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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA13-20MA01849

Cour administrative d'appel de Marseille — Décision N° CAA13-20MA01849

mardi 20 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Marseille
SectionCour administrative d'appel de Marseille
N° DossierCAA13-20MA01849
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre-formation à 3
Avocat requérantSELARL PLENOT-SUARES-ORLANDINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles, et Groupama Mediterranée, ont demandé au tribunal administratif de Toulon de condamner solidairement l’Etat et la commune de Sainte-Maxime à leur verser la somme de 12 574 649,73 euros en réparation des dommages subis les 18 septembre et 16 octobre 2009 et la somme de 259 467,35 euros au titre des opérations d’expertise, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande préalable.


Par un jugement n° 1603873 du 23 mai 2019, le tribunal administratif de Toulon a condamné l’Etat à verser aux sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Mediterranée la somme de 5 538 085,45 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 26 décembre 2016, a mis à la charge de l’Etat les frais d’expertise taxés et liquidés à la somme de 112 716,08 euros, et a mis à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros au titre des frais d’instance.






Procédure devant la Cour :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 19 mai 2020, 25 septembre 2020, 26 octobre 2020 et 19 mai 2022, la ministre de la transition écologique et solidaire demande à la Cour :

1°) d’annuler le jugement n° 1603873 du 23 mai 2019 du tribunal administratif de Toulon ;

2°) de rejeter les conclusions d’appel incident des sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée.

Elle soutient que :
- la requête d’appel est recevable ;
- le jugement est entaché d’irrégularité en raison d’une insuffisance de motivation ;
- le tribunal a entaché son jugement d’une erreur de droit et d’une erreur d’appréciation en se bornant à fonder son refus d’engager la responsabilité de la commune de Sainte-Maxime sur des considérations de police générale prévues par l’article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, alors que le maire de la commune de Sainte-Maxime a commis une faute de nature à engager sa responsabilité résultant d’une carence dans l’exercice des pouvoirs de police qu’il tient de l’article L. 541-3 du code de l’environnement ;
- l’évènement pluvieux à l’origine du litige était, de par son ampleur et son intensité, exceptionnel, extérieur, imprévisible et irrésistible, et donc constitutif de force majeure ;
- le jugement est entaché d’une erreur d’appréciation et d’une erreur de droit résultant de ce qu’il a seulement retenu la responsabilité de l’Etat pour défaut de mise en œuvre de ses pouvoirs de police, alors que la réalisation des remblais ayant directement concouru à la réalisation du dommage est imputable à des tiers identifiés ;
- la carence fautive du maire est de nature à engager la responsabilité de la commune et à exonérer l’Etat de sa responsabilité ;
- le jugement litigieux est entaché d’une contradiction de motifs et d’une erreur matérielle concernant le calcul de l’indemnisation mise à la charge de l’Etat, qui, selon les propres constatations du tribunal, ne pouvait excéder 70% du montant total des préjudices réparables, soit une indemnité finale, après exonération des 2/3 des préjudices retenus, de 3 876 659,82 euros et non 5 538 085,45 euros ;
- les frais d’expertise ne pouvaient être mis à la charge de l’Etat dès lors que les circonstances de fait ayant conduit à la réalisation du dommage sont de nature à l’exonérer en tout ou partie de sa responsabilité ; en outre, le tribunal ne pouvait, sans commettre d’erreur d’appréciation et d’erreur de droit, mettre à la charge exclusive et définitive de l’Etat les frais et honoraires d’expertise, alors qu’il ressort de ses propres constatations que les préjudices subis par les requérantes ne trouvaient leur cause qu’à hauteur de 70 % dans l’existence des remblais et que les deux tiers des conséquences dommageables de l’inondation devaient être laissés à la charge des sociétés requérantes ;
- les conclusions d’appel incident devront être rejetées dès lors que c’est à bon droit que les premiers juges ont écarté la demande d’indemnisation présentées pour le compte de la société BVH ; c’est également à bon droit que les premiers juges ont estimé qu’aucune insuffisance du plan de prévention du risque inondation (PPRI) ne pouvait être retenue à l’encontre de l’Etat ; c’est également à bon droit que le tribunal a retenu une faute de la société Brisach comme cause exonératoire de responsabilité ; en revanche, cette faute aurait dû entraîner une exonération totale de responsabilité de l’Etat.

