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AccueilDroit européen62025CJ0280_RES
Jurisprudence CJUE62025CJ0280_RES

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 16 juillet 2026.#Parchetul de pe lângă Curtea de Apel Oradea contre M.G.D.#Renvoi préjudiciel – Protection des intérêts financiers de l’Union européenne – Article 325, paragraphe 1, TFUE – Convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes – Article 2, paragraphe 1 – Obligation de lutter contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union par des mesures dissuasives et effectives – Obligation de prévoir des sanctions pénales – Fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union – Notion – Délai de prescription de la responsabilité pénale – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (principe de la lex mitior) – Obligation pour les juridictions d’un État membre de laisser inappliquée une jurisprudence de la juridiction suprême de cet État membre non conforme au droit de l’Union – Application de l’arrêt du 24 juillet 2023, Lin (C‑107/23 PPU, EU:C:2023:606) – Interdiction constitutionnelle d’appliquer une lex tertia – Prescription déjà acquise – Prévisibilité des conditions prévues par cet arrêt – Compatibilité dudit arrêt avec l’article 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950.#Affaire C-280/25.

CELEX62025CJ0280_RES
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 16 juillet 2026

Texte intégral

.Affaire C‑280/25 [Lin II] (i)

Parchetul de pe lângă Curtea de Apel Oradea

contre

M.G.D.

(demande de décision préjudicielle,
introduite par l'Înalta Curte de Casaţie şi Justiţie)

Arrêt de la Cour (grande chambre) du 16 juillet 2026

« Renvoi préjudiciel – Protection des intérêts financiers de l’Union européenne – Article 325, paragraphe 1, TFUE – Convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes – Article 2, paragraphe 1 – Obligation de lutter contre la fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union par des mesures dissuasives et effectives – Obligation de prévoir des sanctions pénales – Fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union – Notion – Délai de prescription de la responsabilité pénale – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (principe de la lex mitior) – Obligation pour les juridictions d’un État membre de laisser inappliquée une jurisprudence de la juridiction suprême de cet État membre non conforme au droit de l’Union – Application de l’arrêt du 24 juillet 2023, Lin (C‑107/23 PPU, EU:C:2023:606) – Interdiction constitutionnelle d’appliquer une lex tertia – Prescription déjà acquise – Prévisibilité des conditions prévues par cet arrêt – Compatibilité dudit arrêt avec l’article 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950 »

1. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Notion de fraude grave – Montant minimal du préjudice permettant la qualification de fraude grave – Absence de dispositions nationales établissant un tel montant – Prise en compte de l’intégralité du préjudice causé par la fraude ou par l’activité illicite

(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 1er, § 1, 2 et 3, et 2, § 1 ; règlement du Conseil no 1553/89, art. 3)

(voir points 71-96)

2. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Portée – Obligation du juge national – Respect des droits fondamentaux – Arrêt de la juridiction suprême d’un État membre non conforme au droit de l’Union – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior) comportant un risque systémique d’impunité – Atteinte à la substance de la protection des intérêts financiers de l’Union

(Art. 325, § 1, TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 2, § 1)

(voir points 136-149)

3. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Lutte contre la fraude et autres activités illégales – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Portée – Obligation du juge national – Respect des droits fondamentaux – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior) – Arrêt de la juridiction suprême d’un État membre non conforme au droit de l’Union – Obligation des juridictions nationales de laisser inappliqué cet arrêt même en présence d’une interdiction constitutionnelle d’appliquer une lex tertia

(Art. 325, § 1, TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 2, § 1)

(voir points 151-163)

4. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Lutte contre la fraude et autres activités illégales – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Portée – Obligation du juge national – Respect des droits fondamentaux – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior) – Absence, en droit national, de critères établissant l’existence d’un risque systémique d’impunité – Risque systémique d’impunité constaté par l’arrêt Lin – Obligation des juridictions nationales de laisser inappliqué ce standard de protection

