Conclusions de l'avocat général M. D. Spielmann, présentées le 3 septembre 2026.###
| CELEX | 62025CC0394 |
| Type | Arrêt CJUE |
| Date | jeudi 3 septembre 2026 |
Texte intégral
Édition provisoire
CONCLUSIONS DE L’AVOCAT GÉNÉRAL
M. DEAN SPIELMANN
présentées le 3 septembre 2026 (1)
Affaire C‑394/25 [Volta] (i)
Minister van Asiel en Migratie
en présence de
A,
ses enfants
et B
[demande de décision préjudicielle formée par le Raad van State (Conseil d’État, Pays-Bas)]
« Renvoi préjudiciel – Droit au regroupement familial – Directive 2003/86/CE – Article 7, paragraphe 2 – Mesures d’intégration – Réglementation nationale subordonnant l’octroi d’un visa de long séjour à un membre de la famille d’un citoyen de l’Union européenne à la réussite d’un examen d’intégration civique à l’étranger – Ressortissants de certains autres pays tiers dispensés de cette obligation en raison de leur seule nationalité – Article 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – Principe de non-discrimination – Article 20 de la charte des droits fondamentaux – Égalité de traitement »
Introduction
1. Par la présente demande de décision préjudicielle, le Raad van State (Conseil d’État, Pays-Bas) invite la Cour à interpréter la directive 2003/86/CE du Conseil, du 22 septembre 2003, relative au droit au regroupement familial (2) au regard de l’exigence d’intégration civique à l’étranger prévue par la réglementation néerlandaise. Cette exigence d’intégration civique comporte un examen que le ressortissant concerné doit passer dans son pays tiers d’origine.
2. À la différence de l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt K et A (3), la présente affaire ne porte ni sur l’admissibilité ni sur les conditions d’application de cet examen d’intégration civique. Elle soulève la question de savoir si l’exemption de l’obligation de satisfaire à l’exigence d’intégration à l’étranger, accordée aux ressortissants de certains pays tiers en raison de leur nationalité, est conforme aux principes de non-discrimination et d’égalité de traitement. Il s’agit d’une question à la fois délicate et inédite, qui offre à la Cour l’occasion de préciser les contours de la marge de manœuvre dont disposent les États membres pour appliquer un traitement différencié aux ressortissants de différents pays tiers dans le cadre juridique établi par la directive 2003/86.
Le cadre juridique
Le droit de l’Union
3. Sont notamment pertinents dans la présente affaire l’article 3, paragraphes 4 et 5, l’article 7, paragraphe 2, de la directive 2003/86, ainsi que les articles 20 et 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »).
Le droit néerlandais
La Vw 2000
4. L’article 14 de la Wet tot algehele herziening van de Vreemdelingenwet (Vreemdelingenwet 2000) [loi portant révision générale de la loi sur les étrangers (loi sur les étrangers de 2000)], du 23 novembre 2000 (4), dans sa version applicable aux litiges au principal (ci-après la « Vw 2000 »), prévoit, à son paragraphe 1 :
« Notre Ministre [Minister van Veiligheid en Justitie (ministre de la Sécurité et de la Justice, ci-après le « Ministre »)] est compétent pour :
a) approuver, rejeter ou bien ne pas prendre en considération la demande visant à obtenir un permis de séjour à durée déterminée ;
[...] »
5. Aux termes de l’article 16, paragraphe 1, de la Vw 2000 :
« Une demande visant à obtenir un permis de séjour à durée déterminée telle que visée à l’article 14 peut être rejetée si :
a) l’étranger ne dispose pas d’un visa de long séjour valable dont la délivrance a été motivée par un but correspondant à celui de la demande de titre de séjour ;
[...]
h) le ressortissant étranger qui n’appartient pas à l’une des catégories visées à l’article 17, paragraphe 1, serait soumis, après avoir obtenu un droit de séjour régulier aux Pays-Bas, à l’obligation d’intégration civique en vertu des articles 3 et 4 de la loi relative à l’intégration civique de 2021 et ne possède pas les connaissances de base de la langue et de la société néerlandaises ;
[...] »
6. L’article 17, paragraphe 1, de cette loi dispose :
« Une demande visant à obtenir un permis de séjour à durée déterminée telle que visée à l’article 14 n’est pas rejetée en raison du défaut de visa de long séjour valable, si elle concerne :
a) le ressortissant étranger qui possède la nationalité de l’un des pays à désigner par règlement de Notre Ministre en accord avec le Ministre des Affaires étrangères ;
[...] »
Le Vb 2000
7. L’article 3.71 du Besluit tot uitvoering van de Vreemdeligenwet 2000 (Vreemdeligenwet 2000) [arrêté d’application de la loi sur les étrangers (arrêté de 2000 sur les étrangers)], du 23 novembre 2000 (5), dans sa version applicable aux litiges au principal (ci-après le « Vb 2000 »), prévoit, à son paragraphe 1 :
« La demande visant à obtenir un permis de séjour à durée déterminée est rejetée si le ressortissant étranger ne dispose pas d’un visa de long séjour valable. »
8. L’article 3.71a du Vb 2000 énonce, à son paragraphe 1 :
« Un ressortissant étranger dispose d’une connaissance de base de la langue néerlandaise et de la société néerlandaise au sens de l’article 16, paragraphe 1, sous h), de la [Vw 2000] s’il a réussi, dans l’année précédant directement la demande de visa de long séjour, l’examen de base relatif à l’intégration civique, visé à l’article 3.98a. »
La Vc 2000
9. Le point B1/4.7 de la Vreemdelingencirculaire 2000 (circulaire sur les étrangers), dans sa version applicable à l’affaire au principal (ci-après la « Vc 2000 »), intitulé « Intégration civique à l’étranger », dispose :
« Pour déterminer si l’exigence d’intégration civique à l’étranger est une condition, les articles suivants s’appliquent :
• l’article 16, paragraphe 1, sous h), de la [Vw 2000] ;
[...]
En application de l’article 16, paragraphe 1, sous h), de la [Vw 2000], l’[Immigratie – en Naturalisatiedienst (service d’immigration et de naturalisation, Pays-Bas)] rejette la demande de visa de long séjour si le ressortissant étranger n’a pas réussi l’examen de base relatif à l’intégration civique à l’étranger, sauf s’il en a été exempté ou dispensé.
[...]
