Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. E... C... et Mme A... C... ont demandé au tribunal administratif de Marseille de condamner l’Etat à leur verser une somme de 2 215,80 euros au titre des frais engagés pour se reloger à la suite de l’expulsion de leur logement de fonction, une somme de 5 520 euros au titre d’honoraires d’avocat et une somme de 7 500 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence, majorées des intérêts légaux à compter du 12 juillet 2021, préjudices qu’ils estiment avoir subis du fait de décisions prises en application de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense.
Par un jugement n° 2201726 du 10 novembre 2023, le tribunal administratif de Marseille a condamné l’Etat à verser à M. et Mme C... la somme de 8 620 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 11 janvier 2024, le ministre de l’intérieur et des outre-mer demande à la cour d’annuler ce jugement du tribunal administratif de Marseille du 10 novembre 2023.
Le ministre soutient que :
la motivation du jugement attaqué est sommaire ;
à titre principal, l’administration n’a pas commis de faute en décidant de procéder au renvoi du gendarme devant le conseil ad hoc sur le fondement de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense, au regard des faits portés à sa connaissance ;
à titre subsidiaire :
* le préjudice financier lié aux frais de relogement n’est pas indemnisable car il résulte du seul choix du militaire qui a refusé la proposition de prise en charge pour la période en cause ;
* le préjudice financier lié aux frais d’avocat exposés pour les besoins de la procédure de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense, au demeurant indemnisé de manière excessive par le tribunal, n’est pas indemnisable, dès lors que ces frais ont été exposés par le choix du militaire, ces dispositions ne rendant pas obligatoire le recours à un avocat.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2024, M. C... et Mme B... épouse C..., représentés par Me Maumon, concluent au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l’Etat la somme de 6 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, en faisant valoir que les moyens d’appel ne sont pas fondés.
Par une lettre du 22 octobre 2025, la cour a informé les parties, en application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce qu'elle était susceptible de fonder son arrêt sur le moyen, relevé d'office, tiré de ce que les décisions du 16 au 18 décembre 2020 que l'administration était tenue de prendre pour écarter M. C... du service en application de l'article L. 4139-15-1 du code de la défense, sont de nature à engager la responsabilité sans faute de l'Etat à l'égard de ce militaire et son épouse, dans la mesure où les préjudices qu'ils disent avoir subis présenteraient un caractère grave et spécial.
Le ministre de l’intérieur a présenté le 3 novembre 2025 des observations sur cette information qui ont été communiquées à M. et Mme C....
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la défense ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
le rapport de M. D...,
et les conclusions de Mme Balaresque, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
M. C... est gendarme affecté à compter du 19 juin 2017 à la section de sécurité et d’honneur du deuxième régiment d’infanterie de la garde républicaine. Le 16 décembre 2020, le président du conseil créé en application de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense l’a informé de l’engagement de la procédure susceptible de conduire à la résiliation de son contrat et de la possibilité pour lui de présenter des observations pendant un mois. Dans l’attente d’une décision à prendre à l’issue de cette procédure, le ministre de l’intérieur a prononcé, par une première décision du 16 décembre 2020, la suspension de fonctions de M. C..., par une deuxième décision du 17 septembre 2020 le retrait de la concession de logement par nécessité absolue de service dont il bénéficiait, et par les décisions des 17 et 18 décembre 2020, l’interdiction d’accéder aux casernes et quartiers de la garde républicaine. M. C... a contesté ces décisions devant la Commission des recours des militaires les 20 et 25 janvier 2021. Le 12 février 2021, la direction générale de la gendarmerie nationale a informé M. C... de l’abandon de la procédure de résiliation de son contrat et l’a admis dans le corps des sous-officiers de gendarmerie. Le 15 février 2021 il a été mis fin à l’interdiction pour lui d’accéder aux casernes et quartiers de la garde républicaine et il a été muté à la suite active de la garde républicaine. Le 12 juillet 2021, M. et Mme C... ont présenté au ministre de l’intérieur une demande tendant à l’indemnisation des préjudices d’ordre financier et moral qu’ils estiment avoir subis du fait de ces mesures prises en application de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense. Le 12 octobre 2021, ils ont formé recours contre le rejet tacite de leur demande devant la Commission des recours des militaires. Par un jugement du 10 novembre 2023, dont le ministre de l’intérieur relève appel, le tribunal administratif de Marseille a condamné l’Etat à verser à M. et Mme C... la somme de 8 620 euros en réparation des préjudices financiers ainsi que du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence subis du fait des décisions prises en application de l’article
