| CELEX | 62025CJ0188 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 9 juillet 2026 |
ARRÊT DE LA COUR (première chambre)
9 juillet 2026 (*)
« Renvoi préjudiciel – Protection des consommateurs – Clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs – Directive 93/13/CEE – Article 2, sous c) – Notion de “professionnel” – Contrats de prêt et de cautionnement – Fonds national d’aide au logement – Mission d’intérêt public – Prêts accordés à des conditions préférentielles – Procédure de renvoi pour réexamen à la suite d’un pourvoi – Obligation de se conformer aux appréciations en droit de la juridiction supérieure – Principe de primauté du droit de l’Union – Limitation dans le temps des effets de l’arrêt »
Dans l’affaire C‑188/25,
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par le Krajský súd v Prešove (cour régionale de Prešov, Slovaquie), par décision du 30 janvier 2025, parvenue à la Cour le 10 mars 2025, dans la procédure
Štátny fond rozvoja bývania
contre
GL,
KL,
SC,
LA COUR (première chambre),
composée de M. F. Biltgen, président de chambre, Mme I. Ziemele (rapporteure), MM. A. Kumin, S. Gervasoni et M. Bošnjak, juges,
avocat général : M. D. Spielmann,
greffier : M. A. Calot Escobar,
vu la procédure écrite,
considérant les observations présentées :
– pour Štátny fond rozvoja bývania, par Me M. Garaj, advokát,
– pour GL, KL, SC, par Me Z. Pitoňáková, advokátka,
– pour le gouvernement slovaque, par Mme E. V. Larišová, en qualité d’agent,
– pour la Commission européenne, par MM. P. Kienapfel et R. Lindenthal, en qualité d’agents,
vu la décision prise, l’avocat général entendu, de juger l’affaire sans conclusions,
rend le présent
Arrêt
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 1er, paragraphe 1, et de l’article 2, sous b) et c), de la directive 93/13/CEE du Conseil, du 5 avril 1993, concernant les clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs (JO 1993, L 95, p. 29).
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant le Štátny fond rozvoja bývania (fonds national d’aide au logement, Slovaquie, ci‑après le « ŠFRB ») à GL, à KL et à SC au sujet du remboursement du solde d’un prêt au logement résilié de façon anticipée.
Le cadre juridique
La directive 93/13
3 Le quatorzième considérant de la directive 93/13 énonce :
« considérant [...] que les États membres doivent veiller à ce que des clauses abusives [ne] figurent pas [dans les dispositions législatives ou réglementaires impératives], notamment parce que la présente directive s’applique également aux activités professionnelles à caractère public ».
4 L’article 1er de la directive 93/13 dispose :
« 1. La présente directive a pour objet de rapprocher les dispositions législatives, réglementaires et administratives des États membres relatives aux clauses abusives dans les contrats conclus entre un professionnel et un consommateur.
2. Les clauses contractuelles qui reflètent des dispositions législatives ou réglementaires impératives […] ne sont pas soumises aux dispositions de la présente directive. »
5 L’article 2, sous b) et c), de cette directive prévoit :
« Aux fins de la présente directive, on entend par :
[…]
b) “consommateur” : toute personne physique qui, dans les contrats relevant de la présente directive, agit à des fins qui n’entrent pas dans le cadre de son activité professionnelle ;
c) “professionnel” : toute personne physique ou morale qui, dans les contrats relevant de la présente directive, agit dans le cadre de son activité professionnelle, qu’elle soit publique ou privée ».
Le droit slovaque
6 L’article 52 du zákon č. 40/1964 Zb. Občiansky zákonník (loi no 40/1964 Rec. portant code civil), du 26 février 1964 (čiastka 19/1964), dans sa version applicable au litige au principal, disposait :
« [...]
2. Le professionnel est une personne qui, lors de la conclusion et de l’exécution d’un contrat conclu avec un consommateur, opère dans le cadre de son activité commerciale ou d’une autre activité professionnelle.
