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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA13-21MA01931

Cour administrative d'appel de Marseille — Décision N° CAA13-21MA01931

jeudi 13 juillet 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Marseille
SectionCour administrative d'appel de Marseille
N° DossierCAA13-21MA01931
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre - formation à 3
Avocat requérantDEREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme B C a demandé au tribunal administratif de Marseille, par trois requêtes distinctes :

- d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur du centre hospitalier de l'agglomération montargoise a rejeté sa demande indemnitaire préalable du 7 juillet 2017, de condamner le centre hospitalier de l'agglomération montargoise, du fait de la faute commise dans la gestion de son dossier de retraite, à lui verser la somme de 5 000 euros au titre de son préjudice moral ainsi que la somme de 10 000 euros en réparation des troubles subis dans ses conditions d'existence et de réserver ses droits à réparation au titre du préjudice matériel subi, et notamment les sommes correspondant à la perte des 8 ans et 10 mois de services non validés ;

- d'enjoindre avant-dire-droit ou de réclamer dans le cadre des pouvoirs d'instruction du tribunal à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales de produire une simulation du calcul de sa pension de retraite prenant en compte la validation des services demandée, d'annuler la décision implicite par laquelle le directeur de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales a rejeté sa demande indemnitaire préalable notifiée le 2 juin 2017, de condamner la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales à lui verser la somme de 73 305,12 euros, arrêtée au 1er décembre 2019 et assortie des intérêts au taux légal ainsi que de leur capitalisation, au titre de sa perte de revenus, la somme de 5 000 euros au titre de son préjudice moral et la somme de 10 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence ;

- d'annuler le brevet de pension liquidant ses droits à la retraite à compter du 1er décembre 2015 en tant qu'il ne retient ni sa demande de validation de services ni celle concernant la majoration de sa durée d'assurance pour l'éducation de sa fille handicapée ;

- d'annuler la décision du 9 novembre 2016 par laquelle le directeur de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales a rejeté sa demande de validation des services et n'a fait droit que partiellement, soit du 1er décembre 2011 au 28 mars 2012, à sa demande d'octroi de la majoration de sa durée d'assurance pour l'éducation de sa fille handicapée et d'enjoindre à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales de procéder à une nouvelle instruction de son dossier de pension de retraite et de réviser cette pension.

Par un jugement n° 1807420 et n° 1807421 du 15 mars 2021, le tribunal administratif de Marseille a rejeté les requêtes de Mme C dirigées contre la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales.

Par un jugement n° 1807422 du 15 mars 2021, le tribunal administratif de Marseille a condamné le centre hospitalier de l'agglomération montargeoise à verser à Mme C une somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis et a mis à la charge du centre hospitalier de l'agglomération montargeoise une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Procédure devant la cour :

I. Par une requête et un mémoire en reprise d'instance, enregistrés les 19 mai 2021 et 28 février 2023 sous le numéro 21MA01931, Mme A E, venant aux droits de sa mère décédée en cours d'instance d'appel, représentée par Me Cecere, demande à la cour, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler le jugement n° 1807422 du tribunal administratif de Marseille du 15 mars 2021 en ce qu'il est irrégulier ;

2°) de renvoyer l'affaire devant le tribunal administratif de Marseille ou, par la voie de l'évocation :

- d'enjoindre avant-dire droit ou de réclamer dans le cadre des pouvoirs d'instruction à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales de produire une simulation du calcul de sa pension de retraite prenant en compte la validation de services demandée ;

- de condamner le centre hospitalier de l'agglomération montargeoise, du fait de la faute commise dans la gestion de son dossier de retraite, à lui verser la somme à parfaire de 99 255 euros au titre de la perte de chance subie par sa mère d'avoir pu percevoir une pension de retraite intégrant les services non validés d'une durée de huit ans et dix mois, la somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral et la somme de 10 000 euros en réparation des troubles dans les conditions d'existence ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de l'agglomération montargeoise la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le jugement est irrégulier dès lors que le litige, qui porte sur sa pension de retraite, aurait dû être jugé par un magistrat statuant seul ;

