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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-19BX04869

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-19BX04869

lundi 2 mai 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-19BX04869
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation3ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantDE BEAUMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme D A a demandé au tribunal administratif de la Guadeloupe d'annuler la décision du 12 février 2019 par laquelle le directeur d'Orange Caraïbe a prononcé sa mutation d'office dans l'intérêt du service, de condamner la société Orange à lui verser la somme de 100 000 euros à titre de dommages et intérêts et d'enjoindre à cette société de la réintégrer au poste de responsable de la boutique Orange de Basse-Terre.

Par un jugement n° 1900212 du 8 octobre 2019, le tribunal a annulé la décision du 12 février 2019, enjoint à la société Orange de réintégrer Mme A dans les fonctions de responsable de la boutique Orange de Basse-Terre et rejeté le surplus de la demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 9 décembre 2019, 7 octobre 2020, 25 mars 2021 et 7 avril 2021, la société Orange, représentée par Me Especel, demande à la cour :

1°) d'annuler les articles 1er, 2 et 3 du jugement n° 1900212 du tribunal ;

2°) de rejeter les demandes de première instance présentées par Mme A

3°) de mettre à la charge de Mme A la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- Mme A n'a pas été victime d'harcèlement ; il a au contraire été établi que c'est son management au sein de la boutique qui a été à l'origine de l'ambiance délétère constatée ; les résultats de l'enquête interne commandée par la direction ont confirmé les responsabilités de Mme A dans la situation observée ; les témoignages des salariés de la boutique sur le management de Mme A sont concordants, plusieurs d'entre eux ont ainsi exercé leur droit de retrait pour se préserver ; le tribunal a mal interprété les pièces du dossier et notamment les procès-verbaux des réunions du comité d'hygiène et de sécurité qui ont confirmé les responsabilités de Mme A ;

- le signalement que Mme A adressé pour des faits de harcèlement à son encontre a bien été pris en compte par la direction qui a diligenté une enquête, laquelle n'a pas permis de confirmer les faits dénoncés ;

- deux postes ont été proposés à Mme A ; ils n'étaient pas inacceptables compte tenu des fonctions auxquels ils se rapportaient et alors même qu'ils étaient situés à la Baie-Mahault où se trouve le siège social d'Orange Caraïbes ; de plus, ils n'impliquaient pour Mme A aucune perte de rémunération ;

- à la suite de jugement du tribunal, Mme A a été réintégrée sur son poste en décembre 2019 ; les problèmes relevés précédemment se sont poursuivis et même accentués.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 2 mars 2021 et le 1er avril 2021, Mme A, représentée par Me de Beaumont, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société Orange la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que tous les moyens de la requête doivent être écartés comme infondés.

Par un mémoire distinct, enregistré le 22 avril 2021, déposé au titre des articles 23-1 de l'ordonnance n° 58-1067 modifiée du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel et R. 771-3 du code de justice administrative, Mme A a demandé à la cour de transmettre au Conseil d'Etat la question prioritaire de constitutionnalité relative à la conformité à la Constitution des dispositions de l'article R. 432-1 du code de justice administrative telles que modifiées par le décret n° 2017-493 du 6 avril 2017.

Par une ordonnance du 21 juillet 2021, la président de la 3ème chambre de la cour administrative d'appel de Bordeaux a jugé qu'il n'y avait pas lieu de transmettre au Conseil d'Etat la question prioritaire de constitutionnalité soulevée par Mme A.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C B,