Par des mémoires, enregistrés les 30 septembre 2020 et 28 décembre 2021, les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée, représentées par Me Claisse, concluent :

1°) au rejet de la requête de la ministre de la transition écologique et solidaire ;

2°) à l’annulation du jugement du tribunal administratif de Toulon du 23 mai 2019 en tant, d’une part, qu’il a rejeté comme irrecevables les conclusions tendant à l’indemnisation des sommes versées à la société BVH en réparation de son préjudice, d’autre part, qu’il a jugé que la responsabilité de l’Etat ne pouvait être engagée en raison de l’insuffisance caractérisée du PPRI et que le maire de la commune de Sainte-Maxime n’avait commis aucune faute de nature à engager la responsabilité de la commune, et, enfin, qu’il a laissé à leur charge les deux-tiers des préjudices subis par leur assuré ;

3°) de condamner solidairement l’Etat et la commune de Sainte-Maxime au remboursement des sommes qu’elles ont versées, en leur qualité de co-assureurs, à la société Brisach sur le fondement de sa police d’assurance, soit un montant global de 12 574 649,73 euros majoré des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande de décision préalable qui leur a été adressée le 26 décembre 2016 ;

4°) de condamner solidairement l’Etat et la commune de Sainte-Maxime au remboursement des frais engagés au titre des opérations d’expertise effectuées à leur diligence, soit un montant total de 259 467,35 euros, avec intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande de décision préalable adressée le 26 décembre 2016 ;

5°) de condamner solidairement l’Etat et la commune de Sainte-Maxime aux entiers dépens, en ce compris la totalité des frais engagés au titre des opérations d’expertise ordonnées par le tribunal administratif de Toulon, en application de l’article R. 761-1 du code de justice administrative ;

6°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :
- la requête d’appel est irrecevable en raison de sa tardiveté ;
- les moyens d’appel soulevés par la ministre ne sont pas fondés ;
- c’est à tort que le tribunal a considéré qu’il ne ressortait pas des pièces du dossier qu’elles auraient eu un intérêt leur donnant qualité pour solliciter une indemnisation au titre des dommages subis par la société BVH ;
- c’est encore à tort que le tribunal a écarté la responsabilité de l’Etat au titre d’une insuffisance du PPRI ;
- le maire de la commune de Sainte-Maxime, en s’abstenant de faire usage des pouvoirs de police qu’il détient au titre de l’article L. 2212-2 5° du code général des collectivités territoriales pour faire procéder au déblaiement ou au curage du lit du Préconil ou, à tout le moins, pour enjoindre aux riverains du Préconil de cesser les travaux de remblaiement, a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune ;
- aucune faute ne peut être retenue à l’encontre de la société Brisach ; à supposer qu’une faute de la société Brisach puisse être caractérisée, celle-ci n’a en aucun cas été de nature à concourir à la réalisation des préjudices subis à hauteur des deux-tiers de ces derniers ;
- elles justifient d’un préjudice total indemnisable de 12 574 649,73 euros auquel s’ajoute la somme de 259 467,35 euros au titre des opérations d’expertise effectuées à leur diligence.


Par des mémoires, enregistrés les 2 octobre 2020 et 20 juin 2022, la commune de Sainte-Maxime, représentée par Me Orlandini, conclut au rejet de la requête d’appel de la ministre de la transition écologique ainsi qu’au rejet des conclusions d’appel incident des sociétés intimées, et demande à la Cour de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros, et à la charge des sociétés intimées la somme de 2 000 euros, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :
- la requête d’appel est irrecevable en raison de sa tardiveté ;
- s’agissant de la régularité du jugement, le rejet s’impose au titre de la motivation prétendument insuffisante à écarter la responsabilité de la commune et, d’autre part, la censure est encourue au titre de l’insuffisance de motivation propre au rejet de la force majeure ;
- les moyens soulevés par la ministre et par les sociétés intimées au soutien de leurs conclusions d’appel incident ne sont pas fondés.


Par une lettre du 2 décembre 2022, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l’arrêt de la Cour est susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré de l’irrecevabilité des conclusions présentées par les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée, tendant à l’annulation du jugement du tribunal administratif de Toulon en tant qu’il a rejeté, en raison de leur irrecevabilité, les conclusions par lesquelles elles ont demandé l’indemnisation du préjudice de perte d’exploitation de la société BVH, dès lors que de telles conclusions portent sur un litige distinct de celui résultant de l'appel principal de la ministre de la transition écologique.


Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de l’environnement ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.


Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. A...,
- les conclusions de M. Angéniol, rapporteur public,
- et les observations Me Briere, substituant Me Claisse, représentant les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée et de Me Gadd, substituant Me Orlandini, représentant la commune de Sainte-Maxime.







Considérant ce qui suit :

1. A la suite de précipitations exceptionnellement intenses survenues les 18 septembre et 22 octobre 2009, qui ont entrainé la crue de deux cours d’eau, le Préconil et le Couloubrier, les parcelles sur lesquelles se situe l’usine exploitée par la société Brisach, qui exerce une activité de fabrication et de stockage de cheminées et de poêles sur le territoire de la commune de Sainte-Maxime, ont été inondées. Cette dernière a été indemnisée à hauteur de 23 485 653 euros au titre de sa police d’assurance « multi-garanties » par les sociétés Groupama Sud et Covea Risks, dans le cadre d’un accord transactionnel conclu le 28 avril 2010. A la suite de la remise d’un rapport d’expertise judiciaire diligentée par ordonnance du tribunal administratif de Toulon, les sociétés MMA Iard, MMA Iard Assurances mutuelles et Groupama Méditerranée, venant aux droits des sociétés Groupama Sud et Covea Risks, ont saisi le préfet du Var et la commune de Sainte-Maxime de demandes préalables d’indemnisation du préjudice subi. Elles ont ensuite saisi le tribunal administratif de Toulon d’une demande tendant à la condamnation solidaire de l’Etat et de la commune de Sainte-Maxime à leur verser la somme de 12 574 649,73 euros au titre des préjudices subis et la somme de 259 467,35 euros au titre des opérations d’expertise. Par la présente requête, la ministre de la transition écologique et solidaire relève appel du jugement n° 1603873 du 23 mai 2019 par lequel le tribunal administratif de Toulon a condamné l’Etat à verser aux sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Mediterranée la somme de 5 538 085,45 euros, et a mis à la charge de l’Etat les frais d’expertise taxés et liquidés à la somme de 112 716,08 euros.

Sur la régularité du jugement attaqué :

2. Le jugement attaqué répond de manière circonstanciée à l’ensemble des moyens soulevés par les parties. En particulier, d’une part, il se prononce avec suffisamment de précisions, aux points 5 et 10, sur les raisons pour lesquelles les premiers juges ont considéré que les conditions d’engagement de la responsabilité de la commune de Sainte-Maxime n’étaient pas remplies. D’autre part, le tribunal, qui a jugé au point 12 de sa décision que l’évènement pluvieux, bien qu’exceptionnel par son ampleur, n’était pas irrésistible notamment au regard de l’existence de remblais créés par les propriétaires des terrains longeant le fleuve Préconil en amont de l’usine Brisach, a écarté le moyen tiré de l’exception de force majeure. A le supposer même erroné, le motif sur lequel le tribunal s’est fondé pour écarter ce moyen a trait au bien-fondé du jugement et n’est donc pas susceptible d’en affecter la régularité. Par suite, la ministre de la transition écologique et solidaire n’est pas fondée à soutenir que le jugement attaqué serait entaché d’irrégularité.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

En ce qui concerne la responsabilité de l’Etat au titre d’une carence fautive du préfet dans l’exercice de son pouvoir de police sur le fondement de l’article L. 215-7 du code de l’environnement :

3. D’une part, l’article L. 215-2 du code de l’environnement dispose que : « le lit des cours d’eau non domaniaux appartient aux propriétaires des deux rives (…) » et l’article L. 215-4 du même code pose le principe de l’entretien des cours d’eau non domaniaux par les propriétaires riverains, en précisant que : « (…) L’entretien régulier a pour objet de maintenir le cours d’eau dans son profil d’équilibre, de permettre l’écoulement naturel des eaux et de contribuer à son bon état écologique (…) notamment par enlèvement des embâcles, débris et atterrissements, flottants ou non, par élagage ou recépage de la végétation des rives ». Enfin, l’article L. 215-16 du même code dispose que : « Si le propriétaire ne s’acquitte pas de l’obligation d’entretien régulier qui lui est faite par l’article L. 215-14, la commune, le groupement de communes ou le syndicat compétent, après une mise en demeure restée infructueuse à l’issue d’un délai déterminé dans laquelle sont rappelées les dispositions de l’article L. 435-5, peut y pourvoir d’office à la charge de l’intéressé ».

