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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA13-24MA00784

Cour administrative d'appel de Marseille — Décision N° CAA13-24MA00784

jeudi 30 mai 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Marseille
SectionCour administrative d'appel de Marseille
N° DossierCAA13-24MA00784
TypeOrdonnance
Recoursplein contentieux
PublicationC
Avocat requérantSELARL PHARE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Le Grand Port Maritime de Marseille a demandé au juge des référés du tribunal administratif de Marseille la " réouverture " des opérations d'expertise afférentes aux désordres survenus lors des travaux d'élargissement de la passe Nord du port de Marseille (bassins Est).

Par une ordonnance n° 2003983 du 29 février 2024, il n'a pas été fait droit à sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une ordonnance n° 492627 du 29 mars 2024, le président de la section du contentieux a renvoyé à la cour administrative d'appel de Marseille, la requête du Grand Port Maritime de Marseille, enregistrée au secrétariat de la section du contentieux le 14 mars 2024, tendant à l'annulation de l'ordonnance du 29 février 2024.

Par une requête, enregistrée au greffe de la Cour le 29 mars 2024, le Grand Port Maritime de Marseille, représenté par Me Morabito, demande à la Cour :

1°) d'annuler l'ordonnance du 29 février 2024 ;

2°) statuant en référé, de faire droit à sa demande de première instance.

Il soutient que le rapport de l'expertise ordonnée le 21 septembre 2020 est incomplet, contrairement à ce qu'a estimé la juge des référés, parce que l'expert n'a pas répondu au chef de mission n° 5 sur les principes des solutions techniques susceptibles de faire cesser les désordres ; que, s'agissant des fissures sur la rampe d'accès en bout de digue, l'expert n'a pas jugé utile de proposer des solutions techniques car il a estimé que les désordres ne compromettent pas la solidité de l'ouvrage ; qu'il lui appartient néanmoins de traiter ces fissures ; que, s'agissant des instabilités sous-marines, l'avis de l'expert est incertain sur l'origine de ces désordres ; qu'il ressort, en outre, des derniers relevés techniques, une aggravation certaine et significative des désordres suite aux deux coups de labé survenus les 2 et 4 novembre 2023 témoignant ainsi, contrairement à ce qu'a retenu l'expert, de leur caractère évolutif ; qu'il ne saurait lui être opposé de n'avoir pas formulé de propositions de travaux dès lors que celles-ci étaient subordonnées à l'indication par l'expert des principes des solutions techniques ; que, conformément à une jurisprudence constante, une circonstance nouvelle justifie la réouverture de l'expertise ; que les coups de labé des 2 et 4 novembre 2023 constituent une telle circonstance.

Par un mémoire, enregistré le 25 avril 2024, la société EPC France, représentée par Me Richard, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge du Grand Port Maritime de Marseille, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que deux rapports d'expertise ont déjà été déposés dans cette affaire ; que le deuxième rapport conclut qu'en deux ans, la stabilité de l'ouvrage n'a pas évolué ; que les solutions et réparations effectuées par Bouygues TP RF ont permis de résoudre les problématiques ; que, dès lors, une troisième expertise serait vaine et sans intérêt ; que si l'expert n'a pas répondu au chef de mission n° 5 c'est parce qu'il a conclu qu'il n'y avait pas ou plus de désordres et que les fissures résiduelles non évolutives n'appelaient pas de mesures réparatoires ; que le suivi de la situation et de la vie de l'ouvrage relèvent ainsi de l'entretien qui incombe naturellement au maître d'ouvrage ; que les tableaux de situation réalisés unilatéralement par le Grand Port Maritime de Marseille ne sauraient contredire trois ans d'observations contradictoires sous le contrôle de l'expert quant à l'absence d'évolution de la situation ; que le Grand Port Maritime de Marseille ayant réceptionné sans réserve les travaux le 4 août 2017, sa responsabilité civile professionnelle ne saurait être engagée et seule, le cas échéant, la responsabilité décennale de Bouygues TP RF pourrait l'être ; qu'il n'y a donc aucune raison qu'elle participe à une nouvelle campagne d'investigation d'autant plus que l'expert a conclu à son absence de responsabilité tant s'agissant des fissures de la rampe d'accès que des instabilités sous-marines.

Par un mémoire, enregistré le 2 mai 2024, la SAS Bouygues Travaux publics Région France (TP RF), représentée par la SCP de Angelis - Semidei - Habart-Melki - Bardon - de Angelis - Segond - Desmure, conclut au rejet de la requête ainsi, à titre subsidiaire, que des conclusions de la société EPC France tendant à sa mise hors de cause et à ce que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge du Grand Port Maritime de Marseille, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les documents produits par le Grand Port Maritime de Marseille ne suffisent manifestement pas à établir une évolution significative des dommages qui justifieraient d'une quelconque manière une nouvelle mesure d'instruction même à titre complémentaire ; que la demande de mise hors de cause de la société EFC est, en tout état de cause, manifestement prématurée.

