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Jurisprudence CJUE62025CJ0014

Jurisprudence CJUE — 62025CJ0014

CELEX62025CJ0014
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 25 juin 2026

Texte intégral

ARRÊT DE LA COUR (huitième chambre)

25 juin 2026 (*)

« Renvoi préjudiciel – Coopération judiciaire en matière civile – Règlement (CE) no 805/2004 – Titre exécutoire européen pour les créances incontestées – Article 25 – Actes authentiques – Acte certifié en tant que titre exécutoire européen – Procédure d’exécution – Article 21, paragraphe 2 – Interdiction d’un réexamen au fond dans l’État membre d’exécution de la certification – Acte notarié dressé avant l’entrée en vigueur de ce règlement – Méconnaissance du champ d’application ratione temporis dudit règlement par les autorités compétentes de l’État membre d’origine »

Dans l’affaire C‑14/25,

ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par l’Oberster Gerichtshof (Cour suprême, Autriche), par décision du 28 février 2024, parvenue à la Cour le 15 janvier 2025, dans la procédure

Thüringer Aufbaubank

contre

LN,

LA COUR (huitième chambre),

composée de Mme O. Spineanu‑Matei (rapporteure), présidente de chambre, MM. N. Piçarra et N. Fenger, juges,

avocat général : M. M. Szpunar,

greffier : Mme E. Sartori, administratrice,

vu la procédure écrite et à la suite de l’audience du 12 novembre 2025,

considérant les observations présentées :

– pour Thüringer Aufbaubank, par Me A. F. Gorton, Rechtsanwalt,

– pour le gouvernement allemand, par MM. J. Möller, M. Hellmann et A. Sahner, en qualité d’agents,

– pour la Commission européenne, par MM. S. Noë, N. Schaeffer et F. Wilman, en qualité d’agents,

ayant entendu l’avocat général en ses conclusions à l’audience du 12 février 2026,

rend le présent

Arrêt

1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 21, paragraphe 2, et de l’article 25 du règlement (CE) no 805/2004 du Parlement européen et du Conseil, du 21 avril 2004, portant création d’un titre exécutoire européen pour les créances incontestées (JO 2004, L 143, p. 15).

2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Thüringer Aufbaubank, société ayant son siège à Erfurt (Allemagne), à LN au sujet de l’exécution en Autriche d’un acte authentique certifié en tant que titre exécutoire européen en Allemagne.

Le cadre juridique

Le droit de l’Union

3 Le considérant 7 du règlement no 805/2004 est ainsi rédigé :

« Le présent règlement devrait s’appliquer aux décisions, aux transactions judiciaires et aux actes authentiques portant sur des créances incontestées et aux décisions rendues à la suite de recours formés contre des décisions, des transactions judiciaires et des actes authentiques certifiés comme étant des titres exécutoires européens. »

4 Aux termes de l’article 1er de ce règlement, intitulé « Objet » :

« Le présent règlement a pour objet de créer un titre exécutoire européen pour les créances incontestées en vue, grâce à l’établissement de normes minimales, d’assurer la libre circulation des décisions, des transactions judiciaires et des actes authentiques dans tous les États membres, sans qu’il soit nécessaire de recourir à une procédure intermédiaire dans l’État membre d’exécution préalablement à la reconnaissance et à l’exécution. »

5 L’article 3 dudit règlement, intitulé « Titres exécutoires devant être certifiés en tant que titre exécutoire européen », dispose, à son paragraphe 1 :

« Le présent règlement s’applique aux décisions, transactions judiciaires et actes authentiques portant sur des créances incontestées.

Une créance est réputée incontestée :

[...]

d) si le débiteur l’a expressément reconnue dans un acte authentique. »

6 Conformément à l’article 4 du même règlement, intitulé « Définitions » :

« Aux fins du présent règlement, les définitions suivantes s’appliquent :

[...]

