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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA13-20MA02969

Cour administrative d'appel de Marseille — Décision N° CAA13-20MA02969

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Marseille
SectionCour administrative d'appel de Marseille
N° DossierCAA13-20MA02969
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation3ème chambre - formation à 3
Avocat requérantCABINET DE GAULLE FLEURANCE ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :


Procédure contentieuse antérieure :


M. A... B..., venant aux droits de E..., a demandé au tribunal administratif de Nice de prononcer la restitution des prélèvements sociaux acquittés sur la plus-value réalisée à la suite de la cession, le 20 décembre 2012, de la nue-propriété d’un bien immobilier.

Par un jugement n° 1702934 du 18 juin 2020, le tribunal administratif de Nice a rejeté sa demande.


Procédure devant la Cour :


Par une requête, enregistrée le 18 août 2020, et un mémoire complémentaire, enregistré le 18 décembre 2020, M. B..., représenté par Me Ladreyt et Me Chantérac, demande à la cour :

1°) d’annuler le jugement du tribunal administratif de Nice du 18 juin 2020 ;

2°) de prononcer la décharge des prélèvements sociaux en litige ;


3°) de poser à la Cour de justice de l’Union européenne, sur le fondement de l’article 267 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, les deux questions préjudicielles suivantes :

- « l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne s’oppose-t-il à la législation d’un Etat membre qui, s’agissant de prélèvements sur les revenus du capital au titre d’une cotisation au régime de sécurité sociale instauré par cet Etat membre, prévoit une différence de traitement entre investisseurs selon qu’ils sont ou non affiliés au régime de sécurité sociale d’un autre Etat membre autre que la France ? » ;

- « l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne s’oppose-t-il à la législation d’un Etat membre telle que la législation française qui assujettit à des prélèvements sur les revenus du capital au titre d’une cotisation au régime de sécurité sociale instauré par cet Etat aussi bien un investisseur qui réside dans ledit Etat membre et est affilié au régime de sécurité sociale instauré par cet Etat membre qu’un investisseur non résident qui relève d’un régime de sécurité sociale d’un Etat tiers à l’Union européenne et n’est donc pas affilié au régime de sécurité sociale auquel ces prélèvements sont exclusivement affectés ? ».

4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 5 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.



Il soutient que :


- son épouse, aujourd’hui décédée, ne relevait pas du champ d’application des règlements européens n° 1408/71 et n° 883/2004 fixant les règles européennes de coordination sociale, alors que les jurisprudences de Ruyter et Jahin de la Cour de justice de l’Union européenne ne peuvent être interprétées comme ayant étendu le champ d’application de ces règles aux investisseurs qui n’ont pas mis en œuvre la libre circulation des personnes, et ne peuvent ainsi justifier une différence de traitement entre ceux-ci, sauf à méconnaître la liberté de circulation des capitaux garantie par l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne et à les dissuader de réaliser des investissements immobiliers en France ;

- l’assujettissement aux prélèvements sociaux des personnes non affiliées au système de sécurité sociale français conduit à leur faire à acquitter des cotisations à fonds perdus, en méconnaissance du principe d’égalité de traitement ;

- son ex-épouse a subi un traitement discriminatoire par rapport aux résidents monégasque de nationalité française qui sont exonérés de prélèvements sociaux, en méconnaissance de l’article 25 de la convention franco-italienne du 5 octobre 1989 ;

- Mme B... ne devait en tout état de cause pas acquitter les prélèvements litigieux en vertu de l’accord franco-monégasque du 28 février 1952 qui, à l’instar des règlements de l’Union précités, vise à la coordination des systèmes de sécurité sociale et monégasque en instituant un principe d’unicité de la législation sociale et doit être interprété conformément au droit communautaire.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 17 novembre 2020 et le 16 février 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu’aucun des moyens de la requête n’est fondé.


Par ordonnance du 7 juillet 2021, la clôture de l’instruction de cette affaire a été fixée au 20 août 2021 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ;
- la convention du 28 février 1952 entre la France et la Principauté de Monaco sur la sécurité sociale ;
- la convention fiscale conclue le 5 octobre 1989 entre la France et l’Italie ;
- le règlement (CE) n° 1408/71 du Conseil du 14 juin 1971 ;
- le règlement (CE) n° 883/2004 du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 sur la coordination des systèmes de sécurité sociale ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de l’action sociale et des familles ;
- l’ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. C...,
- et les conclusions de M. Ury, rapporteur public.


