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AccueilDroit européen62025TJ0121
Jurisprudence CJUE62025TJ0121

Arrêt du Tribunal (troisième chambre élargie) du 17 juin 2026.#Asma Gharbi contre Commission européenne.#Fonction publique – Agents contractuels – Rémunération – Refus d’octroi d’une aide sociale – Agents de la Commission affectés au Luxembourg – Fondement juridique du recours – Décision implicite de rejet – Obligation de motivation – Absence totale de motivation – Régularisation après l’introduction du recours – Compétence liée – Responsabilité.#Affaire T-121/25.

CELEX62025TJ0121
TypeJurisprudence CJUE
Datemercredi 17 juin 2026

Résumé IA

Cet arrêt du Tribunal de l'Union européenne concerne un recours formé par une agente contractuelle de la Commission européenne, affectée au Luxembourg, contre le refus de lui octroyer une aide sociale. La décision de refus, initialement implicite et dépourvue de toute motivation, a été régularisée après l'introduction du recours. Le Tribunal examine la légalité de ce refus au regard de l'obligation de motivation et de la compétence liée de l'administration, ainsi que la question de la responsabilité de la Commission.

Texte intégral

ARRÊT DU TRIBUNAL (troisième chambre, siégeant avec cinq juges)

17 juin 2026 (*)

« Fonction publique – Agents contractuels – Rémunération – Refus d’octroi d’une aide sociale – Agents de la Commission affectés au Luxembourg – Fondement juridique du recours – Décision implicite de rejet – Obligation de motivation – Absence totale de motivation – Régularisation après l’introduction du recours – Compétence liée – Responsabilité »

Dans l’affaire T‑121/25,

Asma Gharbi, demeurant à Steinfort (Luxembourg), représentée par Mes L. Levi et S. Rodrigues, avocats,

partie requérante,

contre

Commission européenne, représentée par Mme O. Dani et M. L. Hohenecker, en qualité d’agents,

partie défenderesse,

LE TRIBUNAL (troisième chambre, siégeant avec cinq juges),

composé de Mmes K. Kowalik‑Bańczyk, présidente, I. Reine, MM. R. da Silva Passos, H. Cassagnabère (rapporteur) et Mme T. Pavelin, juges,

greffier : M. V. Di Bucci,

vu la phase écrite de la procédure, notamment les questions du Tribunal à la requérante et à la Commission et les réponses de ces dernières, déposées au greffe du Tribunal, respectivement, le 13 et le 11 novembre 2025,

vu l’absence de demande de fixation d’une audience présentée par les parties dans le délai de trois semaines à compter de la signification de la clôture de la phase écrite de la procédure et ayant décidé, en application de l’article 106, paragraphe 3, du règlement de procédure du Tribunal, de statuer sans phase orale de la procédure,

rend le présent

Arrêt

1 Par son recours fondé sur l’article 270 TFUE, la requérante, Mme Asma Gharbi, demande, d’une part, l’annulation de son bulletin de rémunération du mois de mai 2024 (ci-après le « bulletin de rémunération ») en ce qu’il reflète la décision de la Commission européenne de ne pas lui verser l’aide sociale prévue pour les agents affectés au Luxembourg dont le traitement net calculé conformément au statut des fonctionnaires de l’Union européenne (ci-après le « statut ») ou au régime applicable aux autres agents de l’Union européenne (ci-après le « RAA ») est inférieur à ce que percevrait un salarié qualifié bénéficiant du minimum salarial au Luxembourg et, d’autre part, la condamnation de la Commission au versement d’un euro symbolique au titre du préjudice moral qu’elle estime avoir subi.

Antécédents du litige et faits postérieurs à l’introduction du recours

2 La requérante est entrée au service de l’Office « Infrastructures et logistique » à Luxembourg (OIL) le 16 avril 2024 en qualité d’agente contractuelle à temps partiel (80 %) et a été classée dans le groupe de fonctions II, grade 5, échelon 1.