Les exemptions
Pour apprécier l’exemption de l’exigence d’intégration civique à l’étranger, les articles suivants s’appliquent :
• l’article 16, paragraphe 1, sous h), lu en combinaison avec l’article 17, paragraphe 1, de la [Vw 2000] ;
[...] »
Le litige au principal, la question préjudicielle et la procédure devant la Cour
10. Le 1er et le 19 septembre 2021, le conjoint de B et le partenaire de A (ci-après, cités individuellement, le « regroupant ») ont chacun introduit, au nom de ces deux ressortissantes de pays tiers, une demande de visa de long séjour pour elles et les enfants de la seconde en vue d’un regroupement familial aux Pays-Bas.
11. Par décision, respectivement, du 2 février et du 21 décembre 2021, le Staatssecretaris van Justitie en Veiligheid (secrétaire d’État à la Justice et à la Sécurité, Pays-Bas) (ci-après le « secrétaire d’État ») a rejeté ces demandes, au motif que ces deux ressortissantes de pays tiers ne satisfaisaient pas à l’obligation de réussir à l’étranger la première étape de leur intégration civique aux Pays-Bas comprenant l’évaluation d’une connaissance élémentaire de la langue et de la société néerlandaises (au regard de l’exigence d’intégration civique à l’étranger) dont elles ne pouvaient pas être exemptées. Selon le Ministre, rien ne justifiait non plus de leur accorder une dispense de l’exigence d’intégration civique à l’étranger en raison de circonstances individuelles particulières.
12. Par décisions du 3 septembre 2021 et du 22 mai 2023, le secrétaire d’État a rejeté les réclamations introduites respectivement par A et B.
13. Par jugements du 23 janvier 2023 et du 16 avril 2024, le rechtbank Den Haag (tribunal de La Haye, Pays-Bas), estimant fondés les recours formés par A et B contre ces deux jugements, a annulé ceux-ci, au motif que l’article 17, paragraphe 1, sous a), de la Vw 2000 opère une distinction en raison de la nationalité pour appliquer l’exigence d’intégration civique à l’étranger, en violation de l’article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (ci-après la « CEDH ») (6), lu en combinaison avec l’article 8 de celle-ci, et que cette exigence était contraire à l’article 7, paragraphe 2, de la directive 2003/86. À cet égard, cette juridiction a estimé que les ressortissants étrangers qui ne sont pas exemptés de ladite exigence subissent un traitement inégal par rapport à ceux qui en sont exemptés, alors qu’ils se trouvent dans une situation comparable dans la mesure où, dans les deux cas, ces ressortissant étrangers entendent exercer aux Pays-Bas leur droit à la vie familiale. En outre, ladite juridiction a considéré que, si l’exigence d’intégration civique sert un objectif légitime, à savoir promouvoir l’intégration aux Pays-Bas, le Ministre n’avait toutefois pas motivé adéquatement le fait que cette exigence constituait un moyen adapté à cet effet et que, partant, la différence de traitement était objectivement justifiée.
14. Le secrétaire d’État a interjeté appel de ces jugements devant le Raad van State (Conseil d’État), qui est la juridiction de renvoi.
15. Cette juridiction expose que, en vertu de l’article 16, paragraphe 1, sous h), de la Vw 2000, le Ministre, qui est désormais l’autorité compétente en matière de regroupement familial, peut rejeter une demande de visa de long séjour si un ressortissant étranger ne satisfait pas à l’exigence d’intégration civique à l’étranger, dont la réussite de l’examen de base démontre, conformément à l’article 3.71a, paragraphe 1, du Vb 2000, qu’il a une connaissance de base de la langue et de la société néerlandaises. Cette exigence d’intégration civique à l’étranger serait ainsi liée à l’obligation de visa de long séjour. Il s’ensuivrait que les ressortissants des pays étrangers soumis à cette dernière obligation doivent également satisfaire à l’exigence d’intégration civique à l’étranger, tandis que les ressortissants de pays étrangers exemptés de l’obligation d’obtenir un visa de long séjour sont également exemptés de l’exigence d’intégration civique à l’étranger. Or, conformément à l’article 17, paragraphe 1, sous a), de la Vw 2000 et au point B1/4.7 de la Vc 2000, cette exemption bénéficierait aux seuls ressortissants étrangers qui possèdent la nationalité d’un État membre de l’Union européenne ou de l’Espace économique européen, de l’Australie, du Canada, de la Corée du Sud, de la Confédération suisse, des États-Unis, du Japon, de Monaco, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et de la cité du Vatican. Une distinction serait ainsi opérée en raison de la nationalité.
16. Ainsi, les ressortissants étrangers qui doivent respecter l’obligation de visa de long séjour ne pourraient, tant qu’ils n’ont pas réussi l’examen d’intégration civique à l’étranger, bénéficier du regroupement familial, étant précisé que ceux qui ont réussi cet examen sont, après leur entrée aux Pays-Bas, soumis à une obligation d’intégration civique de la même manière que les ressortissants étrangers séjournant déjà aux Pays-Bas, notamment les ressortissants étrangers exemptés de l’obligation de visa de long séjour. Une limitation supplémentaire serait donc imposée aux ressortissants étrangers qui ne sont pas exemptés de l’obligation de visa de long séjour.
17. Selon la juridiction de renvoi, la question qui se pose dans la présente affaire est donc celle de savoir si le droit de l’Union s’oppose à la différence de traitement opérée par le droit néerlandais en raison de la nationalité entre les ressortissants étrangers qui doivent satisfaire à l’exigence d’intégration civique à l’étranger et ceux qui en sont exemptés du seul fait qu’ils bénéficient de l’exemption de l’obligation de visa de long séjour.
18. Dans ces conditions, le Raad van State (Conseil d’État) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :
« Convient-il d’interpréter l’article 3, paragraphe 4, sous a), et paragraphe 5, ainsi que l’article 7, paragraphe 2, de la directive 2003/86 [...], lus à la lumière des articles 7, 20, 21 et 52 de la [Charte], en ce sens qu’ils s’opposent à un régime juridique tel que celui contenu à l’article 16, paragraphe 1, sous h), lu en combinaison avec l’article 17, paragraphe 1, sous a), de la [Vw 2000] qui, en vertu d’accords bilatéraux dans le cadre de relations commerciales internationales, opère, pour l’obtention d’un visa de long séjour, une distinction en raison de la nationalité entre les ressortissants étrangers qui doivent satisfaire à l’exigence d’intégration civique à l’étranger et ceux qui en sont exemptés ? »
19. Des observations écrites ont été déposées par A et ses enfants, B, les gouvernements néerlandais et polonais, ainsi que par la Commission européenne.