Considérant ce qui suit :


1. A raison de la cession, le 20 décembre 2012, de la nue-propriété d’un immeuble situé à Saint-Jean-Cap-Ferrat, Mme D... a acquitté la contribution sociale généralisée sur les produits de placement prévue à l’article L. 136-7 du code de la sécurité sociale, la contribution pour le remboursement de la dette sociale sur les produits de placement prévue à l’article 16 de l’ordonnance du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale, le prélèvement social sur les produits de placement prévu à l’article L. 245-15 du code de la sécurité sociale, la contribution additionnelle à ce prélèvement prévue au 2° de l’article L. 14-10-4 du code de l’action sociale et des familles et la contribution additionnelle au prélèvement social sur les produits de placement prévue par le III de l’article L 262-24 du code de l’action sociale et des familles pour un montant total de 73 675 euros. M. A... B..., venant aux droits de son épouse depuis décédée, relève appel du jugement n° 1702934 du 18 juin 2020 par lequel le tribunal administratif de Nice a rejeté sa demande tendant à la restitution de ces prélèvements.




Sur le bien-fondé du jugement :




2. En premier lieu, aux termes du 1 de l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : « Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres et entre les Etats membres et les pays tiers sont interdites ». Aux termes du 1 de l’article 64 de ce traité : « L’article 63 ne porte pas atteinte à l’application, aux pays tiers, des restrictions existant le 31 décembre 1993 en vertu du droit national (…) en ce qui concerne les mouvements de capitaux à destination ou en provenance de pays tiers lorsqu’ils impliquent des investissements directs, y compris les investissements immobiliers (…) ». Le 1 de l’article 65 du même traité dispose que : « L’article 63 ne porte pas atteinte au droit qu’ont les Etats membres : / a) d’appliquer les dispositions pertinentes de leur législation fiscale qui établissent une distinction entre les contribuables qui ne se trouvent pas dans la même situation en ce qui concerne leur résidence ou le lieu où leurs capitaux sont investis (…) ».




3. Par l’arrêt du 18 janvier 2018, Frédéric Jahin contre Ministre de l’économie et des finances, Ministre des affaires sociales et de la santé, C-45/17, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé qu’une législation telle que la législation française relative à la contribution sociale généralisée sur les revenus du patrimoine, au prélèvement social sur les revenus du patrimoine et à la contribution additionnelle à ce prélèvement qui réserve un traitement plus favorable aux ressortissants de l’Union qui sont affiliés à un régime de sécurité sociale d’un autre Etat membre, d’un Etat membre de l’Espace économique européen ou de la Suisse qu’à ceux qui sont affiliés à un régime de sécurité sociale d’un Etat tiers, constitue une restriction à la libre circulation des capitaux entre un Etat membre et un Etat tiers, qui est, en principe, interdite par l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.




4. Elle a cependant jugé qu’une telle restriction à la libre circulation des capitaux entre un Etat membre et un Etat tiers était susceptible d’être justifiée, au regard des stipulations du a) du paragraphe 1 de l’article 65 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, par la différence de situation objective qui existe entre une personne physique, ressortissant d’un Etat membre, mais résidant dans un Etat tiers à l’Union européenne autre qu’un Etat membre de l’Espace économique européen ou la Suisse et qui y est affiliée à un régime de sécurité sociale, et un ressortissant de l’Union résidant et affilié à un régime de sécurité sociale dans un autre Etat membre.

5. Elle en a déduit que les articles 63 et 65 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne s’opposent pas à la législation d’un Etat membre, telle que la législation française, en vertu de laquelle un ressortissant de cet Etat membre, qui réside dans un Etat tiers autre qu’un Etat membre de l’Espace économique européen ou la Suisse, et qui y est affilié à un régime de sécurité sociale, est soumis, dans cet Etat membre, à des prélèvements sur les revenus du capital au titre d’une cotisation au régime de sécurité sociale instauré par celui-ci, alors qu’un ressortissant de l’Union relevant d’un régime de sécurité sociale d’un autre Etat membre en est exonéré en raison du principe de l’unicité de la législation applicable en matière de sécurité sociale en vertu de l’article 11 du règlement (CE) n° 883/2004 du 29 avril 2004. Contrairement à ce qui est soutenu, cet arrêt statue sur la conformité au droit communautaire des règles applicables aux résidents des Etats tiers qui ne peuvent bénéficier des règlements européens instituant un principe d’unicité d’affiliation à un régime de sécurité sociale.


