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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX03688

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX03688

mardi 20 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX03688
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantBROCHET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. D C a demandé au tribunal administratif de Poitiers d'annuler l'arrêté du 2 janvier 2018 par lequel la garde des sceaux, ministre de la justice, a prononcé à son encontre la sanction d'exclusion de fonctions pour une durée de 2 ans, dont 18 mois avec sursis.

Par un jugement n° 1802052 du 15 septembre 2020, le tribunal a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 13 novembre 2020 et un mémoire enregistré

le 6 mai 2022, M. C, représenté par Me Brochet, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler l'arrêté de la ministre de la justice du 2 janvier 2018 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de

l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- à la suite du décès de M. B en cellule disciplinaire le 9 août 2016, une enquête a été instruite pour " homicide involontaire par violation manifestement délibérée d'une obligation de sécurité ou de prudence " ; plusieurs agents ont été mis en examen et appelés à comparaître devant le tribunal correctionnel, et quatre d'entre eux ont été condamnés par un jugement du tribunal correctionnel de La Rochelle du 27 janvier 2022 ; lui-même a fait l'objet d'un non-lieu par une ordonnance du juge d'instruction du 8 octobre 2020, confirmée par un arrêt de la cour d'appel de Poitiers du 16 février 2021 ; la sanction est dépourvue de fondement et doit être annulée ;

- alors que tous les protagonistes ont été entendus par leurs supérieurs en août et septembre 2016, la sanction à vocation d'exemplarité qui lui a été infligée ne lui a été notifiée que le 2 mars 2018, ce qui excède le délai raisonnable d'un an retenu par la juridiction administrative sur le fondement du principe de sécurité juridique ;

- il s'est étonné de la pratique consistant à lier un détenu avec du ruban adhésif mais s'est abstenu d'intervenir car l'adjointe au chef de détention du quartier Citadelle lui a indiqué qu'elle l'avait vu faire dans des maisons centrales sécuritaires, et il pensait que les liens avaient été retirés lorsque le détenu a été placé dans sa cellule ; il n'a pas vu la tête du détenu lors de l'incident et n'a pas constaté la présence d'un bâillon, évoquée lors du débriefing ; il n'était pas présent lorsque la fouille au corps a eu lieu, de sorte qu'il ne peut lui être reproché d'avoir laissé la fouille se dérouler selon des modalités inappropriées ; il est arrivé en renfort, en cours d'opération, et a eu un comportement approprié et responsable ; alors que les agents qui ont participé à la fouille et à la palpation ont fait l'objet de sanctions minimes, la sanction prise à son encontre à quelques mois de sa retraite, après une carrière exemplaire, est excessivement sévère.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 2007-930 du 15 mai 2007 ;

- le décret n° 2010-1711 du 30 décembre 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les conclusions de Mme Gallier, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Le 9 août 2016 vers 10 heures, M. C, directeur des services pénitentiaires affecté depuis février 2015 à la maison centrale de où il dirigeait le quartier " Citadelle ", a été informé d'un incident avec un détenu violent au quartier " Caserne " distant d'environ 500 mètres, justifiant un transfert par fourgon au quartier " Citadelle " pour mise en cellule disciplinaire à titre de prévention. Vers 10 heures 30, il s'est rendu au quartier disciplinaire de l'établissement après un appel radio sollicitant des renforts. Il est arrivé au moment où le détenu, M. B, qui avait été difficilement maîtrisé après avoir profondément mordu à la main un premier surveillant, avait été déposé au sol, face contre terre, dans la coursive du quartier pénitentiaire, et faisait l'objet d'une fouille par palpation et du remplacement des entraves qui avaient servi lors de son transfert par un ruban adhésif lui liant les chevilles. M. C a assisté au placement du détenu, porté à l'horizontale par des surveillants, dans une cellule disciplinaire, puis a brièvement réuni les agents présents pour un retour d'expérience sur l'incident. Peu après, les surveillants en poste au quartier disciplinaire se sont inquiétés de ce que M. B ne bougeait plus. Son décès a été constaté à 13 heures par le médecin du SAMU. Après une reconstitution organisée le 30 janvier 2020 par le tribunal judiciaire de La Rochelle, les expertises réalisées dans le cadre de l'instruction pénale ont conclu que le décès, vraisemblablement survenu lors du transport en fourgon vers le quartier disciplinaire, était dû à un syndrome asphyxique multifactoriel, avec une composante mécanique par obstruction partielle des voies aériennes par un bâillon, et une altération de la mécanique ventilatoire par le maintien durant plusieurs dizaines de minutes d'une position

