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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX03962

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX03962

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX03962
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantDAVOUS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C D a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler la décision par laquelle la ministre des armées a implicitement rejeté sa demande de pension de victime civile de la guerre d'Algérie, et de lui accorder la pension sollicitée à compter du 2 février 2016.

Par un jugement n° 1905560 du 6 octobre 2020, le tribunal a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 7 décembre 2020 et un mémoire enregistré le 2 mai 2022, M. D, représenté par Me Davous, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler la décision de rejet de sa demande de pension ;

3°) de faire droit à sa demande de pension à compter du 2 février 2016, ou à titre subsidiaire d'ordonner une expertise médicale.

Il soutient que :

- le tribunal s'est mépris sur ses conclusions en rejetant une demande de pension d'orphelin non sollicitée, alors qu'il se prévalait de la qualité de victime civile de la guerre d'Algérie ; il n'a pas répondu à l'argumentation opérante relative aux faits à l'origine de ses troubles psychiques ; le jugement est ainsi irrégulier ;

- le décret du 10 juillet 1992 et sa circulaire d'application du 10 juillet 2000, selon lesquels l'expertise médicale peut constituer un élément de preuve pour les affections psychiatriques, sont applicables à son cas ; l'expertise réalisée dans le cadre de l'instruction de sa demande conclut que sa pathologie est " en partie imputable à la perte dans des circonstances particulières, de son père alors qu'il avait 9 ans " ; il a en outre vécu une succession d'évènements de guerre civile avec l'assassinat d'un cousin scout en 1960, les violences frappant une famille kabyle amie de la sienne, et les émeutes du 10 décembre 1960 dans le quartier du Clos Salembier ; il avait fait état de ce contexte traumatisant lors des expertises

des 5 octobre 2007 et 24 janvier 2015 ; sa situation n'est pas différente de celle de la personne à laquelle le ministère des armées a alloué une pension de victime civile de la guerre d'Algérie ; ainsi, il est fondé à demander l'octroi d'une pension de victime civile de la guerre d'Algérie à compter du 2 février 2016 ;

- si la cour ne s'estimait pas suffisamment éclairée sur l'imputabilité de ses troubles psychiques, il conviendrait d'ordonner une expertise médicale.

Par des mémoires en défense enregistrés le 29 avril 2021 et le 29 juin 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le jugement est régulièrement motivé, et si le tribunal a évoqué les dispositions de l'article L. 46 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre concernant les ayants cause âgés de moins de 21 ans, au titre desquelles M. D n'avait pas déposé de demande, il ne saurait lui être reproché d'avoir étudié toutes les possibilités d'ouverture d'un droit à pension ;

- M. D ne saurait bénéficier des dispositions de la loi n° 63-778 selon lesquelles la victime civile est la personne ayant subi en Algérie des dommages physiques car il n'a pas été personnellement victime de l'acte de violence dirigé contre son père ;

- M. D ne démontre pas la véracité des autres faits, évoqués pour la première fois lors de la procédure devant le tribunal, et l'expertise réalisée le 5 juin 2019 dans le cadre de l'instruction de sa demande décrit un " concept de psychose délirante chronique de type Kretschmérien ancien " en reliant la structure psychique de l'intéressé au décès de son père ; ainsi, M. D, qui ne démontre pas avoir été le témoin direct de violences, ne peut bénéficier des dispositions du décret du 10 janvier 1992 et de sa circulaire d'application du 18 juillet 2000 ;

- la pension de victime civile accordée à un tiers dont se prévaut M. D concerne la situation, différente de la sienne, d'une personne qui avait été exposée au mitraillage de la maison parentale et à l'assassinat de ses deux parents, et présentait un syndrome de répétition en rapport avec le vécu traumatique.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision

du 28 janvier 2021.

Par ordonnance du 2 mai 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 1er juillet 2022.

Un mémoire présenté par le ministre des armées a été enregistré le 2 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 63-778 du 31 juillet 1963 ;

- la loi n° 2018-607 du 13 juillet 2018 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Gallier, rapporteure publique,

- et les observations de Me Davous, représentant M. D.