20. A, B, le gouvernement néerlandais et la Commission ont été entendus dans leurs plaidoiries à l’audience du 20 mai 2026.
Analyse
21. Par sa question préjudicielle, la juridiction de renvoi cherche à savoir, en substance, si la directive 2003/86, lue, le cas échéant, à la lumière des articles 20 et 21 de la Charte, s’oppose à une réglementation nationale qui opère, pour l’obtention d’un visa de long séjour, une distinction en raison de la nationalité entre les ressortissants de pays tiers qui doivent satisfaire à une mesure d’intégration telle que l’exigence d’intégration civique à l’étranger et ceux qui en sont exemptés.
22. J’examinerai cette problématique juridique après avoir brièvement abordé la question de la compétence de la Cour et formulé quelques observations sur les dispositions qu’il y a lieu d’interpréter aux fins de la résolution du litige au principal.
Sur la compétence de la Cour
23. Le litige au principal concerne un regroupement familial dans lequel le regroupant est un citoyen de l’Union. Il ne relève donc pas du champ d’application de la directive 2003/86. Conformément à l’article 1er, à l’article 2, sous c), et à l’article 3, paragraphe 3, de cette directive, celle-ci ne régit en effet que les situations dans lesquelles le regroupant est un ressortissant de pays tiers résidant légalement sur le territoire des États membres.
24. Toutefois, selon une jurisprudence constante, la Cour est compétente pour statuer sur une demande préjudicielle portant sur des dispositions du droit de l’Union, dans des situations dans lesquelles, même si les faits au principal ne relèvent pas directement du champ d’application de ce droit, ces dispositions ont été rendues applicables par le droit national en raison d’un renvoi opéré par ce dernier au contenu de celles-ci (7).
25. Il ressort de la décision de renvoi que, en vertu du droit néerlandais, une situation interne telle que celle en cause au principal, dans laquelle le regroupant est un ressortissant néerlandais, est assimilée à une situation relevant du droit de l’Union lorsque le regroupant est un ressortissant d’un pays tiers. Il y a donc lieu de conclure que la Cour est compétente pour répondre à la question préjudicielle posée (8).
Sur le fond
Sur le cadre juridique d’analyse
26. Il convient, à titre liminaire, de délimiter le cadre juridique du droit pertinent pour la résolution du litige au principal.
27. À cet égard, la juridiction de renvoi s’interroge sur le point de savoir si l’exemption de l’obligation de satisfaire à l’exigence d’intégration civique à l’étranger, instaurée par le Royaume des Pays-Bas, est susceptible de constituer une disposition « plus favorable » au sens de l’article 3, paragraphes 4 ou 5, de la directive 2003/86.
28. Une prise de position sur ce point exige, au préalable, de replacer ces dispositions dans le contexte dans lequel elles s’inscrivent.
29. Je rappelle que, conformément à son article 1er, la directive 2003/86 fixe les conditions dans lesquelles est exercé le droit au regroupement familial dont disposent les ressortissants de pays tiers résidant légalement sur le territoire des États membres.
30. L’article 3, paragraphe 1, de cette directive prévoit que celle-ci s’applique lorsque le regroupant est titulaire d’un titre de séjour délivré par un État membre, d’une durée de validité égale ou supérieure à un an, et dispose d’une perspective fondée d’obtenir un droit de séjour permanent, à condition que les membres de sa famille soient des ressortissants de pays tiers. Les paragraphes 2 à 5 de cet article précisent les catégories de personnes exclues du champ d’application de ladite directive, ainsi que les dispositions auxquelles elle ne fait pas obstacle.
31. En particulier, l’article 3, paragraphe 4, prévoit que la directive 2003/86 ne porte pas atteinte notamment aux dispositions plus favorables des accords bilatéraux et multilatéraux conclus entre la Communauté ou la Communauté et ses États membres, d’une part, et des pays tiers, d’autre part. Quant à l’article 3, paragraphe 5, de cette directive, il prévoit que celle-ci ne porte pas atteinte à la faculté qu’ont les États membres d’adopter ou de maintenir des conditions plus favorables.
32. À titre liminaire, il convient de traiter la question de savoir si une législation nationale par laquelle un État membre exempte les ressortissants de certains pays tiers de l’exigence d’intégration civique à l’étranger peut s’analyser, comme l’envisage la juridiction nationale dans sa question et comme l’estiment toutes les parties intéressées ayant soumis des observations écrites, comme une mesure « plus favorable » au sens de l’article 3, paragraphes 4 et 5, de la directive 2003/86.
33. Je précise d’emblée que j’estime que cette question appelle une réponse négative.
34. En effet, tout d’abord, ces dispositions traduisent une technique normative classique en droit de l’Union. En l’absence de consensus sur le degré d’harmonisation à retenir, le législateur de l’Union peut prévoir qu’un acte de droit dérivé ne fait pas obstacle à l’adoption ou au maintien, par les États membres, de dispositions allant au-delà des exigences qu’il établit afin d’en réaliser les objectifs.
35. À titre d’illustration, l’article 3 de la directive 2011/95 (9) autorisait les États membres à « adopter ou maintenir des normes plus favorables » tant en ce qui concerne la détermination des bénéficiaires du statut de réfugié ou de la protection subsidiaire que le contenu de la protection internationale. Le considérant 14 de cette directive précisait qu’il s’agissait de « conditions plus favorables que les normes énoncées dans la présente directive ». De même, l’article 13 de la directive 2003/109 (10) prévoit que « [l]es États membres peuvent délivrer des titres de séjour permanents ou d’une durée de validité illimitée à des conditions plus favorables que celles établies dans la présente directive » (11).
36. Il s’agit donc d’une habilitation permettant aux États membres d’édicter des dispositions plus favorables que celles prévues par l’acte de droit dérivé.
37. Ensuite, s’agissant de la directive 2003/86, il convient de relever que le Parlement européen a expliqué la proposition de modification législative correspondant au contenu de l’article 3, paragraphe 5, de cette directive en indiquant que la directive a vocation à établir des normes minimales et que le présent amendement reconnaît aux États membres le droit de prévoir des conditions plus favorables que celles prévues par la directive proposée (12). En outre, dans ses lignes directrices relatives à l’application de la directive 2003/86 (13), la Commission a envisagé, au titre de mesures plus favorables, uniquement des dérogations à une condition imposée par cette directive (14).