anti-physiologique, face contre terre, poignets menottés derrière le dos et membres maintenus

en hyperflexion.

2. Alors que la cause du décès était encore inconnue, l'inspection des services pénitentiaires a été chargée d'examiner les conditions et modalités de maîtrise et de placement au quartier disciplinaire de M. B, et de déterminer si des dysfonctionnements

et des manquements susceptibles de constituer des fautes disciplinaires pouvaient être relevés. Le rapport rendu le 7 novembre 2016 a conclu que le recours à la force et le placement en prévention étaient justifiés compte tenu du comportement du détenu, mais que les agents, marqués par l'extrême violence dont avait fait preuve M. B lors de sa maîtrise, avaient agi avec le souci permanent de le neutraliser, ce qui les avait conduits à prendre des décisions inappropriées, notamment en appliquant une serviette sur la bouche du détenu pour le bâillonner, en le maintenant à plat ventre sur le plancher du véhicule lors du transport, en procédant à une fouille dans des conditions contraires à la réglementation et de nature à porter atteinte à la dignité de la personne, et en liant les chevilles et les poignets du détenu avec du ruban adhésif. Le rapport d'inspection a également relevé une défaillance de l'encadrement, en l'absence de consignes claires et d'intervention pour mettre un terme aux initiatives des surveillants, imputable au chef de détention, à la première surveillante qui se trouvait en position de chef d'escorte lors du transport, au premier surveillant présent à l'arrivée du détenu au quartier disciplinaire, et enfin à M. C pour s'être abstenu d'empêcher l'entrave des chevilles avec du ruban adhésif. Par une décision du 2 janvier 2018, la garde des sceaux, ministre de la justice, a infligé à ce dernier la sanction d'exclusion de fonctions pour une durée de 2 ans dont 18 mois avec sursis. M. C relève appel du jugement du 15 septembre 2020 par lequel le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande d'annulation de cette décision.

3. En premier lieu, il y a lieu, d'écarter, par adoption des motifs pertinents retenus

par les premiers juges, le moyen tiré de ce que la sanction n'aurait pas été notifiée dans

un " délai raisonnable ".

4. En deuxième lieu, la circonstance que le juge d'instruction avait prononcé un non-lieu concernant M. C sur la qualification de non-assistance à personne en péril, ce qui a été ultérieurement confirmé par la cour d'appel de Poitiers, ne faisait pas obstacle à ce qu'une sanction disciplinaire puisse être prise si les éléments recueillis au dossier étaient propres

à établir que les faits reprochés étaient matériellement exacts et de nature à justifier une sanction.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale ". Aux termes de l'article 66 de la loi

du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : Premier groupe : - l'avertissement ; - le blâme. Deuxième groupe : - la radiation du tableau d'avancement ; - l'abaissement d'échelon ; - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de quinze jours ; - le déplacement d'office. Troisième groupe : - la rétrogradation ; - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de trois mois à deux ans. Quatrième groupe : - la mise à la retraite d'office ; - la révocation. (). ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction, et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

