurrents sur ce marché ».


26 Voir, en ce sens, conclusions de l’avocate générale Kokott dans l’affaire T-Mobile Netherlands e.a. (C‑8/08, EU:C:2009:110, point 69 et jurisprudence citée). J’observe toutefois que, même lorsque des informations relatives à une augmentation des prix sont notoires ou facilement accessibles, un échange d’informations peut réduire l’incertitude sur le marché lorsqu’elles sont communiquées sous une forme moins agrégée ou plus granulaire (voir point 389 des lignes directrices sur les accords horizontaux).


27 Voir, en ce sens, point 412 des lignes directrices sur les accords horizontaux.


28 Voir, en ce sens, arrêt Banco BPN (points 40, 46 à 48 et 55).


29 Voir, à cet égard, jurisprudence citée aux points 26 et 29 des présentes conclusions.


30 À titre d’illustration, le point 412 des lignes directrices sur les accords horizontaux prévoit que les caractéristiques du marché pertinentes à cet égard comprennent, entre autres, le niveau de transparence du marché, le nombre d’entreprises actives sur celui-ci, l’existence de barrières à l’entrée, le fait que le produit ou le service concerné par l’échange soit homogène, que les entreprises impliquées soient similaires, ainsi que la stabilité des conditions de l’offre et de la demande.


31 Ce type de marché se distingue des marchés de produits homogènes, tels que le marché des bananes, où des échanges d’informations plus génériques peuvent revêtir une portée davantage déterminante. Je souligne toutefois que, même sur un tel marché, la Commission, dans sa décision C (2008) 5955 final, du 15 octobre 2008, relative à une procédure d’application de l’article 81 [CE] (affaire COMP/39 188 – Bananes), a retenu l’existence d’une pratique concertée sur le fondement d’échanges portant sur des informations bien plus précises qu’une simple volonté d’augmentation des prix, à savoir des éléments relatifs aux facteurs de tarification, ainsi que des tendances de prix et des indications sur les prix de référence avant leur fixation [voir, en ce sens, arrêt Dole Food (point 96)].


32 Voir, notamment, d’une part, l’Ordinul CSA nr. 3/2013 (arrêté de la CSA no 3/2013) qui a soumis la tarification des primes à une exigence élevée de couverture des coûts, susceptible d’affecter la rentabilité et, d’autre part, la Norma ASF 20/2014 (règle de l’ASF 20/2014), qui a augmenté le taux de contribution au Fonds de garantie des assurances, ainsi que la Norma ASF 17/2015 (règle de l’ASF 17/2015), relative aux taux de contribution dus par les assureurs à ce Fonds.


33 Voir arrêt Banco BPN (points 49 et 56 ainsi que jurisprudence citée).


34 Voir, en ce sens, point 386 des lignes directrices sur les accords horizontaux. La nature réglementaire des informations échangées apparaît d’autant plus évidente lors de la réunion du 3 décembre 2012 que celle-ci s’est tenue en présence du régulateur lui-même, à savoir la CSA (point 8 des présentes conclusions).


35 Voir, en ce sens, arrêt du 22 novembre 2012, E.ON Energie/Commission (C‑89/11 P, EU:C:2012:738, point 71), ainsi qu’article 2 et considérant 5 du règlement (CE) no 1/2003 du Conseil, du 16 décembre 2002, relatif à la mise en œuvre des règles de concurrence prévues aux articles [101] et [102] du traité [FUE] (JO 2003, L 1, p. 1). Ce règlement ne contient toutefois pas de disposition relative aux principes régissant l’appréciation des preuves et le niveau de preuve requis dans le cadre d’une procédure nationale d’application de l’article 101 TFUE [voir arrêt du 21 janvier 2016, Eturas e.a. (C‑74/14, ci-après l’« arrêt Eturas », EU:C:2016:42, points 30 et 31)].


36 En effet, dans le jargon du droit de la concurrence, la notion d’« explication alternative » renvoie généralement au cas d’un comportement parallèle.


37 Voir arrêt Pâte de bois (points 70, 71 et 126).


38 Voir, en ce sens, arrêt du 22 novembre 2012, E.ON Energie/Commission (C‑89/11 P, EU:C:2012:738, point 74 et jurisprudence citée).


39 Voir arrêt du 19 décembre 2013, Siemens e.a./Commission (C‑239/11 P, C‑489/11 P et C‑498/11 P, EU:C:2013:866, points 220 à 224). La Cour a jugé que, dans le cas contraire, le Tribunal serait tenu d’examiner une explication alternative à chaque fois qu’une infraction tend à être établie par déduction à partir d’autres faits, par des preuves indirectes ou par des preuves non documentaires.


40 Voir arrêts Dole Food (points 126 à 128), et Eturas (point 42).


41 Voir, en ce sens, également, arrêt du 8 juillet 1999, Hüls/Commission (C‑199/92 P, EU:C:1999:358, points 162 et 167).


42 Plus précisément, sont visés le rapport économique concernant la période 2012-2016 et l’analyse de marché préparée par la société Deloitte à la demande de l’UNSAR.


43 Voir, par analogie, arrêt Eturas (points 46 et 49), dans lequel la Cour a précisé que, dans un cas où il n’est pas question d’une réunion collusoire, la distanciation publique ou la dénonciation aux entités administratives ne sont pas les seuls moyens pour réfuter la présomption de la participation d’une entreprise à une pratique concertée, d’autres éléments de preuve pouvant également être invoqués à cet effet. En l’espèce, la Cour a ainsi jugé que la présomption de causalité entre la concertation et le comportement sur le marché des entreprises participant à celle‑ci pourrait être renversée par la preuve d’une application systématique d’une remise excédant le plafonnement en cause. Bien que cette solution soit étroitement liée aux circonstances particulières de cette affaire, cet arrêt ouvre, selon moi, en dehors des cas classiques de réunions collusoires – notamment lorsque l’échange d’informations intervient en présence du régulateur, circonstance qui rend, à tout le moins, redondante l’exigence d’une dénonciation aux entités administratives –, la possibilité de renverser la présomption de participation en apportant la preuve objective d’un comportement autonome sur le marché. Une telle preuve pourrait notamment résulter de l’adoption, antérieurement à la période infractionnelle, d’une politique tarifaire contraignante couvrant cette période.

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