4. D’autre part, aux termes de l’article L. 215-7 du code de l’environnement : « L’autorité administrative est chargée de la conservation et de la police des cours d’eau non domaniaux. Elle prend toutes dispositions pour assurer le libre cours des eaux (…) ». Et aux termes de l’article L. 215-12 du même code : « Les maires peuvent, sous l'autorité des préfets, prendre toutes les mesures nécessaires pour la police des cours d'eau ».

5. Il résulte des dispositions citées au point 3 que ni l'Etat ni les collectivités territoriales ou leurs groupements n'ont l'obligation d'assurer la protection des propriétés voisines des cours d'eau non domaniaux contre l'action naturelle des eaux, cette protection incombant, en vertu des dispositions de l’article L. 215-14 du code de l’environnement, au propriétaire riverain qui est tenu à un entretien régulier du cours d’eau non domanial qui borde sa propriété, l’article L. 215-16 du même code permettant seulement à la commune, au groupement de communes ou au syndicat compétent de pourvoir d’office à l’obligation d’entretien régulier, à la place du propriétaire qui ne s’en est pas acquitté et à sa charge. Toutefois, en vertu des pouvoirs de police qui lui sont confiés par les dispositions de l'article L. 215-7 du code de l’environnement citées au point 4, il appartient au préfet de prendre toutes dispositions nécessaires au libre cours des eaux, le maire pouvant, sous l’autorité de celui-ci, prendre également les mesures nécessaires pour la police des cours d’eau en application des dispositions de l’article L. 215-12 du même code.

6. Par suite, en cas de dommages causés aux propriétés voisines des cours d’eau non domaniaux du fait de l’action naturelle des eaux, sans préjudice de la responsabilité qu’il peut encourir lorsque ces dommages ont été provoqués ou aggravés par l'existence ou le mauvais état d'entretien d'ouvrages publics lui appartenant, la responsabilité de l’Etat peut être engagée par une faute commise par le préfet dans l'exercice de la mission qui lui incombe, en vertu de l’article L. 215-7 du code de l’environnement, d’exercer la police des cours d’eau non domaniaux et de prendre toutes les dispositions pour y assurer le libre cours des eaux.

7. Pour retenir la responsabilité de l’Etat, le tribunal administratif de Toulon a fait application de ces principes et a constaté, notamment, que selon le rapport d’expertise du 2 novembre 2015, les inondations subies par la société Brisach les 18 septembre et 16 octobre 2009 avaient eu pour origine, d’une part, le fleuve Préconil, dont le débit s’est révélé supérieur à celui pris en compte dans le plan de prévention du risque inondation (PPRI) en raison d’une précipitation particulièrement intense sur des sols saturés, et, d’autre part, le resserrement du lit du Préconil par des remblais réalisés sur des propriétés privées en amont des installations sinistrées. Il a estimé que la cause du dommage était due à 70 % à l’existence des remblais et à 30 % aux précipitations exceptionnelles. Puis, le tribunal administratif a constaté qu’à la date du phénomène pluvieux, l’Etat avait connaissance de l’édification irrégulière de remblais sur les parcelles mises en cause par l’expert, de sorte que la carence de ses services à mettre en œuvre le pourvoir de police spéciale prévu par les dispositions précitées de l’article L. 215-7 du code de l’environnement était de nature à engager sa responsabilité.

8. Pour critiquer cette analyse, la ministre de la transition écologique et solidaire, qui ne conteste pas la carence des services de l’Etat dans la mise en œuvre de son pouvoir de police spéciale des cours d’eau non domaniaux, soutient toutefois que le maire de la commune de Sainte-Maxime a lui-même commis une faute, que les évènements pluvieux en cause relevaient d’un cas de force majeure, et que des tiers riverains ont également commis une faute ayant concouru à la réalisation du dommage, résultant de la création de remblais.