(Art. 325, § 1, TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1, 52, § 3, et 53 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 2, § 1)

(voir points 164-175)

5. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Lutte contre la fraude et autres activités illégales – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Portée – Obligation du juge national – Respect des droits fondamentaux – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior) – Remise en cause de l’interruption du délai de prescription de la responsabilité pénale dans les affaires relatives à des infractions de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union – Obligation des juridictions nationales de laisser inappliqué ce standard de protection – Obligation existant avant la première date de prescription possible conformément à ce standard de protection

(Art. 325, § 1, TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 2, § 1)

(voir points 186-204)

6. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Lutte contre la fraude et autres activités illégales – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Portée – Obligation du juge national – Respect des droits fondamentaux – Standard national de protection relatif au principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior) – Obligation des juridictions nationales de laisser inappliqué ce standard de protection – Obligation fondée sur une base juridique suffisamment claire et prévisible

(Art. 4, § 3, TUE ; art. 325, § 1, TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 2, § 1)

(voir points 205-225)

7. Ressources propres de l’Union européenne – Protection des intérêts financiers de l’Union – Lutte contre la fraude et autres activités illégales – Obligation des États membres de mettre en place des sanctions effectives et dissuasives – Portée – Obligation du juge national – Autorité de la chose jugée – Obligation d’une juridiction nationale d’écarter une décision juridictionnelle passée en force de chose jugée constatant l’expiration du délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes grave – Absence – Limites

(Art. 325, § 1, TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 49, § 1, 52, § 3, et 53 ; convention relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, art. 2, § 1)

(voir points 227-238)

Résumé

Saisie à titre préjudiciel par l’Înalta Curte de Casație și Justiție (Haute Cour de cassation et de justice, Roumanie, ci-après la « HCCJ »), la Cour, réunie en grande chambre, se prononce sur l’interprétation de l’article 325, paragraphe 1, TFUE (1) et de la convention PIF (2) concernant la notion de « fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union », ainsi que sur les conséquences de l’arrêt Lin (3) au regard d’une décision juridictionnelle revêtue de l’autorité de la chose jugée et du standard national de protection relatif à l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (lex mitior). La Cour donne ainsi des précisions sur la manière dont les juridictions roumaines doivent appliquer la partie du dispositif de l’arrêt Lin dans laquelle elle a jugé que l’article précité du traité FUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF doivent être interprétés en ce sens que les juridictions roumaines sont tenues de refuser d’appliquer le standard national de protection relatif à l’application du principe de la lex mitior, tel qu’il a été consacré par la décision no 67/2022 de la HCCJ (4) (ci-après le « standard national de protection »).

M.G. D. a été poursuivi pénalement pour avoir mis à la disposition de B. V. douze factures fiscales afférentes à des achats fictifs. Le préjudice causé au budget de l’État est de 268 536 lei roumains (RON) (environ 59 304 euros) et le montant de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) éludée est de 163 656 RON (environ 36 142 euros). Le 21 mars 2024, la Curtea de Apel Oradea (cour d’appel d’Oradea, Roumanie) a ordonné la clôture de la procédure pénale contre M.G. D. au motif que le délai de prescription de la responsabilité pénale pour l’infraction de complicité de fraude fiscale reprochée à l’intéressé avait expiré, en application du standard national de protection de la lex mitior, tel qu’il avait été consacré par la décision no 67/2022. Dans le cadre du pourvoi en cassation introduit devant la HCCJ, qui est la juridiction de renvoi, le parquet a soutenu que la clôture de la procédure contre M.G. D. aurait été ordonnée à tort, étant donné que, en application de l’arrêt Lin, les juridictions roumaines étaient tenues de laisser inappliqué ce standard national de protection et que le délai de prescription ne pouvait être considéré comme ayant expiré dès lors que des actes ayant interrompu ce délai avaient été réalisés.