- le tribunal a entaché son jugement d'irrégularité en s'abstenant de joindre cette affaire avec celles enregistrées sous les numéros 1807420 et 1807421 et en rejetant comme irrecevables ses conclusions à fin d'indemnisation de son préjudice matériel ; le tribunal aurait dû faire usage de ses pouvoirs d'instruction auprès de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales pour assurer le respect du principe d'égalité des armes et pour qu'elle soit mise en mesure de solliciter une juste indemnisation ;

- elle justifie avoir déposé en juin 1996 une demande de validation de ses services accomplis en tant qu'agent non titulaire pour une durée de huit ans et dix mois ; ces services devaient être pris en compte pour la constitution de son droit à pension au titre de l'article L. 5 du code des pensions civiles et militaires de l'Etat ;

- le centre hospitalier de l'agglomération montargeoise a commis une faute en ne transmettant pas son dossier de demande de validation à la caisse de retraite ;

- elle est fondée à obtenir l'indemnisation de ses préjudices, à hauteur des sommes de 99 255 euros à parfaire au titre de la perte de chance, de 5 000 euros au titre du préjudice moral et de 10 000 euros en réparation des troubles dans les conditions d'existence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2022, le centre hospitalier de l'agglomération montargeoise, représenté par la SELARL Derec, agissant par Me Derec, demande à la cour :

1°) de rejeter la requête ;

2°) par la voie de l'appel incident, d'annuler le jugement du tribunal administratif de Marseille du 15 mars 2021 et de rejeter la demande de première instance ;

3°) de mettre à la charge de la requérante la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- le jugement n'est pas irrégulier ;

- les conclusions à fin d'indemnisation du préjudice matériel, nouvelles en appel, sont irrecevables ;

- les conclusions présentées à fin d'injonction sont nouvelles en appel et irrecevables ;

- à supposer qu'une faute dans la gestion de son dossier de retraite ait été commise, l'action de la requérante est prescrite en application de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- son droit à validation des services effectués en qualité de non titulaire ne pouvait plus être exercé, en application des articles L. 5, D. 2 et L. 55 du code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- aucune faute ne peut lui être reprochée, la requérante ne s'étant par ailleurs préoccupée que tardivement de sa demande de validation ;

- la demande d'indemnisation présentée au titre des préjudices financier, moral et des troubles dans les conditions d'existence est injustifiée.

Par une ordonnance du 1er mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 mars 2023.

II. Par une requête et un mémoire en reprise d'instance, enregistrés les 19 mai 2021 et 28 février 2023 sous le numéro 21MA01932, Mme A E, venant aux droits de sa mère décédée en cours d'instance d'appel, représentée par Me Cecere, demande à la cour, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Marseille du 15 mars 2021 en ce qu'il concerne seulement l'instance n° 1807420 et en ce qu'il est irrégulier ;

2°) de renvoyer l'affaire devant le tribunal administratif de Marseille ou, par la voie de l'évocation :

- d'enjoindre avant-dire droit ou de réclamer dans le cadre des pouvoirs d'instruction à la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales de produire une simulation du calcul de sa pension de retraite prenant en compte la validation de services demandée ;

- de condamner la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales, du fait de la faute commise dans la gestion de son dossier de retraite, à lui verser la somme à parfaire de 99 255 euros au titre de la perte de chance subie par sa mère d'avoir pu percevoir une pension de retraite intégrant les services non validés d'une durée de huit ans et dix mois, la somme de 5 000 euros au titre du préjudice moral et la somme de 10 000 euros en réparation des troubles dans les conditions d'existence ;

3°) de mettre à la charge de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le jugement est irrégulier dès lors que le litige, qui porte sur sa pension de retraite, aurait dû être jugé par un magistrat statuant seul ;

- le tribunal a entaché son jugement d'irrégularité en s'abstenant de joindre l'affaire n° 1807422 avec celles enregistrées sous les numéros 1807420 et 1807421 ; le tribunal aurait dû faire usage de ses pouvoirs d'instruction auprès de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales pour assurer le respect du principe d'égalité des armes et pour qu'elle soit mise en mesure de solliciter une juste indemnisation ;

