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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX03014

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX03014

mardi 20 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX03014
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantBARTHELEMY;CLL AVOCATS;BULTEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

L'Association nationale des supporters a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler l'arrêté du 25 avril 2019 par lequel la préfète de la Gironde a imposé aux supporters de l'Olympique Lyonnais venant assister à la rencontre opposant leur équipe au Football Club des Girondins de Bordeaux, appartenant aux groupes des ultras et se déplaçant en bus, de rejoindre le péage d'Arveyres le vendredi 26 avril 2019 à 18h30 pour être acheminés sous escorte des forces de l'ordre jusqu'au stade Matmut-Atlantique.

Par un jugement n° 1902042 du 6 juillet 2020, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 7 décembre 2020, l'Association nationale des supporters, représentée par Me Barthélemy, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 6 juillet 2020 ;

2°) d'annuler l'arrêté préfectoral du 25 avril 2019 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 500 euros au titre de la première instance et 2 500 euros au titre de l'instance d'appel en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- contrairement à ce qu'a jugé le tribunal, l'arrêté est entaché d'erreur de fait en ce qu'il vise les supporters appartenant aux groupes ultras soutenant l'Olympique Lyonnais, personnes appartenant à un groupe et non à raison de leur qualité propre ;

- l'arrêté méconnait l'article L. 332-16-2 du code du sport dès lors qu'il vise les supporters ultras et non les personnes se prévalant de la qualité de supporter d'une équipe ou se comportant comme tel ;

- l'arrêté méconnait l'article L. 332-16-2 du code du sport dès lors que la préfète ne pouvait restreindre la liberté d'aller et venir des personnes à raison de leur comportement ou de leur apparence que sur les lieux de la manifestation sportive et non à 30 km avant les lieux de cette manifestation ;

- la notion de groupe ultra ne désigne pas une catégorie de personnes juridiquement déterminée et identifiable ; la décision contestée ne présente pas un caractère intelligible et méconnait le principe à valeur constitutionnelle d'accessibilité et d'intelligibilité de la norme ;

- c'est à tort que le tribunal a jugé que l'arrêté qui ne vise que les groupes de supporters ultras se déplaçant en bus, ne procède pas à une distinction entre les ultras et les autres supporters et que le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'égalité était inopérant ; l'arrêté se fondant sur l'appartenance aux " groupes ultras " est illégal en ce qu'il crée une rupture d'égalité entre les supporters " appartenant aux groupes ultras " et les autres supporters.

Par un mémoire enregistré le 2 novembre 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens développés par l'Association nationale des supporters ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du sport ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B A;

- les conclusions de M. Stéphane Gueguein, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. A l'occasion de la rencontre le vendredi 26 avril 2019 à 20h45 entre les clubs des Girondins de Bordeaux et de l'Olympique Lyonnais dans le cadre de la 34ème journée du championnat de ligue 1 de football, la préfète de la Gironde a, par un arrêté du 25 avril 2019, notamment imposé aux supporters appartenant aux groupes ultras soutenant l'Olympique Lyonnais et se déplaçant en transport collectif (bus) de rejoindre le péage d'Arveyres le vendredi 26 avril 2019 à 18h30 et de cheminer sous escorte des forces de l'ordre jusqu'au stade Matmut Atlantique à Bordeaux. L'Association nationale des supporters relève appel du jugement du 6 juillet 2020 par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur la régularité du jugement :

2. Si l'association appelante soulève les mêmes moyens que ceux soulevés pour critiquer la légalité de l'arrêté et soutient que les premiers juges ont entaché leur jugement d'erreur de fait, de droit et d'appréciation, de tels moyens, qui sont susceptibles d'affecter le bien fondé du raisonnement suivi par le tribunal administratif, sont sans incidence sur la régularité du jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 332-16-2 du code du sport : " Le représentant de l'Etat dans le département ou, à Paris, le préfet de police peut, par arrêté, restreindre la liberté d'aller et de venir des personnes se prévalant de la qualité de supporter d'une équipe ou se comportant comme tel sur les lieux d'une manifestation sportive et dont la présence est susceptible d'occasionner des troubles graves pour l'ordre public. / L'arrêté énonce la durée, limitée dans le temps, de la mesure, les circonstances précises de fait et de lieu qui la motivent, ainsi que le territoire sur lequel elle s'applique. / Le fait pour les personnes concernées de ne pas se conformer à l'arrêté pris en application des deux premiers alinéas est puni de six mois d'emprisonnement et d'une amende de 30 000 €. / Dans le cas prévu à l'alinéa précédent, le prononcé de la peine complémentaire d'interdiction judiciaire de stade prévue à l'article L. 332-11 pour une durée d'un an est obligatoire, sauf décision contraire spécialement motivée ".