9. Ainsi, et en premier lieu, la ministre fait valoir qu’il appartenait au maire, au titre de la police spéciale des déchets, de faire cesser les dépôts sauvages de déchets conformément aux dispositions de l’article L. 541-3 du code de l’environnement, dès lors que les remblais à l’origine du préjudice, tels que décrits dans les procès-verbaux de constat dressés par la direction départementale des territoires du Var, doivent être regardés comme étant des déchets. Elle ajoute que la carence de l’exécutif communal dans l’exercice de son pouvoir de police constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la commune à l’exclusion de celle de l’Etat. Toutefois, ces dispositions sont relatives à un pouvoir de police spéciale distinct de celui de la police des cours d’eau non domaniaux, destiné à prévenir ou à remédier à toute atteinte à la santé de l’homme et à l’environnement causée par des déchets, qui ne saurait avoir pour objet ou pour effet d’exonérer le préfet de la mise en œuvre du pouvoir de police qu’il tient de l’article L. 215-7 du code de l’environnement, afin de prendre toutes dispositions nécessaires au libre cours des eaux, fût-il entravé par la présence de déchets au sens des articles L. 541-1 et suivants du code de l’environnement. Par suite, le tribunal pouvait à bon droit rejeter le principe même de la responsabilité de la commune sans apprécier la nature des remblais à l’origine du dommage.

10. En deuxième lieu, la ministre soutient qu’il résulte du rapport d’expertise que, sur les débits générés par les pluies des 18 septembre et 22 octobre 2009, sans faire intervenir de phénomènes de rupture d’embâcles, le Préconil aurait atteint au droit de l’usine le 18 septembre 2009 un débit maximum de près de 200 m3/s et pour l’épisode du 22 octobre suivant un débit de près de 190 m3/s, alors que le PPRI retient sur le plan hydrologique un débit centennal de 160,48 m3/s. Toutefois, il résulte de ce même rapport que les cumuls pluviométriques et la succession de deux orages intenses ne suffisent pas à expliquer les hauteurs d’eau constatées au droit de l’usine Brisach. Il résulte par ailleurs de l’étude du conseil général de l’environnement et du développement durable du 15 octobre 2009 que l’inondation du centre-ville de Sainte-Maxime le 18 septembre 2009 rappelle les inondations de 1932 et 1959 lesquelles provenaient déjà, notamment, de crues brutales du Préconil à la suite d’épisodes pluvieux intenses, et précisément situées à proximité du terrain où se situent les locaux de la société Brisach, à la jonction entre le Couloubrier et le Préconil, dont les crues sont connues et soudaines. A cet égard, l’étude du cabinet INGEROP produite en première instance indique que le débit maximum de la crue de 1932 était de 220 m3/s, ce qui est supérieur au débit des crues de l’automne 2009, et que le niveau d’eau a été relevé à plus de 2,50 mètres pendant deux heures en rive gauche du Préconil. Dans ces conditions, la ministre de la transition écologique et solidaire n’est pas fondée à soutenir que les évènements à l’origine des dommages subis par la société Brisach auraient présenté un caractère imprévisible et irrésistible caractérisant un cas de force majeure.

