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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX00923

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX00923

mardi 20 février 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX00923
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation3ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantDE FROMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Le centre hospitalier universitaire de Limoges a demandé au tribunal administratif de Limoges, à titre principal, de condamner in solidum la société à responsabilité limitée Pastorino transitique et la société Rohrposttecknick, Fernmel-de-und Uhrenanlagen Bruno Hörtig à lui verser la somme de 555 061,52 euros toutes taxes comprises (TTC) au titre de la garantie décennale.

Par un jugement n° 1900814 du 20 janvier 2022, le tribunal administratif de Limoges a fait droit à cette demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 18 mars 2022 et un mémoire enregistré le 8 septembre 2023, la société Rohrposttecknick, Fernmel-De-Und Uhrenanlagen Bruno Hörtig, ci-après société Hörtig, représentée par Me Gaël, demande à la cour :

1°) de réformer ce jugement du tribunal administratif de Limoges du 20 janvier 2022 en tant qu'il a prononcé sa condamnation ;

2°) de rejeter les conclusions du centre hospitalier universitaire (CHU) de Limoges tendant à sa condamnation ;

3°) subsidiairement, de ramener le quantum de sa condamnation à une plus juste proportion ;

4°) de mettre à la charge du CHU les sommes de 2 000 euros et 5 000 euros au titre des frais exposés respectivement devant le tribunal et devant la cour.

Elle soutient que :

- ses conclusions et moyens tendant à l'annulation du jugement attaqué et au rejet des demandes présentées par le CHU devant le tribunal administratif sont recevables en application de l'article L. 811-1 du code de justice administrative ;

- le jugement attaqué est fondé sur une expertise irrégulière ;

- ce jugement est insuffisamment motivé au regard de sa prétendue qualité de constructeur ;

- le tribunal n'a pas visé son mémoire en défense et a omis de statuer sur le moyen qu'elle avait soulevé dans ce mémoire,

- ce jugement a été rendu en méconnaissance des stipulations de la Convention européenne du Conseil de l'Europe relatives à la notification à l'étranger des documents en matière administrative ;

- elle n'a pas la qualité de fabricant au sens des dispositions de l'article 1792-4 du code civil ni, par suite, de constructeur ;

- les conditions d'engagement de la responsabilité décennale ne sont pas réunies dès lors que le réseau pneumatique objet du contrat n'est ni un ouvrage ni un élément d'équipement au sens de de l'article 1792 du code civil, que les désordres étaient apparents lors de la réception de l'ouvrage et qu'ils ont fait l'objet de réserves ;

- ces désordres ne sont imputables qu'aux demandes supplémentaires présentées par le maitre de l'ouvrage ;

- le CHU ne justifie ni de son préjudice ni qu'il n'est pas assujetti à la TVA ;

- sa responsabilité quasi-délictuelle ne saurait être engagée dès lors qu'elle a respecté les règles de l'art et que le CHU peut rechercher la responsabilité de son co-contractant.

Par des mémoires enregistrés les 22 mars 2023 et 23 janvier 2024, le CHU, représenté par Me de Froment, conclut au rejet de la requête, à la réformation du jugement attaqué en tant qu'il n'a pas fixé à 529 674,63 euros la somme que les sociétés Hörtig et Pastorino Transitique ont été solidairement condamnées à lui verser, à ce qu'il soit enjoint aux mêmes sociétés de lui verser les intérêts légaux dus sur cette somme à compter du 10 mai 2019 avec capitalisation de ces intérêts à chaque année échue, et à ce qu'une somme de 10 000 euros soit mise à la charge de la société Hörtig au titre des frais exposés pour l'instance.

Il soutient que :

- les conclusions de la société Hörtig, présentées pour la première fois en appel, sont irrecevables ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés ;

- le coût réel des travaux de pérennisation du réseau pneumatique ne s'est finalement élevé qu'à la somme de 34 090,59 euros ;

- la responsabilité quasi-délictuelle de la société Hörtig peut être engagée dès lors qu'elle a méconnu les règles de l'art ;

- il est recevable à demander, pour la première fois en appel, que les sommes auxquelles les constructeurs sont condamnées soient assorties des intérêts à compter de sa saisine du tribunal administratif de Limoges.

Vu :

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- les conclusions de Mme Le Bris, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Dupont représentant la société requérante, et de Me Riffaud-Declercq, représentant le centre hospitalier universitaire de Limoges.

Une note en délibéré a été enregistrée le 12 février 2024 pour le centre hospitalier de Limoges.