Dans ce contexte, la juridiction de renvoi se demande, d’une part, si, en l’absence d’une disposition de droit national fixant un montant minimal pour considérer comme étant grave une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union, une fraude à la TVA, dont le montant ne dépasse pas 50 000 euros, peut être considérée comme telle. D’autre part, elle s’interroge sur le maintien de l’obligation pour les juridictions roumaines, découlant de l’arrêt Lin, de laisser inappliqué ledit standard national de protection.

Appréciation de la Cour

Concernant la première question préjudicielle, la Cour précise, premièrement, qu’il découle de l’article 9 de la convention PIF que toute fraude qui porte sur un montant supérieur au seuil de 50 000 euros constitue une « fraude grave ». De plus, l’article 2, paragraphe 1, de cette convention, relatif à l’obligation des États membres de prévoir des sanctions effectives pour ces fraudes, est d’effet direct. Ainsi, à défaut de pouvoir interpréter leur réglementation nationale de manière conforme à cet article, les juridictions des États membres sont tenues de laisser inappliquée toute disposition nationale contraire au droit de l’Union. Par conséquent, pour autant que le droit national ne précise pas la notion de « fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union », ces juridictions doivent qualifier de « grave » une fraude dont le montant dépasse 50 000 euros et qui porte atteinte aux intérêts financiers de l’Union

Deuxièmement, la Cour indique qu’il découle de la convention PIF qu’un tel seuil est considéré comme étant dépassé dès que le montant total du préjudice causé par la fraude ou l’activité illicite est supérieur à 50 000 euros, indépendamment du point de savoir si le préjudice causé au budget de l’Union atteint un tel montant. Elle relève que la convention PIF permet aux États membres de ne pas sanctionner pénalement des cas de fraudes mineures portant sur un « montant total » inférieur à 4 000 euros, ce qui implique une prise en compte de l’intégralité du préjudice causé par la fraude afin de déterminer une fraude « mineure ». Il serait incohérent que le mode de calcul du seuil de 50 000 euros ne permette pas de tenir compte d’autres préjudices que celui causé au budget de l’Union, alors même que le mode de calcul de ce plafond de 4 000 euros impose de tenir compte de ces autres préjudices.

En outre, la Cour souligne que les autorités pénales des États membres doivent pouvoir déterminer aisément si une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union porte sur un montant supérieur à 50 000 euros. Or, il peut s’avérer particulièrement complexe d’établir précisément, à un stade précoce d’une procédure pénale, le montant exact du préjudice subi par l’Union en raison d’un comportement frauduleux, étant donné qu’il n’existe pas de corrélation aisément quantifiable entre le montant de la TVA éludée et la perte de recettes subie par le budget de l’Union en raison de cette fraude.

Troisièmement, la Cour énonce que les critères en vertu desquels doit être qualifiée de « grave » une fraude portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union doivent être suffisamment clairs, précis et prévisibles à la date à laquelle cette fraude a été commise. Or, si seules les fraudes causant un préjudice au budget de l’Union d’un montant supérieur à 50 000 euros relevaient de la notion de « fraude grave », il serait souvent impossible pour les auteurs de telles infractions de déterminer, avec la précision suffisante, à la date à laquelle ils commettent ces infractions, s’ils encourent une peine aggravée, en vertu de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF. En effet, la part des recettes collectées annuellement par un État membre, au titre de la TVA, qui revient au budget de l’Union varie en fonction de divers critères dont certains ne sont pas prévisibles à la date à laquelle une telle taxe est perçue ou éludée.

Enfin, lorsqu’elle a été appelée à qualifier une fraude de « grave » aux fins de l’application de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, la Cour a tenu compte de l’intégralité du préjudice causé par la fraude, sans identifier la partie de ce préjudice ayant exclusivement affecté le budget de l’Union. Dans ce contexte, la tentative de commettre une fraude grave doit également être considérée comme une fraude grave, lorsqu’il peut être établi que le montant total du préjudice, que cette fraude aurait occasionné, aurait dépassé 50 000 euros.