2. “créance” : un droit à une somme d’argent déterminée qui est devenue exigible ou dont la date d’échéance a été indiquée dans la décision, la transaction judiciaire ou l’acte authentique ;

[...] »

7 Aux termes de l’article 5 du règlement no 805/2004, intitulé « Suppression de l’exequatur » :

« Une décision qui a été certifiée en tant que titre exécutoire européen dans l’État membre d’origine est reconnue et exécutée dans les autres États membres, sans qu’une déclaration constatant la force exécutoire soit nécessaire et sans qu’il soit possible de contester sa reconnaissance. »

8 L’article 10 de ce règlement, intitulé « Rectification ou retrait du certificat de titre exécutoire européen », est libellé comme suit :

« 1. Le certificat de titre exécutoire européen donne lieu, sur demande adressée à la juridiction d’origine,

a) à rectification dans les cas où, suite à une erreur matérielle, il existe une divergence entre la décision et le certificat ;

b) à retrait s’il est clair que le certificat a été délivré indûment, eu égard aux conditions prévues dans le présent règlement.

2. Le droit de l’État membre d’origine est applicable à la rectification et au retrait du certificat de titre exécutoire européen.

[...] »

9 L’article 21 dudit règlement, intitulé « Refus d’exécution », prévoit :

« 1. Sur demande du débiteur, l’exécution est refusée par la juridiction compétente dans l’État membre d’exécution si la décision certifiée en tant que titre exécutoire européen est incompatible avec une décision rendue antérieurement dans tout État membre ou dans un pays tiers lorsque :

a) la décision antérieure a été rendue entre les mêmes parties dans un litige ayant la même cause ; et que

b) la décision antérieure a été rendue dans l’État membre d’exécution ou réunit les conditions nécessaires à sa reconnaissance dans l’État membre d’exécution ; et que

c) l’incompatibilité des décisions n’a pas été et n’aurait pas pu être invoquée au cours de la procédure judiciaire dans l’État membre d’origine.

2. La décision ou sa certification en tant que titre exécutoire européen ne peut en aucun cas faire l’objet d’un réexamen au fond dans l’État membre d’exécution. »

10 L’article 23 du même règlement, intitulé « Suspension ou limitation de l’exécution », énonce :

« Lorsque le débiteur a :

– formé un recours à l’encontre d’une décision certifiée en tant que titre exécutoire européen, y compris une demande de réexamen au sens de l’article 19, ou

– demandé la rectification ou le retrait d’un certificat de titre exécutoire européen conformément à l’article 10,

la juridiction ou l’autorité compétente dans l’État membre d’exécution peut, à la demande du débiteur :

a) limiter la procédure d’exécution à des mesures conservatoires ; ou

b) subordonner l’exécution à la constitution d’une sûreté qu’elle détermine ; ou

c) dans des circonstances exceptionnelles, suspendre la procédure d’exécution. »

11 Conformément à l’article 25 du règlement no 805/2004, intitulé « Actes authentiques » :

« 1. Un acte authentique relatif à une créance au sens de l’article 4, paragraphe 2, exécutoire dans un État membre, est, sur demande adressée à l’autorité désignée par l’État membre d’origine, certifié en tant que titre exécutoire européen en utilisant le formulaire type figurant à l’annexe III.

2. Un acte authentique certifié en tant que titre exécutoire européen dans l’État membre d’origine est exécuté dans les autres États membres sans qu’une déclaration constatant la force exécutoire soit nécessaire et sans qu’il soit possible de s’opposer à son exécution.

3. Les dispositions du chapitre II, à l’exception de l’article 5, de l’article 6, paragraphe 1, et de l’article 9, paragraphe 1, et du chapitre IV, à l’exception de l’article 21, paragraphe 1, et de l’article 22, s’appliquent en tant que de besoin. »

12 L’article 26 de ce règlement, intitulé « Dispositions transitoires », prévoit :

« Le présent règlement n’est applicable qu’aux décisions rendues, aux transactions judiciaires approuvées ou conclues et aux actes authentiques dressés ou enregistrés postérieurement à l’entrée en vigueur du présent règlement. »

13 Aux termes de l’article 33 dudit règlement, intitulé « Entrée en vigueur » :

« Le présent règlement entre en vigueur le 21 janvier 2005.

Il est applicable à partir du 21 octobre 2005, à l’exception des articles 30, 31 et 32, qui sont applicables à partir du 21 janvier 2005. »

Le droit autrichien

14 L’article 54b de l’Exekutionsordnung (code des procédures d’exécution) prévoit que l’exécution forcée est autorisée par voie de procédure simplifiée lorsque le demandeur se base sur un titre exécutoire autrichien, sur un titre exécutoire étranger qui est assimilé à ce dernier, notamment en vertu d’un acte du droit de l’Union, ou bien d’un titre exécutoire étranger ayant fait l’objet d’une procédure d’exequatur.