3. Le consommateur est une personne qui, lors de la conclusion et de l’exécution d’un contrat conclu avec un professionnel, n’opère pas dans le cadre de son activité commerciale ou d’une autre activité professionnelle. »
7 L’article 53, paragraphe 1, de ce code prévoyait :
« Les contrats conclus avec les consommateurs ne doivent pas contenir de dispositions créant, au détriment des consommateurs, un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties contractantes (ci‑après une “clause illicite”). »
8 L’article 7 du zákon č. 607/2003 Z. z. o Štátnom fonde rozvoja bývania (loi no 607/2003 relative au Fonds national de développement des logements), du 6 novembre 2003 (čiastka 247/2003), dans sa version applicable au litige au principal, était libellé comme suit :
« Un demandeur d’aide […] est :
a) une personne physique qui est un ressortissant de la République slovaque résidant sur le territoire de la République slovaque […], ou
b) une personne morale établie sur le territoire de la République slovaque. »
9 L’article 12, paragraphe 2, de cette loi prévoyait :
« Le contrat doit notamment contenir :
a) les données des parties ;
b) l’objet, le montant, le type et la mise en œuvre de l’aide octroyée ;
c) les modalités d’exécution des obligations des parties ;
d) les sûretés ;
e) le mode de paiement des aides […] ;
f) les caractéristiques techniques de l’ouvrage et la durée de réalisation de celui-ci ;
g) les pénalités applicables en cas de violation des clauses contractuelles ;
[...] »
Le litige au principal et les questions préjudicielles
10 Le ŠFRB est une personne morale de droit public dont l’activité consiste à accorder des aides publiques au logement, notamment par l’octroi de prêts immobiliers à taux préférentiels.
11 Le 13 décembre 2006, le ŠFRB a conclu avec GL et KL un contrat de prêt pour un montant de 33 193,92 euros remboursable sur 30 ans, en vue de l’acquisition d’un logement. SC s’est porté caution de GL et de KL.
12 Le 22 janvier 2018, à la suite du non-paiement par GL et KL des mensualités de remboursement, le ŠFRB a résilié le contrat à l’égard des emprunteurs puis, par lettre du 13 août 2018, à l’égard de SC.
13 Le 24 septembre 2018, le ŠFRB a saisi l’Okresný súd Prešov (tribunal de district de Prešov, Slovaquie) afin de faire condamner les emprunteurs et leur caution au paiement du solde impayé du prêt, soit un montant de 26 040,44 euros, majorés des intérêts, frais et pénalités. Cette demande ayant été accueillie, les défendeurs au principal ont fait appel de cette décision devant le Krajský súd v Prešove (cour régionale de Prešov, Slovaquie) en invoquant la protection qui devrait leur être reconnue en vertu de la directive 93/13, en leur qualité de consommateur. L’appel ayant été rejeté par une décision faisant application des dispositions du zákon č. 513/1991 Zb. Obchodný zákonník (loi no 513/1991 établissant le code de commerce), du 5 novembre 1991 (čiastka 98/1991), les défendeurs au principal se sont pourvus en cassation devant le Najvyšší súd Slovenskej republiky (Cour suprême de la République slovaque) qui a jugé que les dispositions de la directive 93/13 n’étaient pas applicables au litige au motif que le ŠFRB n’agirait pas en tant que professionnel. Considérant, cependant, que la relation contractuelle entre le ŠFRB et les défendeurs au principal était régie par les dispositions du code civil et non de la loi no 513/1991, cette dernière juridiction a annulé la décision rendue en appel et renvoyé l’affaire pour réexamen devant le Krajský súd v Prešove (cour régionale de Prešov), qui est la juridiction de renvoi.
14 Celle-ci estime que les défendeurs au principal ont la qualité de « consommateurs », au sens de l’article 2, sous b), de la directive 93/13, et que le ŠFRB, eu égard à ses caractéristiques organiques et fonctionnelles, pourrait être considéré comme agissant en tant que « professionnel », au sens de l’article 2, sous c), de cette directive.
15 Premièrement, dans la mesure où le ŠFRB a été créé par une loi en vue de la mise en œuvre de la politique de logement de l’État slovaque, la juridiction de renvoi rappelle que, en vertu de la jurisprudence de la Cour, la circonstance que les activités d’un organisme public relèvent d’une mission d’intérêt général, sans but lucratif, n’est pas pertinente pour la qualification de « professionnel », au sens de l’article 2, sous c), de la directive 93/13.
16 Deuxièmement, les clauses du contrat en cause au principal ne refléteraient pas toutes des dispositions législatives impératives au sens de l’article 1er de cette directive. Le législateur slovaque aurait, certes, défini le cadre légal applicable aux contrats conclus par le ŠFRB, mais celui-ci resterait libre de préciser chacune des clauses y figurant, de sorte que ces contrats relèveraient du champ d’application de ladite directive.
17 Troisièmement, si la juridiction de renvoi relève que, selon le Najvyšší súd Slovenskej republiky (Cour suprême de la République slovaque), le législateur slovaque a exclu les contrats conclus par le ŠFRB de l’application du régime légal relatif aux prêts à la consommation, elle souligne néanmoins que l’application de la directive 93/13 dépend de la nature du contrat, en particulier de son caractère standardisé, et non de sa qualification légale en droit national.
