| CELEX | 62025CJ0067_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 2 juillet 2026 |
Affaire C‑67/25 [Traugott Ickeroth]
R
et
K
et
N
(demande de décision préjudicielle, introduite par le Landgericht Saarbrücken)
Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 2 juillet 2026
« Renvoi préjudiciel – Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives eu égard aux actions de la Fédération de Russie déstabilisant la situation en Ukraine – Règlement (UE) no 833/2014 – Article 2 septies, paragraphe 1 – Notion d’“opérateur” – Interdiction de diffuser du contenu provenant des personnes morales, des entités ou des organismes énumérés à l’annexe XV du règlement no 833/2014 – Diffusion de ce contenu par des personnes physiques sur un site Internet ne générant des recettes que sous la forme de contributions volontaires »
1. Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Interdiction pour les opérateurs de diffuser du contenu provenant de certaines personnes morales, de certaines entités ou de certains organismes – Notion d’opérateur – Personne physique exploitant un site internet en y diffusant de tels contenus et tirant des revenus sous la forme de contributions volontaires de tiers – Inclusion
(Règlements du Conseil no 833/2014, art. 2 septies, § 1, et 2022/350)
(voir points 38-41, 46-54, 58 et disp.)
2. Politique étrangère et de sécurité commune – Mesures restrictives prises au regard de la situation en Ukraine – Interdiction pour les opérateurs de diffuser du contenu provenant de certaines personnes morales, de certaines entités ou de certains organismes – Notion d’opérateur – Critères – Prise en compte de l’étendue ou de la durée de la diffusion effectuée – Critère non pertinent
(Règlements du Conseil no 833/2014, art. 2 septies, § 1, et 2022/350)
(voir point 56)
Résumé
Saisie à titre préjudiciel par le Landgericht Saarbrücken (tribunal régional de Sarrebruck, Allemagne), la Cour interprète la notion d’« opérateur » au sens de l’article 2 septies, paragraphe 1, du règlement no 833/2014 (1), lequel prévoit, dans le cadre des mesures restrictives prises eu égard à la situation en Ukraine, l’interdiction pour les opérateurs de diffuser du contenu provenant de personnes morales, d’entités ou d’organismes énumérés à l’annexe XV de ce règlement.
La juridiction de renvoi a été saisie dans le cadre d’une enquête pénale dirigée contre trois personnes physiques soupçonnées d’avoir diffusé, par l’intermédiaire d’un site Internet, des vidéos provenant de la chaîne RT Germany, dont la diffusion est interdite au titre de l’article 2 septies, paragraphe 1, du règlement no 833/2014. Les contenus publiés sur ce site Internet étaient librement accessibles, mais un appel aux dons incitait les utilisateurs à soutenir financièrement son exploitation.
Dans ce contexte, la juridiction de renvoi a décidé de saisir la Cour d’une question préjudicielle afin de déterminer si l’interdiction de diffusion établie à l’article 2 septies, paragraphe 1, du règlement no 833/2014 peut être opposée à ces personnes physiques en tant qu’« opérateurs».
Appréciation de la Cour
La Cour juge, tout d’abord, qu’une interprétation littérale de l’article 2 septies, paragraphe 1, du règlement no 833/2014 conduit à considérer comme un « opérateur » toute personne physique ou morale responsable de la diffusion ou de la mise à disposition des contenus visés à cette disposition, y compris dans le cadre d’une activité non rémunérée ou dans le cadre de l’exploitation d’un site Internet financé par des contributions volontaires de tiers. En effet, d’une part, le législateur de l’Union a employé le terme « opérateur » sans l’assortir, dans la grande majorité des versions linguistiques de ladite disposition, de l’adjectif « économique ». D’autre part, cette même disposition vise notamment des modes de diffusion sur Internet généralement accessibles gratuitement et ne présentant pas nécessairement un caractère rémunéré.