Le litige au principal et la question préjudicielle

15 Le 14 février 2022, Thüringer Aufbaubank a saisi le Bezirksgericht Judenburg (tribunal de district de Judenburg, Autriche) d’une demande d’exécution forcée sur les biens appartenant à LN au titre d’une créance de 25 000 euros, majorée d’intérêts, sur le fondement d’un acte notarié dressé en Allemagne le 28 mai 1999, ayant acquis force exécutoire le 1er juin 1999, relatif à la constitution d’une sûreté immobilière portant sur un montant total de 6 488 600 marks allemands (DEM) (environ 3 317 568 euros).

16 À l’appui de sa demande, Thüringer Aufbaubank a produit cet acte notarié ainsi qu’un certificat de titre exécutoire européen délivré, le 19 janvier 2021, par les autorités compétentes allemandes, au moyen du formulaire figurant à l’annexe III du règlement no 805/2004.

17 Le 24 mars 2022, LN a formé opposition contre la décision ayant autorisé l’exécution sollicitée.

18 Par décision du même jour, le Bezirksgericht Judenburg (tribunal de district de Judenburg) a rejeté l’opposition, en jugeant que la procédure simplifiée d’exécution prévue à l’article 54b du code des procédures d’exécution était applicable.

19 Saisie d’un appel contre cette décision par LN, le Landesgericht Leoben (tribunal régional de Leoben, Autriche) a reformé ladite décision et a ordonné l’interruption de l’exécution et l’annulation des actes déjà accomplis.

20 Cette juridiction a considéré que l’acte notarié dressé en Allemagne en 1999 ne relevait pas du champ d’application ratione temporis du règlement no 805/2004, ce dernier ne s’appliquant qu’aux actes authentiques dressés ou enregistrés postérieurement à son entrée en vigueur, à savoir le 21 janvier 2005. Par conséquent, la reconnaissance et l’exécution en Autriche de cet acte notarié seraient régies non par ledit règlement, mais par la convention du 27 septembre 1968 concernant la compétence judiciaire et l’exécution des décisions en matière civile et commerciale (JO 1972, L 299, p. 32) et soumises à la procédure d’exequatur.

21 Selon ladite juridiction, la délivrance d’un certificat de titre exécutoire européen par les autorités allemandes ne saurait empêcher le contrôle, dans l’État membre d’exécution, de cette certification en cas de non‑respect manifeste du champ d’application ratione temporis du règlement no 805/2004.

22 Un pourvoi en Revision a été formé par Thüringer Aufbaubank devant l’Oberster Gerichtshof (Cour suprême, Autriche), qui est la juridiction de renvoi.

23 Afin de statuer sur ce pourvoi, cette juridiction s’interroge, en substance, sur la question de savoir si les juridictions ou les autorités compétentes de l’État membre d’exécution peuvent examiner la manière dont l’applicabilité ratione temporis du règlement no 805/2004 a été établie par les juridictions ou les autorités compétentes de l’État membre d’origine à l’occasion de la délivrance d’un titre exécutoire européen.

24 À cet égard, ladite juridiction précise qu’il résulte de l’économie de ce règlement que la certification en tant que titre exécutoire européen doit être vérifiée exclusivement dans l’État membre d’origine, sans que cela crée un déficit de protection juridique pour le débiteur, les éventuelles erreurs lors de la délivrance d’un tel certificat pouvant être contestées par ce dernier dans cet État.

25 Toutefois, la juridiction de renvoi fait état d’un courant doctrinal national critiquant l’impossibilité de vérifier le certificat de titre exécutoire européen dans l’État membre d’exécution et selon lequel il devrait être admis de relever, dans cet État, le non-respect manifeste du champ d’application ratione materiae ou ratione temporis dudit règlement. L’article 21, paragraphe 2, du même règlement ne saurait, dès lors, être interprété comme prohibant une telle vérification.

26 Selon cette juridiction, l’acte notarié concerné par l’affaire au principal, dressé le 28 mai 1999 par un notaire allemand, ne relève pas du champ d’application ratione temporis du règlement no 805/2004 qui, ainsi qu’il ressort de l’article 26 de ce dernier, couvre les actes authentiques établis après l’entrée en vigueur de ce règlement, à savoir le 21 janvier 2005. Ladite juridiction observe que le critère déterminant pour établir si un acte authentique relève ou non du champ d’application ratione temporis dudit règlement est la date de sa rédaction ou de son enregistrement et non celle de la délivrance d’un certificat de titre exécutoire européen.