3 Sur son premier bulletin de rémunération, communiqué le 5 mai 2024, la requérante a constaté qu’elle ne percevait pas l’aide sociale mensuelle prévue par la décision C(2015) 4907 final de la Commission, du 22 juillet 2015, relative au versement d’une aide sociale à certains agents de la Commission affectés au Luxembourg (ci-après la « décision de 2015 ») au profit des agents dont le traitement net est inférieur à celui perçu par un salarié qualifié bénéficiant du minimum salarial au Luxembourg (ci-après l’« aide sociale »).

4 Comme l’indique le considérant 4 de la décision de 2015, la mesure prévue par cette décision est prise à la suite d’un exercice de comparaison, auquel est tenue la Commission, entre la situation personnelle de chaque agent affecté au Luxembourg et une situation hypothétique dans laquelle ce même agent serait employé sous l’empire du droit luxembourgeois et recevrait le salaire social minimum prévu pour un ouvrier qualifié. Cette comparaison doit notamment prendre en compte les divers prélèvements et allocations prévus dans les deux cas de figure.

5 Conformément à l’article 1er de la décision de 2015, le directeur général en charge des ressources humaines a établi une liste exhaustive des éléments à prendre en compte pour le calcul du traitement net perçu par chaque agent et du minimum social correspondant au Luxembourg, dans une annexe à la décision du directeur général des ressources humaines et de la sécurité adoptée le 22 février 2017 précisant les éléments à prendre en compte pour servir au calcul du montant de référence pour chaque agent et du minimum social correspondant au Luxembourg aux fins de la comparaison prévue par la décision de 2015 (ci‑après la « décision de 2017 »).

6 Au 1er janvier 2024, le minimum social luxembourgeois perçu par un travailleur qualifié âgé de plus de 18 ans s’élevait à 3 085,11 euros bruts par mois pour un travail à temps plein (soit 40 heures par semaine). Le bulletin de rémunération en cause mentionne, quant à lui, un « salaire de référence » de 2 749,58 euros.

7 Considérant qu’elle aurait dû bénéficier de l’aide sociale, la requérante a, le 10 juillet 2024, introduit une réclamation sur le fondement de l’article 90, paragraphe 2, du statut, aux fins de l’annulation du bulletin de rémunération.

8 Aucune réponse explicite n’étant intervenue dans le délai de quatre mois ayant suivi l’introduction de la réclamation de la requérante, une décision implicite de rejet est née le 10 novembre 2024 (ci-après la « décision implicite de rejet »).

9 Malgré de nombreux échanges avec la Commission dans le cadre desquels la requérante sollicitait une réponse explicite de cette institution, une décision explicite confirmant le rejet de sa réclamation (ci-après la « décision explicite ») n’a été adoptée que le 19 février 2025, soit le jour de l’introduction du présent recours, et ne lui a été notifiée que le lendemain.

Conclusions des parties

10 La requérante conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :

– annuler le bulletin de rémunération et, en tant que de besoin, la décision implicite de rejet ;

– condamner la Commission au versement d’un euro symbolique au titre du préjudice moral qu’elle estime avoir subi ;

– condamner la Commission aux dépens.

11 La Commission conclut à ce qu’il plaise au Tribunal :

– rejeter le recours ;

– condamner la requérante aux dépens.

En droit

Sur le fondement juridique du recours

12 Sur la première page de la requête figure l’indication selon laquelle cette dernière est introduite « [s]ur pied des articles 263, 268 et 340 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ».

13 Dans le corps de la requête, la requérante fait expressément référence, à plusieurs reprises, aux articles 90 et 91 du statut, lesquels mettent en œuvre l’article 270 TFUE (voir arrêt du 10 septembre 2015, Réexamen Missir Mamachi di Lusignano/Commission, C‑417/14 RX‑II, EU:C:2015:588, point 30 et jurisprudence citée). Elle a, en outre, suivi les procédures prévues auxdits articles, en ce qui concerne tant l’introduction d’une réclamation préalable que le respect des différents délais impartis.

14 Interrogée sur le fondement juridique de son recours par le biais d’une mesure d’organisation de la procédure du 29 octobre 2025, la requérante confirme que ce dernier doit être regardé comme ayant été introduit sur le fondement de l’article 270 TFUE. C’est d’ailleurs sur le fondement de cet article que la Commission a traité le recours « en raison du contenu matériel de la requête ».