38. Quant à la législation nationale en cause, qui exempte les ressortissants de certains pays tiers de l’exigence d’intégration civique à l’étranger, elle a certes pour effet d’accorder un traitement plus favorable à certaines catégories de ressortissants de pays tiers. Cet élément n’est toutefois pas de nature à permettre de conclure à l’existence d’une « condition plus favorable » au sens de l’article 3, paragraphes 4 et 5, de la directive 2003/86. En effet, l’exemption prévue par la législation néerlandaise découle non pas d’une condition prévue par cette directive, mais d’un critère de nationalité institué par le droit national pour l’application de l’exigence d’intégration civique, préalable à l’entrée sur le territoire, autorisée par ladite directive.
39. Enfin, et en tout état de cause, s’agissant plus particulièrement de l’article 3, paragraphe 4, sous a), de la directive 2003/86, je rappelle que son libellé vise les accords bilatéraux conclus avec des pays tiers par l’Union ou par celle-ci conjointement avec ses États membres. Cette interprétation littérale est, au demeurant, corroborée par les travaux préparatoires de la directive 2003/86. La proposition de directive présentée par la Commission précise en effet que, « [a]u moment où elle s’engage dans un effort d’harmonisation des règles de regroupement familial, la Communauté européenne préserve ses engagements internationaux et donc les accords, qu’ils soient communautaires ou mixtes, qui sont déjà entrés en vigueur » (15). Or je constate que les traités avec les pays tiers évoqués par la juridiction de renvoi ont été conclus par un seul État membre, à savoir le Royaume des Pays-Bas. Dans ces conditions, je ne vois pas en quoi cette disposition serait pertinente pour apporter une réponse à la présente question préjudicielle.
40. Au surplus, il ressort de la décision de renvoi que l’exemption accordée à certains ressortissants de pays tiers ne résulte pas systématiquement de la conclusion d’un traité avec un pays tiers, comme l’illustre notamment la situation des ressortissants de la Corée du Sud.
41. Dès lors, j’estime que l’article 3, paragraphes 4 et 5, de la directive 2003/86, n’est pas pertinent en l’espèce.
42. En revanche, l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86, lu le cas échéant à la lumière des articles 20 et 21 de la Charte, me semble être la disposition pertinente aux fins de la réponse à la question posée par la juridiction de renvoi.
Sur l’interprétation de l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86 et des articles 20 et 21 de la Charte
43. À titre liminaire, je rappelle que l’article 4 de la directive 2003/86 impose aux États membres d’autoriser le regroupement familial de certains membres de la famille du regroupant (16) lorsque les conditions prévues par celle-ci sont réunies, sans leur laisser de marge d’appréciation à cet égard (17).
44. Ces conditions sont énoncées aux articles 6 et 7 de cette directive. En vertu de l’article 7, paragraphe 1, les États membres peuvent exiger que la personne ayant introduit la demande de regroupement familial fournisse la preuve que le regroupant dispose, premièrement, d’un logement considéré comme normal pour lui et sa famille, deuxièmement, d’une assurance maladie couvrant l’ensemble des risques pour lui-même et les membres de sa famille, et, troisièmement, de ressources stables, régulières et suffisantes lui permettant de subvenir à ses propres besoins et à ceux des membres de sa famille sans recourir au système d’aide sociale de l’État membre concerné.
45. L’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86, quant à lui, se réfère non pas à des « conditions », mais à des « mesures » d’intégration. Il prévoit que « [l]es États membres peuvent exiger des ressortissants de pays tiers qu’ils se conforment aux mesures d’intégration, dans le respect du droit national ».
46. Cette disposition est formulée comme une faculté accordée aux États membres et, selon les travaux préparatoires de la directive 2003/86, a été introduite afin d’entériner la possibilité, déjà envisagée notamment aux Pays-Bas, d’instituer des examens d’intégration civique (18). Les États membres disposent d’une marge de manœuvre dans la mise en œuvre de cette disposition. J’examinerai, dans les développements qui suivent, les limites de cette marge de manœuvre, telles que précisées dans l’arrêt K et A, ainsi que les conséquences qui en découlent en l’espèce.
47. En premier lieu, l’affaire à l’origine de l’arrêt K et A concernait la réglementation néerlandaise portant précisément sur l’examen d’intégration civique. Tout d’abord, la Cour a expressément reconnu que la directive 2003/86 permet aux États membres de subordonner l’octroi d’une autorisation d’entrée au respect de certaines mesures préalables d’intégration (19). Ensuite, elle s’est attachée à vérifier, au regard du principe de proportionnalité, si le Royaume des Pays-Bas avait exercé sa marge de manœuvre dans l’aménagement de cet examen d’une manière compatible avec les objectifs visés par cette directive (20).
48. À cet égard, la Cour a considéré, premièrement, que l’examen en cause constituait une véritable « mesure d’intégration » au sens de l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de ladite directive en ce qu’il était de nature à faciliter l’intégration des membres de la famille du regroupant. En effet, l’acquisition des connaissances relatives à la langue et à la société de l’État membre d’accueil, requises pour réussir un tel examen, favorisait incontestablement l’interaction entre les ressortissants de pays tiers et les ressortissants de cet État membre ainsi que le développement de relations sociales entre eux (21).
49. Deuxièmement, la Cour a indiqué que les conditions d’application de l’obligation de réussir un tel examen iraient au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre l’objectif de favoriser le regroupement familial dans trois hypothèses.
50. La première est celle où cet examen aurait pour finalité de sélectionner les personnes autorisées à exercer leur droit au regroupement familial. Tel serait notamment le cas lorsque l’application de cette obligation conduirait à un refus automatique du regroupement familial, sans qu’il soit tenu compte des efforts accomplis par les intéressés pour satisfaire à l’exigence d’intégration (22).
51. La deuxième est celle où des circonstances individuelles particulières ne seraient pas prises en considération en vue d’octroyer aux membres de la famille du regroupant une dispense de l’obligation de réussir l’examen (23).
52. La troisième concerne le cas où le montant des frais afférents à l’examen d’intégration serait excessif au regard de leur incidence financière sur les ressortissants de pays tiers concernés (24).
53. Dans ces deux dernières hypothèses, en effet, les conditions d’application de cette obligation auraient pour effet de rendre l’exercice du droit au regroupement familial impossible ou excessivement difficile (25).
54. Pour résumer, la marge de manœuvre conférée aux États membres par l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86 trouve sa limite dans l’interdiction d’imposer des exigences d’intégration allant au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre l’objectif de favoriser le regroupement familial. En effet, l’obligation de se conformer à de telles exigences d’intégration est de nature à compromettre l’exercice du droit au regroupement familial et tel est le cas lorsque les modalités de leur mise en œuvre sont susceptibles de constituer, pour les membres de la famille du regroupant, un obstacle difficilement surmontable à la réalisation de ce regroupement.