Considérant ce qui suit :

1. Le centre hospitalier universitaire de Limoges (CHU) a décidé d'installer un réseau de transport pneumatique servant à transférer les prélèvements ainsi que les produits sanguins labiles des bâtiments dans lesquels ils ont été effectués vers les laboratoires installés dans un autre bâtiment. Le lot unique du marché de travaux relatif à la création et la maintenance de ce réseau de transport pneumatique a été attribué à la société à responsabilité limitée Pastorino Transitique le 5 mai 2014. Les travaux ont été réceptionnés le 20 mai 2015 avec des réserves qui ont été levées le 17 août suivant. Le 5 octobre 2015, le CHU de Limoges a informé la société Pastorino Transitique du dysfonctionnement de ce réseau pneumatique. Cette société a été placée en liquidation judiciaire par un jugement du tribunal de commerce de Bordeaux du 16 décembre 2015. L'expert nommé par le juge des référés du tribunal administratif de Limoges à la demande du CHU a rendu son rapport le 30 avril 2018. Par un jugement du 20 janvier 2022, le tribunal administratif de Limoges a condamné in solidum la société Pastorino Transitique, prise en la personne de son liquidateur la société Malmezat-Prat-Lucas-Dabadie, et la société de droit allemand Rohrposttecknick, Fernmel-de-und Uhrenanlagen Bruno Hörtig, ci-après société Hörtig, à lui verser la somme de 555 061,52 euros toutes taxes comprises (TTC). La société Hörtig demande à la cour de réformer ce jugement en tant qu'il a prononcé sa condamnation. Le CHU de Limoges, par la voie de l'appel incident, demande quant à lui que la somme que les sociétés Pastorino Transitique et Hörtig ont été condamnées à lui verser soit ramenée au montant de 529 674,63 euros et que celui-ci soit augmenté des intérêts légaux capitalisés.

Sur l'appel principal :

En ce qui concerne la recevabilité des conclusions présentées par la société Hörtig :

2. Aux termes de l'article R. 811-1 du code de justice administrative : " Toute partie présente dans une instance devant le tribunal administratif ou qui y a été régulièrement appelée, alors même qu'elle n'aurait produit aucune défense, peut interjeter appel contre toute décision juridictionnelle rendue dans cette instance. "

3. La société Hörtig avait la qualité de défendeur devant le tribunal administratif de Limoges. Par suite, ses conclusions d'appel tendant à l'annulation du jugement attaqué en tant qu'il la concerne et au rejet des conclusions présentées par la CHU devant les premiers juges sont recevables, quand bien même elle n'avait pas présenté d'observations en défense devant le tribunal.

En ce qui concerne la responsabilité décennale :

4. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans. La responsabilité décennale du constructeur peut être recherchée pour des dommages survenus sur des éléments d'équipement dissociables de l'ouvrage s'ils rendent celui-ci impropre à sa destination. La circonstance que les désordres affectant un élément d'équipement fassent obstacle au fonctionnement normal de cet élément n'est pas de nature à engager la responsabilité décennale du constructeur si ces désordres ne rendent pas l'ouvrage lui-même impropre à sa destination.

5. Contrairement à ce que soutient le CHU, le réseau de transport pneumatique objet du marché ne constitue pas un ouvrage ni une partie de l'ouvrage constitué par le centre hospitalier mais un élément d'équipement dissociable de cet ouvrage, installé plusieurs années après l'achèvement de celui-ci. En outre, il résulte de l'instruction que les dysfonctionnements affectant ce réseau n'ont pas rendu impossible le transfert des prélèvements et des produits sanguins labiles vers les laboratoires d'analyse du CHU dans des délais raisonnables mais ont seulement contraint cet établissement à revenir aux moyens de transport mis en œuvre avant l'installation du réseau et dont il n'est ni établi ni même soutenu qu'ils étaient défaillants ou inefficaces. Ainsi, les désordres affectant le réseau de transport pneumatique n'ont pas rendu le centre hospitalier impropre à sa destination et ne sont dès lors pas de nature à engager la responsabilité décennale de la société Hörtig.

En ce qui concerne la responsabilité quasi-délictuelle :

6. S'il appartient, en principe, au maître d'ouvrage qui entend obtenir la réparation des conséquences dommageables d'un vice imputable à la conception ou à l'exécution d'un ouvrage de diriger son action contre le ou les constructeurs avec lesquels il a conclu un contrat de louage d'ouvrage, il lui est toutefois loisible, dans le cas où la responsabilité du ou des cocontractants ne pourrait pas être utilement recherchée, de mettre en cause, sur le terrain quasi-délictuel, la responsabilité des participants à une opération de construction avec lesquels il n'a pas conclu de contrat de louage d'ouvrage, mais qui sont intervenus sur le fondement d'un contrat conclu avec l'un des constructeurs.