15 Par suite, le présent recours doit être regardé comme ayant été présenté sur le fondement de l’article 270 TFUE.

Sur les conclusions à fin d’annulation

Sur l’objet du litige en tant qu’il se rapporte aux conclusions à fin d’annulation

16 La requérante dirige son recours tant contre son bulletin de rémunération que contre la décision implicite de rejet.

17 Selon une jurisprudence constante, la réclamation administrative, telle que visée à l’article 90, paragraphe 2, du statut, et son rejet, explicite ou implicite, font partie intégrante d’une procédure complexe et ne constituent qu’une condition préalable à la saisine du juge. Dans ces conditions, un recours, même formellement dirigé contre le rejet de la réclamation, a pour effet de saisir le juge de l’acte faisant grief contre lequel la réclamation a été présentée, sauf dans l’hypothèse où le rejet de la réclamation a une portée différente de celle de l’acte contre lequel cette réclamation a été formée (voir arrêt du 8 juillet 2020, WH/EUIPO, T‑138/19, non publié, EU:T:2020:316, point 33 et jurisprudence citée).

18 En l’espèce, la décision implicite de rejet a confirmé le bulletin de rémunération contesté par la requérante. Les conclusions en annulation de la requérante dirigées contre la décision implicite de rejet sont donc dépourvues de contenu autonome et, ainsi, doivent être considérées comme formellement dirigées contre le bulletin de rémunération.

Sur le moyen, relevé d’office, tiré de la méconnaissance de l’obligation de motivation

19 Ainsi qu’il a été indiqué au point 9 ci-dessus, la requérante a introduit le présent recours contre le bulletin de rémunération par une requête déposée au greffe du Tribunal le 19 février 2025.

20 C’est également le 19 février 2025 que la Commission a adopté la décision explicite indiquant, pour la première fois, les raisons pour lesquelles le bulletin de rémunération ne prévoyait pas le versement de l’aide sociale. Cette décision n’a, toutefois, été notifiée à la requérante que le lendemain.

21 Il est de jurisprudence constante qu’un défaut ou une insuffisance de motivation relève de la violation des formes substantielles et constitue un moyen d’ordre public devant être relevé d’office par le juge de l’Union européenne (voir, en ce sens, arrêt du 13 octobre 2021, Simpson/Conseil, T‑646/16 P RENV‑RX, non publié, EU:T:2021:692, point 46 et jurisprudence citée).

22 L’obligation de motivation est un principe fondamental du droit de l’Union, prescrit par l’article 296 TFUE et prévu à l’article 41, paragraphe 2, sous c), de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. S’agissant, plus spécifiquement, des fonctionnaires, l’obligation de motivation est consacrée à l’article 25, deuxième alinéa, du statut et, pour ce qui est des décisions prises à la suite d’une réclamation, à l’article 90, paragraphe 2, deuxième alinéa, dudit statut.

23 Il doit être rappelé que l’obligation de motivation a pour objet, d’une part, de fournir à l’intéressé une indication suffisante pour apprécier le bien-fondé de la décision et l’opportunité d’introduire un recours juridictionnel tendant à en contester la légalité et, d’autre part, de permettre au juge de l’Union d’exercer son contrôle (voir, en ce sens, arrêt du 11 juillet 2002, Mavromichalis/Commission, T‑263/01, EU:T:2002:194, point 18 et jurisprudence citée). Dans ces conditions, la motivation d’une décision d’une institution, d’un organe ou d’un organisme de l’Union revêt une importance toute particulière, en tant qu’elle constitue l’une des conditions de l’effectivité du contrôle juridictionnel garanti par l’article 47 de la charte des droits fondamentaux (voir, en ce sens, arrêt du 16 février 2023, Commission/Italie et Espagne, C‑635/20 P, EU:C:2023:98, point 95 et jurisprudence citée).

24 La motivation exigée par l’article 296 TFUE doit être adaptée à la nature de l’acte en cause et au contexte dans lequel il a été adopté. L’exigence de motivation doit être appréciée en fonction des circonstances concrètes de l’espèce, notamment du contenu de l’acte, de la nature des motifs invoqués et de l’intérêt que le destinataire peut avoir à recevoir des explications (voir arrêt du 13 mars 2025, PKK/Conseil, C‑72/23 P, EU:C:2025:182, point 142 et jurisprudence citée).