- les conclusions de Mme Isabelle Le Bris, rapporteure publique,

- et les observations de Me Especel, représentant la SA Orange.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A travaille au sein de la société Orange en tant que cadre de second niveau avec le statut de fonctionnaire. En janvier 2016, elle a été affectée au poste de responsable de la boutique Orange située à Basse-Terre. Par une décision du 12 février 2019, le directeur d'Orange Caraïbe a prononcé, dans l'intérêt du service, la mutation d'office de Mme A en l'affectant, à compter du 25 février 2019, sur un poste " Business Developper Pro/PME " à l'agence de Baie-Mahault. Mme A a demandé au tribunal administratif de la Guadeloupe d'annuler la décision du 12 février 2019, d'enjoindre à la société Orange de la réintégrer sur son poste de responsable de la boutique de Basse-Terre et qu'une somme de 100 000 euros lui soit versée à titre de dommages et intérêts. Par jugement du 8 octobre 2019, le tribunal a annulé la décision du 12 février 2019, enjoint à la société Orange de réintégrer Mme A sur son ancien poste et rejeté le surplus de la demande. La société Orange relève appel de ce jugement en tant qu'il a fait droit aux conclusions à fin d'annulation et d'injonction de Mme A.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. L'autorité compétente peut à tout moment, dans l'intérêt du service et dans le respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur, modifier l'affectation d'un fonctionnaire.

3. Pour prendre la décision du mutation d'office en litige, le directeur d'Orange Caraïbe s'est fondé sur l'existence de difficultés relationnelles entre Mme A et les agents placés sous son autorité, sur des alertes émises par le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) quant à la souffrance ressentie par les employés et sur le caractère conflictuel des relations entretenues par Mme A avec sa hiérarchie. Il en a conclu que la présence de Mme A au sein de la boutique Orange de Basse-Terre ne permettait pas le bon fonctionnement de celle-ci.

4. Il ressort des pièces du dossier que le CHSCT d'Orange s'est réuni le 28 septembre 2017 et le 17 avril 2018 pour évoquer la situation de la boutique de Basse-Terre placée sous la responsabilité de Mme A. Les procès-verbaux de ces réunions font apparaitre qu'un climat anxiogène existait au sein de la boutique lié aux relations conflictuelles entre Mme A et certains des salariés, notamment son adjointe avec laquelle une altercation s'est produite le 20 juillet 2017, ainsi qu'un sentiment de crainte des salariés devant la perspective du retour de Mme A qui, alors, ne travaillait plus depuis sa mise en congé de maladie après le 20 juillet 2017, puis sa suspension décidée à titre conservatoire le 5 janvier 2018.

5. Il ressort des pièces du dossier que le 28 mai 2018 vers 8h30, alors qu'elle reprenait son travail, Mme A a apostrophé le directeur d'Orange Caraïbe et la directrice des ressources humaines venus la rencontrer pour faire un point sur sa situation professionnelle et qu'elle a refusé toute discussion. Il ressort également des pièces du dossier que la majorité des vendeurs de la boutique ont fait savoir qu'ils envisageaient d'exercer leur droit de retrait dans la perspective d'un retour de Mme A aux commandes de la boutique. Ces éléments ont conduit le directeur d'Orange à informer Mme A, par courrier du 4 juin 2018, qu'il n'était pas souhaitable qu'elle conserve la direction de la boutique et que de nouvelles affectations lui seraient proposées.

6. Le 14 septembre 2018, Mme A a signalé une situation de harcèlement à son encontre de la part de ses supérieurs hiérarchiques et de certains subordonnés en faisant état de " pressions, menaces, calomnies, d'incitations au départ, de contraintes, d'abus de pouvoir ". Ce signalement a conduit la direction d'Orange à faire réaliser une enquête interne dont les résultats ont été restitués à Mme A le 28 janvier 2019. Il ressort des pièces du dossier que l'enquête réalisée, si elle a établi l'existence de relations conflictuelles au sein de la boutique gérée par Mme A, n'a pas permis de confirmer les allégations de celle-ci quant à la réalité des harcèlements allégués. Il ne ressort pas des éléments du dossier que Mme A aurait subi, dans l'exercice de ses fonctions, des agissements constitutifs de harcèlement, que ce soit de la part de supérieurs hiérarchiques ou de certains subordonnés.