En ce qui concerne la seconde question préjudicielle, dans un premier temps, la Cour apporte notamment des précisions sur l’appréciation, dans l’arrêt Lin, du standard national de protection.

Qualification du standard national de protection au regard de l’article 49 de la charte des droits fondamentaux

Dans l’arrêt Lin, la Cour a jugé que, dans sa décision no 67/2022, la HCCJ a consacré un standard national de protection qui dépasse les garanties offertes à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte »). En vertu de ce standard national de protection, une réglementation des causes d’interruption de la prescription de la responsabilité pénale peut devoir être appliquée rétroactivement, en tant que lex mitior, lorsqu’il apparaît, au terme d’une appréciation globale des régimes juridiques qui se sont succédé, qu’une telle réglementation est plus favorable au prévenu. En revanche, à l’inverse dudit standard national de protection, le principe de la lex mitior, tel qu’il est garanti à l’article 49, paragraphe 1, dernière phrase, de la Charte, n’a pas vocation à s’appliquer à une succession dans le temps de règles régissant le mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale.

La Cour souligne, en outre, que le principe de prééminence du droit, dont l’article 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, signée à Rome le 4 novembre 1950 (ci-après la « CEDH »), constitue un élément essentiel, n’exige pas que les juridictions d’un État membre appliquent rétroactivement des règles relatives au mode de calcul des délais de prescription de la responsabilité pénale qui sont plus favorables au prévenu lorsque le principe de la lex mitior, tel qu’il est consacré dans leur droit national, s’applique à la succession dans le temps de telles règles. En effet, il ne saurait découler de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme relative aux garanties prévues à l’article 7 de la CEDH qu’un standard national de protection, qui dépasse les garanties offertes à l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, soit protégé au titre de l’article 7 de la CEDH lorsque ce standard national de protection est contraire à d’autres dispositions du droit de l’Union, telles que l’article 325 TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF.

Enfin, la Cour rappelle que les juridictions nationales ne peuvent appliquer des standards nationaux de protection des droits fondamentaux que pour autant, notamment, que cette application ne compromette pas la primauté, l’unité et l’effectivité du droit de l’Union. Cette exigence serait méconnue s’il était admis qu’un standard national de protection, qui dépasse les garanties offertes à l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, doit être appliqué par les juridictions nationales, indépendamment du fait que ce standard méconnaît d’autres dispositions du droit de l’Union.

Appréciation du risque systémique découlant du standard national de protection

Premièrement, la Cour relève que le standard national de protection aboutit à augmenter le risque systémique que les auteurs de fraudes graves ne soient pas sanctionnés pénalement et à priver ainsi d’une partie significative de leur effectivité l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF. Ainsi, en vertu de ce standard, la prescription de la responsabilité pénale des auteurs de l’ensemble des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union commises entre la date d’adhésion de la Roumanie à l’Union et le 30 mai 2022 ne serait soumise à aucune cause d’interruption.

Deuxièmement, la Cour relève que, à l’inverse du standard national de protection relatif à la précision et à la prévisibilité de la loi, qui revêtent une importance spécifique en droit de l’Union, la décision no 67/2002 impose une modification rétroactive du mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale en vigueur à la date de commission de l’infraction. Or, une telle conséquence amoindrit l’effectivité des poursuites pénales en permettant d’annihiler, de manière rétroactive, les effets d’une interruption de la prescription légalement obtenue.

Troisièmement, la Cour ajoute que l’interdiction pour les juridictions roumaines, découlant de l’arrêt Lin, d’appliquer le standard national de protection consacré dans la décision no 67/2022 ne porte pas atteinte aux exigences de précision et de prévisibilité de la loi pénale. En effet, l’arrêt Lin n’a nullement pour conséquence une application des causes d’interruption du délai de prescription de la responsabilité pénale qui n’étaient pas prévues à la date à laquelle les fraudes graves ont été commises.

