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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-20BX04121

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-20BX04121

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-20BX04121
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre bis (formation à 3)
Avocat requérantNOEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C et M. D H ont demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler la décision du 27 février 2019 par laquelle le directeur de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier a refusé de reconnaître imputable au service le suicide de leur épouse et mère, Mme B H.

Par un jugement n° 1901752 du 8 octobre 2020, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté leur demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 21 décembre 2020 et des mémoires enregistrés les 9 avril 2021 et 6 juillet 2021, M. D H, représenté par Me Noël, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 8 octobre 2020 ;

2°) d'annuler la décision du 27 février 2019 par laquelle le directeur de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier a refusé de reconnaître imputable au service le suicide de sa mère, Mme B H ;

3°) d'enjoindre à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier de reconnaître imputable au service le suicide de Mme H à compter de la date de notification de l'arrêt à intervenir, et ce sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. H soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- le suicide de sa mère est en lien direct avec le service ; il produit vingt-trois attestations de collègues et proches de sa mère, attestant de la dégradation subite et violente de son état de santé du fait de l'acharnement de l'EHPAD à son égard à compter de la procédure disciplinaire engagée à son encontre en 2015 ; les attestations médicales produites permettent d'établir un lien direct entre le suicide de sa mère et le service ; la dépression de sa mère est intervenue dans un climat social délétère au sein de l'EHPAD ; la décision du 28 mai 2018 portant retrait de la décision d'admission anticipée de Mme H à la retraite l'a énormément destabilisée ; elle s'est rendue le 3 juillet 2018 sur son lieu de travail pour rencontrer le directeur de l'EHPAD " Henri Frugier ", et a mis fin à ses jours à la suite de cet entretien.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 mars 2021 et 27 avril 2021, l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier, représenté par Me Mournaud, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par M. H ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme F G,

- les conclusions de M. Axel Basset, rapporteur public,

- les observations de Me Noël, représentant M. H, et de Me Mournaud, représentant l'établissement d'hébergement pour personnes âgées (EHPAD) Henri Frugier.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B H, née le 29 novembre 1956, exerçait ses fonctions d'agent d'entretien qualifié à la lingerie de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées (EHPAD) Henri Frugier de La Coquille. En arrêt de travail depuis le 19 septembre 2017 pour dépression, elle a été placée en congé de longue maladie à compter du 17 octobre 2017, par arrêté du 11 juin 2018. Mme H a mis fin à ses jours le 3 juillet 2018. M. C H, son époux, qui est décédé en cours d'instance, et M. D H, son fils, ont demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler la décision du 27 février 2019 par laquelle le directeur de l'EHPAD Henri Frugier a rejeté leur demande tendant à la reconnaissance de l'imputabilité au service du suicide de Mme B H. M. D H relève appel du jugement du 8 octobre 2020 par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 27 février 2019 :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ". Ces dispositions sont applicables aux relations entre l'administration et ses agents en vertu de l'article L. 100-1 de ce même code.

3. Ainsi que l'ont relevé les premiers juges, la décision attaquée comporte la mention du nom et du prénom de son signataire, M. A E, directeur de l'EHPAD Henri Frugier. Il ne ressort, par ailleurs, pas des pièces du dossier, contrairement à ce que soutient le requérant, que la signature apposée sur la décision ne serait pas la sienne. Par suite, le moyen tiré de défaut de signature de la décision attaquée doit être écarté.

4. En second lieu, un accident survenu sur le lieu et dans le temps du service, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par un fonctionnaire de ses fonctions ou d'une activité qui en constitue le prolongement normal présente, en l'absence de faute personnelle ou de toute autre circonstance particulière détachant cet évènement du service, le caractère d'un accident de service. Il en va ainsi lorsqu'un suicide ou une tentative de suicide intervient sur le lieu et dans le temps du service, en l'absence de circonstances particulières le détachant du service. Il en va également ainsi, en dehors de ces hypothèses, si le suicide ou la tentative de suicide présentent un lien direct avec le service. Il appartient dans tous les cas au juge administratif, saisi d'une décision de l'autorité administrative compétente refusant de reconnaître l'imputabilité au service d'un tel événement, de se prononcer au vu des circonstances de l'espèce.