4. Il appartient aux autorités de l'Etat d'assurer la préservation de l'ordre public et sa conciliation avec les libertés fondamentales que sont notamment la liberté d'aller et venir, la liberté d'association, la liberté de réunion et la liberté d'expression.

5. Les interdictions que le représentant de l'Etat dans le département peut décider, sur le fondement des dispositions de l'article L. 332-16-2 du code du sport, présentent le caractère de mesure de police. L'existence d'une atteinte à l'ordre public de nature à justifier de telles interdictions doit être appréciée objectivement, indépendamment du comportement des personnes qu'elles visent dès lors que leur seule présence est susceptible d'occasionner des troubles graves pour l'ordre public, tant au cours de leur déplacement que sur le lieu de la manifestation sportive.

6. En premier lieu, alors même qu'il n'existe aucune définition légale de la notion de " supporter ultra ", et à supposer même qu'aucune association de supporters lyonnais ne se qualifie d'" ultra ", la préfète doit être regardée comme ayant entendu viser les supporters organisés pour soutenir activement leurs équipes de football en étant animés d'une animosité particulière envers leurs adversaires pouvant aller jusqu'à des actes de violence, et ainsi comme des personnes se prévalant de la qualité de supporter d'une équipe ou se comportant comme tel et dont la présence est susceptible d'occasionner des troubles graves pour l'ordre public, entrant ainsi dans le champ d'application de l'article L. 332-16-2 du code des sports. Par suite, la préfète de la Gironde n'a pas commis d'erreur de droit, ni d'erreur de fait, en imposant sur le fondement de ces dispositions des sujétions particulières aux supporters appartenant aux groupes ultras soutenant l'Olympique Lyonnais et se déplaçant en bus.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment de la " note blanche " produite par le ministre, qui a été versée au débat contradictoire et n'est pas sérieusement contestée par l'association appelante, qu'à l'occasion de la rencontre du 26 avril 2019 entre les clubs des Girondins de Bordeaux et de l'Olympique Lyonnais, environ 60 " ultras ", dont une trentaine de membres du Kop Virage Nord et un contingent similaire du groupe Lyon 1950, avaient prévu de rejoindre la capitale girondine, exclusivement par voie autoroutière, en bus. Contrairement à ce que soutient l'association appelante, la mention des " supporters ultras " se déplaçant en transport collectif dans l'article 1er de l'arrêté contesté, a permis d'identifier précisément les personnes visées par l'obligation de rejoindre le péage d'Arveyres le vendredi 26 avril 2019 à 18h30 et de cheminer sous escorte des forces de l'ordre jusqu'au stade Matmut Atlantique à Bordeaux. D'ailleurs, la " note blanche " précise que " Via leur SLO [" supporter liaison officer "], les ultras lyonnais ont ainsi confirmé leur intention de respecter le point escorte fixé à 18h30 au péage d'Arveyres (33) avec remise de contre-marques pour les supporters lyonnais se déplaçant en bus ou mini-bus, y compris en l'absence d'un arrêté d'encadrement ". Ainsi, les dispositions de l'article 1er de l'arrêté contesté, qui doivent être interprétées en fonction de l'objet de l'article L. 332-16-2 du code des sports qui en est la base légale, visant à identifier les personnes susceptibles de faire l'objet d'une mesure de police administrative restreignant leur liberté d'aller et venir pour garantir les conditions de sécurité de leur déplacement, ne sont pas équivoques et sont suffisamment précises et explicites. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'objectif à valeur constitutionnelle de clarté et d'intelligibilité de la norme doit être écarté.