Dans un second temps, la Cour examine plusieurs aspects relatifs à l’application de l’arrêt Lin.

Principe constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia en droit pénal

Par sa seconde question, sous a), la juridiction de renvoi demande si le droit de l’Union (5) doit être interprété en ce sens que les juridictions roumaines sont tenues de laisser inappliqué le standard national de protection, alors même que, en vertu d’un principe d’ordre constitutionnel prohibant l’application d’une lex tertia, il est interdit à ces juridictions d’appliquer partiellement des réglementations pénales successives en combinant certaines de leurs dispositions, et que ce même droit prohibe, au titre de la protection contre la discrimination, que des situations comparables soient traitées de manière différente. La Cour répond par l’affirmative.

D’une part, elle souligne que, en droit roumain, le principe de légalité des délits et des peines implique que le calcul du délai de prescription d’une infraction doit être effectué en vertu des règles applicables à la date à laquelle cette infraction a été commise, sauf si une réglementation plus favorable au prévenu est entrée en vigueur après cette date. À cet égard, l’arrêt Lin exige uniquement que les juridictions roumaines n’accordent pas un effet rétroactif au régime des causes d’interruption de la prescription en vigueur entre juin 2018 et mai 2022. Cela n’implique pas une obligation de combiner plusieurs réglementations successives en vue de créer, par voie prétorienne, un régime du délai de prescription de la responsabilité pénale.

D’autre part, la Cour précise que la différence de traitement découlant de l’arrêt Lin, entre la réglementation applicable au délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union et celle concernant le délai applicable aux autres types de fraude, résulte directement de la portée matérielle limitée de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2 de la convention PIF. Cette différence de traitement est justifiée au regard de l’objectif de protection des intérêts financiers de l’Union. En conséquence, il ne saurait être accepté que, au titre d’un standard national de protection prohibant une telle différence de traitement, les juridictions roumaines seraient tenues d’appliquer aux cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union la décision no 67/2022.

Condition relative au risque d’impunité systémique

Concernant la seconde question, sous d), la Cour répond que les mêmes dispositions de droit de l’Union doivent être interprétées en ce sens que les juridictions roumaines doivent laisser inappliqué le standard national de protection, malgré l’absence, dans leur droit national, de critères leur permettant de déterminer si l’application de ce standard national de protection comporte un risque systémique d’impunité des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union dès lors qu’il découle, de manière expresse et prévisible, de l’arrêt Lin que ledit standard national de protection comporte un tel risque systémique.

Premièrement, la Cour note que, à la différence de la situation examinée dans l’arrêt M.A. S. et M.B. (6), l’appréciation du point de savoir si l’application de la décision no 67/2022 comporte un risque systémique d’impunité pour les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union ne conduit pas à une incertitude dans l’ordre juridique national, susceptible de méconnaître le standard national de protection relatif à l’exigence de précision de la loi pénale applicable.

Deuxièmement, en constatant l’existence d’un tel risque systémique d’impunité, la Cour n’a pas méconnu les garanties découlant du principe de sécurité juridique. En effet, dès la publication de la décision no 67/2022, un tel risque systémique d’impunité était prévisible, étant donné que les auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union étaient en mesure de prévoir l’incompatibilité de cette décision avec les exigences découlant du droit de l’Union.

Application de l’arrêt Lin à des faits définitivement prescrits en vertu du standard national de protection

Par sa seconde question, sous b), la juridiction de renvoi demande, en substance, si les juridictions roumaines doivent laisser inappliquée la décision no 67/2022 lorsqu’elles ont à connaître de poursuites pénales pour lesquelles le délai de prescription, s’il était calculé en tenant compte de cette décision, devrait être considéré comme ayant expiré avant la date de prononcé de l’arrêt Lin.