7. Il peut, à ce titre, invoquer, notamment, la violation des règles de l'art ou la méconnaissance de dispositions législatives et réglementaires mais ne saurait se prévaloir de fautes résultant de la seule inexécution, par les personnes intéressées, de leurs propres obligations contractuelles. En outre, alors même qu'il entend se placer sur le terrain quasi-délictuel, le maître d'ouvrage ne saurait rechercher la responsabilité de participants à l'opération de construction pour des désordres apparus après la réception de l'ouvrage et qui ne sont pas de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination.

8. D'une part, il résulte de ce qui a été dit au point 5 que les désordres en cause ne sont pas de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination alors que le CHU fait valoir que les désordres affectant le réseau de transport pneumatique ne sont apparus que postérieurement à la réception de l'ouvrage. D'autre part, le CHU n'établit ni même ne soutient qu'il ne pourrait utilement rechercher la responsabilité de son cocontractant alors que celui-ci était assuré auprès de la société MMA IARD au titre de sa responsabilité civile professionnelle et décennale. Par suite, les conditions de mise en cause de la responsabilité quasi-délictuelle de la société Hörtig ne sont pas réunies.

9. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner la régularité du jugement attaqué, que la société Hörtig est fondée à soutenir que c'est à tort que, par ce jugement, les premiers juges l'ont solidairement condamnée à indemniser le CHU des préjudices que lui ont causés les dysfonctionnements affectant le réseau de transport pneumatique. Par suite, elle est également fondée à demander l'annulation de ce même jugement en tant qu'il a solidairement mis à sa charge les dépens ainsi que les frais exposés pour l'instance par le CHU.

Sur l'appel incident :

10. D'une part, le CHU de Limoges n'a pas intérêt, et n'est par suite pas recevable, à contester le jugement attaqué en tant qu'il lui a donné satisfaction. Ainsi son appel incident tendant à la réduction de la somme que la société Pastorino Transitique demeure condamnée à lui verser ne peut qu'être rejeté.

11. D'autre part, le CHU, qui est recevable à présenter pour la première fois en cause d'appel une demande en ce sens, a droit à ce que la somme de 529 674,63 euros qu'il estime lui être due soit assujettie des intérêts au taux légal à compter du 10 mai 2019, date d'enregistrement de sa requête devant le tribunal administratif. Il a également droit à la capitalisation de ces intérêts à compter de sa demande en ce sens figurant dans son mémoire en défense devant la cour enregistré le 22 mars 2023, les intérêts étant dus depuis au moins une année à cette date. La société Pastorino Transitique est par suite condamnée à lui verser ces intérêts capitalisés.

12. Enfin, la demande du CHU de Limoges tendant à ce qu'il soit enjoint à la société Pastorino Transitique de lui verser la somme de 529 674,63 euros alors que celle-ci demeure condamnée à lui verser, au même titre, une somme supérieure et que cette condamnation présente un caractère exécutoire, ne peut être accueillie.

Sur les frais exposés pour l'instance :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme que demande le CHU de Limoges au titre des frais exposés pour l'instance soit mise à la charge de la société Hörtig, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et en application des mêmes dispositions, de mettre à la charge du CHU une somme de 2 500 euros au titre des frais exposés par la société Hörtig pour les instances devant le tribunal administratif et devant la cour.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Limoge du 20 janvier 2022 est annulé en tant qu'il a condamné solidairement la société Rohrposttecknick, Fernmel-de-und Uhrenanlagen Bruno Hörtig à verser au CHU de Limoges la somme de 555 061,52 euros et a mis solidairement à sa charge les sommes de 6 966,60 euros et 1 500 euros au titre, respectivement, des dépens et des frais exposés pour l'instance.

Article 2 : Le CHU de Limoges versera à la société Rohrposttecknick, Fernmel-de-und Uhrenanlagen Bruno Hörtig une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La société Pastorino Transitique est condamnée à verser au CHU de Limoges les intérêts légaux calculés sur la somme de 529 674,63 euros à compter du 10 mai 2019. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 9 mars 2023.

Article 4 : le surplus des conclusions du CHU de Limoges est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à la société Pastorino Transitique, prise en la personne de son liquidateur la société Malmezat-Prat-Lucas-Dabadie, à la société Rohrposttecknick, Fernmel-de-und Uhrenanlagen Bruno Hörtig ainsi qu'au centre hospitalier universitaire de Limoges.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Laurent Pouget, président,

Mme Marie-Pierre Beuve Dupuy, présidente-assesseure,

M. Manuel Bourgeois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 20 février 2024.

Le rapporteur,

Manuel A

Le président,

Laurent PougetLa greffière,

Virginie Santana

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

N°22BX00923

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