6. Il s’ensuit que la circonstance qu’une personne affiliée à un régime de sécurité sociale d’un Etat tiers à l’Union européenne, autre que les Etats membres de l’Espace économique européen ou la Suisse soit soumise, comme les personnes affiliées à la sécurité sociale en France, aux prélèvements sur les revenus du capital prévus par la législation française entrant dans le champ du règlement du 29 avril 2004, alors qu’une personne relevant d’un régime de sécurité sociale d’un Etat membre autre que la France ne peut, compte tenu des dispositions de ce règlement, y être soumise, ne constitue pas une restriction aux mouvements de capitaux en provenance ou à destination des pays tiers, au sens de l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Les résidents d’un Etat tiers étant assujettis aux mêmes prélèvements sociaux sur leurs revenus du patrimoine que les résidents français, ils ne peuvent davantage être regardés comme relevant d’un régime fiscal moins favorable susceptible de les dissuader de réaliser des opérations immobilières en France. Cette dissuasion ne saurait résulter de la circonstance que l’assujettissement aux prélèvements sociaux en litige ne leur ouvre pas droit aux prestations sociales en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de cet article doit donc être écarté, sans qu’il soit besoin de poser, sur le fondement de l’article 267 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, de questions préjudicielles à la Cour de justice de l’Union européenne.


7. En deuxième lieu, en l’absence de toute méconnaissance de la loi fiscale ou de contrariété avec les règles de l’Union européenne, et l’obligation faite par la loi d’acquitter les prélèvements sociaux, qui ont le caractère d’impositions de toute nature et non celui de cotisations de sécurité sociale au sens des dispositions constitutionnelles et législatives nationales, étant dépourvue de tout lien avec l’ouverture d’un droit à une prestation ou un avantage servi par un régime de sécurité sociale, le moyen tiré de ce que des cotisations sont établies à la charge de contribuables qui les versent à fonds perdu ne peut qu’être écarté.


8. En troisième lieu, aux termes du 1 de l’article 25 de la convention fiscale franco-italienne du 5 octobre 1989 : « Les nationaux d'un Etat, qu'ils soient ou non-résidents de l'un des Etats, ne sont soumis dans l'autre Etat à aucune imposition ou obligation y relative, qui est autre ou plus lourde que celles auxquelles sont ou pourront être assujettis les nationaux de cet autre Etat qui se trouvent dans la même situation ».

9. les dispositions mentionnées au point 1 n’ont pas pour effet de soumettre un ressortissant italien résidant à Monaco à une imposition plus lourde que celle à laquelle serait soumis un ressortissant français résidant à Monaco dès lors que la plus-value immobilière réalisée par ce dernier résultant de la cession de biens situés en France, qui est soumise à l’impôt sur le revenu en application des articles 150 U à 150 UC du code général des impôts, est assujettie aux prélèvements sociaux sur le fondement du 2° du I de l’article L. 136-7 du code de la sécurité sociale. L’appelant n’est donc pas fondé à soutenir que les stipulations de l’article 25 de la convention fiscale franco-italienne du 5 octobre 1989 s’opposent aux prélèvements en litige.





10. En quatrième lieu, aux termes de l’article 1er de la convention franco-monégasque de sécurité sociale susvisée : « § 1. Les ressortissants français ou monégasques, salariés ou assimilés aux salariés par les législations de sécurité sociale énumérées à l'article 2 de la présente convention, sont soumis respectivement auxdites législations applicables dans la Principauté de Monaco ou en France, et en bénéficient dans les mêmes conditions que les ressortissants de chacun de ces pays. (…) ». Aux termes de l’article 3 de la même convention : « § 1. Les travailleurs français ou monégasques salariés ou assimilés aux salariés par les législations applicables dans chacun des pays contractants, occupés dans l'un de ces pays, sont soumis aux législations en vigueur au lieu de leur travail. (…) § 3. Les ressortissants français ou monégasques autres que les travailleurs salariés ou assimilés sont soumis à la législation française concernant les prestations familiales s'ils exercent en France une activité professionnelle. Au cas où ils n'exercent aucune activité professionnelle, ils sont soumis à la législation des prestations familiales françaises s'ils ont en France leur résidence habituelle. (…) ».





11. Mme B..., qui n’avait ni la nationalité française, ni la nationalité monégasque, et dont il n’est, au demeurant, pas établi qu’elle était affiliée au régime de sécurité sociale monégasque, ne pouvait se prévaloir des stipulations de cette convention qui, en tout état de cause, n’a ni pour objet, ni pour effet, de faire obstacle à ce que des revenus du patrimoine perçus par un ressortissant monégasque affilié au régime de sécurité sociale de la Principauté soient imposés aux prélèvements sociaux en cause.





12. Il résulte de ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nice a rejeté sa demande tendant à la restitution des prélèvements sociaux auxquelles son épouse a été assujettie. Doivent être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions tendant au bénéfice des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


D É C I D E





Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.


Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A... B... et au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Copie en sera adressée à la direction de contrôle fiscal Sud-Est Outre-mer.



Délibéré après l’audience du 15 septembre 2022, où siégeaient :

- Mme Paix, présidente,
- Mme Mastrantuono, première conseillère.
- M. Claudé-Mougel, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 29 septembre 2022.


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