Une note en délibéré a été présentée pour M. D le 20 décembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a présenté par l'intermédiaire de sa curatrice une demande de pension de victime civile de la guerre d'Algérie en date du 2 février 2016, reçue par l'administration

le 29 février 2016. En l'absence de réponse, il a contesté la décision implicite de rejet devant le tribunal des pensions de Bordeaux par un recours enregistré le 25 septembre 2018. En avril 2019, la ministre des armées a demandé au tribunal de surseoir à statuer dans l'attente de l'instruction de la demande. La procédure a été transmise au tribunal administratif de Bordeaux en application de la loi du 13 juillet 2018 susvisée. M. D relève appel du jugement du 6 octobre 2020 par lequel ce tribunal a rejeté sa demande.

2. Si les premiers juges ont relevé que M. D ne satisfaisait pas à la condition d'âge permettant de prétendre à une pension d'orphelin, alors que cette pension n'était pas demandée, ils ne se sont pas mépris sur l'objet du litige dès lors qu'ils ont statué sur la demande de pension de victime civile de la guerre d'Algérie, qu'ils ont rejetée au motif que M. D ne pouvait être regardé comme une victime directe des faits de guerre invoqués. Eu égard à ce motif, ils n'avaient pas à répondre au moyen tiré de ce que les troubles psychiques du requérant avaient pour origine des faits de violence dont il avait été témoin entre 1960 et 1962, de sorte que le moyen tiré de l'insuffisante motivation du jugement doit être écarté.

3. Aux termes de l'article 13 de la loi du 31 juillet 1963 de finances rectificatives pour 1963, applicable à la date de la demande : " Sous réserve de la subrogation de l'Etat dans les droits des victimes ou de leurs ayants cause, les personnes de nationalité française, à la date

de promulgation de la présente loi ayant subi en Algérie depuis le 31 octobre 1954 et

jusqu'au 29 septembre 1962 des dommages physiques du fait d'attentat ou de tout autre acte de violence en relation avec les évènements survenus sur ce territoire ont, ainsi que leurs ayants cause de nationalité française à la même date, droit à pension. / Ouvrent droit à pension, les infirmités ou le décès résultant : / 1° De blessures reçues ou d'accidents subis du fait d'attentat ou de tout autre acte de violence en relation avec les évènements d'Algérie mentionnés à l'alinéa premier ; / 2° De maladies contractées du fait d'attentat ou de tout autre acte de violence en relation avec les évènements précités ; / (). "

4. La demande de pension de M. D se rapporte à une pathologie psychiatrique ancienne, dont l'expert désigné par l'administration a estimé qu'elle était en partie imputable à la perte de son père dans des conditions particulières, alors qu'il était âgé de 9 ans. Il ressort des pièces du dossier que le père de M. D, instituteur qui résidait avec sa famille à Alger, dans le quartier du Clos Salembier touché par des émeutes en décembre 1960, a disparu le 23 juin 1962 en se rendant à une convocation du responsable FLN du Clos Salembier, et a été déclaré décédé à cette date par un jugement du 7 février 1964. Si le lien entre la maladie psychiatrique de M. D et des actes de violence perpétrés en Algérie entre le 31 octobre 1954 et

le 29 septembre 1962, également documenté par une expertise du 24 janvier 2015 et un certificat de son psychiatre traitant du 16 février 2016, n'apparaît pas contestable, les dispositions législatives citées au point précédent limitent expressément le droit à pension aux dommages physiques. La circonstance que l'administration a dérogé à ces dispositions en accordant une pension pour un stress post-traumatique à une personne qui avait vécu des évènements similaires à Oran est sans incidence sur l'absence de droit à pension de M. D. Par suite, sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise médicale, M. D n'est pas fondé à se plaindre de ce que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. C D et au ministre des armées.

Une copie en sera adressée pour information à M. E B, curateur de M. D.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Catherine Girault, présidente,

Mme Anne Meyer, présidente-assesseure,

M. Olivier Cotte, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

La rapporteure,

Anne A

La présidente,

Catherine GiraultLa greffière,

Virginie Guillout

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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