Par un mémoire enregistré le 21 mai 2024, la société L'Auxiliaire, assureur de la société Bauland TP, représentée par Me Bergant, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge du Grand Port Maritime de Marseille, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'à défaut de tout élément de fait ou de droit nouveau, le complément d'expertise sollicité par le GPMM ne présente pas d'utilité au sens des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative.

La requête a également été communiquée à Me Frédéric Torelli, liquidateur judiciaire de la société Bauland Travaux Publics, à la société XL Insurance Company, assureur de la société EPC France, à la société Fora et à M. D C, expert, qui n'ont pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête () prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction ". En vertu de l'article L. 555-1 du même code, le président de la cour administrative d'appel est compétent pour statuer sur les appels formés contre les décisions rendues par le juge des référés.

2. Par une ordonnance n° 2003983 du 21 septembre 2020, la juge des référés du tribunal administratif de Marseille avait, à la demande du Grand Port Maritime de Marseille, confié à M. D C le soin de conduire une expertise portant sur les désordres survenus lors des travaux d'élargissement de la passe Nord du port de Marseille (bassins Est), réalisés, aux termes d'un marché public de travaux, par un groupement solidaire constitué notamment de la société Bouygues Travaux Publics Région France (TP RF) et de la société Bauland TP. L'expert a déposé son rapport le 11 octobre 2023. Le Grand Port Maritime de Marseille a demandé, le 29 décembre 2023, au juge des référés du tribunal administratif de Marseille, la " réouverture " de ces opérations d'expertise, en faisant valoir, d'une part, que l'expert n'avait pas répondu à l'un des chefs de sa mission et, d'autre part, que, suite aux conditions météorologiques des 2 et 4 novembre 2023, les désordres regardés comme non évolutifs par l'expert s'étaient aggravés. Par l'ordonnance attaquée dont le Grand Port Maritime de Marseille relève appel, la juge des référés a rejeté cette demande au motif que la mesure sollicitée qui repose " en réalité, sur une contestation des conclusions du rapport de l'expert, laquelle relève de la seule appréciation du juge du fond " ne présente pas de caractère d'utilité.

3. En premier lieu, aucune disposition du code de justice administrative ne permet au juge des référés de prononcer la " réouverture " des opérations d'expertise lorsque l'expert a déposé son rapport en application de l'article R. 621-9 du code de justice administrative et que ses frais et honoraires ont été taxés en application de l'article R. 621-11 du même code. Le Grand Port Maritime de Marseille doit, toutefois, être regardé comme demandant le prononcé d'une nouvelle mesure d'expertise, en complément de celle précédemment ordonnée.

4. En deuxième lieu, l'utilité d'une mesure d'instruction ou d'expertise qu'il est demandé au juge des référés d'ordonner sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative doit être appréciée, d'une part, au regard des éléments dont le demandeur dispose ou peut disposer par d'autres moyens et, d'autre part, bien que ce juge ne soit pas saisi du principal, au regard de l'intérêt que la mesure présente dans la perspective d'un litige principal, actuel ou éventuel, auquel elle est susceptible de se rattacher.

5. Le Grand Port Maritime de Marseille soutient que l'expert n'a pas répondu au chef n° 5 de sa mission lui demandant " (d') indiquer les principes de solutions techniques permettant de faire cesser les désordres et donner son avis sur les propositions de travaux nécessaires à la remise en état de l'ouvrage formulées et communiquées par les parties ainsi que sur leurs coûts et leurs durées et donner son avis sur les éventuelles contraintes liées à leur réalisation ". Il résulte, toutefois, des termes de son rapport que l'expert n'a pas omis de répondre à ce chef de mission mais a estimé qu'il n'avait pas à proposer de telles solutions, dès lors que les travaux de confortement déjà réalisés avaient mis un terme aux désordres tenant à la bascule des blocs existants de la digue du large, qui s'était produite lors du tir de mines du 6 octobre 2016, que le muret détruit, du fait des conditions de mer, le 12 décembre 2017, avait été reconstruit et que les fissurations résiduelles regardées comme non évolutives affectant la digue du large n'appelaient que " quelques menus travaux de réparation ".

6. Le Grand Port Maritime de Marseille soutient néanmoins également que les fissurations ainsi constatées se sont aggravées postérieurement au dépôt, le 11 octobre 2023, du rapport d'expertise de M. C, à la suite des coups de labé survenus les 2 et 4 novembre 2023. Si les sociétés Bouygues TP RF, EPC et L'Auxiliaire contestent ou relativisent les mesures réalisées, à cet effet, pour le compte du Grand Port Maritime de Marseille, entre octobre et novembre 2023, il n'appartient pas au juge des référés, dans le cadre de son office, et alors que la constatation de la réalité de cette aggravation relève précisément de la mission qui peut être confiée à un expert, de trancher cette question. Cette aggravation, si elle est avérée, est susceptible de remettre en cause les conclusions du rapport d'expertise de M. C selon lesquels les désordres qu'il a lui-même constatés n'étaient pas évolutifs et qu'aucune nouvelle solution technique n'avait, en conséquence, à être préconisée pour les faire cesser, eu égard, ainsi qu'il a été dit au point 5, aux travaux de confortement et à la reconstruction du muret déjà réalisés, hormis " quelques menus travaux de réparations ". Par suite, le Grand Port Maritime de Marseille est fondé à soutenir que c'est à tort que, par l'ordonnance attaquée, la juge des référés du tribunal administratif de Marseille a estimé que le prononcé d'une nouvelle mesure d'expertise ne présentait pas de caractère utile, au sens de l'article R. 532-1 du code de justice administrative.

