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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX00628

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX00628

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX00628
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation3ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantHMS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C B a demandé au tribunal administratif de La Réunion de condamner solidairement l'Etat et la Poste à lui verser la somme de 72 000 euros à titre de dommages et intérêts.

Par un jugement n° 1700656 du 28 janvier 2020, le tribunal administratif de La Réunion a condamné l'Etat à verser à M. B la somme de 13 000 euros à titre de dommages et intérêts et condamné La Poste à verser à M. B la somme de 7 000 euros à titre de dommages et intérêts également.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 20 février 2020 et le 4 février 2021, la société anonyme La Poste, représentée par Me Bellanger, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement n° 1700656 du tribunal administratif de La Réunion ;

2°) de rejeter la demande de première instance de M. B ;

3°) de mettre à la charge de M. B la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- certes, par une décision n° 321952 du 19 juillet 2010, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a reconnu que l'Etat et La Poste avaient commis une faute de nature à engager leur responsabilité en n'organisant pas des voies de promotions internes pour les agents de La Poste reclassés à la suite du changement de statut opéré par la loi du 2 juillet 1990 ;

- toutefois, la responsabilité de La Poste est engagée non pas en ce que, au cours de telle ou telle année, elle s'est abstenue de mettre en œuvre une procédure de promotion interne pour ses agents mais en raison de sa carence pendant une certaine période à mettre en œuvre toute voie de promotion interne ; mais ce fait générateur de responsabilité a pris fin avec l'entrée en vigueur du décret n°2009-1555 du 14 décembre 2009, que la direction de La Poste a mis en œuvre par une décision du 16 décembre 2009 rétablissant les voies de promotion interne pour ses agents appartenant aux corps de reclassement ; à compter de cette date, M. B a pu bénéficier de nouveau de la possibilité d'être promu par voie de listes d'aptitude et aucune faute ne saurait être retenue à l'encontre de La Poste contrairement à ce qu'a jugé le tribunal ;

- La Poste n'a pas commis de faute du seul fait qu'elle n'a pas organisé une promotion par la voie du concours interne ; elle dispose d'un large pouvoir d'appréciation pour organiser ces promotions ; la voie de la liste d'aptitude est la plus adaptée pour la promotion des agents des corps de reclassement dès lors qu'ils sont en voie d'extinction ;

- il n'y a pas de lien de causalité entre la faute alléguée et les préjudices invoqués par M. B ; celui-ci ne peut justifier d'une chance sérieuse de réussir le concours interne compte tenu des appréciations de ses états de service ; en tout état de cause, il n'a jamais fait acte de candidature à un concours interne ni ne s'est même présenté pour une promotion par voie de liste d'aptitude ; à compter de 2013, les agents préposés, comme M. B, ont été déclarés d'office promouvables par la voie de la liste d'aptitude ; mais il n'a pas bénéficié d'une promotion compte tenu de ses états de service ;

- M. B ne justifie ainsi ni d'un préjudice de carrière ni d'un préjudice moral ou de troubles dans ses conditions d'existence ;

- le tribunal a entaché sa décision d'une contradiction de motifs en jugeant que la prescription quinquennale était acquise antérieurement au 27 avril 2012 tout en condamnant La Poste à indemniser M. B pour la période allant du 1er janvier 2010 au 27 avril 2012.

Par deux mémoires, enregistrés le 23 décembre 2020 et le 29 décembre 2020, M. B, représenté par Me Lerat, conclut :

1°) au rejet de la requête de La Poste ;

2°) par la voie de l'appel incident, à ce que La Poste soit condamnée à lui verser la somme de 10 000 euros à titre de dommages et intérêts, avec les intérêts au taux légal à compter du 24 avril 2017 ;

3°) à ce qu'il soit mis à la charge de La Poste la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, au fond, que :

- tous les moyens de la requête doivent être écartés comme infondés ;