55. En revanche, cette limite à la marge de manœuvre des États membres ne paraît pas s’étendre à la détermination des catégories de ressortissants de pays tiers tenus de se conformer à une mesure d’intégration préalablement à leur entrée sur le territoire de l’État membre d’accueil. Je relève, à cet égard, que, dans l’arrêt K et A, la Cour s’est abstenue d’examiner si la réglementation néerlandaise était « incohérente » au regard de l’objectif de faciliter l’intégration des membres de la famille du regroupant, en ce qu’elle dispensait les ressortissants de certains pays tiers de l’obligation de réussir un tel examen (26). Ce constat suggère que l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86 n’a pas vocation à restreindre davantage la marge de manœuvre dont disposent les États membres à cet égard.
56. Au regard de son objet, ainsi qu’il ressort de son considérant 6, cette directive ne vise qu’à assurer la protection de la famille et à établir ou à préserver la vie familiale. Elle garantit ainsi au regroupant qui en fait la demande un droit subjectif au regroupement familial lorsque les conditions prévues par cette directive sont réunies. Dans ces conditions, si le législateur de l’Union avait entendu encadrer la marge de manœuvre des États membres lorsqu’ils déterminent les catégories de ressortissants de pays tiers tenues de se conformer à une mesure d’intégration préalablement à leur entrée sur le territoire, il est permis de penser qu’il l’aurait expressément prévu. Une telle question touche, en effet, à l’exercice du droit souverain des États, reconnu de longue date par le droit international, de contrôler l’entrée des non-nationaux sur leur territoire (27).
57. Ainsi, la détermination des catégories de ressortissants de pays tiers soumises à une telle mesure d’intégration au titre de l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86, ainsi que de celles qui en sont exemptées, relève de l’exercice des prérogatives des États membres en matière d’admission des étrangers sur leur territoire. Ces prérogatives s’exercent notamment par la délivrance des visas de long séjour. Or, le regroupement familial ayant précisément pour finalité un séjour de longue durée (28), sa réalisation dépend de l’obtention d’un tel visa (29).
58. Il convient de rappeler que les visas pour un séjour de plus de trois mois sont, en vertu de l’article 18 (30) de la convention d’application de l’accord de Schengen (31), des visas nationaux délivrés par l’un des États membres conformément à sa propre législation. Ainsi, la détermination des catégories des ressortissants des pays tiers soumis à l’obligation d’obtenir un visa de long séjour ou exemptés de cette obligation relève exclusivement du droit national.
59. Tout État membre demeure donc libre, dans la conduite de sa politique étrangère et en poursuivant une pluralité d’objectifs économiques, sociaux ou diplomatiques, d’exempter les ressortissants de certains pays tiers de l’obligation d’obtenir un visa de long séjour. Dans une telle situation, il est naturel que cet État dispense ces mêmes ressortissants d’une autre exigence préalable à leur entrée sur son territoire, telle que l’obligation de satisfaire à une mesure d’intégration civique. La réglementation nationale en cause dans la présente affaire s’inscrit précisément dans cette logique.
60. Or, si l’exemption de l’obligation de satisfaire à une mesure d’intégration devait nécessairement bénéficier à l’ensemble des ressortissants de pays tiers, indépendamment de leur nationalité, les États membres seraient contraints soit d’étendre cette exemption à tous les ressortissants de pays tiers, soit de la retirer à ceux qu’ils dispensent de l’obligation d’obtenir un visa de long séjour. Une telle interprétation les empêcherait de tirer, en matière de mesures d’intégration, les conséquences des choix d’ordre économique, social ou diplomatique qu’ils opèrent en matière de visas de long séjour.
61. Dès lors, je suis d’avis que la limite à la marge de manœuvre des États membres ne s’étend pas à la détermination des catégories de ressortissants de pays tiers tenus de se conformer à une mesure d’intégration préalablement à leur entrée sur le territoire de l’État membre d’accueil.
62. En second lieu, eu égard à l’interprétation proposée, il convient de déterminer si l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86, lu à la lumière des articles 20 et 21 de la Charte, est susceptible d’offrir aux ressortissants de pays tiers qui ne sont pas exemptés, en vertu de la législation de l’État membre d’accueil, de l’obligation de se conformer à une mesure d’intégration préalable à leur entrée sur son territoire, la protection découlant de l’interdiction de discrimination fondée sur la nationalité.
63. J’estime que cette interrogation appelle une réponse négative.
64. Je rappelle, en effet, que le droit dérivé en cause reconnaît aux États membres une marge de manœuvre de nature à préserver leurs prérogatives en matière d’admission des étrangers sur leur territoire. Ce faisant, il fait, dans une large mesure, obstacle à ce que la Charte remplisse une fonction supplétive permettant de retenir une approche plus protectrice à l’égard de l’ensemble des ressortissants de pays tiers membres de la famille du regroupant, quand bien même une telle approche me paraîtrait, dans l’abstrait, pleinement souhaitable. Les raisons de cette appréciation seront exposées de manière plus détaillée dans les développements qui suivent.
65. Tout d’abord, il convient de rappeler que les dispositions du droit néerlandais instaurant une différence de traitement entre les ressortissants des différents pays tiers relèvent d’un régime spécifique expressément autorisé par l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86 et contribuant à la réalisation de l’objet de celle-ci. Ainsi, ce régime constitue une mise en œuvre du droit de l’Union (32). Ces dispositions doivent donc être conformes à celles de la Charte.
66. Se pose alors la question de la conformité de ce régime à l’article 20 et à l’article 21, paragraphe 2, de la Charte. Afin d’y répondre, il convient de rappeler le contenu de ces deux articles ainsi que la manière dont s’articulent leurs champs d’application respectifs.
67. L’article 21, paragraphe 2, de la Charte interdit explicitement toute discrimination en raison de la nationalité « [d]ans le domaine d’application des traités et sans préjudice de leurs dispositions particulières », tandis que l’article 20 de la Charte consacre, en sept mots devenus célèbres, le principe selon lequel « [t]outes les personnes sont égales en droit ».
68. Il paraît artificiel d’établir une frontière rigide entre les champs d’application de ces deux dispositions. Alors que la seconde énonce un principe à vocation générale, la première en constitue une déclinaison dans des situations particulières. Dans cette perspective, l’article 21 de la Charte apparaît comme une lex specialis par rapport à la lex generalis que constitue l’article 20 de celle-ci (33).