- elle justifie avoir déposé en juin 1996 une demande de validation de ses services accomplis en tant qu'agent non titulaire pour une durée de huit ans et dix mois ; ces services devaient être pris en compte pour la constitution de son droit à pension au titre de l'article L. 5 du code des pensions civiles et militaires de l'Etat ;

- la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales a commis une faute dans la gestion de son dossier de retraite en s'abstenant de donner suite à sa demande de validation de services ;

- elle est fondée à obtenir l'indemnisation de ses préjudices, à hauteur des sommes de 99 255 euros à parfaire au titre de la perte de chance, de 5 000 euros au titre du préjudice moral et de 10 000 euros en réparation des troubles dans les conditions d'existence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2021, la caisse des dépôts et consignations, agissant en qualité de gestionnaire de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- le jugement attaqué, concernant un litige en matière de pensions et rendu par un magistrat statuant seul, est insusceptible d'appel ;

- le jugement n° 1807421 du 15 mars 2021 du tribunal, qui a rejeté la demande de M. C d'annuler le brevet de pension en tant qu'il ne retient pas les services non validés dans le calcul de sa pension, est devenu définitif ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 1er mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 mars 2023.

La demande d'aide juridictionnelle présentée par Mme E a été rejetée par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 28 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Danveau,

- les conclusions de M. Gautron, rapporteur public,

- les observations de Me Cecere, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, qui exerçait les fonctions de psychologue en qualité de contractuelle puis d'agent titulaire de la fonction publique hospitalière, a fait valoir ses droits à la retraite à compter du 1er décembre 2015. Un brevet de pension lui a été notifié le 21 décembre 2015 par la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL). Par une décision du 9 novembre 2016, la CNRACL a admis partiellement sa demande de révision de sa pension de retraite au titre de l'éducation d'un enfant handicapé et a refusé de faire droit à sa demande de validation de ses services effectués en qualité d'agent non titulaire, au motif qu'elle n'avait pas été destinataire de son dossier de demande de validation. Estimant que le centre hospitalier de l'agglomération montargeoise (CHAM) et la CNRACL avaient commis une faute dans la gestion de son dossier, Mme C a sollicité auprès du centre hospitalier et de la caisse l'indemnisation de ses préjudices. Sa demande a été rejetée par le CHAM et la CNRACL.

2. Par un jugement n° 1807422 du 15 mars 2021, le tribunal administratif de Marseille, a condamné le CHAM à lui verser une somme de 5 000 euros en réparation de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence et a rejeté le surplus de ses conclusions tendant à la réparation de son préjudice matériel. Sous le n°21MA01931, Mme C, dont l'instance d'appel a été reprise, après son décès, par l'une de ses héritières, Mme E, relève appel de ce jugement et sollicite une meilleure indemnisation de ses préjudices. Le CHAM demande, par la voie de l'appel incident, l'annulation du même jugement et le rejet de l'ensemble des prétentions de la requérante.

3. Par un jugement n° 1807420 et n° 1807421 du 15 mars 2021, le tribunal administratif de Marseille a rejeté les requêtes de Mme C dirigées contre la CNRACL, tendant à l'indemnisation de ses préjudices, à l'annulation de son brevet de pension en tant qu'il ne prenait en compte ni les services effectués en tant que contractuelle de la fonction publique ni la majoration de sa durée d'assurance pour l'éducation de sa fille handicapée et à l'annulation de la décision du 9 novembre 2016 par laquelle la CNRACL a rejeté sa demande de validation de services et n'a fait droit que partiellement à sa demande d'octroi de la majoration de sa durée d'assurance. Sous le n°21MA01932, la requérante relève seulement appel du jugement n° 1807420, qui a rejeté la totalité de sa demande d'indemnisation présentée à l'encontre de la CNRACL.

4. Les requêtes n° 21MA01931 et n° 21MA01932 visées ci-dessus présentent à juger des questions connexes. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul arrêt.