18 Quatrièmement, il ne saurait être exclu que les contrats conclus par le ŠFRB contiennent des clauses abusives au sens de cette directive. La juridiction de renvoi estime que les clauses du contrat en cause au principal qui régissent sa résiliation, les pénalités et le paiement, même après la résiliation du contrat, d’intérêts en sus des intérêts de retard, revêtent un tel caractère. Or, l’objectif de protection poursuivi par ladite directive s’imposerait tout particulièrement dans le cadre de contrats, tels que celui en cause au principal, qui traduisent une relation déséquilibrée entre les cocontractants.
19 Cette juridiction souligne enfin que, en vertu du droit procédural national, elle est liée par les appréciations en droit du Najvyšší súd Slovenskej republiky (Cour suprême de la République slovaque), dans le cadre de la procédure de renvoi pour réexamen. Or, elle considère que ces appréciations ne sont pas compatibles avec les dispositions de la directive 93/13.
20 C’est dans ce contexte que le Krajský súd v Prešove (cour régionale de Prešov) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes.
« 1) L’article 2, sous c), de la directive 93/13 [...] doit-il être interprété en ce sens que le [ŠFRB], ayant conclu un contrat avec des personnes physiques pour l’octroi d’une aide au logement, doit être qualifié de “professionnel” au sens de cette disposition et que le contrat en cause relève du champ d’application de cette directive ?
2) En cas de réponse négative à la première question, l’article 1er, paragraphe 1, et l’article 2, sous b), de la directive 93/13 doivent‑ils être interprétés en ce sens que cette directive est applicable à un contrat de cautionnement conclu entre une personne physique et le [ŠFRB] en vue de garantir l’exécution des obligations découlant d’un contrat, lorsque cette personne physique n’a reçu aucune prestation de la part du fonds et a agi dans un but étranger à l’exercice de son activité professionnelle ?
3) En cas de réponse affirmative à la première question, le droit de l’Union s’oppose-t-il à ce que l’appréciation juridique faite par une juridiction de rang supérieur s’impose à une juridiction de rang inférieur à laquelle l’affaire a été renvoyée pour suite à donner, lorsque, selon cette appréciation, le [ŠFRB] ne relève pas du champ d’application de la directive 93/13 ? »
Sur les questions préjudicielles
Sur la recevabilité
21 Le ŠFRB fait valoir que les questions préjudicielles sont irrecevables, au motif, premièrement, que l’interprétation de l’article 2, sous c), de la directive 93/13 serait claire et ne soulèverait donc aucun doute raisonnable. Ainsi, selon le ŠFRB, il résulterait de cette interprétation qu’un organisme de droit public tel que lui, qui fournit des prestations non pas selon une logique de marché mais uniquement dans des situations définies par la loi, ne relèverait pas de la notion de « professionnel », visée à cette disposition. Deuxièmement, la relation contractuelle établie entre lui-même et les défendeurs au principal serait régie par des dispositions impératives du droit national, de sorte que, conformément à l’article 1er, paragraphe 2, de cette directive, les clauses du contrat conclu avec ces défendeurs ne seraient pas soumises aux dispositions de ladite directive.
22 Il convient, toutefois, de relever que les arguments avancés par le ŠFRB pour contester la recevabilité des questions préjudicielles se rapportent au fond de l’affaire et, plus précisément, en ce qui concerne le premier d’entre eux, à la notion de « professionnel », au sens de l’article 2, sous c), de la directive 93/13, notion dont l’interprétation fait l’objet de la première question. En ce qui concerne le second argument visé au point 21 du présent arrêt, il porte sur l’applicabilité de l’article 1er, paragraphe 2, de la directive 93/13 aux clauses du contrat en cause au principal. Partant, ces arguments ne sauraient remettre en cause la recevabilité des questions posées.
23 En particulier, dans la mesure où le ŠFRB soutient que le contenu des clauses des contrats qu’il conclut est déterminé par la loi slovaque, de sorte que ces clauses seraient exclues du champ d’application de la directive 93/13 en vertu de son article 1er, paragraphe 2, il importe de rappeler que, bien que, en vertu de cette disposition, lorsque des dispositions législatives ou réglementaires sont impératives, les clauses contractuelles reflétant ces dispositions sont exclues du champ d’application de cette directive, une telle exclusion n’implique pas que la validité d’autres clauses, figurant dans le même contrat et ne reflétant pas lesdites dispositions, ne pourrait pas être appréciée par le juge national au regard de cette directive [arrêt du 27 octobre 2022, S. V. (Immeuble en copropriété), C‑485/21, EU:C:2022:839, point 31 et jurisprudence citée].