8. En troisième lieu, il résulte des faits non contestés qui figurent dans la motivation de l'arrêté contesté et dans la note blanche produite par le ministre que les altercations provoquées lors des rencontres précédentes entre les clubs des Girondins de Bordeaux et de l'Olympique Lyonnais ne se limitent pas à l'intérieur et aux abords des stades. Ainsi, les incidents sont susceptibles de se produire tant au sein et aux abords des stades, que dans les lieux alentours et sur l'ensemble du trajet effectué par les clubs voyageurs. Si l'article 1er de l'arrêté contesté impose aux supporters se déplaçant en bus de rejoindre le péage d'Arveyres le vendredi 26 avril 2019 à 18h30 et de cheminer sous escorte des forces de l'ordre jusqu'au stade Matmut Atlantique à Bordeaux, les articles 2 et 3 de ce même arrêté interdisent aux personnes se prévalant de la qualité de supporter du club de l'Olympique Lyonnais de circuler, stationner ou être présents dans certaines zones géographiques du centre-ville de Bordeaux et à ceux dépourvus de contremarque ou de billet, de circuler ou de stationner dans un périmètre autour du stade Matmut-Atlantique. Dans ces circonstances précises de fait et de lieu, les interdictions posées par l'article 1er de l'arrêté contesté, qui ne font pas obstacle à ce que les supporters du club de l'Olympique Lyonnais accèdent au stade Matmut-Atlantique et assistent à la rencontre du 26 avril 2019 et leur imposent seulement, s'ils se déplacent en bus, d'être acheminés sous escorte policière sur le lieu de la rencontre à partir du péage d'Arveyres situé en Gironde, et alors qu'il leur est loisible d'accéder par les voies et moyens de leur choix dans le respect du périmètre d'interdiction, ne peuvent être regardées ni comme excédant le champ d'application territorial de l'article L. 332-16-2 du code des sports, ni comme entachées d'une disproportion qui porterait une atteinte illégale à la liberté d'aller et venir, à la liberté d'association et de réunion et à la liberté d'expression.

9. En quatrième lieu, le principe d'égalité ne s'oppose pas à ce que l'autorité investie du pouvoir réglementaire règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'elle déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général pourvu que, dans l'un comme l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la norme qui l'établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des motifs susceptibles de la justifier.

10. Il ressort des pièces du dossier et ainsi qu'il a été indiqué au point 8, que l'arrêté contesté prévoit, en son article 1er, des règles d'encadrement pour les supporters appartenant aux groupes ultras soutenant l'Olympique Lyonnais se déplaçant en bus, et, en ses articles 2 et 3, des règles d'interdiction de périmètre pour les personnes se prévalant de la qualité de supporter de cette même équipe ou se comportant comme tel utilisant un autre mode d'acheminement. Eu égard d'une part, à la récurrence des incidents commis à l'occasion des rencontres sportives auxquelles ils participent et d'autre part, à la concentration de leur nombre lorsqu'ils se déplacent collectivement, les supporters appartenant aux groupes ultras se déplaçant en bus se trouvent dans une situation différente de celle des supporters du même club utilisant d'autres moyens de locomotion. En outre, la différence de traitement est justifiée par la nécessité de garantir les conditions de sécurité des déplacements et de prévenir les graves troubles à l'ordre public et est en rapport direct avec l'objet des dispositions de l'article L. 332-16-2 du code des sports.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'Association nationale des supporters n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du 25 avril 2019.

Sur les frais liés au litige :

12. Les disposition de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente espèce la partie perdante, la somme que demande l'Association nationale des supporters au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de l'Association nationale des supporters est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à l'Association nationale des supporters et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée pour information à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Elisabeth Jayat, présidente,

Mme Claire Chauvet, présidente assesseure,

Mme Nathalie Gay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2022.

La rapporteure,

Nathalie ALa présidente,

Elisabeth Jayat

La greffière,

Virginie Santana

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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