25 S’il est vrai que l’autorité investie du pouvoir de nomination n’est pas, en général, tenue de répondre à une réclamation, il en va différemment lorsque la décision qui en fait l’objet n’est pas motivée. La motivation doit intervenir, au plus tard, lors du rejet de la réclamation (voir, en ce sens, arrêt du 11 juillet 2002, Mavromichalis/Commission, T‑263/01, EU:T:2002:194, point 19 et jurisprudence citée).

26 Une absence totale de motivation avant l’introduction d’un recours ne peut être couverte par des explications fournies par l’autorité investie du pouvoir de nomination postérieurement à l’introduction du recours (voir, en ce sens, arrêts du 23 septembre 2004, Hectors/Parlement, C‑150/03 P, EU:C:2004:555, point 50 et jurisprudence citée, et du 28 février 2008, Neirinck/Commission, C‑17/07 P, EU:C:2008:134, point 50 et jurisprudence citée), au risque de brouiller la répartition des compétences entre l’administration et le juge de l’Union, d’affaiblir le contrôle de légalité et de compromettre l’exercice du droit de recours (arrêt du 11 juin 2020, Commission/Di Bernardo, C‑114/19 P, EU:C:2020:457, point 58). En effet, à ce stade, de telles explications ne rempliraient plus leur double fonction, rappelée au point 23 ci-dessus.

27 De surcroît, la possibilité de suppléer à l’absence totale de motivation après l’introduction d’un recours porterait atteinte aux droits de la défense, puisque la partie requérante serait privée de la possibilité de présenter ses moyens à l’encontre de la motivation dès lors qu’elle ne prendrait connaissance de cette dernière qu’après l’introduction de la requête. Le principe d’égalité des parties devant le juge de l’Union s’en trouverait ainsi affecté (voir, en ce sens, arrêt du 8 octobre 2008, Barbin/Parlement, F‑81/07, EU:F:2008:125, point 28 et jurisprudence citée, et ordonnance du 8 mars 2012, Marcuccio/Commission, T‑126/11 P, EU:T:2012:115, point 47 et jurisprudence citée).

28 Il convient d’ajouter que, dans le cas d’un rejet implicite, et donc non motivé, d’une réclamation introduite à l’encontre d’une décision dépourvue de motivation, c’est le comportement de l’administration qui contribue de façon déterminante à la genèse du litige dans la mesure où l’intéressé se voit contraint, en l’absence de réaction à sa réclamation dans les délais prévus à l’article 90, paragraphe 2, du statut, de saisir le Tribunal afin d’obtenir une motivation en bonne et due forme de la décision adoptée à son égard. Cela est d’autant plus regrettable que le respect par l’administration de son obligation de motivation durant la phase précontentieuse a pour objet de permettre à l’intéressé de comprendre la portée de la décision prise à son égard et, le cas échéant, est susceptible de le convaincre du bien-fondé de celle-ci, évitant ainsi un contentieux juridictionnel (voir, en ce sens, arrêts du 15 septembre 2005, Casini/Commission, T‑132/03, EU:T:2005:324, point 34, et du 26 octobre 2017, Paraskevaidis/Cedefop, T‑601/16, EU:T:2017:757, point 42).

29 En l’espèce, le bulletin de rémunération est, par nature, dépourvu de toute motivation. En outre, il est constant que la Commission a omis de notifier sa réponse à la réclamation de la requérante dans le délai statutaire, ce qui équivaut à une décision implicite de rejet.

30 Il ressort, en outre, des pièces du dossier soumis au Tribunal que, dans de nombreux échanges de courriels entre la requérante et la Commission, cette dernière affirmait que, « [p]our des raisons exceptionnelles, l’[autorité habilitée à conclure les contrats d’engagement] n’[avait] pas été en mesure de répondre à la réclamation », mais que, « [c]omme [ils s’y étaient] engagés, [la requérante] recevr[ait] une réponse avant le 19 février », c’est-à-dire le pénultième jour du délai dont disposait la requérante pour introduire un recours devant le Tribunal. Or, force est de constater qu’en dépit de cet engagement, la Commission n’a adopté une telle décision que le 19 février 2025 à 23 h 10.