24 Or, la juridiction de renvoi indique explicitement que les clauses du contrat au principal qu’elle considère comme abusives ne reflètent pas des dispositions législatives nationales, au sens de l’article 1er, paragraphe 2, de la directive 93/13, dans la mesure où, si leur inclusion dans les contrats conclus par le ŠFRB est prévue par la loi, ce dernier demeure libre d’en spécifier le contenu exact.
25 Dès lors, sous réserve de vérification par la juridiction de renvoi, de telles clauses ne sont pas exclues en tant que telles du champ d’application de la directive 93/13, conformément à la jurisprudence citée au point 23 du présent arrêt.
26 En tout état de cause, il convient de rappeler qu’il n’est nullement interdit à une juridiction nationale de poser à la Cour une question préjudicielle dont, selon l’opinion des parties au principal, la réponse ne laisse place à aucun doute raisonnable (arrêt du 1er décembre 2011, Painer, C‑145/10, EU:C:2011:798, point 64 et jurisprudence citée).
27 Ainsi, même à supposer que la réponse à la question posée ne laisse place à aucun doute raisonnable, cette question ne devient pas pour autant irrecevable (arrêt du 1er décembre 2011, Painer, C-145/10, EU:C:2011:798, point 65).
28 Dans ces conditions, les questions préjudicielles sont recevables.
Sur le fond
Sur la première question
29 Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 2, sous c), de la directive 93/13 doit être interprété en ce sens qu’un organisme public créé par la loi aux fins de l’exercice d’une activité à but non lucratif d’aide au logement consistant, notamment, en l’octroi de prêts immobiliers à des conditions préférentielles à des personnes physiques, est un « professionnel », au sens de de cette disposition.
30 Premièrement, selon le libellé de ladite disposition, on entend par professionnel « toute personne physique ou morale qui [...] agit dans le cadre de son activité professionnelle, qu’elle soit publique ou privée ».
31 L’emploi du terme « toute » met en évidence que chaque personne physique ou morale doit être considérée comme un « professionnel », au sens de la directive 93/13, dès lors qu’elle exerce une activité professionnelle (arrêt du 17 mai 2018, Karel de Grote – Hogeschool Katholieke Hogeschool Antwerpen, C‑147/16, EU:C:2018:320, point 49).
32 Cette même disposition vise toute activité professionnelle « qu’elle soit publique ou privée ». Partant, ainsi que l’énonce son quatorzième considérant, cette directive s’applique également aux activités professionnelles à caractère public (arrêt du 17 mai 2018, Karel de Grote – Hogeschool Katholieke Hogeschool Antwerpen, C‑147/16, EU:C:2018:320, point 50).
33 À cet égard, le législateur de l’Union a entendu consacrer une conception large de la notion de « professionnel », de telle sorte que chaque personne physique ou morale doit être considérée comme relevant de celle-ci dès lors qu’elle exerce une activité professionnelle, y compris les missions à caractère public et d’intérêt général [arrêt du 27 octobre 2022, S. V. (Immeuble en copropriété), C‑485/21, EU:C:2022:839, point 28 et jurisprudence citée].
34 Il s’ensuit que l’article 2, sous c), de la directive 93/13 n’exclut de son champ d’application ni les entités poursuivant une mission d’intérêt général ni celles revêtant un statut de droit public. En outre, dans la mesure où les missions à caractère public et d’intérêt général sont souvent effectuées dans un but non lucratif, le fait qu’un organisme est ou non à but lucratif est dénué de pertinence pour la définition de la notion de « professionnel », au sens de cette disposition (arrêt du 17 mai 2018, Karel de Grote – Hogeschool Katholieke Hogeschool Antwerpen, C‑147/16, EU:C:2018:320, point 51).
35 Deuxièmement, la conception large de cette notion est justifiée au regard de l’objectif poursuivi par la directive 93/13, laquelle vise à accorder une protection à l’ensemble des personnes physiques se trouvant dans une situation d’infériorité à l’égard du professionnel [voir, en ce sens, arrêt du 21 mars 2019, Pouvin et Dijoux, C‑590/17, EU:C:2019:232, point 42 ainsi que jurisprudence citée, et arrêt du 8 juin 2023, YYY. (Notion de « consommateur »), C‑570/21, EU:C:2023:456, point 37 et jurisprudence citée].