- c'est à tort que le tribunal a jugé que la prescription quinquennale s'appliquait ; le tribunal a fait une inexacte évaluation de ses préjudices.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 ;

- la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008 ;

- le décret n° 57-1319 du 21 décembre 1957 ;

- le décret n° 2009-1555 du 14 décembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D A,

- les conclusions de Mme Isabelle Le Bris, rapporteure publique,

Considérant ce qui suit :

1. M. B a intégré l'administration des Postes et Télécommunications en 1983 et y détient depuis 1984 le grade de préposé. Après le changement de statut de La Poste opéré par la loi du 2 juillet 1990, relative à l'organisation du service public de la poste et des télécommunications, M. B n'a pas souhaité intégrer les nouveaux corps dits de " reclassification " créés par les décrets du 25 mars 1993, mais a entendu conserver son grade d'origine dans un corps dit de " reclassement ". Par deux lettres recommandées avec accusé de réception datées du 20 avril 2017, M. B a demandé au ministre de l'économie ainsi qu'au président de La Poste l'indemnisation de ses préjudices à raison de la faute constituée, selon lui, par l'absence de promotions internes organisées à l'attention des agents appartenant aux corps de " reclassement ", ce qui l'aurait empêché d'accéder au grade supérieur de conducteur de travaux de la distribution et de l'acheminement. Ses demandes ayant fait l'objet de décisions implicites de rejet, M. B a demandé au tribunal administratif de La Réunion de condamner solidairement l'Etat et La Poste à lui verser une somme de 72 000 euros en réparation de ses préjudices liés au blocage de sa carrière. Par jugement du 28 janvier 2020, le tribunal a condamné l'Etat et La Poste à verser à M. B les sommes respectives de 13 000 euros et de 7 000 euros à titre de dommages et intérêts.

2. La Poste relève appel de ce jugement en tant qu'il la condamne à indemniser M. B. Celui-ci demande à la cour de porter à 10 000 euros le montant de sa réparation et de mettre cette somme à la charge de La Poste.

Sur l'appel principal de La Poste :

En ce qui concerne la responsabilité :

3. Aux termes de l'article 19 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relative à la fonction publique de l'Etat : " Les fonctionnaires sont recrutés par voie de concours organisés suivant l'une au moins des modalités ci-après : 1° Des concours ouverts aux candidats justifiant de certains diplômes ou de l'accomplissement de certaines études. () 2° Des concours réservés aux fonctionnaires de l'Etat () aux fonctionnaires et agents () des établissements publics () Les candidats à ces concours devront avoir accompli une certaine durée de services publics () 3° Des concours ouverts, dans les conditions prévues par les statuts particuliers, aux candidats justifiant de l'exercice, pendant une durée déterminée, d'une ou de plusieurs activités professionnelles (). ". Aux termes de l'article 26 de la même loi : " En vue de favoriser la promotion interne, les statuts particuliers fixent une proportion de postes susceptibles d'être proposés au personnel appartenant déjà à l'administration () non seulement par voie de concours selon les modalités définies au troisième alinéa (2°) de l'article 19 ci-dessus, mais aussi par la nomination de fonctionnaires () suivant l'une des modalités ci-après : 1° Examen professionnel ; 2° Liste d'aptitude établie après avis de la commission administrative paritaire du corps d'accueil, par appréciation de la valeur professionnelle et des acquis de l'expérience professionnelle des agents. () ".

En ce qui concerne la période antérieure à décembre 2009 :

4. Le législateur, en décidant par les articles 29-1 et 31 de la loi du 2 juillet 1990 relative au service public de la poste et des télécommunications et à l'entreprise nationale France Télécom, la cessation de tout recrutement externe de fonctionnaire à France Télécom à compter de la date précitée et en permettant à La Poste de ne recruter, le cas échéant, que des agents contractuels de droit privé, n'a pas entendu priver d'effet les dispositions de l'article 26 de la loi du 11 janvier 1984 relatives au droit à la promotion interne. Ainsi, les décrets statutaires des corps " de reclassement " de La Poste du 25 mars 1993 étaient illégaux en tant qu'ils ne prévoyaient pas de voies de promotion internes autres que celles liées aux titularisations consécutives aux recrutements externes. Par suite, en faisant application de ces décrets illégaux pour refuser de mettre en œuvre des dispositifs de promotion interne au bénéfice des fonctionnaires " reclassés ", La Poste a commis une faute de nature à engager sa responsabilité vis-à-vis de M. B.