Sur la compétence de la cour :

5. Aux termes de l'article R. 811-1 du code de justice administrative : " Toute partie présente dans une instance devant le tribunal administratif ou qui y a été régulièrement appelée, alors même qu'elle n'aurait produit aucune défense, peut interjeter appel contre toute décision juridictionnelle rendue dans cette instance. / Toutefois, le tribunal administratif statue en premier et dernier ressort : / 7° Sur les litiges en matière de pensions de retraite des agents publics ; / 8° Sauf en matière de contrat de la commande publique sur toute action indemnitaire ne relevant pas des dispositions précédentes, lorsque le montant des indemnités demandées n'excède pas le montant déterminé par les articles R. 222-14 et R. 222-15 ; ". L'article R. 222-14 du même code dispose : " Les dispositions du 10° de l'article précédent sont applicables aux demandes dont le montant n'excède pas 10 000 euros ".

6. Mme C a demandé au tribunal administratif de Marseille de condamner le CHAM et la CNRACL à l'indemniser des préjudices subis du fait de la faute commise dans la gestion de son dossier de retraite, en particulier dans l'instruction de sa demande de validation de ses services effectués en tant qu'agent non titulaire, et non de statuer sur l'étendue de ses droits à pension. Dès lors, les demandes de première instance de Mme C, enregistrées sous les n° 1807420 et n° 1807422 ne relevaient pas des cas dans lesquels, en application des dispositions précitées, le tribunal administratif statue en premier et dernier ressort. Par ailleurs, le montant de l'indemnité demandée étant supérieur à 10 000 euros, l'action indemnitaire de Mme C dans les deux instances ne relève pas non plus du 8° de l'article R. 811-1 précité. Enfin, contrairement à ce que soutient la caisse des dépôts et consignations, le jugement n° 1807420 n'a pas été rendu par un magistrat statuant seul en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative mais par une formation collégiale du tribunal. Par suite, la cour administrative d'appel de Marseille est compétente pour statuer sur les deux requêtes n° 21MA01931 et n° 21MA01932 et l'exception d'incompétence opposée par la caisse des dépôts et consignations doit être écartée.

Sur la régularité du jugement n° 1807420 :

7. Dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, le juge administratif dispose, sans jamais y être tenu, de la faculté de joindre deux ou plusieurs affaires. L'absence de jonction est, par elle-même, insusceptible d'avoir un effet sur la régularité de la décision rendue et ne peut, par suite, être contestée en tant que telle devant le juge d'appel ou devant le juge de cassation. Par suite, le moyen tiré de ce que le tribunal administratif de Marseille aurait entaché la procédure juridictionnelle d'irrégularité en ne procédant pas à la jonction de l'instance l'opposant au CHAM, enregistrée sous le n° 1807422 avec celles, ayant fait l'objet d'une jonction, concernant la CNRACL et enregistrées sous les n° 1807420 et 1807421, doit être écarté.

8. Aux termes de l'article R. 222-13 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne à cette fin et ayant atteint au moins le grade de premier conseiller ou ayant une ancienneté minimale de deux ans statue en audience publique et après audition du rapporteur public : () 3° Sur les litiges en matière de pensions de retraite des agents publics ; () 10° Sauf en matière de contrat de la commande publique sur toute action indemnitaire ne relevant pas des dispositions précédentes, lorsque le montant des indemnités demandées n'excède pas le montant déterminé par les articles R. 222-14 et R. 222-15 ".

9. Il résulte de ce qui a été exposé au point 6 que Mme C a demandé au tribunal administratif de Marseille de condamner la CNRACL à l'indemniser des préjudices subis du fait de la faute commise dans la gestion de son dossier de validation de ses services effectués en tant qu'agent non titulaire, et non de statuer sur l'étendue de ses droits à pension au sens du 3° de l'article R. 222-13 du code de justice administrative. Par ailleurs, le montant de l'indemnité demandée étant supérieur à 10 000 euros, l'action indemnitaire de Mme C ne relevait pas non plus du 8° de l'article R. 222-13 précité. Il suit de là que, contrairement à ce que soutient l'appelante, seule une formation collégiale du tribunal était compétente pour statuer sur sa demande. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la formation collégiale du tribunal administratif de Marseille doit en tout état de cause être écarté.