36 Troisièmement, la notion de « professionnel », au sens de l’article 2, sous c), de la directive 93/13, est une notion fonctionnelle impliquant l’appréciation si le rapport contractuel concerné s’inscrit dans le cadre des activités auxquelles cette entité se livre à titre professionnel (arrêt du 21 mars 2019, Pouvin et Dijoux, C‑590/17, EU:C:2019:232, point 36 ainsi que jurisprudence citée).
37 En l’occurrence, il ressort de la décision de renvoi que le ŠFRB a été créé pour mettre en œuvre la politique du logement de l’État slovaque, notamment, par l’octroi de prêts immobiliers à des conditions préférentielles. En outre, la juridiction de renvoi souligne que les montants correspondant aux remboursements de ces prêts, y inclus le paiement des intérêts, sont réinvestis dans l’octroi de nouveaux prêts et permettent de couvrir les dépenses de fonctionnement du ŠFRB.
38 Partant, sous réserve des vérifications par la juridiction de renvoi, il apparaît que les contrats de prêt que conclut le ŠFRB s’inscrivent dans le cadre des activités de financement d’opérations d’acquisition immobilière auxquelles se livre cet organisme à titre professionnel.
39 Le ŠFRB souligne, toutefois, dans ses observations écrites, que le mécanisme de soutien à l’acquisition immobilière qu’il met en œuvre ne répond à aucune logique de marché et qu’il agit en tant qu’organisme chargé d’une mission d’intérêt économique général, à savoir la promotion du logement social.
40 En outre, le gouvernement slovaque indique dans ses observations écrites que le ŠFRB choisit les bénéficiaires des prêts en faisant application des critères d’éligibilité qui lui sont imposés par la loi.
41 Cela étant, ainsi qu’il a été rappelé au point 34 du présent arrêt, la notion de « professionnel » définie à l’article 2, sous c), de la directive 93/13 n’exclut pas les entités poursuivant une mission d’intérêt général ni celles revêtant un statut de droit public. De même, la circonstance que le ŠFRB agit dans un but non lucratif, en dehors de toute considération mercantile, est dénuée de pertinence pour sa qualification en tant que « professionnel » au sens de cette disposition.
42 En effet, une telle circonstance ne saurait, en soi, priver les personnes physiques avec qui le ŠFRB conclut des contrats de prêt immobilier de la protection que leur reconnaît la directive 93/13, au risque de compromettre l’objectif poursuivi par cette directive, laquelle vise à accorder une protection à l’ensemble des personnes physiques se trouvant dans une situation d’infériorité à l’égard du professionnel [voir, en ce sens, arrêt du 8 juin 2023, YYY. (Notion de « consommateur »), C‑570/21, EU:C:2023:456, point 37 et jurisprudence citée]. Les personnes physiques qui contractent des prêts immobiliers auprès du ŠFRB se trouvent, en effet, dans une situation d’infériorité par rapport à cet organisme dont l’activité professionnelle consiste précisément à accorder des financements en vue d’une acquisition immobilière.
43 Eu égard aux considérations qui précèdent, il y a lieu de répondre à la première question que l’article 2, sous c), de la directive 93/13 doit être interprété en ce sens qu’un organisme public créé par la loi aux fins de l’exercice d’une activité à but non lucratif d’aide au logement consistant, notamment, en l’octroi de prêts immobiliers à des conditions préférentielles à des personnes physiques est un « professionnel », au sens de cette disposition, dans la mesure où les contrats de prêts qu’il conclut avec ces personnes s’inscrivent dans le cadre de son activité professionnelle.
Sur la deuxième question
44 Eu égard à la réponse apportée à la première question, il n’y a pas lieu de répondre à la deuxième question.
Sur la troisième question
45 Il ressort de la décision de renvoi que la juridiction de renvoi considère que les appréciations en droit du Najvyšší súd Slovenskej republiky (Cour suprême de la République slovaque) en ce qui concerne la qualification du ŠFRB au regard de la notion de « professionnel », au sens de l’article 2, sous c), de la directive 93/13, sont contraires à cette disposition telle qu’interprétée par la Cour. Dès lors qu’elle est liée, en cas de renvoi par cette juridiction supérieure pour un réexamen de l’affaire en cause, par ces appréciations, elle se demande, en substance, s’il lui est possible de s’en écarter pour se conformer à l’interprétation de la Cour.
46 Dans ces conditions, il y a lieu de considérer que, par sa troisième question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si le principe de primauté du droit de l’Union doit être interprété en ce sens qu’il impose à une juridiction nationale, liée, en vertu d’une règle ou d’une pratique de droit national, par les appréciations en droit portées par une juridiction nationale supérieure dans une affaire qui lui a été renvoyée pour réexamen, d’écarter ces appréciations lorsqu’elle estime que celles-ci ne sont pas conformes à l’interprétation d’une disposition du droit de l’Union fournie par la Cour au titre de l’article 267 TFUE.