En ce qui concerne la période postérieure à décembre 2009 :

5. Par une décision n° 304438 du 11 décembre 2008, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a annulé la décision du Premier ministre refusant de modifier les dispositions statutaires des corps " de reclassement " de La Poste en vue d'ouvrir des voies de promotion interne aux fonctionnaires appartenant à des corps " de reclassement " ainsi que la décision par laquelle le président du conseil d'administration de La Poste a rejeté les demandes de ses agents tendant à mettre en œuvre des mesures de promotion interne en faveur de ces fonctionnaires. A la suite de cette décision, le Premier ministre a édicté le décret du 14 décembre 2009 relatif aux dispositions statutaires applicables à certains corps de fonctionnaires de La Poste. Quant à l'accès à un corps de reclassement d'un niveau supérieur au sein de la Poste, il a été organisé par une décision n° 350-23 de la Poste du 16 décembre 2009 prévoyant l'établissement de listes d'aptitude annuelles.

6. Aux termes de l'article 2 du décret du 14 décembre 2009 : " Les recrutements par la voie interne et les nominations effectuées selon les modalités mentionnées à l'article 26 de la loi du 11 janvier 1984 susvisée, prévus par les décrets figurant en annexe, ne sont ouverts qu'aux fonctionnaires et agents des corps de La Poste ". L'article annexe à ce décret mentionne le corps des conducteurs de travaux de la distribution et de l'acheminement régi par le décret du 21 décembre 1957. Aux termes de l'article 18 de ce décret : " Les conducteurs de travaux de la distribution et de l'acheminement sont recrutés : / 1° Par voie de concours distincts : / a) Un premier concours, dont les épreuves sont du niveau du baccalauréat de l'enseignement du second degré, est ouvert aux candidats âgés de vingt et un ans au moins et de moins de quarante-cinq ans ; / b) Un deuxième concours est réservé aux fonctionnaires du corps des préposés () comptant () au moins trois ans en tout de services effectifs () 2° Au choix, dans la limite du sixième des titularisations prononcées par la voie des concours prévus au 1° ci-dessus, parmi les fonctionnaires du corps des agents d'exploitation des branches "services de la distribution et de l'acheminement" et "recettes-distribution", âgés de quarante ans au moins, ayant atteint le septième échelon depuis au moins deux ans et comptant cinq ans au moins de services effectifs dans ce corps. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que La Poste n'est pas tenue d'organiser un concours pour permettre l'application du droit à la promotion interne lorsqu'elle n'organise pas un recrutement par voie de concours externe. Dès lors que La Poste s'est abstenue d'organiser un recrutement par concours externe pour l'accès au corps des conducteurs de travaux de la distribution et de l'acheminement, lequel était en voie d'extinction depuis la réforme statutaire mise en œuvre, elle n'avait pas l'obligation d'organiser des concours réservés aux agents " reclassés " à compter de l'entrée en vigueur du décret du 14 décembre 2009 et de la décision du président de son conseil d'administration du 16 décembre 2009.