La foire aux questions relative à la mise en œuvre du règlement no 833/2014 (2) publiée par les services de la Commission, qui subordonne la notion d’« opérateur » à l’exercice d’une activité « commerciale ou professionnelle », ne remet pas en cause cette appréciation, dès lors qu’elle ne constitue qu’un document de travail dépourvu de force contraignante, et que cette exigence ne ressort pas du libellé de l’article 2 septies, paragraphe 1, du règlement no 833/2014.
Ensuite, dans le cadre de l’interprétation contextuelle, la Cour relève que, lorsque le législateur de l’Union a entendu limiter, dans le règlement no 833/2014, le champ d’application d’une mesure restrictive aux seuls opérateurs exerçant une activité de nature économique, il l’a fait de manière explicite (3). Or, tel n’est manifestement pas le cas de l’article 2 septies, paragraphe 1.
Enfin, s’agissant de l’interprétation téléologique, la Cour considère que l’interprétation de cette disposition, selon laquelle l’interdiction prévue ne devrait s’appliquer qu’aux personnes physiques ou morales exerçant une activité commerciale et poursuivant un but lucratif, viderait cette interdiction de son effet utile et irait à l’encontre des objectifs poursuivis par ladite interdiction. En effet, une telle interprétation permettrait à des opérateurs qui ne tirent aucun revenu de leur site Internet de diffuser librement les contenus visés par ladite disposition, contribuant ainsi activement à des campagnes de désinformation et de déstabilisation menées par des médias placés sous le contrôle permanent des dirigeants de la Fédération de Russie et menaçant, de ce fait, l’ordre et la sécurité publics de l’Union européenne.
La Cour souligne également que le financement de sites Internet par des contributions volontaires de tiers rend, en principe, moins aisée la traçabilité de l’origine des financements et, partant, des influences éventuelles exercées sur les contenus diffusés. Cette configuration peut ainsi faciliter, directement ou indirectement, l’ingérence d’intérêts étrangers, y compris d’États tiers, dans la diffusion de contenus médiatiques, et donc accroître le risque que de tels sites Internet soient utilisés pour relayer la campagne de propagande mise en place par la Fédération de Russie que le règlement no 833/2014 tend à proscrire.
De surcroît, la Cour précise que la qualification d’« operateur », au sens de l’article 2 septies, paragraphe 1, du règlement no 833/2014, est indépendante de l’ampleur et de la durée de la diffusion effectuée. En effet, ni cette disposition ni ce règlement ne prévoient que ces éléments soient pris en compte à cette fin. Une telle interprétation risquerait, en tout état de cause, de favoriser des comportements de contournement de ladite disposition consistant à fragmenter artificiellement les activités de diffusion des contenus couverts par celle-ci.
1 Règlement (UE) no 833/2014 du Conseil, du 31 juillet 2014, concernant des mesures restrictives eu égard aux actions de la Russie déstabilisant la situation en Ukraine (JO 2014, L 229, p. 1), tel que modifié par le règlement (UE) 2022/350 du Conseil, du 1er mars 2022 (JO 2022, L 65, p. 1).
2 Document intitulé « Consolidated FAQs on the implementation of Council Regulation No 833/2014 and Council Regulation No 269/2014 » (« Foire aux questions consolidée sur la mise en œuvre du règlement no 833/2014 du Conseil et du règlement no 269/2014 du Conseil »).
3 À l’instar de l’article 3 novodecies, paragraphe 4, du règlement no 833/2014, introduit par le règlement (UE) 2024/1745 du Conseil, du 24 juin 2024, modifiant le règlement (UE) no 833/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions de la Russie déstabilisant la situation en Ukraine (JO L, 2024/1745), lequel, dans la grande majorité de ses versions linguistiques, mentionne le pays d’enregistrement des « opérateurs économiques concernés » dans le cadre de l’adoption des règles nationales de diligence raisonnable relatives à l’application de l’interdiction de transbordement de gaz naturel liquéfié, originaire de Russie ou exporté de Russie.
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Jurisprudence CJUE — 62026TO0017
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