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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-21BX03407

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-21BX03407

mardi 6 juin 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-21BX03407
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation4ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantCABINET H AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La société à responsabilité limitée Trans-Rama a demandé au tribunal administratif de la Guadeloupe d'annuler la décision du 16 juin 2020 par laquelle le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer l'agrément prévu à l'article 244 quater W du code général des impôts pour l'acquisition d'un camion de transport, et d'enjoindre à l'administration de lui verser la somme de 59 096 euros correspondant au montant du bénéfice du crédit d'impôt.

Par un jugement n° 2000708 du 13 mai 2021, le tribunal administratif de la Guadeloupe a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 13 août 2021, la société Trans-Rama, représentée par Me Houillon, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement n° 2000708 du tribunal administratif de la Guadeloupe du 13 mai 2021 ;

2°) d'annuler la décision du 16 juin 2020 par laquelle le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe a refusé de lui accorder l'agrément prévu à l'article 244 quater W du code général des impôts pour l'acquisition d'un camion de transport ;

3°) d'enjoindre à l'administration de lui verser la somme de 59 096 euros correspondant au montant du bénéfice du crédit d'impôt ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la régularité du jugement :

- le tribunal administratif de la Guadeloupe a omis de répondre au moyen tiré de ce que la société remplissait les conditions pour bénéficier de l'agrément sollicité, en application des dispositions de l'article 244 quater W du code général des impôts ;

En ce qui concerne le bien-fondé du jugement :

- la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée ; cette abstention volontaire de l'administration fiscale sur la motivation de sa décision constitue une violation des dispositions de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 244 quater W du code général des impôts et l'instruction administrative BOI-BIC-RICI-10-160-40 dès lors que l'entreprise est éligible au bénéfice du crédit d'impôt.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 décembre 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens invoqués par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pauline Reynaud,

- et les conclusions de Mme Cécile Cabanne, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée Trans-Rama, qui exerce une activité de transports routiers de fret interurbains sur la Guadeloupe continentale, a sollicité le 9 août 2019, par l'intermédiaire de la société IF-LEASE, le bénéfice de l'agrément prévu à l'article 244 quater W du code général des impôts, à raison de l'acquisition d'un camion tracteur de transport. Par une décision du 11 décembre 2019, le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe a rejeté la demande de la société Trans-Rama. Suite à l'avis défavorable émis le 21 février 2020 par la commission consultative locale prévue par l'article 217 undecies du code général des impôts, le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe a confirmé le refus d'octroi du crédit d'impôt sollicité, par une décision du 16 juin 2020. La société Trans-Rama a demandé au tribunal administratif de la Guadeloupe d'annuler la décision du 16 juin 2020 et d'enjoindre à l'administration de lui verser la somme de 59 096 euros correspondant au montant du bénéfice du crédit d'impôt. Elle relève appel du jugement n° 2000708 du 13 mai 2021 par lequel le tribunal administratif de la Guadeloupe a rejeté sa demande.

Sur la régularité du jugement :

2. Il résulte des motifs mêmes du point 6 du jugement que les premiers juges ont indiqué que lors du contrôle des conditions de travail des transporteurs routiers effectué en mai 2018 par les inspecteurs du travail de la DIRECCTE, la société n'a pas versé, malgré une demande en ce sens, les " enregistrements " qui permettent de calculer le temps et les rythmes de travail des salariés et donc de s'assurer du respect de ses obligations légales et européennes en la matière. Ils ont également indiqué qu'eu égard au caractère répété de cette soustraction à son obligation de contrôle permettant de s'assurer de la protection des travailleurs de l'entreprise, et en l'absence de toute justification avancée par la société pour expliquer cette négligence volontaire, le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe était fondé à considérer que " l'entreprise ne présentait pas des éléments suffisants pour donner une assurance raisonnable quant aux conditions de protection des investisseurs et des tiers " et pouvait, pour ce seul motif, refuser le bénéfice de l'agrément sollicité. Dans ces conditions, contrairement à ce que soutient la société Trans-Rama, les premiers juges, qui n'étaient pas tenus de répondre à tous les arguments avancés par les parties, ont suffisamment détaillé et motivé les raisons pour lesquelles ils ont estimé que la société ne remplissait pas les conditions pour bénéficier de l'agrément prévu par les dispositions de l'article 244 quater W du code général des impôts. Par suite, le moyen tiré de ce que les premiers juges auraient entaché leur jugement d'une omission à statuer doit être écarté.