31 Il est évident que l’adoption de la décision explicite à une heure aussi tardive le 19 février 2025, alors même que le délai de recours expirait le lendemain et que la Commission s’était expressément engagée à envoyer une réponse avant cette date, a contraint la requérante, en l’absence de toute explication de l’administration, à introduire son recours devant le Tribunal contre le bulletin de rémunération et la décision implicite, qui étaient l’un comme l’autre dépourvus de toute motivation.

32 Au demeurant, il importe de rappeler que, si l’autorité habilitée à conclure les contrats d’engagement est autorisée à adopter une décision motivée en réponse à la réclamation au cours du délai de trois mois prescrit à l’article 91, paragraphe 3, du statut, cette possibilité n’est offerte qu’aussi longtemps que la partie requérante n’a pas formé de recours (voir, en ce sens, arrêts du 11 juillet 2002, Mavromichalis/Commission, T‑263/01, EU:T:2002:194, point 27, et du 12 février 1992, Volger/Parlement, T‑52/90, EU:T:1992:12, point 40).

33 L’attitude de la Commission est d’autant plus regrettable qu’il suffisait, en l’occurrence, qu’elle communique à l’intéressée une simple capture d’écran des simulations effectuées à l’aide des outils informatiques dont elle disposait pour que cette dernière puisse, d’une part, s’assurer que l’exercice de comparaison mentionné au point 4 ci-dessus avait bien été effectué et, d’autre part, connaître et comprendre les montants de référence retenus pour cet exercice.

34 En ce sens, en s’acquittant, dans le cadre d’une réponse explicite à la réclamation, de l’une de ses obligations les plus élémentaires à l’égard de son agente contractuelle nouvellement embauchée, la Commission aurait également eu l’occasion de vérifier, à un stade précontentieux, la conformité de sa décision avec le droit de l’Union.

35 Il résulte de ce qui précède que la Commission a violé l’obligation de motivation qui s’imposait à elle, de sorte que le bulletin de rémunération encourt, de plein droit, l’annulation.

36 Cela étant, il convient de rappeler qu’il a été jugé que la partie requérante ne maintenait pas un intérêt à voir la décision attaquée annulée lorsque, du fait de sa compétence liée, l’administration aurait été conduite à adopter une nouvelle décision identique quant au fond à la décision attaquée si cette dernière avait été annulée (voir, en ce sens, arrêts du 6 juillet 1983, Geist/Commission, 117/81, EU:C:1983:191, point 7 ; du 18 décembre 1992, Díaz García/Parlement, T‑43/90, EU:T:1992:120, point 54, et du 20 septembre 2000, Orthmann/Commission, T‑261/97, EU:T:2000:212, point 33).

37 Toutefois, il apparaît que les vices en cause dans les précédents mentionnés au point 36 ci-dessus n’étaient pas de nature à avoir des conséquences sur le recours porté devant le Tribunal, dès lors qu’ils ne privaient pas la partie requérante de la possibilité de comprendre le critère auquel elle n’avait pas satisfait et, par conséquent, la décision prise à son égard.

38 Il convient, dans ces conditions, de s’interroger sur la situation de compétence liée de la Commission pour adopter la décision attaquée et les conséquences à en tirer sur le sort du présent recours.

39 L’aide sociale a été instituée par la décision de 2015 et, comme cela a été rappelé au point 5 ci-dessus, les modalités de calcul des rémunérations à comparer ont été fixées par la décision de 2017, qui ne trouve à s’appliquer qu’aux agents de la Commission.

40 Les décisions de 2015 et de 2017 prévoient que l’administration doit prendre en considération la situation personnelle et familiale de l’agent et énumèrent, précisément, dans l’annexe à la décision de 2017, chacun des éléments devant être pris en compte pour le calcul du montant de référence pour chaque agent et du minimum social correspondant au Luxembourg.