27 Dans ces conditions, l’Oberster Gerichtshof (Cour suprême) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :

« L’article 21, paragraphe 2, [du règlement no 805/2004,] lu en combinaison avec l’article 25 [de celui-ci,] doit-il être interprété en ce sens qu’il n’est pas permis de vérifier dans l’État membre d’exécution une certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique exécutoire (en l’espèce, un acte notarié exécutoire établi par un notaire allemand), délivrée par l’autorité compétente dans l’État membre d’origine – au moyen du formulaire figurant à l’annexe III [de ce] règlement –, même si – en considération de la date d’établissement de l’acte authentique – le champ d’application ratione temporis [dudit] règlement n’a manifestement pas été respecté ? »

Sur la question préjudicielle

28 Par sa question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004, lu en combinaison avec l’article 25 de celui-ci, doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose au réexamen au fond, dans l’État membre d’exécution, de la certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique exécutoire effectuée par l’autorité compétente de l’État membre d’origine, alors même que cet acte n’a pas été dressé ou enregistré postérieurement à la date d’entrée en vigueur de ce règlement, en méconnaissance de l’article 26 de celui-ci.

29 Il convient d’observer, d’abord, que le règlement no 805/2004 vise, ainsi qu’il ressort de son article 1er, à assurer, par la création d’un titre exécutoire européen, la libre circulation des décisions, des transactions judiciaires et des actes authentiques relatifs aux créances incontestées.

30 Ensuite, il importe de préciser que, en vertu de l’article 26 du règlement no 805/2004, ce dernier n’est applicable qu’aux actes authentiques dressés ou enregistrés postérieurement à son entrée en vigueur, à savoir le 21 janvier 2005. Cela étant, ainsi qu’il ressort de l’article 33, deuxième alinéa, de ce règlement, à l’exception de certaines dispositions qui ne sont pas pertinentes pour la présente affaire, la date d’application dudit règlement a été fixée au 21 octobre 2005.

31 Il en résulte que, à l’exception de ces dispositions, c’est à partir de cette dernière date que les juridictions et autorités des États membres sont tenues d’appliquer le règlement no 805/2004, y compris la répartition des compétences qu’il établit entre les juridictions et les autorités de l’État membre d’origine et celles de l’État membre d’exécution. Une certification en tant que titre exécutoire européen ne pouvait dès lors être effectuée qu’à partir du 21 octobre 2005 pour les actes authentiques dressés ou enregistrés après le 21 janvier 2005, le critère permettant de déterminer si un acte authentique relève du champ d’application ratione temporis de ce règlement étant non pas la date de délivrance du certificat de titre exécutoire européen, mais celle de l’établissement de l’acte ou de son enregistrement.

32 Il importe encore d’observer qu’il résulte de la lecture combinée de l’article 3, paragraphe 1, et de l’article 4, paragraphe 2, dudit règlement, qu’une créance, définie comme étant un droit à une somme d’argent déterminée devenue exigible ou dont la date d’échéance a été indiquée dans un acte authentique, est réputée incontestée si le débiteur l’a expressément reconnue dans cet acte.

33 Un acte authentique relatif à une telle créance exécutoire dans un État membre est, conformément à l’article 25, paragraphe 1, du même règlement, certifié en tant que titre exécutoire européen, sur demande adressée à l’autorité désignée par l’État membre d’origine, en utilisant le formulaire type figurant à l’annexe III du règlement no 805/2004.

34 Conformément à l’article 25, paragraphe 3, de ce règlement, le chapitre IV de celui-ci, consacré à l’exécution, est applicable mutatis mutandis à celle des actes authentiques, à l’exception de son article 21, paragraphe 1, relatif au refus d’exécution en cas d’incompatibilité avec une décision rendue antérieurement, et de son article 22 concernant les accords avec les pays tiers.

35 Il s’ensuit que l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004, dont l’interprétation est demandée par la juridiction de renvoi, est applicable à l’exécution d’un acte authentique portant sur une créance incontestée, certifié en tant que titre exécutoire européen.