7. Il est vrai, toutefois, que l'enquête interne, qui a porté sur le climat général au sein de la boutique, n'a pas révélé des fautes commises par Mme A dans ses missions de responsable. A cet égard, le compte-rendu de la réunion du CHSCT du 17 avril 2018 mentionne que la direction d'Orange a reconnu que l'enquête " n'aurait pas révélé de fautes commises par la responsable de la boutique ".

8. Toutefois, le bien-fondé d'une mutation d'office n'est pas subordonné à l'existence d'une faute particulière de l'agent mais à la nécessité de mettre fin, dans l'intérêt du service, à des difficultés relationnelles provoquant un climat de travail conflictuel et dégradé. A cet égard, il ressort des éléments précités qu'un tel climat existait au sein de la boutique gérée par Mme A au point que, ainsi qu'il a été dit, les salariés ont fait savoir qu'ils exerceraient leur droit de retrait dans l'éventualité du retour de cette dernière sur ce lieu de travail.

9. Compte tenu de ce qui précède, la circonstance que l'adjointe de Mme A, qui a d'ailleurs cessé de travailler dans la boutique en août 2017, ait été mise en cause par une ancienne salariée dans une attestation rédigée le 15 juillet 2017, et par une autre salariée, auteur d'une plainte au procureur de la République datée du 11 août 2017, n'est pas de nature, par elle-même, à établir que la mutation d'office contestée n'était pas justifiée par l'intérêt du service.

10. Par ailleurs, la décision du 12 février 2019 prononce la mutation de Mme A sur un poste de " Business Developper Pro/Pme " sur le site d'Orange Garden situé à Baie-Mahault. Il ressort des pièces du dossier que ce poste, même s'il ne comporte pas de fonctions d'encadrement, implique l'exercice de missions d'expertise de classification III.3 correspondant au grade de Mme A.

11. S'il est vrai que le poste ne se situe pas à Basse-Terre où demeure Mme A, cette dernière avait fait savoir, dans un courriel du 1er juillet 2018, qu'elle n'était pas opposée à une mutation géographique sous réserve de la mise en œuvre d'un accompagnement financier. Indépendamment de cela, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en raison de sa situation familiale, personnelle ou financière, les trajets qu'elle devrait accomplir pour se rendre à Baie-Mahault, où se trouve d'ailleurs le siège d'Orange Caraïbe, soumettraient Mme A à des contraintes excessives. De plus, la décision de muter Mme A à Baie-Mahault a été prise après que celle-ci eut refusé deux postes situés à Basse-Terre qui lui avaient été proposés le 17 juillet 2018.

12. Il ressort des pièces du dossier que le poste de " Business Developper Pro/Pme " sur lequel Mme A a été affectée ouvre droit à la perception d'une prime variable. De plus, par une décision du 21 février 2019 définissant les mesures d'accompagnement financier du changement d'affectation, Orange a fait savoir à Mme A qu'elle bénéficierait du maintien de son " forfait part variable vendeur " pendant trois mois, d'une compensation du différentiel de part variable résultant de sa nouvelle affectation pendant 18 mois ainsi que d'une prime de mobilité fonctionnelle et d'une prime d'aggravation de son temps de trajet. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'affectation décidée s'accompagnerait, pour Mme A, d'une diminution de sa rémunération.

13. Il résulte de tout ce qui précède que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de la Guadeloupe a annulé la décision du 12 février 2019 au motif qu'elle a été prise alors que Mme A subissait des agissements de harcèlement.

14. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que depuis sa réintégration sur son ancien poste en décembre 2019, en exécution de l'injonction prononcée par le tribunal, de nouveaux conflits ont opposé Mme A aux salariés de la boutique, ce qui a conduit la direction d'Orange à solliciter l'intervention d'un psychologue afin d'apaiser les tensions constatées. En dépit de cela, plusieurs salariés ont décidé, en janvier 2020, d'exercer leur droit de retrait.