8. Il résulte de l'instruction que La Poste a organisé la promotion interne par voie de listes d'aptitude pour l'accès aux corps de reclassement en application de sa décision du 16 décembre 2009. Contrairement à ce que soutient M. B, cette voie de promotion, qui a été mise en œuvre chaque année à compter de 2010, était également ouverte aux agents titulaires du grade de préposé. Ainsi, et alors qu'il n'est pas contesté que M. B remplissait les conditions d'ancienneté pour demander son inscription sur les listes d'aptitude, La Poste a mis en œuvre les mesures destinées à favoriser la promotion interne de ses agents et n'a donc pas méconnu les dispositions de l'article 26 de la loi du 11 janvier 1984. Il s'ensuit que, contrairement à ce qu'a jugé le tribunal administratif de La Réunion, La Poste n'a pas commis de faute en refusant d'organiser un concours interne alors même que l'article 18 du décret du 21 décembre 1957 ne prévoyait, par lui-même, que ce mode de recrutement pour permettre aux préposés d'accéder au grade de conducteur de travaux.

9. Dès lors, La Poste est fondée à soutenir que c'est à tort que, par l'article 2 de son jugement, le tribunal l'a condamnée à verser à M. B la somme de 7 000 euros à titre de dommages et intérêts pour la période postérieure à décembre 2009. L'article 2 du jugement du tribunal administratif de La Réunion doit être annulé, ainsi que l'article 3 de ce même jugement en tant qu'il a mis à la charge de La Poste la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

Sur l'appel incident de M. B :

10. Le tribunal administratif a évalué à 13 000 euros le montant des préjudices subis par M. B pour la période antérieure à décembre 2009, et mis ce montant à la charge solidaire de l'Etat et de La Poste. Toutefois, seul l'Etat a été condamné à payer cette somme dès lors que les premiers juges ont accueilli l'exception de prescription quinquennale opposée, en ce qui la concerne, par La Poste.

11. Aux termes de l'article 2224 du code civil, issu de la loi du 17 juin 2008 et dont La Poste peut se prévaloir en sa qualité de société commerciale depuis le 1er mars 2010 : " Les actions personnelles () se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ". Aux termes de l'article 2222 du même code : " () En cas de réduction de la durée du délai de prescription ou du délai de forclusion, ce nouveau délai court à compter du jour de l'entrée en vigueur de la loi nouvelle, sans que la durée totale puisse excéder la durée prévue par la loi antérieure. ".

12. La créance indemnitaire relative à la réparation des préjudices invoqués par M. B en raison de la faute commise par La Poste, le privant de manière générale de toute possibilité de promotion interne entre 1993 et décembre 2009, doit être rattachée à chacune de ces années au cours desquelles ces préjudices ont été subis.

13. En application des dispositions précitées de l'article 2222 du code civil, le nouveau délai de prescription de cinq ans pour les actions personnelles prévu par l'article 2224 du même code court à compter de l'entrée en vigueur de la loi du 17 juin 2008, soit le 19 juin 2008. Le délai de prescription de l'action se rapportant aux préjudices dont le fait générateur est survenu antérieurement à la publication du décret du 14 décembre 2009, date à laquelle la réalité et l'étendue des préjudices ont été entièrement révélés et pouvaient être exactement mesurés, a expiré au plus tard le 31 décembre 2014. La demande préalable de M. B n'a été adressée au président de La Poste que le 24 avril 2017, soit postérieurement à cette date. Par suite, c'est à bon droit que le tribunal administratif de La Réunion a accueilli l'exception de prescription quinquennale opposée par La Poste pour la période antérieure à décembre 2009. Les conclusions d'appel incident de M. B doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de rejeter les conclusions des parties.

DECIDE

Article 1er : L'article 2 du jugement n° 1700656 du tribunal administratif de La Réunion du 28 janvier 2020 est annulé. L'article 3 de ce même jugement est annulé en tant qu'il a mis à la charge de La Poste la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 2 : L'appel incident de M. B est rejeté.

Article 3 : Les conclusions d'appel des parties présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à La Poste et aux ayants-droit de M. C B. Copie pour information en sera délivrée au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022 à laquelle siégeaient :

M. Didier Artus, président,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

Manuel Bourgeois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le rapporteur,

Frédéric A

Le président,

Didier Artus

Le greffier,

Anthony Fernandez

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

N°20BX00628

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