11. En troisième et dernier lieu, si la ministre soutient que la réalisation du dommage est imputable à des tiers identifiés ayant procédé à la réalisation de remblais, causes principales du dommage, il appartenait à l’Etat, ainsi qu’il a été dit au point 9, de prendre toutes les dispositions nécessaires au libre cours des eaux, notamment du Préconil, dès lors qu’il n’est pas contesté qu’il avait connaissance de la présence desdits remblais sur ce cours d’eau et de leurs conséquences potentielles, et ce qu’elle qu’en ait été l’origine. En revanche, il résulte de l’instruction que la société Brisach a été implantée à l’origine dans le lit du Préconil dont le cours a été détourné et infléchi orthogonalement pour être contraint sur sa rive droite dans un passage étroit et tortueux. Les installations de la société ont ensuite été développées depuis l’année 1973 pour être implantées sur les deux rives du Préconil, à proximité de l’embouchure du Couloubrier, secteur ayant connu de multiples inondations référencées entre 1932 et 1983. Alors que la société avait nécessairement connaissance du risque avant même la publication du PPRI en 2001 compte tenu, notamment, de la récurrence du phénomène par le passé et des opérations de communication de la commune, notamment sous la forme d’un dépliant informatif, elle a néanmoins procédé à divers aménagements sans tenir compte du risque de débordement du cours d’eau, qu’elle a d’ailleurs contribué à aggravé par l’effet du resserrement du lit du Préconil résultant de la présence de l’un de ses bâtiments en rive droite du cours d’eau, mais aussi par l’implantation sans autorisation d’un mur de protection, sans respect des règles d’écoulement fixées par le PPRI, avec des effets d’élévation du niveau d’eau préjudiciable en rive droite relevés par le rapport d’expertise. Par ailleurs, ainsi que l’ont estimé à bon droit les premiers juges, il n’est pas établi qu’à la suite de la publication du PPRI, la société Brisach aurait recherché à assurer la mise en conformité de ses installations avec les prescriptions de ce document, ni qu’elle y aurait été empêchée notamment pour des raisons d’ordre technique, et ce alors même que le site d’implantation de la société est en zone inondable, pour partie classé en zone bleue B1 et pour une autre partie en zone rouge R1 où la hauteur d’eau est supérieure à deux mètres. Ainsi, la ministre de la transition écologique et solidaire est fondée à soutenir que la société a commis des fautes de nature à atténuer sa responsabilité.

En ce qui concerne les autres fondements de responsabilité soulevés par les intimées :

12. En premier lieu, aux termes du I de l’article L. 562-1 du code de l’environnement : « L'Etat élabore et met en application des plans de prévention des risques naturels prévisibles tels que les inondations, les mouvements de terrain, les avalanches, les incendies de forêt, les séismes, les éruptions volcaniques, les tempêtes ou les cyclones. (…) ».

13. Il résulte de l’instruction, ainsi qu’il a été dit, que le PPRI adopté en 2001 retient sur le plan hydrologique un débit centennal de 160,48 m3/s. S’il ressort du rapport d’expertise que ce débit est dans la fourchette basse des valeurs qui auraient été retenues à la date de l’expertise, et que, selon la modélisation hydrologique réalisée au cours de l’expertise par le sapiteur désigné par ordonnance du tribunal administratif de Toulon, le débit généré par les évènements de 2009 était de 200 m3/s au droit de l’usine sinistrée le 18 septembre et de 190 m3/s à l’occasion de l’épisode du 22 octobre, l’expert précise que les remblais présents en rive droite ont conduit à un resserrement du lit majeur du Préconil mais également à un resserrement de son lit mineur, qui ne présente plus la même largeur que celle qui figure sur les relevés ayant servi à l’établissement du PPRI, et que les causes des inondations sont en grande partie imputables aux effets de resserrement résultant des remblais déposés en amont de l’usine Brisach. Dans ces conditions, outre que les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Mediterranée n’établissent pas l’existence d’une faute des services de l’Etat à raison d’une sous-évaluation du risque d’inondation dans le PPRI, les dommages subis par leur assurée ne sont, en tout état de cause, pas imputables à une telle évaluation et au zonage qui en a résulté.

14. En second lieu et d’une part, s’il résulte de ce qui a été dit aux point 3 à 5 du présent arrêt que le maire avait la faculté de prendre les mesures nécessaires pour assurer la police des cours d’eau en application des dispositions de l’article L. 215-12 du code de l’environnement, il exerce un tel pouvoir sous l’autorité de l’Etat et non en qualité d’exécutif communal. Dans ces conditions, une éventuelle carence du maire sur ce point ne saurait engager la responsabilité de la commune de Sainte-Maxime.

15. D’autre part, aux termes de l’article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales dispose que : « La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux (…) tels que les inondations ». Et aux termes de l’article L. 2212-4 du même code : « En cas de danger grave ou imminent, tel que les accidents naturels prévus au 5° de l'article L. 2212-2, le maire prescrit l'exécution des mesures de sûreté exigées par les circonstances. / (…) ».

16. La carence du maire à faire usage des pouvoirs de police que lui confèrent les dispositions citées ci-dessus des articles L. 2212‑2 et L. 2212‑4 du code général des collectivités territoriales n’est fautive, et par suite de nature à engager la responsabilité de la commune, que dans le cas où, en raison de la gravité ou de l’imminence du péril résultant d’une situation particulièrement dangereuse pour le bon ordre, la sécurité ou la salubrité publiques, cette autorité, en n’ordonnant pas les mesures indispensables pour faire cesser ce péril grave ou imminent, méconnaît ses obligations légales.