47 À cet égard, il convient de rappeler que le principe de primauté du droit de l’Union consacre la prééminence du droit de l’Union sur le droit des États membres. Ce principe impose, dès lors, à toutes les instances des États membres, donc également à leurs juridictions, de donner leur plein effet aux différentes normes de l’Union, le droit des États membres ne pouvant affecter l’effet reconnu à ces différentes normes sur le territoire de ces États (arrêt du 11 janvier 2024, Global Ink Trade, C‑537/22, EU:C:2024:6, point 23 et jurisprudence citée).
48 Ce principe impose, notamment, aux juridictions nationales, en vue de garantir l’effectivité de l’ensemble des dispositions du droit de l’Union, d’interpréter, dans toute la mesure possible, leur droit interne de manière conforme au droit de l’Union (arrêt du 18 janvier 2022, Thelen Technopark Berlin, C‑261/20, EU:C:2022:33, point 26 et jurisprudence citée).
49 La Cour a ainsi jugé que l’obligation d’interprétation conforme impose aux juridictions nationales de modifier, le cas échéant, une jurisprudence établie si celle-ci repose sur une interprétation de leur droit interne incompatible avec les objectifs d’une directive et de laisser inappliquée, de leur propre autorité, toute interprétation retenue par une juridiction supérieure qui s’imposerait à elle, en vertu de ce droit, si cette interprétation n’est pas compatible avec cette directive [arrêt du 30 avril 2025, AxFina Hungary (Subsistance du contrat), C‑630/23, EU:C:2025:302, point 88 et jurisprudence citée].
50 Partant, une juridiction nationale ne saurait valablement considérer qu’elle se trouve dans l’impossibilité d’interpréter une disposition nationale en conformité avec le droit de l’Union en raison du seul fait que cette disposition a, de manière constante, été interprétée dans un sens qui n’est pas compatible avec ce droit [arrêt du 30 avril 2025, AxFina Hungary (Subsistance du contrat), C‑630/23, EU:C:2025:302, point 89 et jurisprudence citée].
51 Il importe de rappeler, en outre, que, en principe, le droit de l’Union ne s’oppose pas à une réglementation ou pratique nationale qui prévoit qu’une juridiction inférieure d’un État membre est liée par une décision d’une juridiction supérieure de ce même État membre, eu égard à la compétence dont disposent les États membres dans l’organisation de la justice [voir, en ce sens, arrêt du 22 février 2022, RS (Effet des arrêts d’une cour constitutionnelle), C‑430/21, EU:C:2022:99, point 45].
52 Cela étant, le juge national, ayant exercé la faculté que lui confère l’article 267 TFUE, est lié, pour la solution du litige au principal, par l’interprétation des dispositions du droit de l’Union donnée par la Cour et doit donc, le cas échéant, écarter les appréciations d’une juridiction nationale supérieure s’il estime, eu égard à l’interprétation donnée par la Cour, que celles-ci ne sont pas conformes au droit de l’Union, le cas échéant en laissant inappliquée la règle nationale l’obligeant à se conformer aux décisions de cette juridiction supérieure (arrêt du 11 janvier 2024, Global Ink Trade, C‑537/22, EU:C:2024:6, point 24 et jurisprudence citée).
53 En l’occurrence, la circonstance que le juge national statuant dans le cadre d’une procédure sur renvoi pour réexamen doive se conformer aux appréciations en droit portées par une juridiction nationale supérieure dans l’affaire qui fait l’objet de cette procédure n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour ce juge d’écarter de telles appréciations si celles-ci sont contraires au droit de l’Union, le cas échéant en laissant inappliquée la règle nationale l’obligeant à se conformer aux décisions de cette juridiction supérieure.
54 Dans ces conditions, eu égard au principe de primauté et aux effets attachés aux arrêts préjudiciels rendus au titre de l’article 267 TFUE, le juge national ne saurait être contraint, par son droit ou une pratique nationale, de s’en tenir aux appréciations en droit émanant d’une juridiction nationale de degré supérieur qui refuserait de qualifier de « professionnel », au sens de l’article 2, sous, c), de la directive 93/13, un organisme qui satisfait au critère rappelé au point 36 du présent arrêt.