36 Enfin, il convient d’observer que, ainsi que l’ont relevé M. l’avocat général au point 56 de ses conclusions et la Commission européenne lors de l’audience devant la Cour, l’article 26 du règlement no 805/2004 énonce une condition de la certification d’un acte authentique en tant que titre exécutoire européen, dès lors que cet article 26 subordonne cette certification à la condition que cet acte soit dressé ou enregistré postérieurement au 21 janvier 2005. Le contrôle du respect de cette condition pour un acte donné implique une opération de qualification juridique par le juge ou l’autorité compétente de l’État membre d’origine.

37 Sous le bénéfice de ces observations liminaires, aux fins de l’interprétation de l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004, lu en combinaison avec l’article 25 de ce règlement, il y a lieu, conformément à une jurisprudence constante, de tenir compte non seulement de ses termes, mais également du contexte dans lequel elle s’inscrit et des objectifs que poursuit l’acte dont elle fait partie (voir arrêts du 17 novembre 1983, Merck, 292/82, EU:C:1983:335, point 12, et du 27 novembre 2025, Manuel Costa Filhos, C‑643/24, EU:C:2025:923, point 37 ainsi que jurisprudence citée).

38 En premier lieu, s’agissant de l’interprétation littérale de ces dispositions, il convient d’observer que les termes de l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004 varient selon les versions linguistiques.

39 Ainsi, conformément à la version en langue française de cet article 21, paragraphe 2, l’acte authentique ou sa certification en tant que titre exécutoire européen ne peut « en aucun cas » faire l’objet d’un « réexamen au fond » dans l’État membre d’exécution.

40 L’expression « en aucun cas », qui traduit le caractère absolu pouvant s’attacher à une interdiction, est employée dans plusieurs autres versions linguistiques, notamment dans les versions en langues bulgare (« pri nikakvi obstoyatelstva »), espagnole (« en ningún caso »), danoise (« under ingen omstændigheder »), grecque (« se kamía períptosi »), anglaise (« under no circumstances »), croate (« ni pod kojim uvjetima »), italienne (« in nessun caso »), portugaise (« em caso algum ») ou roumaine (« în niciun caz »).

41 Toutefois, dans d’autres versions linguistiques, cette expression n’est pas utilisée, à savoir en langues allemande (« Weder die Entscheidung noch ihre Bestätigung als Europäischer Vollstreckungstitel dürfen im Vollstreckungsmitgliedstaat in der Sache selbst nachgeprüft werden. ») (« Ni la décision ni sa certification en tant que titre exécutoire européen ne peuvent faire l’objet d'un contrôle au fond dans l’État membre de l’exécution. ») et suédoise (« Domen eller intyget om europeisk exekutionstitel får aldrig omprövas i sak i verkställighetsmedlemsstaten. ») (« La décision ou le certificat portant titre exécutoire européen ne peut jamais faire l’objet d’un réexamen au fond dans l’État membre d’exécution. »). Celles-ci comportent des formulations différentes qui renvoient soit à la même idée d’une interdiction totale de réexamen au fond, par l’emploi de l’adverbe « jamais », comme dans la version suédoise, soit à une interdiction exprimée d’une manière moins catégorique, par l’utilisation de la conjonction de coordination négative « ni » et du verbe « pouvoir » dans une forme négative, comme dans la version allemande.

42 À cet égard, il importe de rappeler que, selon une jurisprudence constante de la Cour, la formulation utilisée dans l’une des versions linguistiques d’une disposition du droit de l’Union ne saurait servir de base unique à l’interprétation de cette disposition, ou se voir attribuer un caractère prioritaire par rapport aux autres versions linguistiques. La nécessité d’une interprétation et d’une application uniformes de chaque disposition du droit de l’Union exclut que celle-ci soit considérée isolément dans l’une de ses versions linguistiques et exige qu’elle soit interprétée en fonction de l’économie générale et de la finalité de la réglementation dont elle constitue un élément (voir, en ce sens, arrêts du 12 novembre 1969, Stauder, 29/69, EU:C:1969:57, points 2 et 3, ainsi que du 29 janvier 2026, Meliá Hotels International, C‑286/24, EU:C:2026:49, point 31).

43 En ce qui concerne l’expression « réexamen au fond », il résulte de la jurisprudence de la Cour que son interdiction implique l’impossibilité d’un contrôle de l’exactitude des appréciations de droit ou de fait ayant été portées par les juridictions ou les autorités compétentes de l’État membre d’origine (voir, en ce sens, arrêt du 4 octobre 2024, Real Madrid Club de Fútbol, C‑633/22, EU:C:2024:843, point 36 et jurisprudence citée).