69. S’agissant toutefois des différences de traitement fondées sur la nationalité affectant les ressortissants de pays tiers, la Cour s’est invariablement refusée à les apprécier au regard de l’article 21, paragraphe 2, de la Charte (34). Plus précisément, la Cour a rappelé que, d’après les explications relatives à la Charte (35), l’article 21, paragraphe 2, de celle-ci correspond à l’article 18, premier alinéa, TFUE (36) et doit ainsi s’appliquer conformément à cette dernière disposition. Or, selon la Cour, l’article 18, premier alinéa, TFUE concerne les situations relevant du champ d’application du droit de l’Union dans lesquelles un ressortissant d’un État membre subit un traitement discriminatoire par rapport aux ressortissants d’un autre État membre sur le seul fondement de la nationalité (37) et n’a pas vocation à s’appliquer dans le cas d’une éventuelle différence de traitement entre deux catégories de ressortissants de pays tiers (38).
70. La Cour a néanmoins admis, dans les arrêts État belge (Droit de séjour en cas de violence domestique) (39) et O. G. (Mandat d’arrêt européen à l’encontre d’un ressortissant d’un État tiers) (40), qu’un tel traitement différencié devait être examiné au titre du principe d’égalité de traitement énoncé à l’article 20 de la Charte, lequel bénéficie à « toutes les personnes ».
71. Cela étant, il me semble que, dans la présente affaire, cette approche ne trouve pas à s’appliquer au regard des enseignements dégagés par l’arrêt Swiss International Air Lines (41), auxquels fait écho l’arrêt Préfet du Gers et Institut national de la statistique et des études économiques (42).
72. Dans l’arrêt Swiss International Air Lines, la Cour a jugé que les différences de traitement entre des pays tiers dans le cadre des relations extérieures de l’Union ne relève pas du principe de l’égalité de traitement. En effet, le droit de l’Union ne consacre aucune obligation expresse consistant à réserver un traitement égal à l’ensemble des pays tiers et le droit international public ne comporte pas de principe général d’égalité de traitement entre pays tiers. À cet égard, la Cour a relevé que les institutions et les organes de l’Union disposent, dans la conduite des relations extérieures, d’une grande latitude de décision politique. Or, l’Union doit, selon la Cour, être en mesure de faire ses choix politiques et, en fonction des objectifs qu’elle poursuit, d’établir une distinction entre les pays tiers, sans être tenue d’accorder un traitement égal à tous ces pays (43).
73. Je suis pleinement conscient du fait que, dans la présente affaire, la différence de traitement en cause concerne non pas des États, mais des ressortissants. Il n’en demeure pas moins que la conduite de la politique extérieure de l’Union peut justifier des dispositions ayant pour objet d’opérer une distinction entre les pays tiers et ayant, par voie de conséquence, pour effet de réserver un traitement moins favorable aux ressortissants de certains d’entre eux. Elle peut également justifier des dispositions dont l’objet même est de réserver un tel traitement aux ressortissants d’un pays tiers, ainsi qu’il ressort de l’arrêt Préfet du Gers (44).
74. À mon sens, ces mêmes principes devraient s’appliquer à la conduite de la politique étrangère des États membres lorsqu’ils agissent dans les limites de la marge de manœuvre que leur laisse le droit de l’Union.
75. Pour les raisons exposées précédemment dans les présentes conclusions, la détermination des ressortissants de pays tiers tenus de se conformer à une mesure d’intégration donnée afin d’être admis sur le territoire de l’État membre d’accueil procède de choix de nature politique qui, en tant que tels, ne se prêtent pas à un contrôle au regard du principe d’égalité de traitement. À l’instar des institutions de l’Union, les États membres peuvent donc, dans l’exercice de ces prérogatives, notamment par la conclusion d’accords bilatéraux, traiter différemment certains pays tiers par rapport à d’autres.
76. Une précision finale s’impose : si l’interdiction de discrimination fondée sur la nationalité ne s’applique pas aux situations relevant de la directive 2003/86, la détermination, par les États membres, des catégories de ressortissants de pays tiers tenus de se conformer à une mesure d’intégration préalable afin d’être admis sur leur territoire ne saurait en aucun cas se traduire par une discrimination fondée sur l’un des motifs énumérés, de manière non exhaustive, à l’article 21, paragraphe 1, de la Charte (45), à savoir le sexe, la race, la couleur, les origines ethnique ou sociale, les caractéristiques génétiques, la langue, la religion ou les convictions, les opinions politiques ou toute autre opinion, l’appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance, un handicap, l’âge ou l’orientation sexuelle. En effet, contrairement à l’article 21, paragraphe 2, de la Charte, le champ d’application de cette disposition n’est soumis à aucune limitation particulière, celle-ci interdisant toute discrimination fondée sur l’un des motifs précités. Au demeurant, il ressort du considérant 5 de la directive 2003/86 que les États membres sont tenus de mettre en œuvre cette directive dans le respect de l’article 21, paragraphe 1, de la Charte.
77. Conclure autrement impliquerait vraisemblablement de retenir une interprétation en porte-à-faux avec la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. En effet, celle-ci a jugé à plusieurs reprises qu’une mesure de contrôle de l’immigration compatible avec le droit au respect de la vie familiale garanti par l’article 8 de la CEDH peut néanmoins emporter violation de l’interdiction de la discrimination consacrée à l’article 14 de cette convention (46) lorsqu’elle institue une différence de traitement fondée, notamment, sur le sexe (47), l’orientation sexuelle (48) ou l’origine ethnique (49).
78. À la lumière des considérations susvisées, je suggère à la Cour de répondre à la présente question préjudicielle que l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86 ne s’oppose pas à une réglementation nationale qui opère, pour l’obtention d’un visa de long séjour, une distinction en raison de la nationalité entre les ressortissants de pays tiers qui doivent satisfaire à une mesure d’intégration telle que l’exigence d’intégration civique à l’étranger et ceux qui en sont exemptés.
Conclusion
79. Au vu de ce qui précède, je propose à la Cour de répondre comme suit à la question préjudicielle déférée par le Raad van State (Conseil d’État, Pays-Bas) :
L’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86/CE du Conseil, du 22 septembre 2003, relative au droit au regroupement familial,
doit être interprété en ce sens que :
il ne s’oppose pas à une réglementation nationale qui opère, pour l’obtention d’un visa de long séjour, une distinction en raison de la nationalité entre les ressortissants de pays tiers qui doivent satisfaire à une mesure d’intégration telle que l’exigence d’intégration civique à l’étranger et ceux qui en sont exemptés.