41 Ainsi, compte tenu du caractère exhaustif de la liste mentionnée au point 40 ci-dessus, il y a lieu de considérer que la Commission ne disposait pas, en l’espèce, d’un pouvoir discrétionnaire, mais se trouvait dans une situation de compétence liée, puisqu’elle était tenue d’octroyer l’aide sociale dès lors que le traitement net d’un agent à temps plein était inférieur à la rémunération d’un salarié qualifié placé au niveau du minimum social au Luxembourg, et de ne pas l’octroyer dans le cas contraire.

42 Il n’en demeure pas moins que la présente affaire a pour particularité la multiplicité des données chiffrées devant être tantôt ajoutées, tantôt soustraites aux rémunérations à comparer dans le cadre de l’exercice de comparaison mentionné au point 4 ci-dessus, ce qui ne permettait pas à la requérante de procéder elle-même, avec une certitude suffisante, au calcul nécessaire pour comprendre et vérifier son inéligibilité au droit à l’aide sociale. En effet, ne sauraient être méconnues les difficultés qu’un agent, a fortiori lorsqu’il prend ses fonctions à l’instar de la requérante, peut rencontrer à la réception de son premier bulletin de rémunération pour calculer avec exactitude non seulement le traitement net à temps plein qu’il est en droit de percevoir, mais aussi la rémunération, purement hypothétique, qu’il aurait perçue s’il avait été employé sous l’empire du droit luxembourgeois.

43 Cela est d’autant plus vrai que, pour la détermination des deux rémunérations devant faire l’objet de l’exercice de comparaison mentionné au point 4 ci-dessus, la décision de 2017 ne se limite pas à retenir les rémunérations brutes, mais prévoit la prise en compte de multiples prélèvements fiscaux, cotisations sociales (maladie, vieillesse, dépendance) et allocations (familiales, spéciales supplémentaires, rentrée scolaire, etc.) applicables tant à la Commission qu’au Luxembourg.

44 Certes, un fonctionnaire qui bénéficie, ou estime devoir bénéficier, d’un avantage financier est tenu à un certain effort de réflexion et de contrôle à l’égard du versement dont il bénéficie ou entend bénéficier (voir, en ce sens, arrêt du 24 mai 2023, AL/Commission, T‑714/21, non publié, EU:T:2023:282, point 71 et jurisprudence citée).

45 Force est toutefois de constater qu’en l’espèce, c’est précisément ce que la requérante a vainement entrepris par le biais de sa réclamation sur le fondement de l’article 90, paragraphe 2, du statut. La motivation de la réponse à cette réclamation était, dans ces conditions, indispensable pour lui permettre de comprendre les raisons pour lesquelles elle avait été regardée comme n’étant pas éligible à l’aide sociale.

46 Ainsi, il y a lieu de relever que, en l’absence totale de motivation, la requérante n’a pas été mise en mesure de s’assurer, d’abord de ce que l’administration avait effectivement procédé à l’exercice de comparaison mentionné au point 4 ci-dessus, ensuite, que les calculs que celui-ci comportait étaient corrects et, enfin, de la légalité des décisions de 2015 et de 2017, dont elle aurait pu exciper de l’illégalité.

47 Il importe, à cet égard, de rappeler, d’une part, que l’agent est seulement recevable à contester le bulletin de rémunération qui reflète, pour la première fois, la prise de position de l’administration au sujet de l’allocation litigieuse, dans la mesure où les bulletins de rémunération subséquents constituent des actes purement confirmatifs de ladite prise de position et sont insusceptibles de faire l’objet d’un recours en annulation (voir, en ce sens, arrêt du 7 février 2019, Arango Jaramillo e.a./BEI, T‑487/16, non publié, EU:T:2019:66, points 38 à 41 et jurisprudence citée), et, d’autre part, que, en l’état actuel de la jurisprudence, il n’était pas certain que la requérante aurait pu faire valoir, pour la première fois, de nouveaux arguments au stade de sa réplique, ce qui, en tout état de cause, n’aurait pas été satisfaisant au regard des principes rappelés aux points 26 et 28 ci-dessus.