44 En deuxième lieu, s’agissant du contexte dans lequel s’inscrit l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004, lu en combinaison avec l’article 25 de celui-ci, il convient de rappeler que l’économie de ce règlement repose sur une nette répartition des compétences entre les juridictions et les autorités compétentes de l’État membre d’origine et celles de l’État membre d’exécution, qui découle du fait que la créance et le titre exécutoire européen qui la constate sont établis sur la base du droit de l’État membre d’origine tandis que la procédure d’exécution est régie par la loi de l’État membre d’exécution (voir, en ce sens, arrêt du 16 février 2023, Lufthansa Technik AERO Alzey, C‑393/21, EU:C:2023:104, point 38).

45 En ce qui concerne la procédure d’exécution d’un acte authentique certifié en tant que titre exécutoire européen, l’article 25, paragraphe 2, du règlement no 805/2004 prévoit qu’un tel acte est exécuté dans les États membres sans qu’une déclaration constatant la force exécutoire soit nécessaire et sans qu’il soit possible de s’opposer à l’exécution.

46 Ainsi qu’il ressort du renvoi opéré par l’article 25, paragraphe 3, de ce règlement au chapitre IV, relatif à l’exécution, de ce dernier, les juridictions ou les autorités compétentes de l’État membre d’exécution, saisies d’une demande d’exécution d’un acte authentique certifié en tant que titre exécutoire européen, sont seulement habilitées à limiter ou suspendre l’exécution, en vertu de l’article 23 dudit règlement, notamment lorsque le débiteur a demandé, dans l’État membre d’origine, la rectification ou le retrait d’un certificat de titre exécutoire européen, conformément à l’article 10 du règlement no 805/2004, applicable aux actes authentiques.

47 En particulier, il résulte de l’article 10, paragraphe 1, sous b), de ce règlement que le certificat de titre exécutoire européen peut être retiré si, eu égard aux conditions prévues dans ledit règlement, il est clair qu’il a été délivré indûment par la juridiction ou l’autorité compétente de l’État membre d’origine.

48 Cette possibilité d’introduire une demande de rectification ou de retrait du certificat de titre exécutoire européen dans l’État membre d’origine garantit ainsi que la suppression des contrôles dans l’État membre d’exécution, prévue par le règlement no 805/2004, ne s’opère pas sans que la mise en œuvre des garanties du respect des droits de la défense soit assurée (voir, en ce sens, arrêt du 27 novembre 2025, Manuel Costa Filhos, C‑643/24, EU:C:2025:923, point 50).

49 À cet égard, il convient d’observer que, ainsi qu’il a été précisé aux points 30 et 31 du présent arrêt, la certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique dressé ou enregistré avant la date de l’entrée en vigueur du règlement no 805/2004 méconnaît son champ d’application ratione temporis, qui constitue l’une des conditions d’application de ce règlement. Un tel certificat est, dès lors, indûment délivré, au sens de l’article 10, paragraphe 1, sous b), dudit règlement.

50 Toutefois, au regard de la répartition des compétences entre les juridictions ou les autorités compétentes de l’État membre d’exécution et celles de l’État membre d’origine sur laquelle repose le règlement no 805/2004, rappelée au point 44 du présent arrêt, il incombe exclusivement à ces dernières de procéder au contrôle de l’exactitude des appréciations de droit ou de fait ayant fondé la certification d’un acte authentique en tant que titre exécutoire européen et, le cas échéant, de retirer un certificat indûment délivré.

51 Il résulte de ce qui précède qu’une juridiction de l’État membre d’exécution ne peut pas procéder à un réexamen au fond de la certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique, alors même que cet acte n’a pas été dressé ou enregistré postérieurement à la date d’entrée en vigueur du règlement no 805/2004, en méconnaissance de l’article 26 de ce règlement.

52 Ainsi qu’il a été précisé au point 46 du présent arrêt, cette juridiction est néanmoins habilitée à prononcer la suspension ou la limitation de l’exécution, lorsque les conditions prévues à l’article 23 dudit règlement sont remplies et au regard des éléments concrets de l’affaire concernée.