1 Langue originale : le français.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
2 JO 2003, L 251, p. 12.
3 Arrêt du 9 juillet 2015 (C‑153/14, ci-après l’« arrêt K et A », EU:C:2015:453).
4 Stb. 2000, no 495.
5 Stb. 2000, no 497.
6 Signée à Rome le 4 novembre 1950.
7 Voir, notamment, arrêt du 15 novembre 2016, Ullens de Schooten (C‑268/15, EU:C:2016:874, point 53).
8 Il convient d’observer que la Cour s’est déjà déclarée compétente pour interpréter les dispositions de la directive 2003/86 dans des affaires analogues à la présente, concernant des dispositions du droit néerlandais relatives au regroupement familial. Voir arrêts du 7 novembre 2018, C et A (C‑257/17, EU:C:2018:876, points 28 à 44), et du 12 décembre 2019, G.S. et V.G. (Menace pour l’ordre public) (C‑381/18 et C‑382/18, EU:C:2019:1072, points 38 à 48).
9 Directive 2011/95/UE du Parlement européen et du Conseil, du 13 décembre 2011, concernant les normes relatives aux conditions que doivent remplir les ressortissants des pays tiers ou les apatrides pour pouvoir bénéficier d’une protection internationale, à un statut uniforme pour les réfugiés ou les personnes pouvant bénéficier de la protection subsidiaire, et au contenu de cette protection (JO 2011, L 337, p. 9). Cette directive a été abrogée par le règlement (UE) 2024/1347 du Parlement européen et du Conseil, du 14 mai 2024, concernant les normes relatives aux conditions que doivent remplir les ressortissants des pays tiers ou les apatrides pour pouvoir bénéficier d’une protection internationale, à un statut uniforme pour les réfugiés ou les personnes pouvant bénéficier de la protection subsidiaire et au contenu de cette protection (JO L 2024/1347), lequel s’applique à partir du 1er juillet 2026.
10 Directive 2003/109/CE du Conseil, du 25 novembre 2003, relative au statut des ressortissants de pays tiers résident de longue durée (JO 2004, L 16, p. 44).
11 Voir, à cet égard, arrêt du 17 juillet 2014, Tahir (C‑469/13, EU:C:2014:2094, point 39).
12 Rapport du Parlement européen, du 17 juillet 2000, sur la proposition de directive du Conseil relative au droit au regroupement familial, document no A5-0201/2000 [COM(1999) – 0638 – C5-0077/2000 – 1999/0258(CNS)], p. 9 (disponible à l’adresse suivante : https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-5-2000-0201_FR.pdf).
13 Communication de la Commission au Conseil et au Parlement européen, du 3 avril 2014, concernant les lignes directrices pour l’application de la directive 2003/86/CE relative au regroupement familial [COM(2014) 210 final] (ci-après les « lignes directrices relatives à la directive 2003/86 »). Voir arrêt du 26 mars 2026, Gonrieh (C‑819/25 PPU, EU:C:2026:252, point 50), selon lequel la Cour tient compte de ces lignes directrices aux fins de l’interprétation de la directive 2003/86.
14 Dans la note en bas de page 31 figurant dans la section 3.1 des lignes directrices relatives à la directive 2003/86, la Commission se réfère à la dérogation prévue à l’article 5, paragraphe 3, second alinéa, de la directive 2003/86, qui permet à un État membre d’accepter, dans des cas appropriés, qu’une demande de regroupement familial soit introduite alors que les membres de la famille se trouvent déjà sur son territoire. Cette dérogation constitue une exception à la règle générale énoncée au premier alinéa de cette disposition, selon laquelle la demande doit être introduite et examinée alors que les membres de la famille résident à l’extérieur de l’État membre dans lequel réside le regroupant.
15 Proposition de directive du Conseil, du 1er décembre 1999, relative au droit au regroupement familial [COM(1999) 638 final], article 3, paragraphe 4.
16 Aux termes de l’article 2, sous c), de la directive 2003/86, un regroupant est « un ressortissant de pays tiers qui réside légalement dans un État membre et qui demande le regroupement familial, ou dont des membres de la famille demandent à le rejoindre ».
17 Voir arrêt du 27 juin 2006, Parlement/Conseil (C‑540/03, EU:C:2006:429, point 60).
18 Voir proposition modifiée de directive du Conseil, du 26 novembre 2002, relative au droit au regroupement familial, document no 14272/02 [1999/0258(CNS)], p. 13, note en bas de page 2 (disponible à l’adresse suivante : https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-14272-2002-INIT/fr/pdf). À cette note fait référence l’arrêt du 30 mars 2010, du Bundesverwaltungsgericht (Cour administrative fédérale, Allemagne) (DE:BVerwG:2010:300310U1C8.09.0, point 25), selon lequel l’article 7, paragraphe 2, premier alinéa, de la directive 2003/86 a été inséré au cours des négociations au sein du Conseil de l’Union européenne en raison de l’insistance des gouvernements néerlandais, autrichien et allemand (disponible à l’adresse suivante : https://www.bverwg.de/300310U1C8.09.0).
21 Arrêt K et A (points 52 à 54).
23 Arrêt K et A (points 58 et 59).
25 Arrêt K et A (points 59 et 64).
26 À la différence de son avocate générale, qui avait procédé à cet examen. Voir conclusions de l’avocate générale Kokott dans l’affaire K et A (C‑153/14, EU:C:2015:186, point 38).
27 Voir Cour EDH, 28 mai 1985, Abdulaziz, Cabales et Balkandali c. Royaume-Uni (CE:ECHR:1985:0528JUD000921480, § 67 et suiv.) ; Cour EDH, 19 février 1996, Gül c. Suisse (CE:ECHR:1996:0219JUD002321894, § 38) ; Cour EDH, 28 novembre 1996, Ahmut c. Pays-Bas (CE:ECHR:1996:1128JUD002170293, § 63 et 67), ainsi que Cour EDH, 21 décembre 2001, Sen c. Pays-Bas (CE:ECHR:2001:1221JUD003146596, § 31 et 36).