7. En troisième lieu, peuvent être appelées en qualité de parties à une expertise ordonnée sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, les personnes qui ne sont pas manifestement étrangères au litige susceptible d'être engagé devant le juge de l'action qui motive l'expertise.

8. Il résulte de l'instruction que la société EPC France est intervenue dans les travaux litigieux en qualité de sous-traitante de la société Bauland TP et que c'est, d'ailleurs, ses préposés qui ont effectué le tir de mines du 6 octobre 2016, mentionné au point 5. Par suite, elle ne saurait être regardée comme manifestement étrangère au litige susceptible d'être engagé. Dès lors que sa présence aux opérations d'expertise ne saurait préjuger sa responsabilité dans les conséquences dommageables dont le Grand Port Maritime de Marseille pourrait se prévaloir, elle ne saurait, en tout état de cause, utilement faire valoir ni que, suite à la réception des travaux, sa responsabilité civile professionnelle ne saurait être engagée ni que l'expert a déjà conclu à son absence de responsabilité.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête et la Cour n'étant saisie par l'effet dévolutif de l'appel d'aucun autre moyen contestant l'utilité de la mesure d'expertise telle que définie au point 6, que le Grand Port Maritime de Marseille est fondé à soutenir que c'est à tort que, par l'ordonnance attaquée, la juge des référés du tribunal administratif de Marseille rejeté sa demande. Il y a lieu, par suite, d'ordonner une telle mesure.

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge du Grand Port Maritime de Marseille qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

O R D O N N E :

Article 1er : L'ordonnance n° 2003983 du 29 février 2024 de la juge des référés du tribunal administratif de Marseille est annulée.

Article 2 : M. B A, demeurant au 300, rue du Général de Gaulle, à Lançon-de-Provence (13680), est désigné avec pour mission de :

- se rendre sur les lieux et se faire communiquer tous documents utiles à l'accomplissement de sa mission, et notamment les deux rapports d'expertise déjà déposés par M. D C, respectivement en janvier 2019, après avoir été désigné par une ordonnance du juge des référés du tribunal judiciaire de Marseille du 7 avril 2017, et le 11 octobre 2023, après avoir été désigné par une ordonnance de la juge des référés du tribunal administratif de Marseille du 21 septembre 2020 ;

- constater si les fissurations verticales et horizontales affectant la digue du large se sont aggravées postérieurement au dépôt du rapport d'expertise du 11 octobre 2023 ;

- dans le cas où tout ou partie de ces fissurations se seraient aggravées :

o préciser si, en l'état ou eu égard à leur possible évolution, elles sont de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ;

o déterminer leurs causes et origines en indiquant si elles sont imputables à un défaut de conception, à une non-conformité aux documents contractuels ou aux règles de l'art, à des défauts d'exécution ponctuels ou généralisés, décelables ou non lors de l'exécution des travaux, à un vieillissement accéléré de l'ouvrage ou à un défaut d'entretien ou une utilisation défectueuse de l'ouvrage ;

o déterminer les travaux qu'il serait nécessaire pour le maître d'ouvrage de faire réaliser et évaluer leur coût sur la base de devis communiqués par les parties à l'expertise.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-1 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président de la cour administrative d'appel.

Article 4 : L'expertise aura lieu en présence du Grand Port Maritime de Marseille, de la société Bouygues Travaux Publics Région France, de Me Frédéric Torelli, liquidateur judiciaire de la société Bauland Travaux Publics et de son assureur, la société L'Auxiliaire, de la société EPC France et de son assureur, la société XL Insurance Company, et de la société Fora.

Article 5 : Préalablement à toute opération, l'expert souscrira la déclaration sur l'honneur prévue à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 6 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 7 : L'expert déposera son rapport, dans les conditions prévues par les articles R. 621-9 et R. 621-5-1 du code de justice administrative, dans un délai de six mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il sera notifié par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès de la cour de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président de la cour liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 9 : Les conclusions de la société Bouygues TP RF, de la société EPC France et de la société L'Auxilaire présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée au Grand Port Maritime de Marseille, à la société Bouygues Travaux Publics Région France, à Me Frédéric Torelli, liquidateur judiciaire de la société Bauland Travaux Publics, à la société L'Auxiliaire, à la société EPC France, à la société XL Insurance Company, à la société Fora et à MM. D C et B A, experts.

Fait à Marseille, le 30 mai 2024LH

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