6. Aux termes de l'article 13 du décret du 30 décembre 2010 portant code de déontologie du service public pénitentiaire, alors en vigueur : " Le personnel qui serait témoin d'agissements prohibés par le présent code doit s'efforcer de les faire cesser (). " Aux termes de l'article 15 du même décret : " Le personnel de l'administration pénitentiaire a le respect absolu des personnes qui lui sont confiées par l'autorité judiciaire et de leurs droits. Il s'interdit à leur égard toute forme de violence ou d'intimidation. Il ne manifeste aucune discrimination. Il ne doit user ni de dénomination injurieuse, ni de tutoiement, ni de langage grossier ou familier. Il manifeste le même comportement à l'égard de leurs proches. " Aux termes de l'article 21 de ce décret : " L'autorité investie du pouvoir hiérarchique exerce les fonctions de commandement et d'encadrement. A ce titre, elle prend les décisions et les fait appliquer ; elle les traduit par des ordres qui doivent être précis et assortis des explications nécessaires à leur bonne exécution. "

7. La décision du 2 janvier 2018, fondée sur la méconnaissance des dispositions citées au point précédent, reproche à M. C, alors qu'il était le cadre hiérarchiquement le plus élevé au moment des faits, d'avoir laissé la fouille se dérouler selon des modalités inappropriées, de ne pas avoir empêché que les chevilles de M. B soient liées avec du ruban adhésif, et de n'avoir pris aucune disposition pour évaluer l'état mental et physique du détenu, alors que les mesures irrégulières prises par le personnel placé sous son autorité l'avaient été en raison d'un état allégué de dangerosité et d'agitation, que M. C admet ne pas avoir constaté.

8. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'arrivée de M. C, des agents exerçaient une contrainte sur M. B pour le maintenir au sol au milieu de la coursive du quartier disciplinaire, face contre terre. Les entraves avaient alors été retirées en vue du placement en cellule, et un surveillant était en train de lier les chevilles du détenu avec du ruban adhésif, tandis qu'un autre procédait à une fouille par palpation du bas du corps dénudé. M. C n'a pas vu la tête de M. B, dissimulée par les nombreux agents présents, et n'a pas eu connaissance du bâillon, non évoqué par le personnel lors de la séance de restitution. Il s'est ouvertement étonné de l'usage de ruban adhésif, mais l'adjointe au chef de détention lui a indiqué qu'elle avait déjà observé cette pratique dans d'autres maisons centrales, et il s'est abstenu d'intervenir. En outre, la fouille, considérée comme justifiée dans son principe par la mission d'inspection, n'a pas été effectuée dans le local fermé du quartier disciplinaire prévu à cet effet, mais à même le sol, en présence de plus de dix personnes, et en méconnaissance des modalités strictes de la fouille par palpation énoncées par une note du 15 novembre 2013 interdisant tout contact physique avec la personne détenue, et M. B a été transporté en cellule avec le bas du corps dénudé. Cet usage de ruban adhésif et ces conditions de fouille portant atteinte à la dignité de la personne sont contraires aux dispositions de l'article 15 du décret du 30 décembre 2010, et M. C, autorité hiérarchique la plus élevée parmi les agents alors présents, a commis des manquements aux articles 13 et 21 de ce décret en s'abstenant d'intervenir. Si cette abstention n'est pas à l'origine du décès du détenu, il n'en demeure pas moins que M. C, auquel il appartenait de rétablir le calme dans une situation tendue et confuse, et de rappeler les agents au respect de la déontologie avec un détenu qui ne montrait plus aucun signe de résistance, a manqué à sa fonction d'autorité, comme le lui reproche la décision attaquée. Dans ces circonstances, la sanction d'exclusion de fonctions pour une durée de 2 ans assortie du sursis pour 18 mois n'est pas entachée d'erreur d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande. Par suite, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. D C et au garde des sceaux,

ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Catherine Girault, présidente,

Mme Anne Meyer, présidente-assesseure,

M. Olivier Cotte, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2022.

La rapporteure,

Anne A

La présidente,

Catherine GiraultLa greffière,

Virginie Guillout

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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