L. 4139-15-1 du code de la défense.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
Aux termes de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense, issu de la loi du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme : « Lorsque le résultat d'une enquête administrative réalisée en application de l'article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure fait apparaître que le comportement d'un militaire est devenu incompatible avec l'exercice de ses fonctions eu égard à la menace grave qu'il fait peser sur la sécurité publique, il est procédé, après mise en œuvre d'une procédure contradictoire, à sa radiation des cadres ou à la résiliation de son contrat./ Ces mesures interviennent après avis d'un conseil dont la composition et le fonctionnement sont fixés par décret en Conseil d'Etat./Les décisions prises en application du présent article, auxquelles l'article L. 411-2 du code des relations entre le public et l'administration n'est pas applicable, peuvent être contestées devant le juge administratif dans un délai de quinze jours à compter de leur notification et faire l'objet d'un appel et d'un pourvoi en cassation dans le même délai. Les juridictions saisies au fond statuent dans un délai de deux mois. En cas de recours, la décision contestée ne peut prendre effet tant qu'il n'a pas été statué en dernier ressort sur ce litige. /A titre conservatoire, et pendant la durée strictement nécessaire à la mise en œuvre des suites données au résultat de l'enquête, le militaire est écarté sans délai du service, avec maintien de sa solde, de l'indemnité de résidence et du supplément familial de solde. /Les modalités d'application du présent article sont déterminées par décret en Conseil d'Etat ».
Il résulte de ces dispositions que lorsque, au vu des résultats d'une enquête administrative faisant apparaître que le comportement d'un militaire est devenu incompatible avec l'exercice de ses fonctions eu égard à la menace grave qu'il fait peser sur la sécurité publique, l’autorité compétente décide d’engager une procédure de radiation des cadres ou de résiliation du contrat du militaire et de saisir le conseil prévu par ces dispositions, elle est tenue de prendre les mesures, conservatoires et provisoires, de nature à l’écarter du service sans délai.
Il résulte de l’instruction que le 15 décembre 2020, le général d’armée, directeur général de la gendarmerie nationale, a établi un rapport par lequel il a saisi le conseil prévu à l’article L. 4139-15-1 du code de la défense et a proposé la résiliation du contrat d’engagement de M. C..., en raison de faits qui, au terme d’une enquête administrative menée sur le fondement de l’article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure, ont fait apparaître selon lui que le comportement de ce militaire était devenu incompatible avec l'exercice de ses fonctions eu égard à la menace grave qu'il fait peser sur la sécurité publique. Pour proposer le prononcé d’une telle décision, le directeur général de la gendarmerie nationale a indiqué dans son rapport que « l’ancrage réel et permanent » du militaire dans « l’idéologie salafiste et complotiste », constaté depuis 2016, était incompatible avec l’état de militaire de l’arme dont il relève et qui est chargé d’assurer la continuité de l’action de l’Etat, et qu’il constituait une vulnérabilité certaine et faisait peser une menace grave pour la sécurité publique. Ce rapport précise que des signaux faibles de radicalisation sont apparus dans le comportement de l’intéressé au cours des années 2016 et 2017, et ont consisté non seulement en une pratique assidue de la foi musulmane depuis sa conversion en 2011, mais encore en des rencontres, dans les salles de prière du sud de la France, d’individus défavorablement connus des services de renseignement pour leur appartenance à une mouvance salafiste et une attitude rigoriste et fondamentaliste, ainsi qu’en l’usage d’un vocabulaire caractéristique d’une dévalorisation des non-croyants. Ce même rapport ajoute qu’au cours de la période 2018-2019, les signaux de radicalisation se sont renforcés chez le militaire par l’emploi de plus en plus fréquent de ce vocabulaire, la formulation de réflexions sur les tenues vestimentaires féminines, et l’adhésion à des thèses « complotistes » au cours de discussions avec d’autres militaires. L’entretien d’évaluation de son comportement tenu le 18 septembre 2018 fait apparaître, d’après ce rapport, que M. C... nie les causes des attentats du 11 septembre 2001 ainsi que des attentats terroristes en France en 2015 et en 2018, et justifie son refus d’intervenir en opérations extérieures par celui d’attenter à la vie d’autres musulmans. Selon ce rapport, sa hiérarchie lui a adressé une lettre le 19 juillet 2019 lui rappelant son devoir de neutralité. Enfin le directeur général de la gendarmerie nationale ajoute dans son rapport qu’au cours de l’année 2019, le comportement du militaire a fait peser une menace grave sur la sécurité publique compte tenu de la consultation par l’intéressé de sites internet relevant de la mouvance salafiste, de sa participation à des groupes de réseaux sociaux « complotistes », et de sa fréquentation d’un individu adhérant à la même association culturelle musulmane, connu pour avoir diffusé sur des réseaux sociaux les prêches d’un imam radicaux et antirépublicains, et se rendant dans la caserne de l’intéressé.