55 Par conséquent, il convient de répondre à la troisième question que le principe de primauté du droit de l’Union doit être interprété en ce sens qu’il impose à une juridiction nationale, liée, en vertu d’une règle ou d’une pratique du droit national, par les appréciations en droit portées par une juridiction nationale supérieure dans une affaire qui lui a été renvoyée pour réexamen, d’écarter ces appréciations lorsqu’elle estime que celles-ci ne sont pas conformes à l’interprétation d’une disposition du droit de l’Union fournie par la Cour au titre de l’article 267 TFUE.
Sur la limitation des effets dans le temps du présent arrêt
56 Dans l’hypothèse où la Cour serait amenée à conclure qu’un organisme tel que le ŠFRB est susceptible d’être qualifié de « professionnel », au sens de l’article 2, sous, c), de la directive 93/13, le ŠFRB et le gouvernement slovaque ont demandé à la Cour de limiter les effets dans le temps du présent arrêt aux procédures en cours, qui n’ont pas fait l’objet d’une décision définitive avant le prononcé de cet arrêt.
57 Ils soulignent, d’une part, que le ŠFRB a agi de bonne foi, conformément aux décisions rendues par le Najvyšší súd Slovenskej republiky (Cour suprême de la République slovaque) depuis 2019 et, d’autre part, qu’une absence de limitation des effets dans le temps du présent arrêt emporterait des conséquences financières compromettant les activités du ŠFRB.
58 Selon une jurisprudence constante, l’interprétation que la Cour donne d’une règle de droit de l’Union, dans l’exercice de la compétence que lui confère l’article 267 TFUE, éclaire et précise la signification et la portée de cette règle, telle qu’elle doit ou aurait dû être comprise et appliquée depuis le moment de son entrée en vigueur. Ce n’est qu’à titre tout à fait exceptionnel que la Cour peut, par application d’un principe général de sécurité juridique inhérent à l’ordre juridique de l’Union, être amenée à limiter la possibilité pour tout intéressé d’invoquer une disposition qu’elle a interprétée en vue de remettre en cause des relations juridiques établies de bonne foi. Pour qu’une telle limitation puisse être décidée, il est nécessaire que deux critères essentiels soient réunis, à savoir la bonne foi des milieux intéressés et le risque de troubles graves, ces critères étant cumulatifs [arrêt du 22 juin 2021, Latvijas Republikas Saeima (Points de pénalité), C‑439/19, EU:C:2021:504, points 132 et 136 ainsi que jurisprudence citée].
59 Partant, la Cour n’a eu recours à cette solution que dans des circonstances bien précises, notamment lorsqu’il existait un risque de répercussions économiques graves dues en particulier au nombre élevé de rapports juridiques constitués de bonne foi sur la base de la réglementation considérée comme étant validement en vigueur et qu’il apparaissait que les particuliers et les autorités nationales avaient été incités à adopter un comportement non conforme au droit de l’Union en raison d’une incertitude objective et importante quant à la portée des dispositions du droit de l’Union, incertitude à laquelle avaient éventuellement contribué les comportements mêmes adoptés par d’autres États membres ou par la Commission européenne (arrêt du 22 septembre 2016, Microsoft Mobile Sales International e.a., C-110/15, EU:C:2016:717, point 61 ainsi que jurisprudence citée).
60 S’agissant du critère relatif à l’existence d’un risque de répercussions économiques graves, il convient de rappeler qu’il incombe à l’État membre sollicitant une limitation des effets dans le temps d’un arrêt rendu à titre préjudiciel de produire, devant la Cour, des données chiffrées établissant le risque de telles répercussions (arrêt du 20 décembre 2017, Erzeugerorganisation Tiefkühlgemüse, C‑516/16, EU:C:2017:1011, point 91 et jurisprudence citée).
61 En l’occurrence, le gouvernement slovaque a, certes, présenté, dans ses observations écrites, les données relatives au nombre de prêts immobiliers accordés par le ŠFRB ainsi que le volume financier correspondant.
62 Toutefois, ni ce gouvernement ni d’ailleurs le ŠFRB ne précisent les effets juridiques et financiers qu’aurait la qualification de cet organisme de « professionnel », au sens de l’article 2, sous c), de la directive 93/13, sur les contrats qu’il a conclus. À cet égard, il convient de rappeler qu’une application de cette directive à ces contrats qui aboutirait à constater le caractère abusif de certaines de leurs clauses n’implique pas nécessairement la nullité de ces derniers dans leur intégralité, ceux-ci devant subsister sans les clauses qui seraient jugées abusives, dans la mesure où, conformément aux règles du droit interne, une telle subsistance de ces contrats est juridiquement possible (voir, en ce sens, arrêt du 29 avril 2021, Bank BPH, C‑19/20, EU:C:2021:341, point 66 et jurisprudence citée).