5. Il ressort des pièces dossier que le suicide de Mme H est survenu à son domicile, alors qu'elle se trouvait en congé de longue maladie. Il convient en conséquence de déterminer, au vu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, si ce geste présente un lien direct avec le service.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le suicide de Mme H est survenu le 3 juillet 2018 alors qu'elle avait été placée en congé de maladie ordinaire depuis le 19 septembre 2017, puis en congé de longue maladie à compter du 17 octobre 2017 par un arrêté du 11 juin 2018. Par ailleurs, si la décision admettant Mme H à la retraite et la radiant des cadres à compter du 1er avril 2018 a été retirée par une décision de l'EHPAD Henri Frugier du 28 mai 2018, en raison du refus de la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales de lui faire bénéficier d'un départ anticipé à la retraite, il ressort toutefois des pièces du dossier que le congé de longue maladie de Mme H pouvait faire l'objet d'un renouvellement jusqu'à la date de son départ à la retraite le 1er décembre 2018. Ainsi, il ne peut être considéré que le retrait, dans un premier temps, de son admission à la retraite, aurait contribué à dégrader l'état de santé de Mme H en lui laissant penser qu'elle serait tenue de reprendre ses fonctions au sein de l'EHPAD.

7. Contrairement à ce que soutient le requérant, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que Mme H aurait eu un rendez-vous avec le directeur de l'EHPAD Henri Frugier le 3 juillet 2018, jour de son suicide. Si Mme H s'est présentée la veille dans les locaux de l'établissement, il ressort de l'attestation circonstanciée de l'adjoint des cadres et de l'adjoint administratif de l'EHPAD, établie le 27 mai 2019, que l'intéressée est seulement venue demander des éclaircissements concernant son bulletin de salaire du mois de juin 2018. M. H n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause les faits tels que rapportés par les deux agents de l'établissement, ou à établir que ces agents auraient rédigé leur attestation sous pression de l'établissement, allégation qui ne ressort d'aucun élément de l'instruction. Il ne ressort pas plus des pièces du dossier que l'entretien du 2 juillet 2018 se serait déroulé dans des conditions qui auraient contribué au suicide de Mme H le lendemain.

8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le 9 décembre 2015, Mme H a fait l'objet d'une sanction d'exclusion temporaire de fonctions de dix jours dont cinq avec sursis, pour n'avoir pas accepté l'affectation d'un agent des services hospitaliers qualifié en qualité de nouvelle responsable de la blanchisserie et avoir exercé des pressions, intimidations et agressions sur cet agent le 6 octobre 2015. Cette sanction, dont la commission des recours du conseil supérieur de la fonction publique hospitalière a estimé dans son avis du 30 mars 2016 qu'elle devait être maintenue, a effectivement été mise en œuvre en septembre 2016, soit près de deux ans avant le suicide de Mme H. M. H soutient que l'état de santé de sa mère s'est dégradé à la suite de cette sanction disciplinaire, et produit en ce sens de nombreuses attestations rédigées par des collègues, amis et membres de la famille de l'intéressée. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette sanction, que Mme H n'a pas contestée devant le juge de l'excès de pouvoir, aurait reposé sur des faits matériellement inexacts. Il ressort, de plus, des pièces du dossier, en particulier du certificat médical produit, qu'avant même de s'être vue infliger la sanction disciplinaire, Mme H a consulté son médecin pour des troubles anxieux, dès le mois d'octobre 2015. Par ailleurs, les certificats médicaux établis par des médecins généralistes dont M. H se prévaut ne suffisent pas à établir un lien direct entre les troubles dont l'intéressée souffrait et le service.

9. Enfin, M. H se prévaut du climat délétère et des risques psychosociaux existants au sein de l'EHPAD. Toutefois, d'une part, la fiche de signalement établie le 29 février 2016 concernant Mme H, qui aurait alors fait part de sa grande souffrance psychologique avec des propos suicidaires, ne permet pas à elle seule d'attester de l'origine professionnelle de cette souffrance. D'autre part, si les pièces produites par M. H attestent du conflit opposant les organisations syndicales et le directeur de l'EHPAD, cette situation, qui n'implique pas personnellement Mme H, ne permet pas davantage de relier les troubles de cette dernière au service.

10. Il résulte de ce qui précède que, bien que la commission de réforme a émis le 12 février 2019 un avis favorable à la reconnaissance de l'imputabilité au service du suicide de Mme H, le requérant n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 27 février 2019 par laquelle le directeur de l'EHPAD Henri Frugier a refusé de reconnaître imputable au service le suicide de sa mère, Mme B H.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent arrêt, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'EHPAD Henri Frugier, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. H demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas non plus lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. H le versement de la somme demandée par l'EHPAD Henri Frugier en application de ces mêmes dispositions.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. H est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. D H et à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Henri Frugier.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Luc Derepas, président,

Mme Florence Rey-Gabriac, première conseillère,

Mme Pauline Reynaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

La rapporteure,

Pauline GLe président,

Luc Derepas

La greffière,

Angélique Bonkoungou

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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