– Sur l’application de l’arrêt Lin à une affaire dans laquelle une décision juridictionnelle a définitivement constaté l’expiration du délai de prescription de la responsabilité pénale

La Cour précise, d’une part, que le droit de l’Union n’impose pas la remise en cause d’une décision juridictionnelle revêtue de l’autorité de la chose jugée par laquelle l’extinction de la responsabilité pénale a été constatée, sur le fondement d’un calcul du délai de prescription à la lumière de la décision no 67/2022, sauf si le droit roumain prévoyait la possibilité de revenir sur cette décision afin de rendre la situation compatible avec ce droit. Une telle conclusion vaut indépendamment du point de savoir si la décision juridictionnelle constatant, de manière définitive, l’expiration du délai de prescription a été rendue antérieurement ou postérieurement au prononcé de l’arrêt Lin.

D’autre part, la Cour souligne qu’une décision juridictionnelle ne saurait être considérée comme étant définitive lorsqu’elle peut faire l’objet d’une voie de recours ordinaire, qui fait partie du cours normal d’un procès. Il est à cet égard sans pertinence qu’un recours qui peut être introduit dans un délai déterminé par la loi et sans devoir justifier de circonstances exceptionnelles, comme c’est le cas du pourvoi en cassation en droit roumain, soit considéré, en droit national, comme étant une voie de recours extraordinaire. Ainsi, tant que le délai pour introduire un tel recours n’a pas expiré ou qu’il n’a pas été statué sur celui-ci, cette décision de justice ne peut être considérée comme étant définitive.

– Sur l’application de l’arrêt Lin à des poursuites pénales pour lesquelles l’expiration du délai de prescription n’a pas été constatée par une décision juridictionnelle définitive

La Cour précise que l’article 49, paragraphe 1, de la Charte s’oppose à ce que, après l’expiration du délai de prescription de la responsabilité pénale de l’auteur d’une infraction, sa responsabilité puisse à nouveau être engagée en raison de l’entrée en vigueur d’une nouvelle disposition allongeant ce délai. En effet, un tel allongement faisant renaître une responsabilité pénale définitivement éteinte serait contraire à cet article. Cette interprétation respecte le seuil de protection minimale établi à l’article 7 de la CEDH. En revanche, un rétablissement de la responsabilité pénale après l’expiration du délai de prescription est incompatible avec les principes fondamentaux de légalité et de prévisibilité consacrés par cet article. Il s’ensuit que, sous peine de méconnaître ce principe, l’article 325 TFUE ou l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF ne peuvent faire obstacle à ce que le délai de prescription de la responsabilité pénale des auteurs de fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union soit considéré comme ayant expiré, sur le fondement de la décision no 67/2022, que si ces dispositions du droit de l’Union constituent une base juridique suffisamment claire et prévisible pour faire obstacle à l’expiration d’un tel délai de prescription.

S’agissant de la date d’entrée en vigueur des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, ces articles ont intégré le droit roumain, respectivement, le 1er décembre 2009 et le 1er janvier 2008 au plus tard. Or, aucun délai de prescription se rapportant à de telles fraudes n’était arrivé à expiration à ces dates, même en appliquant un tel standard national de protection au calcul de ce délai. De plus, au vu du contenu de l’article 280 CE, le droit de l’Union s’opposait à une application à des cas de fraude grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union d’un standard national, tel que celui qui a été consacré dans la décision no 67/2022, dès l’adhésion de la Roumanie à l’Union.

S’agissant de la clarté et de la prévisibilité des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, la Cour indique, d’une part, qu’à compter du prononcé de l’arrêt Lin, il était prévisible que ces dispositions imposent aux juridictions roumaines d’écarter l’application de la décision no 67/2022. D’autre part, à l’égard de la période antérieure à ce prononcé, l’interprétation précisée par la Cour dans l’arrêt Lin était prévisible dès avant l’adhésion de la Roumanie à l’Union.