15. Il y a lieu pour la cour, saisie du litige par l'effet dévolutif de l'appel, d'examiner les autres moyens soulevés en première instance par Mme A à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation de la décision en litige.

Sur les autres moyens de première instance :

16. En premier lieu, l'avis émis par la commission administrative paritaire, consultée en application de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 sur un projet de mutation d'office d'un agent, ne s'impose pas à l'autorité compétente. Par suite, la circonstance que la commission administrative paritaire ait invité la direction d'Orange à proposer à Mme A un autre poste que celui retenu dans la décision du 12 février 2019 en litige est sans incidence sur la légalité de cette décision.

17. En deuxième lieu, il résulte de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 qu'un agent public faisant l'objet d'une mesure prise en considération de sa personne, telle qu'une mutation d'office dans l'intérêt du service, doit être mis à même de demander la communication de son dossier. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme A s'est vu remettre, le 23 octobre 2018, une copie de son dossier administratif. Dans le document certifiant la remise du dossier, l'assistante aux ressources humaines d'Orange a attesté que l'intéressée a eu communication de l'intégralité de son dossier. Si Mme A soutient le contraire, elle ne produit aucun élément permettant de faire douter du caractère complet du dossier qui lui a été remis ni même ne précise la nature des pièces manquantes. Dans ces circonstances, le moyen soulevé doit être écarté.

18. En troisième lieu, la circonstance que le directeur d'Orange ait fixé au 25 février 2019 la prise d'effet de la mutation d'office, délai que Mme A juge trop court, est par elle-même sans incidence sur la légalité de la décision du 12 février 2019. Est également dépourvu d'incidence sur la légalité de cette décision le fait que Mme A ait été informée plusieurs mois à l'avance de ce qu'elle ferait l'objet d'une nouvelle affectation.

19. En quatrième lieu, une mutation d'office revêt le caractère d'une mesure disciplinaire déguisée lorsque, tout à la fois, il en résulte une dégradation de la situation professionnelle de l'agent concerné et que la nature des faits qui ont justifié la mesure et l'intention poursuivie par l'administration révèlent une volonté de sanctionner cet agent. En l'espèce, et ainsi qu'il a été dit précédemment, la nouvelle affectation de Mme A a été décidée dans l'intérêt du service pour prévenir les troubles susceptibles de résulter de son maintien au sein de la boutique Orange de Basse-Terre. Cette décision, ainsi qu'il a encore été dit, attribue à l'intéressée des fonctions correspondant à son grade et n'entraîne pas pour elle une perte de rémunération. Par suite, la mutation d'office contestée ne présente pas, dans les circonstances de l'espèce, le caractère d'une sanction disciplinaire déguisée.

20. Enfin, il résulte de ce qui précède que la décision du 12 février 2019, justifiée par l'intérêt du service, n'est pas entachée de détournement de pouvoir.

21. Il résulte de tout ce qui précède que la société Orange est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de la Guadeloupe a annulé la décision du 12 février 2019 et prescrit sous astreinte la réintégration de Mme A sur son ancien poste de responsable de boutique. Dès lors, il y a lieu d'annuler les articles 1er, 2 et 3 du jugement attaqué.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

22. Les dispositions précitées font obstacle aux conclusions de Mme A qui est la partie perdante à l'instance d'appel. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de Mme A la somme que demande la société Orange au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE

Article 1er : Les articles 1er, 2 et 3 du jugement n° 1900212 du tribunal administratif de la Guadeloupe du 8 octobre 2019 sont annulés.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Orange et par Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la société Orange et à Mme D A.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2022 à laquelle siégeaient :

M. Frédéric Faïck, président,

M. Manuel Bourgeois, premier conseiller,

Mme Agnès Bourjol, première conseillère/,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2022. L'assesseur le plus ancien,

Manuel Bourgeois

Le président-rapporteur,

Frédéric B

La greffière,

Sylvie Hayet

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

N°19BX04869

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