48 Dans ces conditions, et compte tenu du fait que l’exercice de comparaison était, ainsi qu’il a été relevé au point 42 ci-dessus, d’une complexité telle qu’il n’était pas permis à la requérante de comprendre la décision prise à son égard, le vice tiré de l’absence totale de motivation est susceptible d’avoir eu, dans les circonstances particulières de la présente espèce, des conséquences sur l’exercice du droit à un recours effectif.

49 En effet, si la requérante avait obtenu en temps utile une motivation quant au non-versement de l’aide sociale, elle aurait été mise en mesure non seulement de comprendre la décision de ne pas lui verser l’aide sociale, mais aussi d’apprécier tant l’opportunité d’introduire un recours juridictionnel – qui plus est à l’encontre de son nouvel employeur – que la pertinence des moyens, y compris des exceptions d’illégalité, pouvant être soulevés à l’appui de ce dernier.

50 Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu d’annuler la décision attaquée, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens du recours.

Sur les conclusions indemnitaires

51 La requérante demande au Tribunal de condamner la Commission à lui verser la somme d’un euro symbolique au titre du préjudice moral qu’elle estime avoir subi.

52 À cet égard, selon une jurisprudence constante, l’annulation d’un acte entaché d’illégalité peut constituer en elle-même la réparation adéquate et, en principe, suffisante de tout préjudice moral que cet acte peut avoir causé, à moins que la partie requérante ne démontre avoir subi un préjudice moral insusceptible d’être intégralement réparé par cette annulation (voir, en ce sens, ordonnance du 3 septembre 2019, FV/Conseil, C‑188/19 P, non publiée, EU:C:2019:690, point 26, et arrêt du 28 avril 2021, Correia/CESE, T‑843/19, EU:T:2021:221, point 86).

53 En l’espèce, il suffit de constater que la requérante ne démontre pas que le préjudice moral allégué ne serait pas susceptible d’être intégralement réparé par l’annulation de la décision attaquée.

54 Dans ces conditions, le Tribunal estime que l’annulation de la décision attaquée doit être considérée comme constituant en elle-même une réparation adéquate et suffisante du préjudice moral allégué.

55 Il résulte de ce qui précède que les conclusions en indemnité doivent être rejetées.

Sur les dépens

56 Aux termes de l’article 134, paragraphe 1, du règlement de procédure du Tribunal, toute partie qui succombe est condamnée aux dépens, s’il est conclu en ce sens. La Commission ayant succombé pour l’essentiel, il y a lieu de la condamner aux dépens, conformément aux conclusions de la requérante.

Par ces motifs,

LE TRIBUNAL (troisième chambre, siégeant avec cinq juges)

déclare et arrête :

1) Le bulletin de rémunération de Mme Asma Gharbi établi pour le mois de mai 2024 est annulé.

2) Le recours est rejeté pour le surplus.

3) La Commission européenne est condamnée aux dépens.

Kowalik-Bańczyk

Reine

da Silva Passos

Cassagnabère

Pavelin

Ainsi prononcé en audience publique à Luxembourg, le 17 juin 2026.

Le greffier

Le président

V. Di Bucci

S. Papasavvas


* Langue de procédure : le français.

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06/08/2026

Jurisprudence CJUE62026TO0267

Ordonnance du président du Tribunal du 4 août 2026.#Christoph Klein contre Commission européenne.#Référé – Clause de sauvegarde – Dispositif médical – Demande de sursis à exécution – Demande de mesures provisoires – Défaut d’urgence.#Affaire T-267/26 R.

04/08/2026

Jurisprudence CJUE62026TO0280(01)

Ordonnance du président du Tribunal du 3 août 2026.#Broadcom Inc. et VMware International Unlimited Company contre Commission européenne.#Référé – Concurrence – Article 18, paragraphe 3, du règlement (CE) no 1/2003 – Demande de renseignements – Demande de sursis à exécution et de mesures provisoires – Non-lieu à statuer partiel – Défaut de fumus boni juris – Mise en balance des intérêts.#Affaire T-280/26 R.

03/08/2026

Jurisprudence CJUE62026TO0017

Jurisprudence CJUE — 62026TO0017

22/07/2026

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