Texte intégral
Procédure contentieuse antérieure :
Mme A... B... épouse C... a demandé au tribunal administratif de Marseille d’annuler l’arrêté du 1er octobre 2021 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de 30 jours et a fixé le pays de destination de la mesure d’éloignement.
Par un jugement n° 2111260 du 24 mars 2022, le tribunal administratif de Marseille a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, Mme B... épouse C..., représentée par Me Decaux, demande à la cour :
1°) d’annuler le jugement du 24 mars 2022 du tribunal administratif de Marseille ;
2°) d’annuler l’arrêté du 1er octobre 2021 pris par le préfet des Bouches-du-Rhône ;
3°) d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans le délai d’un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil, qui s’engage à renoncer à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle, sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la régularité du jugement attaqué :
- le tribunal n’a pas tenu compte du jugement n° 2101696 du 11 juin 2021 et entaché son jugement d’une erreur en ne prenant pas en compte le fait qu’elle avait soutenu ne plus disposer d’attaches familiales dans son pays d’origine ;
En ce qui concerne la légalité de l’arrêté préfectoral contesté :
- s’agissant de la décision refusant de l’autoriser à séjourner en France : elle est insuffisamment motivée ; la décision ne procède pas d’un examen réel et sérieux de sa demande de titre de séjour ; le préfet a commis une erreur de droit en examinant sa demande au regard de dispositions dont elle ne demandait pas l’application ; elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur manifeste d'appréciation au regard de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- s’agissant de la décision l’obligeant à quitter le territoire français : elle est illégale par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ; elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne précitée ;
- s’agissant de la décision fixant le délai de départ volontaire : elle est illégale par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant refus de séjour.
La procédure a été communiquée au préfet des Bouches-du-Rhône qui n’a pas produit d’observations.
Mme B... épouse C... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 24 juin 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de M. D....
Considérant ce qui suit :
Mme B... épouse C..., ressortissante tunisienne, relève appel du jugement du 24 mars 2022 par lequel le tribunal administratif de Marseille a rejeté sa demande tendant à l’annulation de l’arrêté du 1er octobre 2021 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d’éloignement.
Sur la légalité de l’arrêté préfectoral du 1er octobre 2021 :
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. ».
Il ressort des pièces du dossier que Mme B... épouse C... justifie résider habituellement en France depuis qu’elle y est entrée pour la première fois le 19 septembre 2013, pays où vivent également sa mère, son frère et sa sœur française, que son père est décédé et qu’elle est mariée à un ressortissant français depuis le 30 mai 2020 avec lequel elle justifie avoir vécu depuis en communauté de vie de manière continue. Dès lors, même si elle est entrée de manière irrégulière sur le territoire national, la décision contestée prise le 1er octobre 2021 refusant de lui délivrer un titre de séjour porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale par rapport au but poursuivi. Il suit de là qu’elle est fondée à soutenir que, contrairement à ce qu’a retenu le préfet des Bouches-du-Rhône, elle était en droit de bénéficier d’un titre de séjour sur le fondement du respect de son droit à mener une vie privée et familiale normale et que, par voie de conséquence, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, c’est à tort que, par son jugement attaqué, le tribunal a rejeté sa demande.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Eu égard au motif d’annulation retenu ci-dessus, le présent arrêt implique que le préfet des Bouches-du-Rhône délivre à Mme B... épouse C..., sauf changement des circonstances de fait ou de droit, un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » valable un an, dans le délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros au profit de Me Decaux, qui a sollicité l’application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
D É C I D E :
Article 1er : Le jugement n° 2111260 du 24 mars 2022 du tribunal administratif de Marseille et l’arrêté du 1er octobre 2021 du préfet des Bouches-du-Rhône sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer à Mme B... épouse C..., sauf changement des circonstances de fait ou de droit, un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » valable un an, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision.
Article 3 : L’Etat versera à Me Decaux la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B... épouse C..., à Me Decaux et au ministre de l’intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet des Bouches-du-Rhône.
Délibéré après l’audience du 15 décembre 2022 où siégeaient :
- Mme Fedi, présidente de chambre,
- M. Taormina, président assesseur,
- M. Mahmouti, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 janvier 2023.