28 Voir section 5.1 des lignes directrices relative à la directive 2003/86,.
29 Deux dispositions de la directive 2003/86 mettent en évidence ce lien. L’article 5, paragraphe 2, de cette directive prévoit qu’une demande de regroupement familial est accompagnée non seulement « de pièces justificatives prouvant les liens familiaux et le respect des conditions prévues aux articles 4 et 6, et, le cas échéant, aux articles 7 et 8 », mais également « des copies certifiées conformes des documents de voyage des membres de la famille ». L’article 13, paragraphe 1, de ladite directive prévoit que, dès qu’une demande de regroupement familial est acceptée, l’État membre concerné autorise l’entrée des membres de la famille et leur accorde toute facilité pour obtenir les visas requis. Au point 52 de l’arrêt du 26 mars 2026, Gonrieh (C‑819/25 PPU, EU:C:2026:252), la Cour a précisé que cette disposition impose aux États membres l’obligation de supprimer les obstacles administratifs injustifiés et d’appliquer des procédures administratives rapides et efficaces aux fins de la délivrance des visas.
30 Cette disposition vise à faciliter la libre circulation des titulaires d’un visa de long séjour en prévoyant que celui-ci vaut également, sous certaines conditions, en tant que visa uniforme de court séjour, alors qu’il ne permettait auparavant qu’un seul transit par le territoire des autres États membres afin de rejoindre l’État qui l’avait délivré.
31 Convention d’application de l’accord de Schengen, du 14 juin 1985, entre les Gouvernements des États de l’Union économique Benelux, de la République fédérale d’Allemagne et de la République française relatif à la suppression graduelle des contrôles aux frontières communes (JO 2000, L 239, p. 19).
32 Voir arrêt du 19 novembre 2019, TSN et AKT (C‑609/17 et C‑610/17, EU:C:2019:981, point 50).
33 Voir, notamment, Bell, M., « Equality Before the Law », dans Peers, S., Hervey, T., Kenner, J., et Ward, A., The EU Charter of Fundamental Rights : A Commentary, Hart Publishing, Oxford, 2021, 2e éd., p. 600.
34 Pour des critiques concernant cette approche, voir, notamment, Kilpatrick, C., et Eklund, H., « Article 21 », The EU Charter of Fundamental Rights : A Commentary, op. cit., p. 613 à 638 ; Groenendijk, K., « Citizens and Third-Country Nationals: Differential Treatment or Discrimination », dans Carlier, J. Y., et Guild, E. (sous la direction de), L’avenir de la libre circulation des personnes dans l’UE, Bruylant, Bruxelles, 2006, p. 79 à 101 ; Hublet, C., « The Scope of Article 12 of the Treaty of the European Communities vis-à-vis Third-Country Nationals: Evolution at Last? », European Law Journal, vol. 15, no 6, 2009, p. 757 à 774 ; Peers, S., « Implementing Equality ? The Directive on Long-Term Resident Third-Country Nationals », European Law Review, vol. 29, 2004, p. 437 à 460.
35 JO 2007, C 303, p. 17.
36 Cette disposition se lit comme suit : « Dans le domaine d’application des traités, et sans préjudice des dispositions particulières qu’ils prévoient, est interdite toute discrimination exercée en raison de la nationalité ».
37 Voir arrêt du 4 juin 2009, Vatsouras et Koupatantze (C‑22/08 et C‑23/08, EU:C:2009:344, point 52).
38 Voir arrêt du 2 septembre 2021, État belge (Droit de séjour en cas de violence domestique) (C‑930/19, EU:C:2021:657, points 51 et 52). Il convient de rappeler que cette affaire portait sur la différence de traitement résultant de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) no 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE, 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE (JO 2004, L 158, p. 77), et la directive 2003/86 en ce qui concerne les conditions de maintien ou d’octroi d’un droit de séjour aux ressortissants de pays tiers victimes de violences domestiques après un divorce.
39 Arrêt du 2 septembre 2021 (C‑930/19, EU:C:2021:657).
40 Arrêt du 6 juin 2023 (C‑700/21, EU:C:2023:444). Rappelons que cette affaire portait sur une réglementation nationale qui réservait aux ressortissants de l’État membre d’exécution et aux citoyens de l’Union l’application de la première des deux conditions auxquelles était subordonnée l’application d’un motif facultatif de non-exécution prévu par la décision-cadre relative au mandat d’arrêt européen, cette condition étant que la personne recherchée demeure dans cet État, en est ressortissante ou y réside.
41 Arrêt du 21 décembre 2016 (C‑272/15, ci-après l’« arrêt Swiss International Air Lines », EU:C:2016:993).
42 Arrêt du 9 juin 2022 (C‑673/20, ci-après l’« arrêt Préfet du Gers », EU:C:2022:449).
43 Arrêt Swiss International Air Lines (points 23 à 26 et jurisprudence citée).
44 Arrêt Préfet du Gers (point 98), selon lequel « [a]ucun élément du dossier dont dispose la Cour ne permet de considérer que l’Union, en tant que partie contractante de l’accord de retrait [du Royaume-Uni de l’Union européenne], aurait excédé les limites de son pouvoir d’appréciation dans la conduite des relations extérieures, en n’ayant pas exigé que, dans cet accord en général ou à l’article 127 de celui-ci en particulier, un droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales dans l’État membre de résidence soit prévu au bénéfice des ressortissants du Royaume-Uni ayant exercé leur droit de résider dans un État membre avant la fin de la période de transition ».
45 Il convient de relever que, dans le cadre de la procédure au principal, le rechtbank Den Haag (tribunal de La Haye) avait considéré que la distinction fondée sur la nationalité, prévue à l’article 17, paragraphe 1, sous a), de la Vw 2000, constituait en réalité une discrimination fondée sur l’origine, l’ascendance nationale ou l’origine ethnique. Il ressort toutefois de la décision de renvoi que l’existence d’une telle discrimination ne relève pas du périmètre de la présente question préjudicielle, dès lors que les griefs pertinents soulevés par le Ministre ont déjà été définitivement accueillis par la juridiction de renvoi.
46 Rappelons que, d’après les explications relatives à la Charte, « [p]our autant [que l’article 21, paragraphe 1, de celle-ci] coïncide avec l’article 14 de la CEDH, il s’applique conformément à celui-ci ».
47 Voir Cour EDH, 28 mai 1985, Abdulaziz, Cabales et Balkandali c. Royaume-Uni (CE:ECHR:1985:0528JUD000921480).
48 Voir Cour EDH, 30 juin 2016, Taddeucci et McCall c. Italie (CE:ECHR:2016:0630JUD005136209).
49 Voir Cour EDH, 24 mai 2016, Biao c. Danemark (CE:ECHR:2016:0524JUD003859010).