17. En l’espèce, il ne résulte pas de l’instruction que le maire de la commune de Sainte-Maxime aurait été informé de l’existence d’un péril imminent résultant d’inondations de l’ampleur de celles qui sont survenues sur le territoire communal les 18 septembre et 22 octobre 2009. Par suite, la responsabilité pour faute de la commune, résultant de la carence du maire à mettre en œuvre les pouvoirs de police générale qu’il tient des dispositions de l’article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales citées au point 16, ne peut être retenue.

En ce qui concerne les préjudices imputables à la faute commise par les services de l’Etat au titre de la police des cours d’eau non domaniaux :

Quant à la recevabilité de la demande de première instance en tant qu’elle porte sur la demande d’indemnisation des préjudices de la société BVH :

18. Pour rejeter, en raison de leur irrecevabilité, les conclusions par lesquelles les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée ont demandé l’indemnisation du préjudice de perte d’exploitation de la société BVH, le tribunal administratif de Toulon a estimé que les intéressées n’ont pas établi qu’elles avaient la qualité d’assureur de la société BVH, laquelle constitue une personne morale de droit privé distinct de la société Brisach. Les conclusions desdites sociétés tendant à l’annulation du jugement en tant qu’il a retenu la fin de non-recevoir présentée en première instance sur ce point portent toutefois sur un litige distinct de celui résultant de l'appel principal de la ministre de la transition écologique et solidaire. Par suite, elles ne peuvent qu’être rejetées comme étant irrecevables.

Quant à l’évaluation des préjudices :

19. D’une part, pour procéder à l’évaluation du préjudice de la société Brisach, l’expert s’est fondé sur l’analyse de l’expert-comptable désigné en qualité de sapiteur par ordonnance du 26 mars 2013, lequel a estimé qu’il n’était pas possible d’indemniser la perte d’exploitation de l’activité nouvelle de vente de poêles de chauffage, en l’absence de tout élément nécessaire à la vérification de ce préjudice. Outre que les sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée ne produisent pas d’éléments supplémentaires en cause d’appel qui n’auraient pas été fournis au sapiteur, un tel préjudice, ainsi que l’a d’ailleurs estimé l’expert, résulte d’une situation purement hypothétique, de sorte qu’il ne saurait être regardé comme certain.

20. D’autre part, contrairement à ce qui est soutenu tant par la ministre que par les intimées, les premiers juges, en se fondant à bon droit sur le rapport d’expertise, ont correctement évalué la part du dommage imputable à l’Etat à raison d’une carence fautive du préfet du Var dans l'exercice de la mission qui lui incombe, en vertu de l’article L. 215-7 du code de l’environnement. En outre, c’est également à bon droit que les premiers juges ont estimé que la faute de la victime était à l’origine des deux tiers des conséquences dommageables qu’elle a subies, et, ce faisant, qu’ils ont limité à un tiers du montant total du préjudice subi par la société Brisach la somme devant être mise à la charge de l’Etat.


21. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, que la requête de la ministre de la transition écologique et solidaire doit être rejetée, ainsi que les conclusions d’appel des sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée.

Sur les frais d’expertise :

22. Il résulte de l’article R. 761-1 du code de justice administrative que les dépens sont en principe mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l’affaire justifient qu’ils soient mis à la charge d’une autre partie ou partagés entre les parties.

23. Il résulte de ce qui précède que l’Etat était la seule partie perdante en première instance. Par suite, c’est à bon droit que les premiers juges ont mis à sa charge l’intégralité des frais d’expertise.

Sur les frais liés au litige :

24. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de laisser à chaque partie la charge de ses frais d’instance.













D É C I D E :







Article 1er : La requête de la ministre de la transition écologique et solidaire est rejetée.



Article 2 : Les conclusions d’appel des sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée sont rejetées.






Article 3 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, aux sociétés MMA Iard, MMA Iard assurances mutuelles et Groupama Méditerranée, et à la commune de Sainte-Maxime.


Délibéré après l’audience du 6 décembre 2022, où siégeaient :

- M. Marcovici, président,
- M. Revert, président assesseur,
- M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 20 décembre 2022.

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