53 En particulier, aux termes de l’article 23, sous c), du même règlement, si le débiteur a demandé, dans l’État membre d’origine, le retrait du certificat de titre exécutoire européen au motif qu’il a été délivré en méconnaissance de l’article 26 du règlement no 805/2004, ladite juridiction peut, à la demande de ce débiteur et dans des circonstances exceptionnelles dont il lui revient d’établir l’existence, suspendre la procédure d’exécution.

54 En troisième lieu, l’interprétation de l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004, lu en combinaison avec l’article 25 de ce règlement, qui résulte du libellé et du contexte dans lequel s’inscrit cette première disposition répond à l’objectif poursuivi par ledit règlement. Cet objectif consiste, dans le respect de la confiance mutuelle dans l’administration de la justice dans les États membres sur laquelle repose la répartition des compétences entre, d’une part, les juridictions et les autorités de l’État membre d’origine et, d’autre part, celles de l’État membre d’exécution, à assurer la libre circulation, notamment, des actes authentiques relatifs aux créances incontestées, à accélérer et à simplifier leur exécution, par la suppression de la procédure visant à rendre exécutoire ces actes tout en assurant le respect des droits de la défense (voir, en ce sens, arrêt du 27 novembre 2025, Manuel Costa Filhos, C‑643/24, EU:C:2025:923, point 53).

55 À cet égard, ainsi que l’a relevé, en substance, M. l’avocat général au point 72 de ses conclusions, le fait d’admettre qu’un contrôle du respect de l’article 26 du règlement no 805/2004 par les autorités compétentes de l’État membre d’origine, à l’occasion de la certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique, puisse avoir lieu dans l’État membre d’exécution irait à l’encontre de cet objectif et conduirait à permettre un réexamen au fond dans ce dernier État de cette certification en dépit de l’interdiction expresse prévue par ce règlement.

56 En l’occurrence, il ressort de la décision de renvoi que l’acte authentique en cause au principal a été dressé par un notaire allemand le 28 mai 1999. Cet acte est devenu exécutoire en Allemagne le 1er juin 1999, soit avant l’entrée en vigueur du règlement no 805/2004. Le 19 janvier 2021, ledit acte a été certifié en tant que titre exécutoire européen sur la base de ce règlement. Ainsi qu’il résulte du point 49 du présent arrêt, une telle certification méconnaît le champ d’application ratione temporis dudit règlement, le certificat de titre exécutoire européen pouvant être, dès lors, considéré comme ayant été délivré indûment.

57 Afin de faire constater une telle méconnaissance, la partie défenderesse à l’exécution dispose, au titre du respect des droits de la défense, de la possibilité de saisir les autorités compétentes de l’État membre d’origine d’une demande de retrait de ce certificat, conformément à l’article 10, paragraphe 1, sous b), du règlement no 805/2004, et, le cas échéant, la juridiction de l’État membre d’exécution, d’une demande de suspension de l’exécution, en vertu de l’article 23, sous c), de ce règlement, lorsque les conditions prévues à cette dernière disposition sont remplies.

58 Eu égard à l’ensemble des considérations qui précèdent, il convient de répondre à la question posée que l’article 21, paragraphe 2, du règlement no 805/2004, lu en combinaison avec l’article 25 de celui-ci, doit être interprété en ce sens qu’il s’oppose au réexamen au fond, dans l’État membre d’exécution, de la certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique exécutoire effectuée par l’autorité compétente de l’État membre d’origine, alors même que cet acte n’a pas été dressé ou enregistré postérieurement à la date d’entrée en vigueur de ce règlement, en méconnaissance de l’article 26 de celui-ci.

Sur les dépens

59 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.

Par ces motifs, la Cour (huitième chambre) dit pour droit :

L’article 21, paragraphe 2, du règlement (CE) no 805/2004 du Parlement européen et du Conseil, du 21 avril 2004, portant création d’un titre exécutoire européen pour les créances incontestées, lu en combinaison avec l’article 25 de celui-ci,

doit être interprété en ce sens que :

il s’oppose au réexamen au fond, dans l’État membre d’exécution, de la certification en tant que titre exécutoire européen d’un acte authentique exécutoire effectuée par l’autorité compétente de l’État membre d’origine, alors même que cet acte n’a pas été dressé ou enregistré postérieurement à la date d’entrée en vigueur de ce règlement, en méconnaissance de l’article 26 de celui-ci.

Signatures


* Langue de procédure : l’allemand.

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