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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX00432

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX00432

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX00432
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation2ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantOTHMAN-FARAH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme H J veuve K a demandé au tribunal des pensions de Bordeaux d'annuler la décision du 26 février 2018 B laquelle la ministre des armées a rejeté sa demande de pension de réversion.

B un jugement du 30 septembre 2019, le tribunal des pensions de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

B une requête et un mémoire, enregistrés les 5 février 2020 et 6 septembre 2022, Mme J veuve K, représentée B Me Othman-Farah, demande à la cour, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler le jugement du tribunal des pensions de Bordeaux du 30 septembre 2019 ;

2°) d'annuler la décision ministérielle du 26 février 2018 ;

3°) d'enjoindre au ministre des armées de lui accorder la pension de réversion sollicitée, avec effet à compter du 30 juillet 2015, date de sa demande, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation de ces intérêts, sous astreinte de 100 euros B jour de retard à compter de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- sa requête d'appel est recevable ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation ; elle justifie de son mariage le 3 avril 1950 avec Mohammed K, avec lequel elle a eu onze enfants ; l'acte de mariage est régulier, les réformes intervenues en droit marocain en 2002 et 2004 ne lui étant pas applicables, et le ministre ne produit aucun élément remettant en cause sa validité ;

- elle n'a pas contracté d'autre mariage et son époux non plus ; le fait qu'elle était âgée de 11 ans lors de la célébration et de 13 ans lors de la naissance de son premier enfant n'est pas de nature à jeter un doute sur la validité de l'acte d'état civil ; si certains documents antérieurs à 2007 portent le prénom Ijja, il s'agit du diminutif du prénom Khadija ; de même, l'erreur quant à sa date de naissance sur l'acte de naissance de sa fille n'est pas de nature à remettre en cause la validité de l'acte de mariage.

B un mémoire en défense enregistré le 22 mars 2021, la ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la recevabilité de la requête au regard du délai d'appel n'est pas démontrée ;

- le moyen soulevé B Mme J n'est pas fondé dès lors qu'un nombre important de documents supposés officiels sont contradictoires et ne permettent pas d'établir avec certitude le mariage de l'ancien militaire avec la requérante ; si la requérante se prévaut d'un jugement du 4 décembre 2007, elle ne le produit pas ; il n'est en tout état de cause pas opposable à l'Etat dès lors que ce dernier n'a pas été appelé à l'instance ; il existe un autre acte de mariage correspondant à une union le même jour avec une autre personne.

Mme J veuve K a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale B une décision du 12 mars 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2010-1657 du 29 décembre 2010 ;

- la loi n° 2018-607 du 13 juillet 2018 ;

- le décret n° 2010-1691 du 30 décembre 2010 ;

- l'arrêté interministériel du 30 décembre 2010 portant application du décret du 30 décembre 2010 ;

- le décret n° 2018-1291 du 28 décembre 2018 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. I E,

- les conclusions de Mme Kolia Gallier, rapporteure publique,

- et les observations de Me Othman-Farah, représentant Mme J.

Considérant ce qui suit :

1. Mme J a sollicité le 30 juillet 2015 auprès de la ministre des armées le bénéfice d'une pension de réversion à la suite du décès, le 18 septembre 1995, de son mari, M. L K, ressortissant marocain engagé dans l'armée française, qui bénéficiait d'une pension militaire d'invalidité au taux de 100 % et était reconnu grand mutilé de guerre (ancien article L. 36 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre). B décision du 26 février 2018, la ministre des armées a rejeté sa demande au motif que la preuve de son mariage avec M. K n'était pas apportée. Saisi B Mme J de conclusions aux fins d'annulation de ce refus, le tribunal des pensions de Bordeaux a rejeté sa demande B jugement du 30 septembre 2019. En raison du transfert aux juridictions administratives du contentieux des décisions individuelles relatives aux pensions militaires d'invalidité B la loi du 13 juillet 2018 susvisée, Mme J relève appel de ce jugement devant la cour.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 811-2 du code de justice administrative : " Sauf disposition contraire, le délai d'appel est de deux mois. Il court contre toute partie à l'instance à compter du jour où la notification a été faite à cette partie dans les conditions prévues aux articles R. 751-3 à R. 751-4-1 () ". Aux termes de l'article R. 811-5 de ce code : " Les délais supplémentaires de distance prévus à l'article R. 421-7 s'ajoutent aux délais normalement impartis ". En application de ces dernières dispositions, le délai d'appel est augmenté de deux mois pour les personnes qui demeurent à l'étranger.

3. Si le jugement du tribunal des pensions de Bordeaux a été expédié à Mme J B le greffe de ce tribunal le 2 octobre 2019, aucune pièce du dossier ne permet d'établir la date à laquelle cette dernière a reçu notification de ce jugement. B suite, la fin de non-recevoir opposée B la ministre des armées et tirée de la tardiveté de la requête d'appel de Mme J, qui a au demeurant déposé une demande d'aide juridictionnelle le 3 février 2020, ne peut qu'être écartée.