10. Il appartient au juge administratif, dans l'exercice de ses pouvoirs généraux de direction de la procédure, d'ordonner toutes les mesures d'instruction qu'il estime nécessaires à la solution des litiges qui lui sont soumis, et notamment de requérir des parties ainsi que, le cas échéant, de tiers, en particulier des administrations compétentes, la communication des documents qui lui permettent de vérifier les allégations des requérants et d'établir sa conviction. Il lui incombe, dans la mise en œuvre de ses pouvoirs d'instruction, de veiller au respect des droits des parties, d'assurer l'égalité des armes entre elles et de garantir, selon les modalités propres à chacun d'entre eux, les secrets protégés par la loi. En l'espèce, Mme C s'est bornée dans sa requête introductive d'instance à " réserver ses droits à réparation au titre du préjudice matériel () et notamment les sommes correspondant à la perte des huit années et 10 mois de services non validés ". La requérante, qui a d'ailleurs fini par chiffrer ses prétentions dans son mémoire enregistré au greffe du tribunal le 9 décembre 2019, ne démontre pas qu'elle était dans l'incapacité de chiffrer avec précision son préjudice à défaut d'avoir obtenu de la part de la CNRACL une simulation financière de ses droits à la retraite portant sur ses années de service en qualité d'agent contractuel. Par suite, les premiers juges, qui n'ont pas estimé nécessaire d'ordonner à la CNRACL d'établir une simulation des droits à la retraite de Mme C au regard de ses services effectués en qualité d'agent non titulaire, n'ont pas méconnu le principe d'égalité entre les parties et n'ont pas entaché d'irrégularité le jugement attaqué.

Sur la régularité du jugement n° 1807422 :

11. L'irrecevabilité tirée du défaut de chiffrage de la demande indemnitaire peut faire l'objet d'une régularisation et ne peut donc être opposée par le juge qu'après une invitation adressée au requérant de chiffrer sa demande, sauf si le défendeur a opposé une fin de non-recevoir en ce sens. La régularisation est possible même après l'expiration du délai de recours contentieux et tant qu'il n'a pas été statué sur la demande.

12. Il résulte de l'instruction que si la demande présentée par Mme C devant le tribunal administratif de Marseille en ce qui concerne l'indemnisation de son préjudice matériel n'était pas chiffrée, ce défaut de chiffrage était susceptible de régularisation en cours d'instance. Contrairement à ce qu'ont estimé les premiers juges, la circonstance que le CHAM ait soulevé une fin de non-recevoir fondée sur le défaut de chiffrage de ces conclusions dans un mémoire communiqué à la requérante ne faisait pas obstacle à leur régularisation même après l'expiration du délai de recours contentieux et jusqu'à ce qu'il soit statué sur cette demande, ce qu'a d'ailleurs fait la requérante par une note en délibéré enregistrée le 1er mars 2021. Dès lors, le tribunal ne pouvait se fonder sur le défaut de chiffrage de ces conclusions pour les rejeter comme irrecevables. Par suite et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens d'irrégularité soulevés, le jugement n° 1807422 attaqué est irrégulier et doit être annulé.

13. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler le jugement n° 1807422 et de statuer, par la voie de l'évocation, sur les conclusions de la demande de première instance présentée à l'encontre du CHAM, et, par la voie de l'effet dévolutif, sur les conclusions de Mme C, aux droits de laquelle vient Mme E, dirigées à l'encontre de la CNRACL.

Sur l'exception de prescription quadriennale opposée par le CHAM :

14. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ". Aux termes de l'article 2 de cette loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance () ".