Pour contester les faits ainsi retenus dans le rapport de saisine du conseil prévu à l’article L. 4139-15-1 du code de la défense, M. et Mme C... ne peuvent valablement se borner à soutenir que l’enquête ouverte sur le militaire en application de l’article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure a pour seule origine une lettre de dénonciation reçue par l’école des
sous-officiers de gendarmerie en 2016, dès lors qu’à compter de cette date, l’intéressé a été l’objet d’un suivi de son comportement par la direction générale de la gendarmerie nationale et de l’organisation à ce titre d’entretiens destinés à évaluer ce comportement. Ils ne peuvent non plus efficacement contester l’identité des personnes rencontrées par M. C... dans les lieux de culte qu’il fréquente, ni le type de propos qu’il a pu tenir en présence d’autres gendarmes ou au cours d’entretiens avec sa hiérarchie, en se bornant à renvoyer aux 26 attestations versées au dossier d’instance qui émanent de proches ou de membres de sa famille, à l’exception de deux témoignages qui, pour l’un, n’est pas précisément daté et, pour l’autre, relate des circonstances sans date ni précision.
Il est vrai qu’aucun des entretiens d’évaluation du comportement de M. C... au cours de la période en cause n’a conduit à des mesures d’éviction du service, et que la procédure engagée à son encontre le 15 décembre 2020 sur le fondement de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense, qui n’a pas été précédée d’un nouvel entretien au cours de la même année, n’a donné lieu ni à un avis du conseil prévu par cet article, ni à une mesure de résiliation de son contrat d’engagement. Mais l’ensemble des circonstances exposées au point 3 et retenues dans le rapport du 15 décembre 2020 caractérisent chez M. C..., au jour des mesures d’éviction du service prononcées contre lui les 16, 17 et 18 décembre 2020 en application de ces dispositions, non seulement une pratique rigoriste de l’islam et une adhésion à des idéologies « complotistes » ainsi que des manquements au devoir de neutralité du militaire, incompatibles avec les fonctions de gendarme de la garde républicaine, mais également une vulnérabilité à des comportements et influences extérieurs susceptibles de remettre en cause la sécurité des palais nationaux sous la responsabilité de la garde républicaine et celle des casernes d’affectation. Ainsi le résultat de l’enquête administrative réalisée en application de l'article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure a pu faire apparaître que le comportement de M. C... était devenu incompatible avec l'exercice de ses fonctions et qu’un tel comportement faisait peser une menace grave sur la sécurité publique.
Dans ces conditions, en suspendant M. C... de ses fonctions, en lui retirant la concession de logement par nécessité absolue de service et en lui interdisant l’accès aux casernes et quartiers de la garde républicaine sur le fondement de l’article L. 4139-15-1 du code de la défense, ainsi qu’il était tenu de le faire sur ce même fondement, le ministre de l’intérieur n’a pas méconnu ces dispositions et n’a donc pas commis d’illégalité constitutive d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat à l’égard de l’intéressé et de son épouse.
Il résulte de tout ce qui précède que le ministre de l’intérieur et des outre-mer est fondé à soutenir que c’est à tort que par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Marseille a condamné l’Etat à verser à M. et Mme C... la somme de 8 620 euros, et à demander l’annulation de ce jugement ainsi que le rejet de la demande de première instance.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une somme soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais exposés par M. et Mme C... et non compris dans les dépens. Les conclusions de ces derniers présentées à ce titre ne peuvent donc qu’être rejetées.
DéCIDE :
Article 1er : Le jugement n° 2201726 rendu le 10 novembre 2023 par le tribunal administratif de Marseille est annulé.
Article 2 : La demande présentée par M. et Mme C... devant le tribunal administratif de Marseille, ainsi que leurs conclusions d’appel tendant à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 :
Le présent arrêt sera notifié à M. et Mme E... C... et A... B... épouse C... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 4 novembre 2025, où siégeaient :
- Mme Karine Jorda-Lecroq, présidente,
- M. Michaël Revert, président assesseur,
- M. Stéphen Martin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 novembre 2025.