63 Dans ces circonstances, il convient de considérer que le critère relatif au risque de troubles graves n’est pas rempli, de sorte qu’il n’est pas nécessaire de vérifier s’il est satisfait au critère relatif à la bonne foi des milieux intéressés.
64 Il n’y a donc pas lieu de limiter les effets dans le temps du présent arrêt.
65 Cela étant, il importe de rappeler l’importance que le principe de l’autorité de la chose jugée revêt tant dans l’ordre juridique de l’Union que dans les ordres juridiques nationaux. En effet, en vue de garantir aussi bien la stabilité du droit et des relations juridiques qu’une bonne administration de la justice, il importe que les décisions juridictionnelles devenues définitives après épuisement des voies de recours disponibles ou après expiration des délais prévus pour ces recours ne puissent plus être remises en cause [arrêts du 30 septembre 2003, Köbler, C‑224/01, EU:C:2003:513, point 38, et du 9 avril 2024, Profi Credit Polska (Réouverture de la procédure terminée par une décision définitive), C‑582/21, EU:C:2024:282, point 37].
66 Partant, le droit de l’Union n’impose pas au juge national d’écarter l’application des règles de procédure internes conférant l’autorité de la chose jugée à une décision juridictionnelle, même si cela permettait de remédier à une situation nationale incompatible avec ce droit. Le droit de l’Union n’exige donc pas que, pour tenir compte de l’interprétation d’une disposition pertinente dudit droit adoptée par la Cour, un organe juridictionnel national doive, par principe, revenir sur sa décision revêtue de l’autorité de la chose jugée. Cela étant, si les règles de procédure internes applicables comportent la possibilité, sous certaines conditions, pour le juge national de revenir sur une décision revêtue de l’autorité de la chose jugée pour rendre la situation compatible avec le droit national, cette possibilité doit, conformément aux principes d’équivalence et d’effectivité, prévaloir, si ces conditions sont réunies, afin que soit restaurée la conformité de la situation en cause au principal aux règles du droit de l’Union [voir, en ce sens, arrêts du 10 juillet 2014, Impresa Pizzarotti, C-213/13, EU:C:2014:2067, points 59 à 62, et du 9 avril 2024, Profi Credit Polska (Réouverture de la procédure terminée par une décision définitive), C-582/21, EU:C:2024:282, points 38 et 42].
Sur les dépens
67 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
Par ces motifs, la Cour (première chambre) dit pour droit :
1) L’article 2, sous c), de la directive 93/13/CEE du Conseil, du 5 avril 1993, concernant les clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs,
doit être interprété en ce sens que :
un organisme public créé par la loi aux fins de l’exercice d’une activité à but non lucratif d’aide au logement consistant, notamment, en l’octroi de prêts immobiliers à des conditions préférentielles à des personnes physiques est un « professionnel », au sens de cette disposition, dans la mesure où les contrats de prêts qu’il conclut avec ces personnes s’inscrivent dans le cadre de son activité professionnelle.
2) Le principe de primauté du droit de l’Union doit être interprété en ce sens qu’il impose à une juridiction nationale, liée, en vertu d’une règle ou d’une pratique du droit national, par les appréciations en droit portées par une juridiction nationale supérieure dans une affaire qui lui a été renvoyée pour réexamen, d’écarter ces appréciations lorsqu’elle estime que celles-ci ne sont pas conformes à l’interprétation d’une disposition du droit de l’Union fournie par la Cour au titre de l’article 267 TFUE.
Signatures
* Langue de procédure : le slovaque.
Ordonnance du président du Tribunal du 4 août 2026.#Christoph Klein contre Commission européenne.#Référé – Clause de sauvegarde – Dispositif médical – Demande de sursis à exécution – Demande de mesures provisoires – Défaut d’urgence.#Affaire T-267/26 R.
04/08/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 3 août 2026.#Broadcom Inc. et VMware International Unlimited Company contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Article 18, paragraphe 3, du règlement (CE) no 1/2003 – Demande de renseignements – Demande de sursis à exécution et de mesures provisoires – Non-lieu à statuer partiel – Défaut de fumus boni juris – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-280/26 R.
03/08/2026
Jurisprudence CJUE — 62026TO0017
22/07/2026
Ordonnance du président du Tribunal du 22 juillet 2026.#Marek Lovás contre Parquet européen.#Référé – Rejet du recours principal – Non-lieu à statuer.#Affaire T-272/26 R.
22/07/2026