15. Une créance telle que celle dont se prévaut la requérante ne se rattache pas à chaque année au titre de laquelle les cotisations de sécurité sociale sont dues, non plus qu'à chaque année au cours de laquelle les pensions correspondantes auraient dû être versées, mais à l'année au cours de laquelle le préjudice est connu dans toute son étendue, c'est-à-dire celle au cours de laquelle l'intéressée cesse son activité et fait valoir ses droits à la retraite. En l'espèce, Mme C a cessé son activité de psychologue et fait valoir ses droits à la retraite à compter du 1er décembre 2015. Le délai de prescription quadriennale a donc commencé à courir le 1er janvier 2016. Il a cependant été interrompu à plusieurs reprises par une demande indemnitaire présentée le 31 mai 2017 au CHAM, puis par une réponse de cette administration du 7 juillet 2017, enfin par ses recours formés le 13 janvier 2017 devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, le 2 octobre 2017 devant le tribunal administratif de Bordeaux et le 19 septembre 2017 devant le tribunal administratif d'Orléans, attribués au tribunal administratif de Marseille par ordonnance du 16 août 2018 du Conseil d'Etat en raison de leur connexité. Dès lors, le CHAM n'est pas fondé à opposer à la demande de l'appelante la prescription quadriennale résultant de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968. Le moyen tiré de l'exception de prescription quadriennale opposé par le CHAM doit, par suite, être écarté.

Sur la responsabilité :

16. Aux termes de l'article L. 5 du code des pensions civiles et militaires de retraite : " Les services pris en compte dans la constitution du droit à pension sont : / () Pour les fonctionnaires titularisés au plus tard le 1er janvier 2013, peuvent également être pris en compte pour la constitution du droit à pension les services d'auxiliaire, de temporaire, d'aide ou de contractuel, y compris les périodes de congé régulier pour longue maladie, accomplis dans les administrations centrales de l'Etat, les services extérieurs en dépendant et les établissements publics de l'Etat ne présentant pas un caractère industriel et commercial, si la validation des services de cette nature a été autorisée pour cette administration par un arrêté conjoint du ministre intéressé et du ministre des finances et si elle est demandée dans les deux années qui suivent la date de la titularisation ou d'entrée en service pour les militaires sous contrat. / Le délai dont dispose l'agent pour accepter ou refuser la notification de validation est d'un an. () ".

17. Il est constant que Mme C, titularisée dans le grade de psychologue de classe normale de la fonction publique hospitalière à compter du 1er novembre 1992, a transmis en juin 1996 au CHAM, qui était alors son employeur, une demande de validation de ses services accomplis en qualité d'agent non titulaire, du 3 novembre 1977 au 31 août 1984 à l'académie de Versailles, du 1er août 1990 au 31 décembre 1991 au lycée professionnel d'Arnouville les Gonesses et du 1er janvier 1992 au 31 octobre 1992 au centre hospitalier d'Amilly. Il ne résulte pas de l'instruction que le CHAM ait adressé à la CNRACL le dossier complet de demande de validation de ces services de non-titulaire. Contrairement à ce que le CHAM fait valoir, le bulletin de situation de compte après titularisation édité par l'IRCANTEC le 12 août 1996 ne permet pas d'établir, en l'absence de tout autre document, cette saisine de la CNRACL mais confirme tout au plus que l'établissement employeur avait engagé l'instruction de la demande de validation présentée par son agent. L'attestation du directeur du CHAM du 7 mai 2015 se borne d'ailleurs à préciser que ce document, accompagné du " certificat d'exercice de l'académie de Versailles en date du 2 janvier 1997, complèt(e) le début de la procédure de validation ". Le courrier du directeur des ressources humaines daté du 7 avril 2015, demandant à la CNRACL un réexamen du dossier de demande de validation plus de dix-huit ans après la demande initiale de Mme C, n'est pas davantage de nature à établir que le CHAM aurait rempli son obligation de transmission. Dans ces conditions, et alors qu'aucune faute de Mme C, dont les droits à la retraite ont été liquidés à compter du 1er décembre 2015, ne saurait lui être reprochée, l'appelante est fondée à engager la responsabilité du CHAM sur le fondement de la carence de ce dernier dans l'instruction du dossier de demande de validation des services accomplis par sa mère en tant qu'agent non titulaire.