Sur la légalité de la décision du 26 février 2018 :

4. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

5. Aux termes de l'article 211 de la loi du 29 décembre 2010 de finances pour 2011, dans sa rédaction alors applicable : " I. ' Les pensions militaires d'invalidité, les pensions civiles et militaires de retraite et les retraites du combattant servies aux ressortissants des pays ou territoires ayant appartenu à l'Union française ou à la Communauté ou ayant été placés sous le protectorat ou sous la tutelle de la France sont calculées dans les conditions prévues aux paragraphes suivants. / () / IV. - Les indices servant au calcul des pensions servies aux conjoints survivants et aux orphelins des pensionnés militaires d'invalidité et des titulaires d'une pension civile ou militaire de retraite visés au I sont égaux aux indices des pensions des conjoints survivants et des orphelins servies aux ressortissants français, tels qu'ils sont définis en application du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre et du code des pensions civiles et militaires de retraite. () / V. - Les demandes de pensions présentées en application du présent article sont instruites dans les conditions prévues B le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre et B le code des pensions civiles et militaires de retraite. () ".

6. Aux termes de l'article L. 43 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre, alors en vigueur : " Ont droit à pension : () 3° Les conjoints survivants des militaires et marins morts en jouissance d'une pension définitive ou temporaire correspondant à une invalidité égale ou supérieure à 60 % ou en possession de droits à cette pension. () ".

7. Aux termes, enfin, de l'article 3 du décret du 30 décembre 2010, pris pour l'application des dispositions précitées de la loi de finances pour 2011 : " Un arrêté conjoint des ministres chargés de la défense, des affaires étrangères, des anciens combattants et du budget énumère les pièces justificatives à produire à l'appui de toute demande visée à l'article 1er ". L'annexe 7 de l'arrêté du 30 décembre 2010 pris pour l'application de ce décret cite, parmi les pièces exigées pour une demande de pension d'un ayant cause, " l'acte de mariage mentionnant la date de transcription sur les registres d'état-civil ".

8. Pour justifier de son union avec M. K, Mme H J, née en 1939, a produit l'acte de mariage contracté le 3 avril 1950, enregistré sous le n° 1662, folio 261, registre second, série 04, à Ouarzazate. Si la ministre fait valoir que M. K s'est marié le 3 avril 1950 en troisième noce avec Mme M née en 1928, avec laquelle il a eu quatre enfants, A F née en 1952, C en 1954, G en 1956 et Hind en 1975, comme le démontrent les extraits d'acte de naissance des enfants et que ce mariage a été enregistré sous l'acte n° 1668, folio 261, registre second, n° 4 à Ouarzazate, Mme J soutient qu'il y a identité de personnes et que Ijja est un diminutif de son prénom. Elle produit à l'appui de ses dires, un avenant à l'acte de mariage établi le 17 octobre 2006 sur témoignage de leur fils D ayant pour objet de rectifier les noms des deux mariés, un extrait du livret de famille indiquant que Mme J est la mère de neuf enfants, dont A F, C et G, les actes de naissance de ces enfants rectifiés à la suite du jugement rendu B le tribunal de Ouarzazate le 4 décembre 2007 ayant pour effet de modifier le prénom de leur mère, et un acte de notoriété dressé B un notaire le 9 juillet 2012 indiquant qu'elle est, avec ses neuf enfants, héritière de M. K. Ces éléments sont suffisamment probants pour établir la réalité de son mariage avec ce dernier. Ainsi, en rejetant la demande de pension de réversion présentée B Mme J au motif que la réalité de son mariage avec M. K n'était pas établie, la ministre des armées a méconnu les dispositions précitées.

9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme J est fondée à soutenir que c'est à tort que, B le jugement attaqué, le tribunal des pensions de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision ministérielle du 26 février 2018.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. L'annulation de la décision du 26 février 2018 implique nécessairement que le ministre des armées accorde à Mme J la pension de réversion sollicitée, avec effet à compter du 30 juillet 2015, date de la demande. Il y a lieu d'enjoindre au ministre d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent arrêt. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

11. Mme J a droit aux intérêts au taux légal correspondant à la pension de réversion à compter du 30 juillet 2015, date de réception de sa demande B la ministre des armées.

12. La capitalisation des intérêts a été demandée le 5 février 2020. A cette date, il était dû au moins une année d'intérêts. Dès lors, conformément aux dispositions de l'article 1343-2 du code civil, il y a lieu de faire droit à cette demande.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme J veuve K a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. B suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Othman-Farah de la somme de 1 500 euros.

DECIDE :

Article 1er : La décision de la ministre des armées du 26 février 2018 et le jugement du tribunal des pensions de Bordeaux du 30 septembre 2019 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au ministre des armées d'accorder à Mme J veuve K la pension de réversion sollicitée, avec effet à compter du 30 juillet 2015, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent arrêt. Le versement de cette pension sera assorti des intérêts au taux légal à compter de la même date. Les intérêts sur les arrérages échus à la date du 5 février 2020 seront capitalisés à cette date pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : L'Etat versera à Me Othman-Farah une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme J veuve K est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme H J veuve K, au ministre des armées et à Me Othman-Farah.

Délibéré après l'audience du 11 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Catherine Girault, présidente,

Mme Anne Meyer, présidente assesseure,

M. Olivier Cotte, premier conseiller.

Rendu public B mise à disposition au greffe, le 3 novembre 2022.

Le rapporteur,

Olivier E

La présidente,

Catherine Girault

La greffière,

Virginie Guillout

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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