Par ailleurs, la Cour ajoute que le statut particulier reconnu, dans l’arrêt M.A. S. et M.B., au standard national de protection relatif au principe de légalité des délits et des peines à l’égard des exigences de précision, de prévisibilité et de non-rétroactivité de la loi pénale n’est pas transposable au standard national de protection. Ainsi, cet arrêt n’autorise pas les juridictions des États membres à appliquer n’importe quel standard national de protection, relatif au mode de calcul du délai de prescription de la responsabilité pénale, indépendamment de l’étendue de l’éventuel risque systémique d’impunité des fraudes graves portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union.

S’agissant du principe de sécurité juridique, la Cour souligne que l’élaboration d’un consensus jurisprudentiel sur la manière dont des lois successives concernant la prescription doivent être appliquées est un processus qui peut s’inscrire dans la durée. Dès lors, ce principe ne s’oppose pas à l’existence d’une incertitude jurisprudentielle, pour autant que le droit applicable permette de la résorber. Dans ce cadre, la procédure du renvoi préjudiciel, telle que prévue à l’article 267 TFUE, aurait permis aux juridictions roumaines d’éviter une telle incertitude si celles-ci avaient usé de leur faculté ou déféré à leur obligation d’interroger la Cour sur la portée exacte des exigences découlant de l’article 325, paragraphe 1, TFUE et de l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’ils avaient été interprétés dans l’arrêt Lin. Or, en adoptant ses décisions nos 37/2024 et 16/2024 (7) sans saisir, au préalable, la Cour, la HCCJ a non seulement méconnu les obligations qui s’imposent à elle au titre de l’article 267 TFUE, mais elle a également participé à l’instauration d’une situation dépourvue de sécurité juridique en exigeant, en violation du droit de l’Union, des autres juridictions roumaines qu’elles adoptent une interprétation de leur droit national manifestement incompatible avec les exigences découlant de l’arrêt Lin.

Par conséquent, la Cour conclut que l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, tels qu’interprétés dans l’arrêt Lin, satisfont aux exigences de l’article 49, paragraphe 1, de la Charte, lesquelles sont, à tout le moins, équivalentes aux garanties découlant de l’article 7 de la CEDH.


i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.


1 Cette disposition impose aux États membres de lutter contre la fraude et toute autre activité illégale portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union européenne par des mesures dissuasives et effectives. En ce qui concerne les sanctions applicables, les États membres doivent veiller, en vertu de cette disposition, à ce que les cas de fraude grave ou d’autre activité illégale grave portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union soient passibles de sanctions pénales revêtant un caractère effectif et dissuasif.


2 Convention établie sur la base de l’article K.3 du traité sur l’Union européenne, relative à la protection des intérêts financiers des Communautés européennes, signée à Bruxelles le 26 juillet 1995, et annexée à l’acte du Conseil du 26 juillet 1995 (JO 1995, C 316, p. 48, ci-après la « convention PIF »).


3 Arrêt du 24 juillet 2023, Lin (C‑107/23 PPU, ci-après l’« arrêt Lin », EU:C:2023:606).


4 Décision no 67/2022 du 25 octobre 2022, publiée le 28 novembre 2022. Dans cette décision, la HCCJ a précisé que, en droit roumain, les règles relatives à l’interruption du délai de prescription de la responsabilité pénale relèvent du droit pénal matériel et que, par conséquent, elles sont soumises au principe de non-rétroactivité de la loi pénale, sans préjudice du principe de l’application rétroactive de la loi pénale plus favorable (principe de la lex mitior).


5 En l’occurrence, l’article 325, paragraphe 1, TFUE et l’article 2, paragraphe 1, de la convention PIF, lus en combinaison avec l’article 49, l’article 52, paragraphe 3, et l’article 53 de la Charte.


6 Arrêt du 5 décembre 2017, M.A.S. et M.B. (C‑42/17, ci-après l’arrêt « M.A.S. et M.B. », EU:C:2017:936).


7 Décisions no 37/2024, du 17 juin 2024, et no 16/2024, du 16 septembre 2024, de la HCCJ.

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