| CELEX | 62025TJ0121_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | mercredi 17 juin 2026 |
Affaire T‑121/25
Asma Gharbi
contre
Commission européenne
Arrêt du Tribunal (troisième chambre, siégeant avec cinq juges) du 17 juin 2026
« Fonction publique – Agents contractuels – Rémunération – Refus d’octroi d’une aide sociale – Agents de la Commission affectés au Luxembourg – Fondement juridique du recours – Décision implicite de rejet – Obligation de motivation – Absence totale de motivation – Régularisation après l’introduction du recours – Compétence liée – Responsabilité »
1. Recours des fonctionnaires – Moyens – Insuffisance de motivation – Constatation d’office
(voir point 21)
2. Fonctionnaires – Décision faisant grief – Obligation de motivation – Absence totale de motivation – Régularisation au cours de la procédure contentieuse – Inadmissibilité
[Art. 296 TFUE ; charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 41, § 2, c) ; statut des fonctionnaires, art. 25, 2e al., et 90, § 2, 2d al.]
(voir points 22-28, 32)
3. Recours des fonctionnaires – Intérêt à agir – Moyen tiré de la violation des formes substantielles – Compétence liée de l’administration
(voir point 36)
4. Fonctionnaires – Rémunération – Aide sociale versée à certains fonctionnaires et agents affectés au Luxembourg – Refus d’octroi – Obligation de motivation – Portée – Bulletin de rémunération faisant apparaître une absence totale de motivation – Inadmissibilité – Annulation
(Statut des fonctionnaires, art. 1er sexies et 25, 2e al.)
(voir points 39-49)
Résumé
Le Tribunal accueille le recours en annulation formé par une agente contractuelle de la Commission européenne contre son bulletin de rémunération. Ce faisant, il rappelle l’obligation qui incombe à l’administration de répondre à une réclamation lorsque la décision qui en fait l’objet est dépourvue de toute motivation.
La requérante est entrée au service de l’Office « Infrastructures et logistique » (OIL) à Luxembourg en avril 2024 en qualité d’agente contractuelle à temps partiel. En consultant son premier bulletin de rémunération, communiqué en mai 2024, elle a constaté qu’elle ne percevait pas l’aide sociale mensuelle prévue par la décision C(2015) 4907 de la Commission (1) au profit des agents dont le traitement net est inférieur à celui perçu par un salarié qualifié bénéficiant du minimum salarial au Luxembourg (ci-après l’« aide sociale »).
Considérant qu’elle aurait dû bénéficier de l’aide sociale, la requérante a, le 10 juillet 2024, introduit une réclamation sur le fondement de l’article 90, paragraphe 2, du statut des fonctionnaires de l’Union européenne (ci-après le « statut »), aux fins de l’annulation de ce bulletin de rémunération. Aucune réponse explicite n’étant intervenue dans le délai de quatre mois ayant suivi l’introduction de la réclamation, une décision implicite de rejet est née le 10 novembre 2024.
Le 19 février 2025, la requérante a formé un recours tendant à l’annulation du bulletin de rémunération concerné et, en tant que de besoin, de la décision implicite de rejet. Le même jour, la Commission a confirmé le rejet de la réclamation en adoptant une décision explicite, qui a été notifiée à la requérante le lendemain.
Appréciation du Tribunal
Le Tribunal commence par constater que ce n’est que le lendemain de l’introduction de son recours que la requérante s’est vu notifier la décision explicite de rejet, ce qui l’a contrainte d’introduire un recours contre un bulletin de rémunération et une décision implicite de rejet dépourvus l’un comme l’autre de toute motivation. La Commission a violé l’obligation de motivation qui s’imposait à elle, de sorte que le bulletin de rémunération encourt, de plein droit, l’annulation.
Cela étant, en vertu de la jurisprudence, la partie requérante ne maintient pas un intérêt à voir la décision attaquée annulée si, pour adopter celle-ci, l’administration disposait d’une compétence liée qui la conduirait à adopter une nouvelle décision, identique, quant au fond, en cas d’annulation.
À cet égard, le Tribunal relève que, pour accorder l’aide sociale instituée par la décision de 2015, la Commission devait procéder à un exercice de comparaison entre la situation personnelle de la requérante et une situation hypothétique où elle aurait été employée sous l’empire du droit luxembourgeois et aurait reçu le salaire social minimum pour un ouvrier qualifié. Dans ce cadre, elle devait prendre en considération chacun des éléments énumérés dans une liste annexée à une décision de 2017 (2).
Compte tenu du caractère exhaustif de cette liste, la Commission ne disposait pas d’un pouvoir discrétionnaire, mais se trouvait dans une situation de compétence liée, puisqu’elle était tenue d’octroyer l’aide sociale dès lors que le traitement net d’un agent à temps plein était inférieur à la rémunération d’un salarié qualifié placé au niveau du minimum social au Luxembourg, et de ne pas l’octroyer dans le cas contraire.
Cependant, le cas d’espèce présente la particularité que la multiplicité des données chiffrées devant être tantôt ajoutées, tantôt soustraites, aux rémunérations à comparer dans le cadre de cet exercice de comparaison ne permettait pas à la requérante de procéder elle-même, avec une certitude suffisante, au calcul nécessaire pour comprendre et vérifier son inéligibilité au droit à l’aide sociale.
Le Tribunal observe à cet égard qu’un fonctionnaire estimant devoir bénéficier d’un avantage financier est certes tenu à un certain effort de réflexion et de contrôle à l’égard du versement dont il bénéficie ou entend bénéficier. Toutefois, en l’occurrence, c’est précisément ce que la requérante a vainement entrepris au moyen de sa réclamation sur le fondement de l’article 90, paragraphe 2, du statut. La motivation de la réponse à cette réclamation était donc indispensable pour lui permettre de comprendre les raisons pour lesquelles elle avait été regardée comme n’étant pas éligible à l’aide sociale. Cela est d’autant plus regrettable que le respect par l’administration de son obligation de motivation durant la phase précontentieuse a pour objet de permettre à l’intéressé de comprendre la portée de la décision prise à son égard et, le cas échéant, est susceptible de le convaincre du bien-fondé de celle-ci, évitant ainsi un contentieux juridictionnel.
Ainsi, en l’absence totale de motivation, la requérante n’a pas été mise en mesure de s’assurer avant l’introduction de son recours, d’abord, de ce que l’administration avait effectivement procédé à l’exercice de comparaison susmentionné, ensuite, de ce que les calculs qu’il comporte étaient corrects, et, enfin, de la légalité des décisions de 2015 et 2017, dont elle aurait pu exciper de l’illégalité.
Le Tribunal en déduit que le vice d’absence totale de motivation est susceptible d’avoir eu, dans les circonstances particulières du cas d’espèce, des conséquences sur l’exercice du droit à un recours effectif. Dès lors, il annule le bulletin de rémunération attaqué.
1 Décision C(2015) 4907 de la Commission, du 22 juillet 2015, relative au versement d’une aide sociale à certains agents de la Commission affectés au Luxembourg (ci-après la « décision de 2015 »).
2 Décision du directeur général des ressources humaines et de la sécurité du 22 février 2017 précisant les éléments à prendre en compte pour servir au calcul du montant de référence pour chaque agent et du minimum social correspondant au Luxembourg aux fins de la comparaison prévue par la décision C (2015) 4907 (ci après la « décision de 2017 »).
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