Sur le bien-fondé du jugement :

3. Aux termes de l'article 244 quater W du code général des impôts dans sa rédaction alors applicable : " I - 1. Les entreprises imposées d'après leur bénéfice réel () exerçant une activité agricole ou une activité industrielle, commerciale ou artisanale () peuvent bénéficier d'un crédit d'impôt à raison des investissements productifs neufs qu'elles réalisent dans un département d'outre-mer () II. ' 1. Le crédit d'impôt est assis sur le montant () des investissements productifs () VII. ' Lorsque le montant total par programme d'investissements est supérieur aux seuils mentionnés au II quater et au III de l'article 217 undecies, le bénéfice du crédit d'impôt est conditionné à l'obtention d'un agrément préalable délivré par le ministre chargé du budget dans les conditions prévues au III du même article. VIII. ' 1. L'investissement ayant ouvert droit au crédit d'impôt doit être affecté, par l'entreprise qui en bénéficie, à sa propre exploitation pendant un délai de cinq ans, décompté à partir de la date de l'acquisition ou de la création du bien () ". Aux termes de l'article 217 undecies de ce code dans sa rédaction alors applicable : " () / III. - 1. Pour ouvrir droit à déduction, les investissements () réalisés dans les secteurs des transports () doivent avoir reçu l'agrément préalable du ministre chargé du budget () L'agrément est délivré lorsque l'investissement : a) Présente un intérêt économique pour le département dans lequel il est réalisé () b) Poursuit comme l'un de ses buts principaux la création ou le maintien d'emplois dans ce département ; c) S'intègre dans la politique d'aménagement du territoire, de l'environnement et de développement durable ; d) Garantit la protection des investisseurs et des tiers () ". Aux termes de l'article 170 decies I de l'annexe IV au code général des impôts : " L'agrément prévu aux II quater et III de l'article 217 undecies du code général des impôts est délivré par le directeur départemental ou le directeur régional des finances publiques du département dans lequel le programme d'investissement est réalisé lorsque son montant total n'excède pas 1,5 million d'euros, à l'exception du secteur du logement ".

4. Les dispositions précitées instituent, au profit des sociétés qui remplissent les conditions qu'elles fixent, un droit au bénéfice de l'agrément préalable qu'elles prévoient. Elles ne permettent au ministre chargé du budget ni de refuser cet agrément, ni de limiter le montant des investissements productifs pour lesquels il est délivré en se fondant sur d'autres conditions que celles qui sont prévues par la loi.

5. L'agrément sollicité par la société Trans-Rama l'a été dans le cadre de l'acquisition d'un camion tracteur. Pour refuser de délivrer cet agrément, le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe s'est fondé sur la circonstance que la société Trans-Rama ne présentait pas d'éléments suffisants pour donner une assurance raisonnable quant aux conditions de protection des investisseurs et des tiers, et qu'elle ne remplissait dès lors pas les conditions prévues à l'article 217 undecies du code général des impôts.

6. Il résulte de l'instruction que, dans le cadre d'un contrôle des conditions de travail des transporteurs routiers effectué en mai 2018 par les inspecteurs du travail de la DIRECCTE, la société requérante n'a pas remis l'ensemble des éléments de contrôle demandés, à savoir les supports d'enregistrement des temps de travail effectifs des conducteurs de l'entreprise du mois de mai 2018, permettant de calculer le temps et les rythmes de travail des salariés, et de s'assurer ainsi du respect des obligations légales en la matière. Suite à deux nouvelles demandes de communication de ces éléments, restées infructueuses, un procès-verbal établi le 12 novembre 2018 par la DIRECCTE pour délit d'obstacles au contrôle des conditions de travail dans le secteur du transport public, a été transmis au Parquet de Pointe-à-Pitre le 19 novembre 2018. Ce n'est que par la suite, le 12 décembre 2018, que la société requérante s'est conformée à cette obligation et a transmis les éléments sollicités. Toutefois, ainsi que le soutient la société requérante, il résulte de l'instruction que cette procédure a fait l'objet d'un avis de classement sans suite le 13 mars 2019 par le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Pointe-à-Pitre, compte tenu du fait que " l'auteur des faits s'est depuis mis en conformité avec la loi ". Par ailleurs, il n'est pas contesté que la remise des éléments demandés par la société requérante n'a fait l'objet d'aucune observation de la part de la DIRECCTE. Dans ces conditions, compte tenu du classement sans suite de cette procédure, plus d'un an avant la date de la décision attaquée, le directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe a commis une erreur d'appréciation en estimant que la société ne présentait pas des éléments suffisants pour donner une assurance raisonnable quant aux conditions de protection des investisseurs et des tiers afin de refuser le bénéfice de l'agrément sollicité. Par suite, alors qu'il est constant qu'elle remplit les autres conditions prévues par les dispositions précitées, la société requérante est fondée à soutenir que la décision attaquée méconnait l'article 244 quater W du code général des impôts.

7. Il résulte de ce qui précède que la société Trans-Rama est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de la Guadeloupe a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 16 juin 2020.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent arrêt implique seulement le réexamen de la demande de la société Trans-Rama. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à l'Etat de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre une somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat au titre des frais exposés par la société Trans-Rama et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de la Guadeloupe du 13 mai 2021 est annulé.

Article 2 : La décision du 16 juin 2020 du directeur régional des finances publiques de la Guadeloupe est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à l'Etat de procéder au réexamen de la demande de la société Trans-Rama dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 4 : L'Etat versera à la société Trans-Rama la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à la société à responsabilité limitée Trans-Rama et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Evelyne Balzamo, présidente,

Mme Bénédicte Martin, présidente assesseure,

Mme Pauline Reynaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2023.

La rapporteure,

Pauline ReynaudLa présidente,

Evelyne Balzamo Le greffier,

Christophe Pelletier

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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