18. Si la requérante soutient que la CNRACL a commis une faute dans la gestion de son dossier de validation des services, il ne résulte pas de l'instruction, ainsi qu'il est exposé au point précédent, que la CNRACL ait été destinataire de ce dossier. La requérante se borne en outre à exposer qu'il apparaît " probable que la caisse a réceptionné le dossier mais ne l'a pas traité ", ce qui est au demeurant contradictoire avec le moyen développé dans l'instance l'opposant au CHAM, tiré de ce que l'établissement hospitalier n'a pas transmis sa demande de validation à la caisse. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'exception de chose jugée par le jugement n° 1807421 du tribunal administratif de Marseille devenu définitif du 15 mars 2021, aucune faute n'est susceptible d'engager la responsabilité de la CNRACL envers Mme C.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les indemnités réclamées à la CNRACL :

19. En l'absence de faute commise par la CNRACL dans la gestion du dossier de retraite de Mme C, les conclusions indemnitaires présentées par l'appelante dans l'instance n° 21MA01932 ne peuvent qu'être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées à fin d'injonction doivent également être rejetées.

En ce qui concerne les indemnités réclamées au CHAM :

20. La requérante soutient que l'absence de prise en compte pour sa retraite des services accomplis en tant qu'agent contractuel lui a causé un préjudice financier important, dès lors qu'elle n'a pu bénéficier d'une retraite à taux plein et du pourcentage maximum de liquidation de 75 % et qu'elle a subi une décote de 6,35 %. Elle sollicite ainsi que la CNRACL produise une simulation du calcul de sa pension de retraite et précise qu'à défaut, son préjudice doit être évalué à la somme à parfaire de 99 255 euros. Cependant, il résulte de l'instruction que Mme C a perçu, depuis la liquidation de ses droits à pension en 2015 et au titre de cette période d'activité en tant qu'agent non titulaire, deux pensions de retraite servies par la caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV) et l'institution de retraite complémentaire des agents non titulaires de l'Etat et des collectivités publiques (IRCANTEC). Les justificatifs de versements de ces pensions ainsi que sa demande de pension présentée en 2015 à l'IRCANTEC sont produits en défense. En outre, il résulte de l'instruction que, d'une part, la décote qui a été appliquée à sa pension de retraite de la fonction publique a été calculée en retenant la totalité des trimestres de durée d'assurance tous régimes confondus, conformément à l'article L. 14 du code des pensions civiles et militaires de l'Etat, d'autre part, que la prise en compte de la période des services de non titulaires de huit ans et dix mois ne permettait en tout état de cause pas d'atteindre les 165 trimestres exigés pour bénéficier d'une retraite à taux plein, au vu de la synthèse de sa carrière et de son brevet de pension mentionnant un total de 158 trimestres tous régimes confondus. Dans ces conditions, la requérante, qui n'apporte aucune contradiction à ces éléments, n'établit pas le caractère certain du préjudice dont elle se prévaut. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir opposées en défense et de demander à la CNRACL une simulation du calcul de sa pension, sa demande tendant à ce qu'une indemnité lui soit allouée à ce titre ne peut qu'être rejetée.

21. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis par Mme C, du fait des difficultés rencontrées auprès du CHAM pour faire valider ses services, en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

22. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E est seulement fondée à demander la condamnation du CHAM à lui verser une somme globale de 1 000 euros en réparation des préjudices que sa mère a subis.

Sur les frais liés au litige :

23. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Mme E et du CHAM présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Le jugement n° 1807422 du 15 mars 2021 du tribunal administratif de Marseille est annulé.

Article 2 : Le CHAM est condamné à verser à Mme E, en sa qualité d'ayant-droit de Mme C, une somme de 1 000 euros.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par les parties devant le tribunal administratif de Marseille dans l'instance n° 1807422, ainsi que devant la cour dans l'instance n° 21MA01931, est rejeté.

Article 4 : La requête n° 21MA01932 est rejetée.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A E, au centre hospitalier de l'agglomération montargeoise et à la caisse des dépôts et consignations, gestionnaire de la caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales.

Copie en sera adressée à la CNRACL.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2023, où siégeaient :

- Mme Fedi, présidente de chambre,

- M. Mahmouti, premier conseiller,

- M. Danveau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2023., 21MA01932

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